Une sensibilité philosophique (7) : Europe et vérité
On ne trouve de philosophie quen Europe, si lon fait attention à ne pas confondre philosophie et conception du monde, cest-à-dire si on la décrit strictement comme lenquête sur une seule question, dont toutes les autres sont des modalités ou des conséquences, qui est celle de savoir comme il se peut quil y ait du vrai (exemple : la morale dit ce quon a raison de faire, lesthétique ce que lon a raison déprouver, la politique que la diversité irréductible des fins humaines permet malgré tout quon ait raison de faire ensemble). Universelle dans son sujet autant que dans son objet, elle est pourtant singulière dans son énonciation et ne peut intéresser quun lecteur de sensibilité européenne.
Le paradoxe est facile à poser : la philosophie se définit réflexivement davoir un sujet universel, lhumanité comme telle si elle pouvait parler (tout philosophe assure donc la prosopopée de lhumain en général), mais elle est exclusivement européenne. Bien entendu le sujet universel quon lie théoriquement à la philosophie est un sujet abstrait : il peut bien exister au niveau des énoncés comme il existe en mathématique, mais il est sans réalité puisquil ny a jamais de philosophie que dun auteur singulier. Peut-être alors le paradoxe dune philosophie par définition universelle et en réalité exclusivement européenne obéit-il à la même logique : dune part luniversalité non seulement du sujet (le philosophe) mais encore des thèmes (la question de la vérité et tout ce qui lui est attaché) serait une abstraction réflexive opposée à une seule réalité qui serait celle de la pensée et dautre part il appartiendrait à son origine singulière, ici lEurope, de comprendre en elle la nécessité même du passage à luniversel En somme en interrogeant sur la philosophie comme nous le faisons depuis si longtemps, on poserait aussi bien la question de ce que cest quêtre européen.
Si la philosophie ne touche pas les autres cultures non par on ne sait quelle incapacité qui les caractériserait (beaucoup de cultures, et parmi les plus éloignées, ont produit des uvres qui ne sont en rien inférieures aux monuments de la culture européenne), elle ne peut le faire quau niveau de la sensibilité : il y a des questions auxquelles il faut être un européen pour être sensible, bien que par ailleurs tout être humain en reconnaisse réflexivement la légitimité.
La sensibilité nest pas une donnée naturelle mais une inscription : on nest sensible quà avoir été sensibilisé, et on na été sensibilisé par ce qui nous a marqués. De sorte quil revient au même de sinterroger sur la sensibilité européenne qui conditionne les questions philosophiques et sur ce qui a pu marquer une certaine aire de lhumanité qui, par là même, sera constituée comme étant lEurope. Il appartient donc à la sensibilité dêtre antérieure à elle-même, si la capacité de vérité ne diffère pas de la vérité et sil appartient à cette dernière de se conditionner elle-même (il ny a de vérité quen vérité). La question de la sensibilité européenne toujours impliquée dans la réflexion philosophique est par conséquent celle de lantériorité de lEurope à elle-même ou, si lon préfère, celle de ses marques puisquon nest vraiment soi que là où lon est marqué (par ailleurs, on est nimporte qui). On ne se demandera donc pas ce que cest que lEurope, mais ce qui a marqué lEurope linstituant par là même en sujet civilisationnel localement capable de vérité.
Que le savoir ne compte pas : judéité de la philosophie
La philosophie nest rien dautre que sa propre distinction davec la métaphysique et cest pourquoi il faut la dire originellement littéraire : les philosophes ne sont des théoriciens quà être dabord des écrivains. Pour cette raison, la réalité dune philosophie nest pas, comme en science, la théorie mais lécriture : ce nest jamais comme explication de la réalité quelle reste mais comme uvre toute explication de la réalité étant de toute façon obsolète à linstant même de sa parution (on met plus ou moins de temps à sen rendre compte), et ne valant dès lors pas une heure de peine sans parler de la nécessité de voir son travail soumis à une instance de légitimation qui soit une réalité en fin de compte stupidement existante. Car enfin, on peut se demander de quel droit, notamment, ce serait à la nature davoir raison contre la pensée !
La philosophie se trouve donc caractérisée, quand on a souligné quelle est dune part la production dun savoir (philosopher, cest produire des théories) et dautre part linterdiction que ce savoir, important autant dintelligibilité quon voudra, soit jamais ce qui compte. Dès quil y a la conjonction du savoir et de limpossibilité quil compte, on est dans la philosophie et cette nécessité nest pas différente de celle que jindiquais en disant quil ny avait jamais de philosophie que comme interrogation du vrai, celui-ci ne sentendant comme tel que de son antériorité laquelle sentend comme autorité.
Tout le monde a toujours su que la réfutation dune philosophie, qui serait son anéantissement si le savoir comptait, ne change rien à la nécessité de létudier, de la conserver hors de lalternative habituelle du représentativement vrai et du représentativement faux : on ne se demande jamais, quand il sagit de leurs philosophies, si le monde est ou nest pas comme Spinoza ou Hegel lont décrit ! Cette indifférence à la valeur de représentation est essentielle à la philosophie alors même quelle se définit dêtre conceptuelle cest-à-dire représentative, puisquelle la constitue à lencontre de la métaphysique qui serait la science du suprasensible si, justement, toutes les métaphysiques nétaient à chaque fois luvre de philosophes cest-à-dire dauteurs.
Quand donc on sinterroge sur la sensibilité philosophique, le premier trait dont il faut penser lorigine est lindifférence au savoir, corrélative paradoxalement de son autorité : cest de valoir par son auteur autrement dit dêtre vrai, et non pas par sa soumission à quelque réalité préalable et inerte que le savoir vaut, de sorte quen lui ce nest pas lui qui compte mais ce qui le cause comme vrai, qui est son auteur dont on reconnaît dès lors quil était toujours en train de répondre à sa propre question, à ceci près quil le faisait sans le savoir, précisément. Ainsi luvre de Kant en est-elle une (un vrai) daccomplir ses objets (les conditions de la connaissance, la morale, le rapport de la liberté à la réalité ) comme étant depuis toujours de " nature " kantienne. En quoi on peut donc dire que le savoir ne compte pas, là même où il est avéré.
Pour être sensible à cela, il faut donc avoir été marqué par limpossibilité que le savoir, pourtant irrécusable, puisse jamais compter
Eh bien je dis, pour désigner ce qui a marqué lEurope de telle manière quelle soit capable dun tel discours, que cest de la paradoxale identité juive que la philosophie reçoit sa condition, une condition qui est à la fois la nécessité du savoir et limpossibilité proprement constitutive quil compte jamais.
De même que leuropéen se demande ce que cest quêtre européen, celui qui se sait juif sans pouvoir dire pour quelles raisons se demande ce que cest quêtre juif. Or il ne sagit dy répondre, comme Freud le rappelle, ni en termes de religion, ni en termes dappartenance ethnique, ni même en termes de culture (on peut tout ignorer du judaïsme sans pour autant cesser dêtre juif)! Bref être juif, cest navoir pas de réponse à la question de ce que cest quêtre juif (ce qui est une des causes principales de lantisémitisme, à mon avis), au sens où cest refuser davance que comptent jamais les réponses quon pourrait donner à cette question, notamment les identifications positives (pratique religieuse, sionisme ), qui restent de ce point de vue absolument contingentes. La judéité est donc lexceptionnalité à tout savoir, et par conséquent aussi à soi : lêtre juif est proprement lénigme de lêtre juif. En quoi nul nest sans avoir reconnu le paradigme de lhumain, la présentification de lénigme que lhomme est pour lui-même, et aussi celle que chacun est pour soi. (de sorte que lidée dune fin possible de lantisémitisme me semble pour le moins naïve et irréaliste).
Ce quon peut encore exprimer de la façon suivante : pour sintéresser aux questions philosophiques, il faut avoir une sensibilité délu. Les gens du commun (cest-à-dire ceux qui ne sont pas installés dans lénigmatique incompréhensibilité que chacun est pour soi) ne peuvent tout simplement pas sintéresser aux questions philosophiques, de sorte que cest seulement à être marquée de judéité que lEurope est lEurope, cest-à-dire le continent élu de la pensée.
Et cest bien ce que nous retrouvons dans la philosophie qui est toujours le traitement la question que la philosophie est pour elle-même au point même que toute doctrine, qui porte explicitement sur lexistence et la vérité, peut être ramenée à la seule question de la philosophie. Toute philosophie est une philosophie de la philosophie et cest en ce sens très précis, par opposition à luniversalité grecque des questions dont elle est par ailleurs le traitement, quil faut dire juive la sensibilité philosophique.
Lhellénisme de lEurope serait évidemment premier sur sa judaïté si le savoir comptait en philosophie, et si la question des philosophes nétait pas toujours leur propre question, celle de ce qui leur parle et qui par là même les élit (car cest uniquement cela qui compte, quand on pense !) autrement dit sil était permis de confondre la philosophie et la métaphysique. Or elle en est la distinction.
LEurope comme sensibilité véritative
Dire quil ny a de philosophie queuropéenne, cest rappeler que seul un européen peut sapercevoir comme identique à sa propre question. Toutes les autres aires civilisationnelles sont en effet pour elles-mêmes des évidences aveugles à elles-mêmes, chacune se concevant la seule vraie humanité, soit dune manière naïve et spontanée (les humanités différentes sont constituées d " ufs de poux ", des " singes de terre ", et autres " chiens dinfidèles "), soit dune manière réfléchie (il appartient par exemple à laméricain de ne pas comprendre que tout le monde ne soit pas américain ou du moins ne souhaite pas lêtre).
En reconnaissant lEurope pour le continent élu de la vérité, on indique dabord sa capacité à reconnaître ce que tous méconnaissent à savoir que toute signification se constitue dêtre en passe de sa propre universalité et que cest ce passage même quon appelle la signification : quon puisse idéalement saccorder non seulement sur les choses mais sur leur signification, voilà qui implique une distinction (et non une différence : leur signification nest pas une réalité différente des choses elles-mêmes) qui, comme telle, est forcément sensible. La sensibilité européenne procède par conséquent dune marque dont la distinction des choses et de leurs signification soit la conséquence. On peut en ce sens dire que lEurope est le continent distingué dès lors que le propre dun sujet distingué est de faire des distinctions là où les autres sont seulement capables de faire des différences. La sensibilité de lEurope et sa distinction sont le même, et cest de cette identité que procède forcément lintérêt pour la philosophie, qui ne porte jamais sur des réalités " séparées ", cest-à-dire sur des choses différentes mais seulement sur des significations distinguées. Disons le encore autrement : lEurope est le continent élu, parce que cest le seul continent où la notion de vérité ait un sens. La question de la vérité doit par conséquent sentendre à partir dune marque originelle, et non pas comme une donnée qui irait de soi, comme sil appartenait à tous les êtres humains de se poser la question du vrai. En fait, la question est plutôt inverse, dans la mesure où il appartient à presque tous les êtres humains de refuser cette question, le vrai étant ou bien immédiatement confondu avec le sacré ou bien avec le réel. Il faut donc plutôt sinterroger sur une marque en quelque sorte négative : comment une civilisation a-t-elle pu cesser de confondre le vrai et le sacré comme le font les sociétés traditionnelles, comment a-t-elle pu cesser de confondre le vrai et le réel comme le font les sociétés capables de poser ce dernier pour lui-même dans une construction objective ?
Une partie de la réponse tient assurément dans lorigine politique de la pensée philosophique, je veux dire dans labandon de leunomie ou chacun effectuait son rôle traditionnel au profit de lisonomie où la voix de chacun nétait plus quune voix parmi dautres : léquivalence idéale qui en est limplication est en même temps la naissance du sujet de la réflexion. Mais lélément essentiel me semble être la logique de laprès coup dans laquelle lidéalité grecque advient à lencontre des réalités et des croyances à travers le légalisme romain, et où le sujet platonicien et aristotélicien ordonné à la contemplation de la vérité advient dans la doctrine chrétienne de la personne. Bref, lEurope est ce continent qui ne sest jamais remis de la romanité ni du christianisme et cest dans cette double marque, en plus de celle quelle tient du judaïsme quil faut voir lorigine de la sensibilité européenne cest-à-dire de la sensibilité aux questions philosophiques qui nont aucun sens pour les hommes des autres cultures.
La notion de vérité, sagissant de la sensibilité européenne, sentend en un double sens : dune part, on nomme " vérité " la distinction elle-même, de sorte quon puisse dire que lEurope est le seul vrai continent, tous les autres (y compris elle-même) étant seulement des continents réels, et dautre part on nomme vérité la position pour soi de la signification à partir de quoi les réalités pourront être jugées (par exemple la réflexion idéalisante institue le cercle en soi, lequel permettra de décider de la plus ou moins grande perfection des ronds). Rome et le christianisme sont les marques institutrices de ce dernier aspect de la sensibilité européenne.
Pour ces questions, et afin de ne pas répéter des développements qui simposeraient ici mais dont jai déjà donné les éléments essentiels, je renvoie au petit texte que jai rédigé sur La philosophie et le destin européen. (il suffit de cliquer).
Le continent élu
Comme " figure spirituelle ", lEurope se confond avec limpossibilité que lempirie soit la vérité parce que lempirique nest jamais reconnu que depuis autre chose, lidéalité, qui par là même nimporte pas (elle nest rien) mais est seule à compter. Que la réalité ne compte pas, voilà par conséquent qui permet de relier les deux sens du terme " vérité " pour définir la sensibilité européenne, indistinctement sensibilité élue et sensibilité réflexive. Voilà comment je rassemblerais les deux aspects du problème que je viens dindiquer.
La sensibilité occidentale en générale est sensibilité réflexive, mais elle nest pas sensibilité élue : il ny a que lEurope qui conjoigne le sens philosophie (distinction) et le sens métaphysique (idéalité sur quoi un accord est idéalement possible) de la vérité. Tel est le trait originel de la sensibilité à la philosophie en général.
Si lon définit la sensibilité européenne à partir de la conjonction des deux sens du mot vérité, autrement dit si lEurope est dune part le vrai continent et dautre part le continent de la réflexion (ce quelle partage avec lOccident en général), alors on reconnaîtra quil lui appartient tout aussi essentiellement dêtre problématique pour soi, ainsi quil appartient à tout élu qui ne peut pas savoir pourquoi cest lui et non pas quelquun dautre qui a été élu.
Jinsiste sur cette caractéristique, absolument essentielle pour penser lélection, quon en pose la question au niveau du sujet lui-même (laberration dêtre la première personne et donc le génie de limpossibilité dêtre soi) ou quon le fasse dune manière en quelque sorte méta-historique (le peuple juif comme sujet originel de lhumanité) : lélu étant dabord un des semblables, il lui appartient dune manière en quelque sorte constitutive de ne pas différer deux, cest-à-dire de ne rien présenter qui justifie son élection. Je le dis autrement : une élection nest jamais un choix, parce que tout choix est choix du meilleur, tel que le savoir (éventuellement illusoire) le fait nécessairement apparaître. De sorte quil appartient à toute élection, quand on la considère dans sa stricte réalité, dêtre scandaleuse : quest-ce que les juifs ont de plus ou de moins que les autres qui fasse deux les sujets originels de lhumanité ? quest-ce que Picasso avait de plus ou de moins que nimporte qui pour avoir été génial toute sa vie ? pourquoi tel livre restera-t-il quand tel autre est mieux écrit, mieux construit et plus original dans son sujet ? Et surtout : comment est-il possible que je sois moi alors que tout le monde est nimporte qui (question quon sempresse généralement deffacer en consacrant tous ses soins et toute son industrie à être nimporte qui, précisément). Bref, la question de lélection est toujours celle de laberration dêtre élu, de limpossibilité de jamais justifier quon lait été. Rien ne serait donc plus absurde que de croire en une " supériorité " de lélu ici de lEurope, qui simaginerait alors avoir le droit dêtre arrogante ou méprisante envers les autres civilisations, alors que cest justement de ne pas être la " meilleure " des civilisations quelle est précisément la civilisation élue, la seule pour qui la notion de vérité, parfaitement vide et insignifiante partout ailleurs puisquelle est confondue avec celle du sacré ou avec celle du réel, puisse avoir un sens.
Pas délection, donc, sans cette paradoxale identité de la nécessité et de la contingence dont on peut donner une idée en invitant à réfléchir sur la rencontre, notamment amoureuse : la personne quon a rencontrée nous semble dautant plus nécessaire, dautre plus destinale (elle appartenait depuis toujours à notre destin) que nous avions moins de chances de la rencontrer, que la rencontre a été plus hasardeuse, issue de circonstances plus improbables.
Lidentité de la contingence et de la nécessité modalise la distinction,, parce que dune part elle renvoie à rien le savoir qui pourrait dire ce quil en est réellement : par exemple la probabilité de la rencontre est objectivement très faible, eh bien cest justement de ce que cet enseignement ne compte pas que la personne rencontrée apparaîtra comme ayant dû être rencontrée, pour ainsi dire de toute éternité. Ainsi le savoir est-il paradoxalement nécessaire pour que la réalité élue apparaisse dans sa contingence, laquelle consiste à être nécessaire de toute éternité, à simposer. Et certes tout ce qui est distingué simpose de lui-même, à lencontre de toutes les raisons dont les autres peuvent légitimement arguer et dont tout le monde sait quelles ne comptent pas. La question de lélu est exclusivement celle dune distinction : ce nest pas du tout celle dune différence qui permettrait de trouver lélection légitime et compréhensible. Bien au contraire : elle a pour trait essentiel un certain caractère scandaleux, dans la mesure où ceux qui ne sont pas élus sont parfaitement fondés à dire " pourquoi lui et non pas moi ? ". Jinsiste sur la légitimité de cette protestation Je rappelle que, dune manière générale, lélu nest pas préféré aux autres, ce qui renverrait à des qualités particulières pouvant justifier quil ait été choisi, il en est distingué.
Or simposer de soi, cest simposer en vérité, contre toute réalité dont un savoir puisse rendre compte. De sorte que la vérité elle-même ne peut avoir quun sujet distingué, un sujet semblable à ses semblables et auxquels ils soit pourtant incommensurable (par exemple on peut dire que lhomme est lanimal élu : un animal parmi les autres avec ses différences spécifiques (dont le langage) mais qui simpose de sa propre distinction). De toutes les civilisations, tel est le cas de lEurope, dont on ninterrogera dès lors pas la réalité qui permettrait den penser la différence mais la marque, qui en fait apercevoir la distinction.
Pour radicaliser, je dirai que lEurope se définit, comme sensibilité à la vérité, par sa marque juive quon peut réfléchir comme celle de linfini et quil faut donc opposer à sa réalité chrétienne, pour rendre compte de ce que la vérité sentend précisément là, et là seulement, où le savoir ne compte pas.
La philosophie, savoir identifiant le continent élu, est le savoir élu, celui qui compte quand tous les autres sont seulement plus ou moins importants. Dès lors, comme lEurope, il appartient à la philosophie dêtre en question pour elle-même : toute philosophie est une philosophie de la philosophie et donc aussi du savoir que par ailleurs elle pourrait constituer si, précisément, ce savoir nadvenait à lui-même quen vérité, cest-à-dire quen coupure dudit savoir par un nom dauteur, le nom impossible dun sujet qui a parlé en première personne (par exemple " enfin bref, la morale est kantienne ").
La coupure du savoir par la vérité, autrement dit la vérité elle-même dans la forme représentative (par exemple ce nest pas la réalité mais la vérité de la morale quelle soit kantienne), appartient essentiellement à lEurope dont il revient au même de dire quelle est le continent élu ou de dire quelle est identifiée par la philosophie. Quand donc on parle de sensibilité européenne pour expliquer la possibilité dêtre sensible aux questions philosophiques, il faut mettre en avant cette coupure. Les peuples traditionnels lui sont absolument étrangers et ne peuvent pour cette raison même concevoir ce que cest en vérité quun problème philosophique, à savoir un problème qui se constitue de permettre linterruption " enfin bref " par le nom propre adjectivé. Les occidentaux non européens ne le peuvent pas davantage, par exemple les américains qui ne peuvent pas sortir de lévidence quils sont pour eux-mêmes et qui ne comprendront jamais que tout le monde ne soit pas américain ou, au moins, ne souhaite pas le devenir. Non que la coupure du savoir par la vérité leur soit étrangère, puisquelle définit le génie dun discours ou dune pratique et que les génies ne manquent pas dans cette nation, mais la réflexion de cette coupure en un objet qui soit dès lors le vrai comme tel cest-à-dire problématique pour lui-même (il ne possède aucun trait permettant de le différencier du faux ou du réel), y est impossible. On nest jamais sensible à la philosophie quà lêtre à la distinction, celle-ci nétant finalement celle du vrai que par la pure opération réflexive. Car on aurait tort dimaginer la philosophie comme une sorte de " science du vrai ", bien que toute philosophie soit une doctrine de la vérité : elle ne prend le vrai comme objet quà être le discours élu et donc le discours problématique pour soi, sans que le vrai ait à lui être particulièrement donné. Car problématique pour soi, cela signifie réflexif et la réflexion sur lélection est forcément interrogation sur la vérité puisquelle désigne son sujet comme le vrai (et quand ce sujet est un savoir, il sagit du vrai savoir tous les autres nétant que des savoirs réels). Bref, la philosophie sentend comme doctrine de la vérité parce quelle se constitue dêtre coupure du savoir par la vérité, et elle se constitue ainsi parce quelle est européenne. Inconsistance essentielle, distinction pure : parce que la croyance est commune, on na pas à croire ce que disent les philosophes ; autrement dit la vérité nest pas laffaire des croyants (les nombreux, identifiés par un trait extérieur) mais elle est seulement affaire dune origine toujours en question pour soi, en loccurrence européenne.
Jarrête maintenant sur cette question de la sensibilité à la philosophie, et je vous remercie de votre attention.
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