Peut-on apprendre à vivre ? (1)
Je commence lannée en présentant tous mes vux aux lecteurs qui veulent bien suivre cet enseignement : outre ce quils se souhaitent à eux-mêmes, je voudrais leur souhaiter pour ma part de rester toujours dans létonnement devant ce qui est singulier, et dont cest à notre parole bien plus quà notre savoir de reprendre et de respecter la vérité.
Lannée qui souvre est aussi effrayante que les autres : il est fort improbable que la haine et la folie y soient en diminution et lon peut craindre que les atrocités des fanatiques soient aussi nombreuses, que lantisémitisme (aujourdhui dautant plus abject quil se pare de la bonne conscience du progressisme) soit aussi virulent, que lirrespect du monde et lindifférence à la souffrance soient aussi arrogants et satisfaits deux-mêmes. Cest dans ce monde quil nous faut vivre et, malgré tout, penser.
Paradoxalement, lomniprésence du mal nest pas défavorable à la pensée puisquelle nous force quotidiennement à reconnaître que le réel nest pas ce que nous nous représentions quil pouvait être : pour le philosophe, lépreuve du mal est toujours celle de la vanité des " théories ", à nommer dune façon générale les ordres de la pensée représentative. Si cest de nous laisser sans recours que lépreuve se définit, et si le savoir est le premier des recours, il est sûr que lirrécusable réalité du mal libère la pensée de la complaisance quelle pourrait avoir envers ses propres produits, et la rend à sa nudité dacte.
Première question de lannée : peut-on apprendre à vivre ?
Le premier des produits quon attribue à la philosophie et en quoi le philosophe aurait finalement à se complaire, cest lidée quil y aurait un savoir de la vie : on philosopherait pour apprendre à vivre. En quoi on suppose déjà que philosopher ne soit pas vivre, non pas au sens réel (forcément : philosopher, cest écrire et il faut toujours choisir entre vivre et écrire) mais au sens normatif : on ne philosopherait que pour autant quon voudrait apprendre à vivre, cest-à-dire que pour autant quon ne le sache pas ! Quelque chose comme une analogie avec la médecine serait à luvre en cette opinion, puisquon ne se soigne, évidemment, quà navoir pas trouvé la santé qui finalise toute pratique médicale de sorte que si lhomme était assuré de ne plus jamais être malade ni accidenté, la médecine disparaîtrait instantanément. Si donc on pouvait enfin savoir vivre, on vivrait (éventuellement dans la contemplation) et on ne philosopherait plus. En somme, on ne peut vouloir apprendre à vivre quà supposer la philosophie sans vérité propre, quà linstrumentaliser quà dénier par conséquent à ce domaine quil réclame des uvres, si labsoluité de luvre la rend par définition intransitive.
Le paradoxe est là demblée. Car enfin, si lhistoire de la philosophe est une suite de noms propres et non pas une accumulation de connaissances (on connaîtrait " la vie " de mieux en mieux, exactement comme la physique nous fait de mieux en mieux connaître la matière), autrement dit sil appartient à lessence de la philosophie quelle ait exclusivement lieu en première personne, on ne voit pas comment un savoir utilisable par tout le monde pourrait en résulter. Je le dis autrement : les philosophes ne peuvent rien nous apprendre (et dailleurs pourquoi être disciple de celui-ci plutôt que de celui-là qui dit exactement le contraire ?) sauf ceci, la seule chose qui compte : chaque auteur nous apprend à penser par nous-mêmes. Dès lors la question pour chacun serait celle dêtre au plu près de sa vérité, bien sûr. Mais enfin entre dire cela ou ne rien dire, la différence nest pas grande, et ce nest certes pas pour obtenir une sagesse si ramassée quil faudrait faire leffort, souvent considérable, de connaître et de réfléchir les uvres des penseurs. Or cet effort, il na de sens quà être le recueil dune promesse, la promesse philosophique de la vraie vie dont le paradoxe ne se situe pas moins au niveau de lénonciation quà celui de lénoncé, si la philosophie est une sorte décriture et sil ny a décriture quintransitive. Car il est bien évident quune écriture finalisée par la production dun savoir ne compte pas : en elle cest le savoir et sa communication qui comptent, pas elle. Ou bien les livres de philosophie comptent, et alors ils ne peuvent rien nous apporter quant à un éventuel savoir dont nous ferions notre usage ; ou bien ils importent, exactement comme un ouvrage de médecine ou de mécanique, mais alors il ne sagit pas en eux de vérité mais de savoir, pas de pensée mais de théorie, pas dacte de penser mais daction de construire et de communiquer, pas dune première personne mais dun sujet indifférent. En quoi il est bien évident quon ne parlerait pas de philosophie. Doù ce paradoxe, que nous ne puissions pas ne pas demander à la philosophie de répondre à une certaine question, celle de la vraie vie, alors même que, si cest bien de philosophie et non pas didéologie ou dendoctrinement quil sagit, nous ne pourrons pas reconnaître pour nôtre la réponse quelle ne pourra pas ne pas donner ! Tout lecteur des philosophes sait en effet que chacun deux se caractérise par les réponses quil donne (en rester aux questions, cest navoir pas de philosophie et par là nêtre quun imposteur), mais que les réponses dun auteur, précisément dêtre les siennes, ne sont pas les nôtres : chacun peut dire " si javais la philosophie de Descartes, je serais Descartes or je suis moi ". Nous sommes donc dans la contradiction de demander aux uvres des penseurs une vérité dont la réalité historique de la philosophie nous enseigne quelle est exclusivement la nôtre.
Etre réellement sujet, et être vraiment sujet de sa propre vie
Sil ny a de philosophie quen première personne, autrement dit si lexpression de " connaissance philosophique " est une contradiction dans les termes comme est dès lors une aberration éthique (une trahison de soi en même temps que de la philosophie) le statut de disciple dun penseur il nen reste pas moins que la notion même de la philosophie contient une promesse qui est précisément celle de répondre à la question non pas de la vie " bonne " mais, au contraire, celle de la vraie vie. Car pour ce qui est de la vie " bonne ", les sagesses pratiques, une conduite raisonnable, le calcul des plaisirs et la prudence dans les affaires sont bien suffisants : à celui qui na dautre ambition que le " bien " vivre, on ne recommandera certes pas de théoriser " les premiers principes et les premières causes " ni de composer la doctrine qui sera le monument intellectuel de son siècle ! Par contre la philosophie dans son statut réflexif de service de la vérité (servir est tout le contraire de posséder), ne peut pas ne pas apparier cette dernière notion avec celle dune vie dont on puisse (éventuellement) devenir le sujet dune vie quon puisse en somme sapproprier comme étant non pas réellement mais vraiment la nôtre.
Jinsiste sur cette distinction, corrélative de limpossibilité de jamais reconnaître une " connaissance " philosophique, autrement dit de jamais trouver une proposition philosophique qui soit en même temps non triviale et universellement admise.
Une vie qui serait réellement la nôtre, cest une vie dans laquelle on occuperait une place particulière qui est celle du maître. Outre que seul un esclave peut ambitionner doccuper la place du maître, je rappellerai à chacun que les seuls moments valables de sa vie, au sens où cest en eux que vivre se révélait valoir la peine (ceux qui composent ce que jappelle son trésor ), sont précisément des moments où il nétait plus maître de rien ! Les autres, ceux de la maîtrise, nont jamais été que des moments de médiocrité (qui nest évidemment pas la même dun individu à lautre), puisque cétait dune place et non pas dune singularité quil sy agissait originellement.
Opposée donc à une vie qui soit réellement la nôtre, il y aurait une vie qui soit vraiment la nôtre, et cest delle quil sagirait dans la promesse que toute philosophie est pour son lecteur (donc aussi pour son auteur).
Cette distinction du bon et du vrai, quon peut traduire en disant que la philosophie nassure jamais le savoir inhérent au service des biens, est corrélative dune autre, celle qui oppose la promesse à lengagement : dans celui-ci la réalité compte (je ferai telle action si la réalité le veut bien, cest-à-dire sil ne mest pas impossible de faire ce que jai dit) alors que dans celle-là elle ne compte pas (jai donné ma parole et il ny a rien dautre à considérer, même pas ma mort éventuelle). Une philosophie parce quelle est un acte en première personne et non pas une somme de connaissance est forcément du côté de la promesse, et non de lengagement si on la considère relativement à son auteur, mais il revient exactement au même de la considérer en soi : elle est une uvre cest-à-dire un sujet réel (comme sujet réel, elle promet, elle ne sengage pas comme pourrait le faire un sujet personnel).
Quil y ait promesse de vérité et non pas engagement à donner la vérité est la clé de la lecture philosophique ou, si lon préfère, lexplication du caractère représentativement décevant des uvres des penseurs. Celui qui les lirait pour " apprendre à vivre " devra de toute façon choisir entre eux, ce qui le renverra à une responsabilité dont lidée dun tel savoir est au contraire la dénégation. Et puis dans lhypothèse où un tel savoir existerait, il faudrait encore décider de notre conduite à son égard : nous soumettre, nous révolter, y être indifférent. Lidée même quil serait possible dapprendre à vivre se contredit donc elle-même et cest dans lirréductibilité de la promesse à lengagement quil faut en lire la raison. Je le dis autrement : je sais davance que les philosophes ne mapprendront rien dont je puisse profiter (que faire de la doctrine spinoziste sur la béatitude, dès lors quon ne veut pas faire semblant davoir la pensée de Spinoza, nous qui ne sommes pas Spinoza ?), mais je sais aussi que toute lecture dune uvre sera pour moi un moment de vérité.
Etre réellement sujet de sa propre vie renverrait donc à un engagement dont on créditerait mensongèrement la philosophie, de sorte quil ny a pas de différence entre adopter la posture de lesclave qui consiste à vouloir pour soi la maîtrise quil suppose à un autre, et considérer que la vérité en philosophie est de nature représentative puisquen effet posséder le savoir permet de dominer. Inversement reconnaître quune philosophie est toujours une promesse de vérité renvoie à rien lambition servile de la maîtrise, précisément parce que la rencontre dune philosophie est une épreuve et quil ny a dépreuve quà ce quon y soit sans recours la recherche des outils de la maîtrise étant évidemment le premier des recours. Bref, ou bien la rencontre des uvres est une expérience et alors, au moins idéalement, on peut apprendre à vivre en lisant ceux dont cest en quelque sorte le métier de répondre à cette question, ou bien elle est une épreuve, et alors on ne le peut pas : les philosophes nont rien à nous apprendre mais seulement à nous éprouver. Et de fait, personne ne serait assez sot et arrogant pour imaginer quen ayant lu Platon ou Spinoza on vive forcément dune manière plus vraie quun " simple artisan " ! Cest pourtant ce quil faudrait affirmer, à ne pas distinguer la promesse de vérité qui ouvre sur une épreuve, de lengagement à la donner qui ouvre sur une expérience (à nommer ainsi dune manière générale lacquisition du savoir).
Lopposition du sujet réel de la vie et du vrai sujet de la vie, dès lors quon fait de cette dernière lobjet philosophique le plus général en définissant les philosophes comme des personnes supposées savoir ce quil en est de " la vie " ou du moins être sur le chemin de le faire, renvoie donc à une épreuve, dont la notion est exactement celle du non savoir ! Car enfin, lexpérience nest possible que par un savoir préalable : elle napprend rien à lignorant et nest donc pas expérience pour lui. Dans lépreuve au contraire, le savoir ne compte pas et ne comptera pas : être sans recours, cela signifie que tout savoir préalable a été en quelque sorte laissé à la porte, de sorte que lépreuve, pour la même raison que lexpérience réservée à ceux qui savent déjà, nenrichit pas. Comme je dis souvent, elle marque.
Le sujet réel de la vie est le sujet de la maîtrise ou encore le sujet de lexpérience, alors que le vrai sujet est le sujet marqué. Marqué, bien sûr, cela veut dire capable de vérité : là où je suis éprouvé, et là seulement, le sujet indifférent que je suis toujours par ailleurs (je suis forcément celui que nimporte qui dautre aurait été à ma place) ne compte plus parce que compte seulement non pas un autre sujet mais la marque elle-même. Or ce sujet indifférent, cest bien sûr celui de lemprise, celui dont toute expérience est une effectuation de la nécessité transcendantale quil reste pour soi.
Je synthétise donc en opposant dune part un sujet qui compte et qui est le sujet de lexpérience (en tout ce que je sais il sagit finalement de moi, mesure de lêtre et du non être, selon la formule de Protagoras), et dautre part le sujet qui ne compte pas et qui est, paradoxalement, le sujet de lépreuve et donc, dêtre marqué, le sujet capable de vérité.
Pour le sujet de lexpérience, il serait idéalement possible dapprendre à vivre si cette idée ne renvoyait pas à linfini la détermination du critère de choix (comment choisir entre les doctrines, si lon ne possède pas déjà par devers soi la vraie doctrine ?) ; et pour le sujet de lépreuve lidée quon puisse apprendre à vivre est tout simplement absurde, parce quapprendre suppose un sujet qui soit toujours le même alors que de lépreuve, on ne revient pas si ce nest " par ailleurs ", là où ça ne compte pas.
Lextériorité de la vérité au savoir, telle quelle se donne à penser à travers lopposition de la promesse et de lengagement, ou encore de lépreuve et de lexpérience, renvoie donc à une absence locale du sujet, quil faut nommer la marque puisquil ny a pas de différence entre être éprouvé et être marqué, et quon ne revient jamais de lépreuve (" je suis désormais un autre ").
Le vrai sujet de la vie nest donc pas le sujet omniprésent de la maîtrise mais tout au contraire le sujet ponctuellement absent.
Au lieu de sa propre impossibilité, le sujet laissera donc être ce qui est, mais pas au sens phénoménologique où la conscience pourrait sentendre comme une " éclaircie " dans lêtre permettant à létant dadvenir par lui-même, parce qualors il faudrait encore parler de réalité et non pas de vérité (létant lui-même, ce nest pas le vrai mais uniquement létant en lui-même, dans un sens propre à lui dont nous aurions éventuellement la " garde "). Non, cest précisément depuis sa propre impossibilité et donc, réflexivement, depuis limpossibilité de dire qui il est, que le sujet laissera dès lors advenir létant lui-même. Et cet étant, il faudra le dire vrai non pas de ce quil soit advenu par lui-même (rien ne serait plus absurde que de confondre le vrai et len soi) mais de ce quil sera advenu au sujet là même où celui-ci est pour lui-même impossible.
En un mot : le vrai sujet de la vie est celui par qui létant adviendra à une vérité dont il soit le même de dire quelle est la propriété de cet étant (par définition, cest le vrai et non pas lhomme qui est sujet de la vérité) et quelle est limpossibilité locale du sujet à lui-même.
La vraie vie en somme est la vie partiellement impossible, toute la question étant bien sûr de savoir si cette impossibilité où lon adviendrait enfin à soi-même non pas en réalité mais en vérité, la vérité en question nétant pas celle du sujet mais celle du vrai dont il aura fait lépreuve, peut sapprendre.
Peut-on apprendre alors à vivre " vraiment ", si cest de lépreuve quil sagit toujours et sil ny a jamais dépreuve quen récusation à tout savoir ? Est-ce encore du sujet lui-même quil sagit, sil seulement capable davoir raison là où il nest pas ? Cest ce que nous examinerons la prochaine fois.
Je vous remercie de votre attention.
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