Une sensibilité philosophique (5) : littérature et vérité
Dire de tout lecteur de philosophie que sa sensibilité est littéraire, cest dire quil appartient à la littérature, sous le savoir doctrinal quon tire réflexivement des livres de philosophie et sous les questions qui peuvent plus ou moins " parler " à celui qui va les étudier, den être la condition de vérité. Toute philosophie est en effet une métaphysique, et cest la littérature qui interdit de réduire la philosophie à la métaphysique. Si donc on oppose la vérité des uvres philosophiques au savoir des doctrines métaphysiques, il faut reconnaître que sa " littérarité " est le lieu de la distinction philosophique. Bref, la question de la littérature, en philosophie, est celle de la distinction de la vérité relativement au savoir.
Littérarité originelle de la philosophie
Que toute philosophique soit originellement littérature, autrement dit quon ne puisse être philosophe sans être écrivain (bon ou mauvais, cest une autre question), cest ce quon peut déjà comprendre en reconnaissant à la littérature quelle nous donne non pas lexpérience des choses dont un savoir pourrait toujours être tiré mais leur épreuve : on nest philosophe quà avoir fait lépreuve dune certaine réalité, celle-là précisément qui va nous " parler " et à laquelle on sattachera dès lors à répondre. Pas dexpérience en philosophie, dès lors quon veille à ne pas la confondre avec les sciences humaines et notamment lanthropologie : ce nest jamais du réel quil y est question mais toujours du vrai, jamais de ce quon expérimente mais toujours de ce quon éprouve. Autant de " philosophèmes " (plusieurs par auteur), autant dépreuves par conséquent. Telle est la première raison qui impose la reconnaissance du caractère originellement littéraire de la philosophie : le philosophe est toujours quelquun qui ne sest pas remis dune certaine aperception (par exemples celle de la nécessité a priori, celle de la temporalité historique, etc.) et qui ne cesse de faire tourner son savoir, par là même constitué comme savoir dune " nature " insue, autour de la marque quelle a laissée en lui.
Ce dont on ne se remet pas, pour soi, cela constitue une énigme. Non lénigme de la chose considérée quon ne parvient pas à intégrer dans lensemble de notre expérience, mais lénigme de la marque quelle a laissée en nous et qui est notre capacité locale de vérité et donc notre " autorité ".
Quon soit localement capable de vérité, alors quil appartient à la réflexion de prétendre lêtre dans luniversel, voilà assurément quelque chose dénigmatique : cest tout simplement la question de lautorisation de soi qui apparaît là. Et si lon attribue à la littérature la donation des énigmes, alors il faut reconnaître quil ny a pas de différence, pour celui qui pense, entre être depuis toujours installé dans cette donation (il vit donc " littérairement ") et être capable de vérité : on sautorise de soi là exactement où lon est marqué cest-à-dire là où lon sera marquant.
Je le dis autrement : alors que la métaphysique nous donne des choses sur quoi nous ayons à réfléchir, la littérature nous donne des choses sur quoi nous ayons à méditer. Or la philosophie est précisément telle, à lencontre de la doctrine en quoi elle consiste toujours, que nous ne puissions séparer en elle la réflexion de la méditation. Ce quun philosophe nous explique, quand nous ne lenfermons pas dans la figure du maître décrétant ce quil convient daccepter, cest toujours quelque chose qui simpose à notre méditation : quelque chose qui reste en surplus du savoir que par ailleurs nous obtenons de lui et qui ne compte pas (mais qui importe au plus haut point, puisque la philosophie est une certaine production de savoir). Ce surplus inhérent à la philosophie dans sa distinction davec la métaphysique, je le qualifie de littéraire. Par littérature, on entend donc ici la distinction même de la philosophie.
Si lon oppose la méditation à la réflexion comme on oppose la vérité au savoir, on peut dès lors avancer que la littérature ne demande pas simplement au lecteur, comme Sartre lassure, de maintenir par sa liberté la réalité de ces imaginaires que sont les personnages, leurs situations, leurs espoirs et leurs craintes, mais bien den assurer la vérité. Bref, on ne philosophe jamais que sur du vrai alors que la métaphysique, si elle pouvait exister autrement dit que sous les espèces dune uvre philosophique, élaborerait un savoir second du réel, comme dailleurs son nom lindique expressément.
Au niveau de la donation de ses objets de pensée la philosophie est littérature : par ce dernier terme on entend le dit du vrai (par opposition au savoir du réel) et comme il ny a jamais de philosophie que du vrai (le réel, on le laisse aux différentes sciences), tout discours philosophique est dabord littéraire. Impossible par conséquent que la sensibilité aux questions philosophiques ne soit pas une sensibilité originellement littéraire.
On ne sintéresse donc aux questions philosophiques quà être sensible à la nécessité pour les choses qui sont données davoir déjà été pensées selon une antériorité ponctuelle de la vérité sur la réflexion dont lobjet philosophique sera non pas constitué mais institué.
Dès lors opposons-nous la vérité de la littérature au savoir de la métaphysique avant de reconnaître que, sagissant des vérités et non plus des choses, les philosophes aussi ont assuré une donation, étant en quelque sorte des écrivains au carré : Kant par exemple ne nous a-t-il pas donné la morale dans lacte même où il la impossiblement identifiée comme " kantienne " ? En quoi la philosophie ne se suppose pas elle-même comme littérature dans les objets quelle se donne, mais elle saccomplit encore comme telle, de donner non pas des réels mais à chaque fois des " natures ", autrement dit de la vérité.
Il appartient donc à la philosophie non seulement de supposer la littérature pour que son objet soit déjà vrai, au sens où la littérature dit lépreuve des choses et non pas leur expérience, mais encore de sen donner elle-même pour un type, afin que lobjet quelle aura métaphysiquement élaboré soit encore vrai. Parce quen elle le savoir ne compte pas alors même quelle sépuise à en être lélaboration, la philosophie est originalement et finalement un genre littéraire. Ce quon peut exprimer plus simplement, une fois le moment réflexif intégré, en disant que les littérateurs donnent du vrai et que les philosophes donnent des vérités ce qui est tout autre chose que la production de propositions " vraies " cest-à-dire vérifiées le rapport des deux constituant la réflexivité même que la philosophie est pour soi.
La supposition littéraire de la vérité
Que la littérature ait pour fonction de donner le vrai, que cette donation même aura distingué du réel, cest ce que la réflexion nous force à traduire par cette formule de la vérité supposée. Dire que la littérature dit lépreuve des choses, cest dire que les auteurs se définissent non pas dun savoir qui serait une sorte de compétence (ils connaîtraient le " cur humain " !) mais tout au contraire dune vérité de cela, lépreuve même, dont le savoir issu de lexpérience (laquelle comprend un noyau dépreuve, ne loublions pas) est toujours le manque.
Le rapport que nous avons aux écrivains est celui dune supposition de vérité et non pas de savoir. Cela signifie que nous opérons expressément la distinction du savoir et de la vérité et que cest selon cette opération que nous reconnaissons un texte comme littéraire.
Comme il ny a de philosophie que par cette distinction (autrement il y aurait confusion entre philosophie et métaphysique), on en déduit que la reconnaissance du caractère philosophique dun texte ne diffère pas de la reconnaissance de son caractère littéraire. Si un texte réflexif ne nous touche pas là où nous sommes sensibles à lordre littéraire, quels que soient par ailleurs ses mérites, ce nest pas un texte de philosophie.
Je ninvente pas cette idée de la distinction expresse du savoir et de la vérité comme propre à la reconnaissance littéraire : elle se trouve chez Proust, quand il réfléchit à la lecture (Sur la lecture, Librio 2000). Bien que ce ne soit pas mon habitude, je propose dutiliser sa réflexion et de la confronter à ce que nous avons appris nous-mêmes de la littérature et de lobjet, toujours littéraire cest-à-dire vrai, de la philosophie.
Est pris en exemple, si lon peut dire, le moins philosophique des livres : Le capitaine Fracasse, de Théophile Gautier.
Le lecteur semble commencer par lui supposer le savoir dune certaine réalité : " deux ou trois phrases " nous donnent " le sentiment que leur beauté correspondait à une réalité dont Théophile Gautier ne nous laissait entrevoir, une ou deux fois par volume, quun petit coin " (p.36). Présentation demblée paradoxale puisque ce nest pas la précision des phrases qui donne ce sentiment, mais le fait quelles " apparaissaient comme les plus originales et les plus belles de louvrage " (ibid). Lidée dun savoir supposé est donc immédiatement déplacée, puisque la beauté renvoie plutôt à limaginaire, et loriginalité plutôt au génie de lécrivain. Il y a donc des choses, quon ne peut dès lors pas dire simplement réelles, auxquelles il appartient dexiger du discours qui les dit quil soit beau et original. Comment lever cette contradiction autrement quen opposant le vrai au réel ? Est-ce en effet le simple réel que lon peut " continuer à connaître et à aimer " (p.37) ? Ne serait-ce pas plutôt ce réel comme marqué du sceau de lécrivain, cest-à-dire précisément comme vrai ? Et de fait, la réflexion qui suit devra bien passer à la vérité dès lors expressément distinguée du savoir.
Lécrivain nest plus un savant qui connaîtrait des réalités auxquelles nous souhaiterions avoir accès par son entremise, mais un " sage ", et même " le seul " - " détenteur de la vérité " (p.37 !
Celle-ci commence par être, conformément à lidée de sagesse qui concerne non lévaluation des choses mais lévaluation des valeurs, la possibilité de savoir si les valeurs consacrées de la culture (valeurs indubitablement réelles : Shakespeare, Sophocle ) étaient elles-mêmes valables pour ensuite, la vérité ne létant jamais quen vérité, devenir une interrogation sur la vérité comme condition de la vérité ! La réponse ne concerne plus la vérité elle-même (quil faudrait alors confondre avec le savoir) mais la condition véritative de la vérité (en quoi consiste donc la vérité même, dans son essentielle distinction).
Elle se présente dabord sous forme de boutade, jouant sur lopposition du sublime et du trivial : " Jaurais voulu surtout quil me dît si javais plus de chances darriver à la vérité en redoublant ou non ma sixième et en étant plus tard diplomate ou avocat à la Cour de cassation " (ibid). On pourrait croire retrouver platement lidée dune sagesse pratique permettant de " se conduire en cette vie " ; or ce nest pas du tout de " prudence " quil sagit là, mais bien de vérité. En quoi consiste-t-elle ?
On peut répondre en envisageant " que nous ne pouvons recevoir la vérité de personne, et que nous devons la créer nous-mêmes " (p.39).
Par où lon reconnaît dune part que lon doit nommer " vrai " ce qui a été posé en première personne et par conséquent " auteur " (celui à qui elle reste supposée) celui qui agit en première personne (celui qui sautorise de lui-même), et dautre part que la vérité reçue ne de ces mêmes auteurs diffère pas de sa propre propédeutique : " La lecture est au seuil de la vie spirituelle ; elle peut nous y introduire : elle ne la constitue pas " (p.41). Vérité déjà pour quil y ait de la vérité, car on ne niera pas que lintroduction à la vie spirituelle soit elle-même une opération spirituelle. En somme, celui de qui nous attendions la vérité dès lors imaginée comme un savoir ou une sagesse ne peut nous en donner que " des désirs " (p.38) : " notre sagesse commence où celle de lauteur finit " (ibid). Mais ce sont des désirs de vérité et notre " sagesse " commence effectivement là. En un mot, il faut que nous comprenions ce " commencement " comme leffet littéraire lui-même, à quoi, dans la philosophie distinguée de sa propre réalité doctrinale, nous pouvons être sensible.
Le littéraire et son effet de vérité
Cest de notre sagesse, et non pas de celle que nous pourrions supposer à lauteur, quil sagit dans les " désirs " dont la littérature est la donation, telle est létonnante leçon quil nous faut intégrer pour penser la philosophie comme littérature, cest-à-dire dans son essentielle distinction davec la métaphysique. Cela revient à dire quon sintéresse aux questions philosophiques seulement à en reconnaître la " littérarité ", cest-à-dire à y apercevoir notre propre désir de vérité comme enjeu ! A dire le vrai, autrement dit ce qui fait événement, ce qui compte, ce qui marque et donc ce qui produit un effet de vérité, la littérature libère le savoir du réel, et par là distingue la philosophie, assurément production de savoir, de la métaphysique quelle est par ailleurs. Philosopher, cest produire une doctrine (éventuellement comme dédit ou déni du caractère doctrinal de la pensée réflexive), mais celui qui produit cette doctrine nest pas un doctrinaire : cest un écrivain. Dire cela, cest libérer par conséquent le lecteur du savoir quil attendrait du métaphysicien cest-à-dire dun maître : ce nest pas par désir de savoir quon lit de la philosophie, mais cest par désir de vérité sauf que, justement, il faut que ce soit une vérité distinguée du savoir, une vérité expressément fait de cette distinction.
On simagine désirer du savoir quand on traite les textes philosophiques comme sils nétaient que métaphysiques, comme si la philosophie était une sorte de science, celle " des premiers principes et des premières causes " - autrement dit comme si son autorité tenait à un réel dont elle produirait le dévoilement et non pas au nom propre de son auteur. Là où le nom est impossible nous sommes dans la vérité, là où il est disponible nous ny sommes pas.
Peut-être convient-il de souligner la manière dont lextériorité au savoir, entendue comme lexistence et donc le temps, opère son effet propre qui est leffet de vérité, là même où on prétendait le plus expressément sen tenir au savoir. Est-ce quun texte scientifique, avec le temps, nest pas toujours en train de devenir un texte littéraire (par exemple un traité de médecine du seizième siècle) ? Bien sûr la formalisation fait de cette vérité une limite : plus un texte est formalisé, plus il faudra de temps pour quon en produise une lecture littéraire (de toute façon, son caractère formel fonctionne déjà comme connotation de scientificité, ce qui est proprement un effet littéraire), mais cela confirme a contrario ce procès. Or si le devenir-littérature du savoir est sa temporalité propre, cela signifie concrètement quil ne comptait pas comme savoir mais quil ne le savait pas (encore). Eh bien la philosophie la toujours déjà su, elle, ne comptant que par lautorité de son auteur (autrement dit que davoir un auteur et non pas un rédacteur) et non pas de quelque réalité éventuellement suprasensible dont elle aurait assuré le dévoilement, ni par la cohérence propre dun savoir qui pourrait aussi bien être un délire. Par là même reconnaissons-nous quon ne peut pas lire de philosophie par désir de savoir : il faut parler de désir de vérité, expressément distingué du désir de savoir par lindifférence à lendoctrinement quand toute philosophie est une doctrine. Or quest-ce que ce désir, sinon justement leffet produit en nous par ces textes dont ils ne compte pas quils soient des textes de savoir ? Ce qui compte dans un philosophe nest pas sa doctrine ni donc son statut de maître mais cest sa distinction littéraire davec ce dernier statut (dès lors essentiel). Cest donc le désir de vérité que nous tenons des philosophes, non pas en tant quils sont des métaphysiciens, pourvoyeurs de savoir, mais des écrivains.
" Ecrivain " cela signifie donc objectivement qui donne le vrai, et subjectivement qui pourvoit au désir de vérité.
Le don du philosophe
La distinction littéraire de la philosophie relativement à sa réalité doctrinale doit être pensée à travers la question du don de ce désir. Mais le désir de vérité nest-il pas déjà vrai en lui-même ? Je formule ma question autrement : peut-on désirer la vérité autrement quen étant dans la vérité, sil appartient à celle-ci de se conditionner véritativement elle-même ? Et certes, la question vaut aussi objectivement : ce dont la littérature dit lépreuve, autrement dit le vrai, devait déjà être vrai pour que lécrivain ait à le dire, quand bien même la réflexion nous oblige à reconnaître quelles relèvent " de simples hasards de relation ou de parenté ". (p.40).
Lantériorité du vrai à lui-même, il faut se la représenter à travers la nécessité pour les choses dêtre rétroactivement constituées comme ayant été en quelque sorte prédestinées à être marquées du sceau de lartiste : ces éléments de paysage, par exemple, " ils portent sur eux comme un reflet insaisissable limpression quils ont donnée au génie ". Constatation dont le réalisme est aussitôt contredit par une nouvelle réflexion : " et que nous verrions errer aussi singulière et aussi despotique sur la face indifférente et soumise de tous les pays quils auraient peints " (p. 40). Bref, je sais bien que le réel nest que réel, mais je continue quand même de penser quil y avait du vrai, tout en reconnaissant aussitôt que cette illusion rétrospective (" mirage ") tient à la " vision " de lartiste (p. 41). Eh bien de cet effet dont on ne voit pas comment on pourrait le nommer autrement queffet de vérité notre texte nous dit que " cest le dernier mot de lart du peintre " (p. 41).
Proust parle de " dernier mot " quand il sagit de la vérité comme effet Si ce qui est vrai des artistes vaut aussi pour les philosophes qui sont des écrivains, alors il faut rapporter cet " effet ", avec lillusion rétrospective quil produit nécessairement, à ce que nous avons appelé les " natures " cest-à-dire ces réalités dont lêtre est nommé. Il y a par exemple des paysages impressionnistes.
Quel est ce dernier mot ? Notre notion de " nature " le dit expressément : cest le nom, propre cest-à-dire impossible, de lauteur avec la coupure du savoir par la vérité (" enfin bref ") que cette impossibilité conditionne. Demandons-nous alors si Proust admet que le nom propre dise cet effet de vérité. En dautres termes (car mon propos nest assurément pas de faire une étude sur " la notion de lecture chez Proust " !), la question du nom propre se précède-t-elle elle-même en philosophie, au sens où ce serait déjà comme écrivains que les philosophes lauraient impliquée, alors que nous limaginions réservée à leur enseignement doctrinal ?
Proust admet quil sagisse du nom, il ladmet expressément bien que ce soit à son insu, quand il sinterroge sur la misère de ceux " quune sorte de paresse ou de frivolité empêche de descendre spontanément dans les régions profondes de soi-même où commence la véritable vie de lesprit " (p.43). Car pour lui ces gens sont " pareils à ce gentilhomme qui, partageant depuis son enfance la vie des voleurs de grand chemin, ne se souvenait plus de son nom, pour avoir depuis trop longtemps cessé de le porter " (ibid). La question de la littérature, une fois ramenée à celle de la vérité comme effet, nest pas sans être celle du nom propre du lecteur, dont la donation aura été assurée par lauteur : " Ce quil faut donc, cest une intervention qui, tout en venant dun autre, se produise au fond de nous-mêmes, cest bien limpulsion dun autre esprit, mais reçue au sein de la solitude " (p. 44).
On peut dire ainsi que la lecture donne à penser si lon ma accordé que la pensée nétait rien dautre que limpossibilité actuelle du nom propre, celle-là même que le lecteur pourra sanctionner dun " enfin bref " qui fera advenir comme coupure du savoir par la vérité cette impossibilité même.
Lire, cest impossibiliser son propre nom et par conséquent avoir à écrire
Comment interpréter autrement cette vérité que " la lecture est pour nous linitiatrice dont les clés magiques nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous naurions pas su pénétrer " ? Ces demeures sont celles de notre impossibilité (par exemple celle de la morale pour Kant, celle de lhistoire pour Hegel, etc.) cest-à-dire de notre vérité. Autant de " natures ", cest-à-dire de réalités parlantes, autant de nécessités décriture, de position de textes qui puissent enfin donner lieu à une signature, achèvement répondant pour lauteur à la coupure de l " enfin bref " statutairement opérée par le lecteur.
Ainsi apercevons-nous que la vérité peut rester un " idéal " pour soi, sans pour autant être celui dun savoir quon pourrait supposer en autrui, sans même sentendre sur le modèle de la lettre quon irait dénicher, avec une peine qui donnerait bonne conscience au paresseux, dans quelque archive lointaine. Non : la question de la vérité, telle quelle se donne dans la lecture est bien celle dune pensée qui soit notre affaire, autrement dit elle est celle de notre propre installation dans limpossibilité de notre nom installation qui est aussi bien celle dun statut de première personne. Ainsi non seulement " nous ne pouvons recevoir la vérité de personne, et que nous devons la créer nous-mêmes " (p. 39), mais cet idéal dêtre dans la vérité se réalise " par le progrès intime de notre pensée et par leffort de notre cur ". Car en quoi consiste le progrès de la pensée, dès lors quil est " intime " cest-à-dire lié à ce qui est, pour elle-même, secret, sinon dans le dit progressif dun nom pourtant fait dimpossibilité ? Et quest-ce que le " cur ", sinon comme figure de la générosité et par là de lorigine, encore et toujours la question du nom propre ?
A quoi sommes-nous donc sensibles, quand nous nous intéressons à la philosophie cest-à-dire à un certain type de littérature ? On peut maintenant répondre : au dit de notre nom secret que nous entendons dans les questions qui nous parlent (au sens où il y a dautres questions " qui ne nous disent rien "), en tant quil engage la corrélation dune écriture et de la positions de natures. Les auteurs que nous lisons nous conduisent à notre " sagesse ", cest-à-dire, réflexivement, à notre philosophie, celle que nous ignorons mais que tout ce qui nous parle ne cesse de nous pousser à dire. Un lecteur de philosophie lest forcément comme philosophe, quand bien même il simagine que cest comme amateur, comme professeur ou comme historien de la philosophie. Vérité très générale : les écrivains nécrivent finalement que pour les écrivains (p. 51). Autrement dit, pour nous, cest seulement à devoir philosopher quon peut lire de la philosophie. On naccomplira pas forcément ce devoir, mais cest bien à lui quon est sensible quand on sintéresse, même de loin, aux questions philosophiques.
Je vous remercie de votre attention.
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