Une sensibilité philosophique (4) : littérature
On nest sensible à la philosophie quà se situer dans lordre réflexif, certes, mais dabord à être, comme on dit, un littéraire. La philosophie senseigne dans les facultés de lettres, elle relève des humanités et sa technicité même, quon pourrait croire empruntée à la science, renvoie en réalité à la question du mot juste. Le mot juste nest pas la dénomination exacte parce quil ny a pas de réalités philosophiques relativement à quoi une exactitude serait envisageable, dès lors que cest depuis le nom propre, qui ne signifie rien et nindique aucun caractère, que des réalités peuvent seulement être appréhendées comme philosophiques. Par " littéraire ", jentends donc la conjonction de la justesse du nom, par opposition à son éventuelle exactitude, et de lultime insignifiance de la vérité, par opposition à la nécessité toujours réitérée de compléter le savoir par toujours plus de savoir. En opposant, comme je lai fait la semaine dernière, la folie du littéraire où tout se tient dans limpossibilité positive (laquelle est la pensée) dun nom qui par ailleurs ne veut rien dire, au délire du savoir qui intime à toute insuffisance lordre de se combler en direction dune vérité qui reste consistante, jentends désigner un type de sensibilité, celui quon nomme littéraire et dont toute question philosophique est la sollicitation réflexive.
Vérité littéraire du savoir philosophique
A définir le littéraire par la figure paradigmatique de la métaphore, on fait de toute réalité littéraire et donc aussi de toute réalité philosophique, sil est essentiel aux philosophes quils soient des écrivains et à leurs lecteurs que leur sensibilité soit littéraire quelque chose dénigmatique.
Finalement, la sensibilité aux questions philosophiques est sensibilité à lénigmatique, et cest précisément là que se situe le littéraire. Ma thèse est en effet quon reconnaîtra comme littéraire un dit qui restera énigmatique quil le soit réellement (Mallarmé, etc.) ou quil le soit représentativement (Birotteau : que le commerce, dont la réalité renvoie plutôt à labjection dordonner toute relation humaine à son propre intérêt matériel, soit lordre même de la sublimité). Bien entendu cette dernière alternative institue delle-même sa réflexion, de sorte quon ramènera toujours le littéraire à lénigme dun dire quand bien même cest dun dit quon aura commencé à reconnaître le caractère énigmatique. Refermant Balzac, on peut ainsi poser la question de La comédie humaine comme celle dune somme décriture : Balzac consacre sa vie (et en cela consiste son existence) à établir sans le savoir que le monde est balzacien, et par là à en distinguer la vérité (celle-ci, précisément) de la réalité (le monde nest pas plus balzacien quhugolien : il est ce quil est, tout bêtement).
Bref, lénigme est toujours celle de la distinction et il ny en a jamais dautre. La sensibilité philosophique se doit par conséquent de porter sur la distinction elle-même : sera sensible à la philosophie celui qui aura reconnu parmi toutes les questions que les hommes peuvent se poser certaines questions qui se distinguent des autres. Non pas les questions métaphysiques, qui seraient alors les premières questions mais bien les questions philosophiques, celles qui sont en même temps lexigence dun savoir (et cest bien le même dêtre philosophe et de produire une " doctrine ") et qui se distinguent de cette réalité en ceci que le savoir produit ne comptera pas (quon réfute un philosophe ne change rien à la nécessité de toujours le lire, alors quen science la réfutation dune théorie est identique à son anéantissement).
Le savoir ne compte pas devant la vérité, autrement dit devant la nécessité quil soit répondu en première personne aux questions les plus essentielles et qui, simplement considérées comme telles, seraient alors simplement métaphysiques. Quun jour on réfute la sociologie de Balzac, voilà qui naura pas plus dincidence sur la nécessité de toujours le lire que nen a, par la psychanalyse ou par la phénoménologie, la réfutation de la psychologie de Proust : ces noms propres sont à chaque fois lindication que le savoir ne compte pas, alors même quil pouvait obnubiler la pensée subjective de ces auteurs (ils prétendaient à lexactitude dans la description du monde social ou dans celui des sentiments).
La distinction que la philosophie est toujours déjà pour elle-même, autrement dit limpossibilité véritative quon lidentifie à la métaphysique dont elle constitue pourtant toute sa réalité, voilà par conséquent ce quon peut reconnaître comme justifiant lappartenance de la philosophie aux humanités, et comme exigeant de son lecteur une sensibilité " littéraire ".
Que le savoir ne compte pas alors même quon se trouve dans la position du savoir, cela définit la métaphore, qui est une compréhension et en même temps, là où précisément le savoir ne compte pas, une pure folie. La corrélation des deux oblige à reconnaître que toute métaphore constitue une énigme : comment peut-on dire que la terre est bleue comme une orange, alors que chacun sait que les oranges ne sont pas bleues ? La terre est peut-être bleue, depuis lespace (point de vue dailleurs inaccessible au moment où cette métaphore a été formulée), mais en tout cas, si elle lest, cela loppose aux oranges, dont le nom même est celui dune autre couleur ! Et pourtant cette parole résiste envers et contre tout cest-à-dire envers et contre toute réalité dont nous pourrions lautoriser ! Voilà le littéraire, par conséquent : scientifiquement, il faut toujours sautoriser dune réalité supposée objective et préalable (même si par ailleurs nous nignorons pas que le donné est du construit qui signore), alors que littérairement il ne faut pas le faire : quelle soit exacte comme la sociologie balzacienne ou folle comme lidée que le bleu serait la vraie couleur des " oranges ", cest toujours dun nom propre celui de lauteur que le texte sautorise, étant littéraire par cela seulement.
La dimension de lénigme comme champ ultime du savoir philosophique échappe généralement, parce quon reste prisonnier des nécessités de la réflexion et par là même de lhabituelle confusion entre vérité et exactitude : on imagine que les philosophes décrivent ou expliquent une réalité qui serait donnée de toute éternité et, à la manière des savants, quils tiennent un discours idéalement " adéquat " à ladite réalité. Ladéquation, ici, est purement restrictive, puisque linjonction dêtre exact nest rien dautre, avons-nous pu apprendre, que linterdiction pour les énoncés dêtre métaphoriques. On imagine par conséquent le savoir philosophique non métaphorique et on lopposerait pour cette raison à un savoir poétique.
Or la littérature et la philosophie ont ceci en commun que la réalité des choses ne les intéresse pas, mais seulement leur vérité. Cette vérité peut passer par le moment du concept dans la philosophie, elle nen sera pas moins originellement littéraire, puisque les philosophes sont des écrivains et non pas des savants. Impossible de ne pas opposer dune part la pensée dont relèveraient en commun la littérature et la philosophie, celle-ci étant définie comme la branche réflexive de celle-là, et dautre part le savoir dont le modèle objectif est évidemment fourni par la science.
Un savoir énigmatique
La pensée, ai-je dit depuis longtemps, est limpossibilité du nom propre : par pensée, il faut désigner le travail de ne pas dire ce quil en est ultimement des choses dit qui sera celui du lecteur (ou du commentateur) quand il coupera sa lecture dun " enfin bref " introduisant à ce quil est seul en position de dévoiler, le nom propre adjectivé.
Cette coupure, cest le moment de vérité, et lexclusivité de celle-ci au savoir dont, précisément, elle est linterruption. Dire que le savoir ne compte pas, cest dire quil est toujours déjà coupé, et que cest la coupure qui compte.
Or cette coupure, ma thèse est de dire quelle a pour principe la métaphore non pas comme supplément de communication et donc de savoir, mais bien comme aberration, folie finalement inconsistante. Car enfin, le nom propre qui vient interrompre le savoir consistant, il ne le fait quà ne pas être consistant, lui : il napporte pas une dernière information qui rendrait enfin satisfaisant lensemble de celles quon avait préalablement collectées ou déduites, mais il le fait en établissant que rien de cela ne saurait jamais compter ! Je le dis plus simplement : il le fait en rappelant, là où lordre de la signification le faisait nécessairement oublier, que la vérité dérive de lautorité et que le moment de vérité nest pas autre chose que le moment de lautorité le moment de lenfin bref.
La coupure du savoir par la vérité constitue le rappel dans la consistance du premier de lessentielle inconsistance de la seconde, puisque cest comme moment dautorité vide quelle apparaît, là où il appartenait au savoir de poser une clôture assurant finalement tout dune ultime signification. Ce qui revient à cette banalité que tout savoir est métaphysique, que tout savoir saccomplit dans une métaphysique dont le paradoxe est quelle ne saccomplisse en rien ce qui est tout autre chose que ne pas saccomplir.
Je dis que limpossibilité pour la métaphysique de saccomplir autrement que dans lenfin bref du nom propre adjectivé, cest la philosophie dès lors géniale (il ny a de philosophie que dauteurs individuels) et par là même in-signifiante (" kantien ", " nietzschéen ", cela ne veut rien dire). Réflexivement parlant, la certitude métaphysique trouve son réel, autrement dit son irréductibilité à lidéologie plus ou moins délirante quelle reste par ailleurs, dans une énigme, qui est toujours celle de limpossibilité pour le nom propre quil assure jamais alors même quil est au lieu de la conclusion. Il y a un fin mot à toute énigme et par là même il ne veut rien dire opérant dès lors le passage du savoir à la vérité.
De fait, toute énigme est une interpellation et renvoie à un sujet qui ait à répondre " me voici ". On le voit au mieux en philosophie, où les questions interpellent : devant une question philosophique plus que devant tout autre, et si banale quelle soit (un sujet de bac, par exemple), chacun se trouve mis au pied de son propre mur : va-t-il répondre et se surprendre lui-même (vérité), ou au contraire se défiler en " interrogeant la question " et en accumulant les références et les citations (savoir) ? Lâcheté (donc savoir) ou audace (donc vérité) constituent dune manière un vel où se trouve la vérité formelle du sujet sa liberté à quoi le fin mot répond, puisquil est effectivement une réponse donnée de manière positive et le réel dune vérité qui fasse coupure non sue dans la réponse indubitablement apportée.
Exemple : pouvoir tout dire de lexistence, sauf quelle est sartrienne. Là est la liberté pure, si lon peut dire : dans cette coupure dont le texte est traversé depuis le premier mot, puisquon peut interrompre dès le second alors quil appartient aux " interrogations ", aux références et aux citations de se poursuivre indéfiniment, de se poursuivre ad nauseam. Ainsi ferait-on entendre que la nausée pourrait aussi bien être celle du savoir (lautodidacte, un travail historique sur le marquis de Rollebon) pour celui qui a tout reconnu comme étant, et qui ne peut lavoir fait que depuis une certaine impossibilité dêtre quon peut nommer première personne et figurer par limpossibilité de répondre autrement quau lieu dune lecture à venir (celle dun lecteur qui ponctuera dun " enfin bref " ) à la question de savoir qui lon est.
Que létant, à la fois dans sa totalité et dans son étantité (quil ne faut évidemment pas confondre) soit, disons, balzacien, cest ce qui ne laissera pas dapparaître énigmatique à celui qui laurait enfin reconnu (le lecteur nécessairement, Balzac impossiblement) puisque, encore une fois, un nom propre ne signifie rien ou, si lon préfère, puisquil y a bien un dernier mot mais pas de clôture du savoir. Je dis que le littéraire est constitué de cette contradiction : il est énigmatique bien que le " fin mot " soit toujours donné, parce que ce fin mot lest non pas dune manière positive mais dans la coupure du savoir par la vérité, comme linstance de lautorité : celle de lauteur pour le lecteur, ou celle de lautorisation (donc de lincompréhension) de soi pour lauteur.
Que la coupure puisse être opérée, voilà ce quil faut apercevoir dans certaines questions pour y être sensible. Pas nimporte lesquelles : celles qui mettent tout en question ! Disons celles qui comptent. Reconnaître dans le " comptage " la coupure du savoir nécessaire par la vérité contingente (par exemple fonder la médecine la mécanique et la morale dune part, être Descartes dautre part), voilà ce que cest quêtre sensible aux questions philosophiques littérairement sensible.
Ne pas comprendre
Le littéraire est vrai parce quon ne " littérarise " jamais que depuis la marque, autrement dit que depuis limpossibilité de comprendre. Ceux qui comprennent le monde, ils nécrivent pas ou alors au sens dêtre des écrivants, comme disait Barthes. Ceux qui écrivent ne sont pas revenus, et cest depuis leur absence (il sont restés dans lépreuve, bien que " par ailleurs " la vie ait repris en eux sa course danonymat compréhensif) quils font autorité, comme le montre la nécessité pour le nom propre dêtre donné dans une coupure, et jamais de manière positive (il ne constitue ni une information, ni un argument).
Une épreuve simpose à la fois comme une compréhension et comme une incompréhension. Par exemple on ne passe les épreuves du baccalauréat quà avoir accumulé le nombre requis dannées denseignement secondaire ; mais dun autre côté on ne passe des épreuves quà y être sans recours : il faut à la fois que les cours précédemment suivis soient suffisants et quils ne servent absolument à rien, malgré leur indéniable réalité. Je traduis cette idée en considérant que le savoir accumulé, qui par ailleurs permet dobtenir la note positive dont on a besoin, nest plus que du savoir accumulé quand on est " sans recours " : il est une justification elle-même non justifiée, il ne veut finalement rien dire et cest ce rien qui correspond à la solitude du candidat.
Les moments de solitude ne sont pas des moments de réflexion : comme le mot lindique expressément, on y est en compagnie de soi-même et parfois des autres comme autant de figures de la semblance (chacun dit pareillement ce que nimporte qui aurait raison de dire à sa place). Quand on sait, on nest pas seul (javais pris lexemple du mécanicien qui tombe tout seul en panne sur la route : sachant réparer il nest absolument pas seul, contrairement à lautomobiliste ignorant), on nest pas dans lépreuve. On saisit déjà la corrélation entre la littérature et la solitude, si elle est bien le dit de lépreuve des choses, un dit qui soit lui-même éprouvant au sens où nous savons quil appartient au marqué dêtre à son tout marquant.
Dans la solitude, donc, on ne sait pas, on ne réfléchit pas : on médite. Et par définition il ny a de méditation quà partir dune énigme par exemples celle de lexistence en général, celle du grotesque des ambitions humaines, celle de la beauté dont la reconnaissance soit à chaque fois une épreuve. On ne reconnaît, si la reconnaissance est bien une épreuve, que le singulier. Le dit de cette reconnaissance, je le nomme littérature.
Pour quil y ait littérature, il faut donc quil y ait du savoir ET que le savoir lui-même (par exemple la vie dun personnage, ses motivations, son histoire) soit originellement énigmatique, non pas au sens où lon ne comprendrait pas le pourquoi ou le comment de certaines unités (un récit linéaire et simple noffre pas moins déventualités de littérature quun poème suscitant la plus difficile des exégèses) mais au sens où il donne à méditer.
Lessence de la littérature, selon moi, réside dans cette nécessité : quon ne puisse pas refermer le livre autrement que dans un silence méditatif. Si on le peut, cest tout ce quon veut (une narration destinée à distraire le lecteur, une description destinée à lui faire plaisir, etc.), mais pas de la littérature (exactement comme un tableau décoratif nest pas de la peinture) parce que la coupure du savoir par la vérité naura pas été opérée et que cest de cette coupure que le silence méditatif est la prise en compte.
On ne médite jamais que des énigmes, tout le monde le sait. Le paradoxe de lénigme littéraire réside dans la donation du fin mot, dont les énigmes sont habituellement privées. En littérature, cest tout le contraire : ce mot est là non pas certes comme un mot positivement donné mais comme limpossibilité que la signature de louvrage nen constitue pas le contenu un contenu impossible et pourtant concrètement donné. Quy a-t-il dautre, dans Madame Bovary, que Flaubert comme signature, dès lors (notamment) que la bêtise de lhéroïne est proprement " flaubertienne " ?
Lénigme de cette dernière contradiction (car enfin, un dernier mot devrait satisfaire la demande de savoir, sil est vraiment le dernier), je dis que cest lordre littéraire dès lors identifié au caractère ultimement énigmatique du savoir, cest-à-dire du savoir arrivé à son terme non pas de lui-même, certes (au contraire : il est délire dinfini) mais par la violence de la vérité, par la coupure de lenfin bref dont le texte autorise constitutivement le lecteur.
La violence que la vérité fait au savoir, voilà ce quil faut nommer " littérature " - et voilà pourquoi la philosophie relève non pas de la science mais des humanités, pourquoi les philosophes sont des écrivains, pourquoi la sensibilité aux questions philosophiques est forcément littéraire.
Eh bien cette violence, je crois quil faut la rapporter à la métaphore, dont la notion désigne lun dune compréhension fine à lextrême et dune totale aberration. Loxymore quon indique ainsi est justement ce quon médite sauf quil sagit que la chose totalement compréhensible et totalement incompréhensible soit ce " tout " dont la première personne qui réfléchit assurera par là même le rassemblement.
Sil y a potentiellement savoir de tout, autrement dit si " tout " est impliqué dans le savoir et que cela ne compte pas devant la coupure de la vérité, cela signifie que chaque existant est une métaphore, et aussi lexistence de tout Métaphores de quoi ? la question se réfute elle-même sauf quà méditer, cest justement ce que nous pensons. Jappelle littérature la prise en compte de cette méditation du caractère ultimement métaphorique de tout et philosophie lécart réflexif à cette prise en compte.
Je vous remercie de votre attention.
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