Une sensibilité philosophique (6) : littérature et vérité, fin
La philosophie nintéresse que dans sa distinction davec la métaphysique, laquelle distinction doit sentendre comme son caractère littéraire. La question de la vérité philosophique est donc celle de sa " littérarité " mais, comme il ny a de philosophique que réflexive puisque philosopher consiste à " fabriquer des concepts " la question se pose dun certain contenu irréductiblement littéraire de la littérature dont la philosophie se constituera comme telle (cest-à-dire dans sa distinction davec la métaphysique) dassurer la reprise réflexive.
La philosophie est vraie dêtre littéraire
Les questions philosophiques relèvent dune sensibilité littéraire, en ce quelles renvoient non à lexpérience des choses mais à leur épreuve, et en ce que ce renvoi trouve lui-même son sens en référence à un statut dimpossibilité pour le nom propre, la pensée étant lactualité même de cette impossibilité. Les deux nécessités sont bien sûr corrélatives, si lon nest capable de vérité que là où lon est marqué dune part, et sil ny a de vérité quen première personne cest-à-dire quen impossibilité du nom dautre part.
La littérature est la vérité, puisque cest elle qui distingue la philosophie de la métaphysique : un philosophe nest un théoricien quà être dabord un écrivain par quoi il reste, alors quil appartient au théoricien dêtre toujours déjà oublié dès lors quune théorie, à linstant de sa parution, est déjà supplantée par la suivante. Cest le même didentifier la vérité à la littérature et dexclure quil y ait jamais de vérité en science, mais seulement de lexactitude : rien ne sy dit jamais en première personne cest-à-dire en impossibilité du mot qui dirait enfin la nature de ce dont on parle, et lidée quune théorie soit définitivement arrêtée par la mort de son auteur est tout simplement absurde (si elle est réfutée, on labandonne ; si elle est féconde, un autre en poursuit lélaboration) ; en philosophie, tout le monde a toujours su que cétait le contraire : on ne philosophe jamais quà dire sa pensée autrement dit sa propre impossibilité, et le fait davoir été posée par un auteur suffit à assurer une vérité que dès lors nul autre ne saurait reprendre (continue-t-on Spinoza ? ). Voilà donc en quoi il faut parler de littérature : cest dune pensée singulière quil sagit toujours en philosophie, et jamais dun savoir potentiellement commun. Ce que je peux encore traduire en disant que le propre dune philosophie est toujours de ne rien signifier, puisque son accomplissement est la propriété du nom et que la définition même du nom propre est de ne rien vouloir dire, de ne rien apporter comme signification.
On nest philosophe que selon ce rien qui barre le savoir et le libère du délire davoir toujours à nouveau à savoir. Cest toujours le rien qui compte, celui-là même dont lindication, dans " la question originelle de la métaphysique ", en fait bien une question philosophique.
Le nom est ce qui reste de quelquun quand, de lui, il ne reste rien. Ne reste notamment pas la capacité de signifier : là où le sujet est marqué, en ce point de mort où il écrit, rien nest " communiqué " puisque la pure aberration de la métaphore, délivrée de ce quelle indique " par ailleurs ", nest comme telle plus signification de rien. La métaphore, autrement dit le littéraire, se situe exactement au lieu du nom propre et donc au lieu du reste impossible, et il faut penser lindifférence (littéraire) du savoir à la vérité à partir de ce truisme quun nom propre (par exemple " kantien " à propos de la morale comme fin mot de son exposition), ne veut rien dire, napprend rien. Lindifférence du savoir à la littérature est par conséquent constitutive de la philosophie et cest à y être sensible quon peut reconnaître subjectivement une question comme philosophique.
La littérature ne " veut " rien dire et cest en cela quelle est littérature, cest-à-dire résistance au savoir qui serait toujours savoir de quelque chose. Elle ne veut rien dire parce que le nom propre ne veut rien dire et quen elle il sagit seulement, même pour le lecteur avons-nous appris la semaine dernière, de ce vrai nom.
En excluant que la littérature (et donc la philosophie) ait en fin de compte quelque chose à enseigner ou à communiquer, je ne veux pas mettre laccent sur on ne sait quel autotélisme de textes qui ne renverraient quà eux-mêmes. En fait, je dis exactement le contraire, en posant que la littérature nous dit non pas lexpérience, mais lépreuve des choses, mais je le fais en rappelant que dune épreuve, on ne revient pas. Il ny a en somme pas de différence entre définir la littérature par sa résistance au savoir et la définir par lépreuve des choses, en tant que lépreuve nest surtout pas lexpérience : dans lépreuve cest la chose qui compte et par conséquent qui marque, alors que cest le savoir dans lexpérience. On peut aussi bien définir la littérature comme lordre de discours où les choses comptent, ou comme le discours de ceux qui sont marqués et par là même localement capables de vérité cela revient identiquement à dire quaucun savoir ne peut être reçu de la littérature (ni donc de la philosophie) qui nest pas un moyen de connaissance, pas un médium de représentation du monde comme la science, où cest toujours en troisième personne quon parle, lest forcément. Limpossibilité que la littérature et la philosophie aient finalement rien à dire, cest simplement limpossibilité que la réalité compte : si elle comptait, la littérature et la philosophie en parleraient et seraient toujours déjà effacées devant elles ; or la littérature (et réflexivement la philosophie) cest au contraire le discours qui compte !
Le discours qui compte nimporte pas : on na pas besoin de littérature. Quand on le pose réflexivement et quon en fait un savoir, on désigne la philosophie (le savoir qui compte), laquelle nimporte dès lors pas : on na pas plus besoin de philosophie que de littérature, et cest seulement à avoir cédé sur la vérité propre de lune et de lautre quon peut vanter leur utilité voire leur nécessité comme moyens inessentiels au service dune connaissance dont la notion même signifie lobsolescence, ou dune sagesse dont la notion signifie le mensonge pour soi (car un sujet divisé ne saurait être sage) et limposture pour les autres.
Le noyau littéraire du savoir distingue la philosophie (en fait le savoir " distingué ") , quil faut donc entendre comme radicalement littéraire et donc folle, puisquen elle la question de la vérité est toujours celle de lépreuve qui marque et jamais celle de lexpérience qui enrichit. Ce qui revient à dire que la philosophie est le savoir quon produit là où lon est capable de vérité au lieu de la marque, là où lon est vraiment soi, quand la connaissance suppose au contraire quon soit nimporte qui. Et puis quel rapport avons-nous aux textes philosophiques dont nous sommes les héritiers et dont on pourrait imaginer quils nous ont apporté des connaissances sur le monde, sinon celui davoir été marqués par eux ?
En quoi cest bien de sensibilité toujours littéraire quil sagit, et donc de notre propre capacité de vérité cest-à-dire décriture (laquelle est dès lors un impératif catégorique).
Etre marqué par le manque du savoir impliqué sur vérité / existence.
Il ny a de philosophie que là où sont mises en cause l'existence et la vérité. Toute question est par définition une demande de savoir. Y être sensible est par conséquent être sensible au savoir de lexistence et de la vérité comme manquant, et non pas au savoir dont la réalité est la garantie en quelque sorte objective (sil y a un objet, il y a au moins potentiellement un savoir le concernant).
Sintéresser à la philosophie suppose forcément que lon souffre du manque dun certain savoir, le savoir que la réalité ne saurait garantir, et dont la nature est par là même de manquer. Impossible, en dautres termes, de sintéresser à la philosophie autrement quà avoir reconnu limpossibilité de lautorité, dont la vérité procède forcément dès lors quon appelle vrai cela quun auteur (= un sujet en première personne) a posé.
Limpossibilité que le vrai savoir, quil faut définir comme le savoir autorisé sur lexistence et la vérité, soit jamais garanti réellement mais quil doive exclusivement lêtre personnellement (la signature est la preuve absolue), cest ce que la pensée représentative devra identifier à limpossibilité du dernier mot. Et certes, en termes de savoir, sil y avait un point ultime, il ne concernerait jamais que lun dexistence et de vérité que, pour ma part, jappelle le vrai (ou luvre). On imagine quil manque une compréhension alors que cest toujours de la nécessité dinterpréter (le vrai) quil sagit. Nécessité indéfinie, on le sait, précisément de ce que le vrai se distingue du réel dont on pourrait concevoir si justement la précompréhension de la vérité et de lexistence nen conditionnaient toujours lapproche quils soit exhaustivement compris.
Le manque du vrai savoir, quand on en fait une réalité positive, on peut dire que cest linterprétation (qui concerne le vrai par opposition à la compréhension qui concerne le réel), et cest de la nécessité dinterpréter que procède par conséquent lintérêt pour la philosophie, qui se constitue justement comme le savoir de ce vrai ! Au lieu de linterprétation un savoir est proposé qui soit, comme toute interprétation, personnel mais qui soit de ne pouvoir dire la vérité de son objet parce que cette vérité est sa " nature " enté sur le modèle de la compréhension. Bref, on peut appeler philosophie la démarche qui consiste non pas à faire comme si le vrai pouvait être compris (cest seulement dans lordre représentatif que le philosophe peut être dupe, mais il parle tout de suite de " sa " philosophie) mais bien à le comprendre dune manière dès lors forcément distinguée. Une compréhension distinguée, cest une compréhension philosophique, par opposition à une compréhension forcément commune et par là même étrangère à toute éventualité de jamais concerner le vrai. La distinction de la compréhension louvre au vrai et la ferme au réel : il faut être commun desprit pour sintéresser à ce qui est communément donné, cest-à-dire à ce qui nest pas personnellement donné, à ce qui ne renvoie pas de notre part à une réponse personnelle.
On sintéresse donc à la philosophie parce que manque un savoir sur lexistence et sur la vérité, certes, mais ce manque lui-même, nous reconnaissons quil se confond avec le caractère personnel de la donation, au double sens de ce génitif. Celui qui sintéresse à la philosophie, cest parce que lêtre lui a été donné personnellement et quà donation personnelle ne peut répondre quune décision personnelle On est philosophe à ne pas sêtre remis de cette corrélation, et aucunement pour connaître métaphysiquement la réalité ou pour vivre " bien " cest-à-dire dans la soumission à un idéal.
Sil y a de la vérité dans la philosophie, autrement dit si lon ne philosophe jamais quen première personne, elle ne saurait être au service de la vie, ni positivement pour laccomplir ni négativement pour la réparer ou la rendre supportable. Pour la même raison, rien nest plus étranger à la pensée que lidéal servile de la " lucidité ", où il sagit de prendre acte de ce qui est, alors que penser est toujours laberration dune invention dont on soit la dupe même si la réflexion interdit quon soit la dupe de ce qui est inventé, puisque le propre de la métaphore (linvention, subjectivement parlant) est quelle soit aberrante, quelle nait finalement rien à dire, quelle noffre rien à la créance. Autrement dit on ne pense pas plus pour " connaître " que pour se consoler (ce qui renverrait de toute façon à linfini la question de la légitimité dune telle démarche), mais seulement parce quon est un sujet un sujet pour lequel ne pas penser (par exemple en devenant sujet de savoir, un " en tant que ") est dès lors une trahison, ainsi que laveu implicite en est partout. Seulement, être vraiment un sujet renvoie à une impossibilité originelle, celle que constitue positivement le caractère personnel de la réponse ce que lon a pu désigner, à travers la problématique des " natures ", comme la propriété du nom. Et certes identifier les natures, cest répondre personnellement. Le faire depuis linterrogation personnelle première ( Che vuoi ?) sur laquelle on naura pas cédé et à quoi lintérêt pour la philosophie en général montre quon na pas cessé dêtre sensible cest philosopher. Ne pas penser (autrement dit se conduire à chaque fois " en tant que "), cest avoir cédé sur le caractère personnel de lénigme, qui ne désigne jamais le sujet dont elle pointe labsence que dans son unicité (cest dipe lui-même, et non pas le visiteur quelconque que par ailleurs il était, qui se découvrira avoir été depuis toujours désigné par lénigme du sphyinx).
Lénigme : la question de labsence propre et du fin mot
Si la question du sujet se pose pour lui comme celle de son absence, autrement dit si cest dêtre absent à soi quon peut seulement penser et donc sinstaller dans sa propre impossibilité (alors que l" en tant que " sinstalle dans sa nécessité), on peut dire que la littérature qui " véri-fiera " la philosophie à lencontre de la métaphysique, autrement dit qui en fera le savoir distingué, est le discours du sujet absent.
Or quel est ce discours, originellement, sinon la réponse à lénigme de linterrogation personnelle première ? Là où le sujet est expressément désigné comme manquant est lénigme ; de sorte que lénigme est en propre laffaire de la pensée et quil ny a jamais de pensée que de lénigme. Son dit est évidemment la littérature.
Et que reconnaît-on dabord, dans lénigme ? Ceci que le savoir ne compte pas ! Car ce nest pas une réponse (un savoir) quelle exige, mais un mot toujours le même, le mot manquant, le mot de lénigme, donc : celui qui permettra de dire enfin la vérité sur les choses qui étaient énigmatiques pour nous, quand nous les aurons déterminées dans leur " nature" , pour les autres mais jamais pour nous-mêmes qui resterons enfermés dans cette impossibilité.
La notion de " nature " que jai proposée pour rendre compte du " savoir " philosophique (par exemple que la morale soit finalement de nature kantienne, la durée de nature bergsonienne, et ainsi de suite) renvoie par conséquent à une énonciation qui soit en quelque sorte sans énoncé : le philosophe ne pose de la théorie quà ce que le théorisé devienne, davoir été non pas trouvé mais posé en première personne, vrai. Le définir comme vrai, cela revient à dire que sa réalité ne compte absolument pas et quil est dès lors absurde de vouloir réfuter un philosophe en établissant que les choses dont il a parlé ne sont pas telles quil les a présentées.
Tout objet philosophique ne lest que de son caractère énigmatique, cest-à-dire que de la nécessité dun " fin mot " - nécessité qui est la pensée ; et toute philosophie nen est une quà être finalement énigmatique, entée quelle est dans ce fin mot qui prend rétrospectivement statut dorigine (par exemple la morale était kantienne depuis toujours, exactement comme la durée était bergsonienne), cest-à-dire de distinction pour la vérité, relativement à une réalité dont tout le monde a toujours su (y compris les " en tant que " épuisant rageusement leur vie à prétendre le contraire) quelle ne comptait pas.
Et cest en effet ce qui rend les énigmes frappantes : que des paroles aient indubitablement été prononcées, mais quon nait pourtant rien compris, pas même aperçu de quoi il sagissait dès lors quon peut nommer " énigme " la simple exigence dun " fin mot " qui, comme tel, ne puisse rien signifier alors même quil aura constitué une réponse satisfaisante puisquelle aura été la réponse donnée par celui quil faut dès lors nommer lauteur à toutes les réalités qui lui " parlaient ". Et certes, sil y a autorité, alors il y a vérité autrement dit impossibilité pour la question de ne pas avoir reçu la réponse juste. Le travail de la pensée est lorganisation dune telle justesse.
Cette énigme quon peut désigner comme celle de limpossibilité propre (quen est-il vraiment de moi ?), elle se convertit réflexivement en demande de savoir sur lexistence et sur la vérité, bref en demande de métaphysique. Je le dis autrement : la réflexion cogitative nest rien dautre que la prise de conscience, pour un sujet, du fait quil ne sait pas ce que cest que la vérité ni lexistence de sorte que je ne vois pas de différence, pour Descartes, entre la position du cogito comme principe, et la reconnaissance de limpossibilité (et même subjectivement de labsurdité) dune définition de ces notions.
Comme lénigme est forcément réflexive, interrogeant expressément le sujet sur sa propre impossibilité, elle la toujours déjà installé dans lattitude conceptuelle ; mais cest un sujet littéraire qui se trouve ainsi concerné : un sujet dont le statut forcément transcendantal institué par la réflexion ne compte pas ! Il " importe " au plus haut point, puisque cest lui qui donne le contenu (des concepts et non pas des sensations), mais il ne compte pas, parce que le théorique forcément anonyme est toujours déjà réfuté cest-à-dire aboli, alors que la philosophie nexiste jamais que signée, que par une inscription subjective de lobjet lui-même (sa " nature ") qui sentende paradoxalement à lencontre de tout savoir, alors même quelle en est laccomplissement.
Si lon nomme " sensibilité " lordre de la marque, on dira quil ny a jamais de philosophie que sensible, cest-à-dire littéraire à nommer ainsi quune signification puisse se clore (car enfin noublions jamais quune philosophie est un ensemble de réponses !) non pas malgré limpossibilité quelle soit totale mais, paradoxalement, comme cette impossibilité même.
Car on peut nommer littérature ou encore liberté au sens dêtre la dupe de ce à quoi on ne croit pas cette réalité aporétique de la signification dans son rapport au " fin mot " : quelle ait sa propre impossibilité pour réalité, en ceci que la signification saccomplisse à seffacer (la " nature " cest le nom propre comme identifiant originel, lequel nenseigne ni ne signifie rien).
Définissons dès lors la philosophie en affectant cette formule dun indice réflexif : que la signification saccomplisse en réponse à seffacer comme savoir.
Je vous remercie de votre attention.
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