Une sensibilité philosophique (2) : la coupure du savoir par la vérité
Tout le monde nest pas sensible à la philosophie et quand on pose la question de ce qui conditionne une telle sensibilité, on le fait en pointant dabord la spécificité européenne du discours philosophique, ensuite sa spécificité littéraire, enfin sa spécificité personnelle.
Nous examinerons ces nécessités dans les semaines qui viennent, mais mon projet daujourdhui est dindiquer que ces déterminations conditionnelles trouvent leur principe dune part dans la définition matérielle de la philosophie par la vérité (philosopher cest toujours interroger la nature et la possibilité de la vérité), et dautre part dans sa définition formelle par la réflexion (philosopher cest produire des concepts).
En reconnaissant ainsi quil ny a de philosophie queuropéenne, que les philosophes sont nécessairement des écrivains et que toute philosophie est philosophie dun seul (celle de Platon, celle de Kant, etc.), on rapporte en effet luniversalité dun savoir de principe (celui de la vérité et de tout ce quelle affecte à commencer bien sûr par la subjectivité humaine et le monde comme horizon des choses) à la contingence dune origine civilisationnelle, dune disposition de discours et dune singularité personnelle. A considérer cet emboîtement de nécessités comme le propre du philosophique en tant quil peut toucher, quil peut affecter (il faut par exemple être sensible au problème quil aborde pour faire leffort de lire un ouvrage difficile), on le suppose dabord conditionné par la question de la vérité qui, dans vie courante, ne se pose jamais. Il y a certes du vrai, cest-à-dire des réalités qui apparaîtront avoir été en quelque sorte sujets dun nouvel horizon de possibilité, mais il ny a pas de vérité, puisque cette notion est expressément réflexive, que lordre réflexif est celui du savoir et que la notion de vérité sentend justement à lencontre de celle du savoir. Bref, pour quon puisse parler de sensibilité aux questions philosophiques, il faut donc, au-delà dune réflexion sur lEurope comme " figure spirituelle " (Husserl), sur le littéraire comme ordre de sens et sur la singularité particulière de certains sujets forcément marqués (car on nest sensible quà avoir été sensibilisé, et il ny a pas de différence entre être sensibilisé et être marqué), quon pose un cadre préalable dont je ne vois pas comment on peut le désigner autrement quen parlant de la coupure du savoir par la vérité.
Car à poser en emboîtement que lEurope est la vérité, que la littérature est la vérité et enfin que la marque subjective est la vérité, on sinscrit dans un a priori général qui conjoint la vérité inouïe au savoir réflexif. La " coupure " en est la seule forme possible, puisque le savoir des philosophes (la doctrine ou lenseignement de chacun) sera savoir philosophique seulement à lencontre des nécessités qui sont en général celles du savoir, et quon nommerait le cosmopolitisme, la scientificité et lanonymat. Bref, ce que nous allons voir aujourdhui, cest comment il appartient à la philosophie de ne pas être un savoir réel ni donc important (on na pas plus besoin des philosophes pour mener pratiquement sa vie que pour connaître le monde) mais un savoir vrai dans le paradoxe, pour ne pas dire loxymore, que constitue cette dernière expression si la vérité sentend non pas en elle-même mais toujours à lencontre du savoir.
Que lautorité du philosophe cause la vérité de sa " doctrine "
La philosophie est un savoir puisquelle se présente nécessairement sous la forme dune doctrine (je nai pas dit dun système) autrement dit dun enseignement, et dautre part il est bien certain que les philosophes ne sont pas des endoctrineurs, même quand ils veulent lêtre comme dans le cas des métaphysiciens classiques. Je rassemble cela en disant que le contenu de leur enseignement, qui importe, est dès lors ce qui ne compte pas. Le savoir importe mais cest la vérité qui compte ; et cest justement de cette distinction quil sagit quand je réfère luniversalité des questions philosophiques (et donc du savoir auquel elles donnent forcément lieu) à la triple contingence dont je viens de parler. Cest delle quil sagit dans la sensibilité aux questions philosophiques quil faut donc dire distinguée, et cest delle quil sagit dans limpossibilité quun discours formellement universel soit cosmopolite, scientifique et anonyme. Quil soit cela importe au plus au point mais ça ne compte pas. Autrement dit : cest la doctrine qui lest forcément, mais pas la philosophie, lopposition des deux ne constituant pas une différence au sens où il y a aurait dune part la doctrine dun auteur et dautre part sa philosophie (encore quon puisse toujours se demander de quelle autre philosophie il faut par exemple sautoriser pour écrire La Critique de la Raison pure ou Les mots ) mais une distinction. Une métaphysique comme celle de Platon ou celle de Hegel serait tombée dans loubli des théories quon naccepte plus si elle nétait en même temps une philosophie, cest-à-dire si l " endoctrineur " nétait, quoi quil ait pu simaginer lui-même, un penseur.
La question du savoir est laffaire des maîtres, de ceux qui ont comme posture de nous dire le vrai en vue du bien, et par là même de penser lun et de vouloir lautre à notre place ; tandis que la question de la vérité (que le savoir ne compte pas ce qui le suppose donc importer) est celle des penseurs, parmi lesquels la spécificité réflexive de leur travail permet de reconnaître les philosophes. En quoi la question de la vérité recouvre la distinction de la métaphysique et de la philosophie, au sens où cest comme philosophie quune métaphysique simpose légitimement contre léventualité de notre accord (personne ne songerait à être daccord avec Malebranche, par exemple eh bien cela ne change rien à la nécessité de le lire), et jamais comme doctrine.
On a reconnu par conséquent lauteur comme le principe de la distinction de la philosophie relativement à la métaphysique quelle constitue toujours en fait, et plus généralement comme principe de la distinction de la vérité relativement au savoir.
Il ny a de vérité que dun auteur, de quelquun qui sautorise non pas de son savoir (les professeurs) ni de sa place (les maîtres) mais de soi.
Pas de différence, par conséquent, entre reconnaître la vérité procéder de lautorité alors que tout le monde imagine linverse, et identifier le vrai à ce qui est posé en première personne.
Dans le cas de la philosophie, on parlera dun savoir posé en première personne et donc dun savoir vrai dès lors quen effet il ny a jamais de philosophie que dun seul alors que tout savoir est savoir de tous (tout savoir est commun, et accessible à nimporte qui puisquil suffit détudier pour se lapproprier).
Pour la philosophie en général, cest évident parce que lhistoire de la philosophie nest pas, comme celle de la science, la possibilité (même idéale) dune accumulation de connaissance mais une suite de noms propres. Cette idée nest pas triviale malgré son évidence, parce quon imagine toujours quil y a un savoir philosophique dont les " enseignements " (doctrines) des auteurs seraient modalement la transmission. Chaque lecteur sait pourtant que la question de lassentiment aux savoirs proférés ne se pose jamais, et que la nécessité de lire un auteur (et non pas un savant à propos des choses suprasensibles !) est absolument étrangère à léventualité quon puisse tirer de cette lecture des connaissances. Il y a des philosophes qui offrent cette possibilité (Aristote pour la politique, par exemple) et dautres qui ne loffrent pas (je viens de citer Malebranche) sans que cela fasse la moindre différence sagissant de ce qui compte : cest relativement aux importances (certains importent dans notre esprit des idées que nous pouvons encore utiliser aujourdhui) quon peut classer les philosophes (Aristote est plus actuel que Malebranche, par exemple). Autrement dit limpossibilité dutiliser ce que dit un auteur est absolument indifférente à son autorité laquelle nest donc pas constituée par notre utilité mais par son statut dauteur. Je traduis donc la même chose en rappelant que le savoir importe toujours plus ou moins (la doctrine de la prudence importe assurément plus que celle de la volonté en Dieu) mais que cest la vérité qui compte.
Rappeler cette distinction, cest rappeler que la vérité sentend toujours de lautorité (= le fait dêtre un auteur), que son affaire est non pas la réalité des choses dont la science fait son affaire mais leur vérité, et par conséquent quil faut définir cette dernière par la signature qui attestera dun acte en première personne. Je donnais la semaine dernière lexemple de la morale, dont la réalité est dêtre un invariant anthropologique susceptible dêtre examiné dune culture et dune époque aux autres, mais dont la vérité est quelle soit kantienne.
Ma thèse est corrélativement que lEurope et la littérature doivent sentendre comme des champs dautorité.
La vérité est sa propre distinction : elle nest pas la réalité hors de quoi il est entendu que rien ne saurait être posé, car si la vérité était autre chose que la réalité, elle serait encore de la réalité. La distinction de la vérité (quelle ne soit pas la réalité) est par conséquent son institution : poser en première personne, cest par conséquent distinguer au sens où par exemple on pourrait imaginer quun Dieu distingue un peuple, quun chef distingue une opportunité dattaque, quun peintre distingue une couleur ou un écrivain un type humain (Vautrin est donc vrai en ce sens : son institution ne diffère pas de sa distinction par Balzac).
Et comme il sagit dun acte purement juridique sans aucun répondant réel (il ny a pas deux choses à opposer, puisque la distinction nest pas la différence), cest de sa signature quil tire non seulement sa valeur mais sa réalité (comme un chèque ou un acte notarié nest autre chose quun morceau de papier quà être signé).
Lauteur élit donc un sujet par exemple, et à chaque fois parmi dautres, Kant la possibilité de connaître et les lois réflexives de laction, par exemple Schopenhauer la volonté et lesthétique, par exemple Sartre la contingence et la passivité. Ces sujets deviennent par là même vrais : il deviennent ce que jai appelé des " natures ", cest-à-dire des réalités identifiées par un nom propre (exemple : la morale est de nature kantienne) qui soit le dernier mot du savoir les concernant parce que cest lui qui fait coupure de ce savoir : à celui qui mexpliquerait la réflexivité de la morale et tous ses autres caractères je serais en droit de couper la parole par un " enfin bref, la morale est kantienne ".
Est vrai le savoir dont la coupure est assurée par un nom propre lequel possède la double propriété dêtre bien le dernier mot dudit savoir et de ne pas lui adjoindre un supplément de savoir (un nom propre, ça ne veut rien dire).
Réel dans sa signature dont je pointe ainsi le statut de coupure bien plus que de conclusion (conclusion car elle vient en dernier, mais coupure car elle interrompt le travail par un " enfin bref "), lauteur est dès lors non pas celui qui choisit cest-à-dire opte pour les meilleures raisons quil pourrait invoquer en excuse de ce quil a fait (" à ma place vous auriez fait la même chose ") mais celui qui décide, cest-à-dire qui se situe hors de toute raison et par là même de toute excuse et de toute éventualité de pardon.
Quand on a des raisons, conscientes ou inconscientes, de faire ce quon fait, on est toujours déjà dans la substitution : ce sont elles qui décident. Et de fait, on les invoquera quand il sagira de justifier ce que nous aurons fait : indiquer toutes les raisons (en admettant que ce soit possible) dune action, cest paradoxalement établir quon nen est pas le sujet, puisque cest démontrer que quiconque aurait été à notre place aurait fait ce que nous avons fait. Cest le même de se situer dans lordre des raisons et dêtre excusé davance.
Mais il faut aller plus loin et remarquer que celui qui se pose expressément comme le sujet de ce quil fait, à lencontre des raisons quil avait de le faire par conséquent, peut néanmoins se voir un jour pardonné du mal quil aura pu faire. Pardonner nest pas excuser : cest reconnaître, tout au contraire, le statut de sujet irréductible de celui qui a agi ; mais cest décider que cela ne comptera plus et par conséquent que cela naura jamais compté. Je sais que tu mas fait du mal ce jour là et que rien ne ten excuse ; mais je décide que cela ne compte plus et que la douleur que jen ressens toujours (car pardonner exclut quon oublie) ne sera plus le réel de ta décision : cest vraiment toi qui mas fait du mal, mais cela ne compte désormais plus et par conséquent, sagissant de cette action qui persiste dans ma douleur, cela naura jamais compté.
La vérité, subjectivement parlant, interdit quon puisse jamais invoquer ni la moindre excuse ni la moindre éventualité de pardon.
Il y a des gens qui sont sans excuses ni pardon, et ces gens, ce quils posent, je dis que cest le vrai. La question du vrai nest jamais celle du bien, et il peut arriver que le vrai (ce qui produit un effet quon dise de vérité) soit abominable.
Comme ils sautorisent non pas de leur savoir ni de leur place mais deux-mêmes, autrement dit comme ils sont des gens qui comptent, je dis que ce sont des auteurs : ils font " autorité " et cest à eux que toute invocation du vrai renvoie originellement (par opposition à lexactitude qui renvoie à un réel supposé à la fois antérieur et correspondant au savoir). Ainsi leur citation vaut argument (ce qui semble absurde à la réflexion mais justement : sagissant deux, cela ne compte pas), précisément parce que la vérité, dexclure à la fois les excuses où le savoir est ce qui compte (" je ne suis pas responsable, parce que si javais su jaurais agi autrement ") et le pardon où cest autrui qui décide (pardonner, cest décider que ce qui continue dimporter ne compte cependant plus), sentend dautorité.
Lautorité de lauteur le définit comme sujet de la décision et non pas du choix : on choisit toujours ce que nimporte qui aurait choisi à notre place, alors quon décide dès lors que personne ne saurait le faire à notre place : alors quon explique un choix, on signe une décision.
Et ce que nul ne saurait avoir fait à notre place, il va de soi que cest ce que nous-mêmes ne pouvions pas non plus faire : à la réflexion, je suis celui que nimporte qui aurait été à ma place, de sorte quil mest réflexivement impossible dêtre le sujet de la moindre décision (je ne suis pour moi-même que le sujet dune suite de choix). Concrètement je traduirai cette vérité en rappelant que prendre une décision (par exemples se marier, divorcer), cest prendre conscience un jour que la décision est au fond de soi déjà prise (dès lors sans soi) depuis un certain temps.
Il ny a par conséquent de sujet décisif quen impossibilité à soi et cest de cette impossibilité que je parle en disant dun auteur quil fait autorité, cest-à-dire quil sautorise non pas de son savoir ou de sa place (choix donc explication) mais bien de lui-même (décision donc signature). Car enfin, si lauteur était possible à lui-même comme chacun lest pour soi, il serait notre semblable. Et on ne voit pas comment notre semblable pourrait le moins du monde faire autorité, sagissant de notre pensée. Cest dailleurs la raison pour laquelle il est impossible de faire autorité à ses propres yeux ce que jénonce en disant, à propos de la première personne, quelle sentend exclusivement de sa propre impossibilité telle quelle apparaît dans la décision qui est toujours déjà prise, par opposition au choix que nimporte qui aurait fait à notre place et quon peut faire en toute conscience.
Nous constatons alors quil appartient bien au vrai de nêtre pas réfléchi, dêtre toujours en antériorité à lui-même comme le montre concrètement la phénoménologie de la décision, et éidétiquement la nécessité pour la vérité quelle se précède toujours elle-même (il ny a de vérité quen vérité). En désignant lordre des raisons (cest-à-dire des excuses et du pardon) comme celui de la possibilité, on dira par conséquent que le vrai sentend de sa propre impossibilité.
Rien là que de déjà connu : Kant indique limpossibilité de rendre compte de ce quon fait comme un trait constitutif du " génie " cest-à-dire, pour parler en termes moins romantiques, de lautorisation de soi. Lextériorité à soi impliquée dans la pensée ne sentend par exemple pas au sens où lon ne " comprendrait " pas ce quon écrit, mais au sens où le travail de construction et de mise en forme se relèvera ultérieurement avoir été, à lencontre de la conception proprement dite, le vrai lieu de la pensée car cest de lui, au cours de remaniements qui pourraient sembler secondaires, simplement formels ou esthétiques, que surgiront les idées qui nous surprendront et permettront parfois quon apprenne quelque chose de soi. Car on ne pense jamais que là où lon senseigne à soi-même, que là par conséquent où lon reconnaîtra avoir été à la pointe extérieure de son propre savoir et donc de sa propre capacité représentative, là où il est par conséquent impossible dêtre ce sujet de la réflexion que par ailleurs nous avons tous raison dessayer dêtre.
Doù cette évidence quêtre sensible aux questions philosophiques, dès lors que le vrai lui-même y est toujours en cause, cest être sensible à limpossibilité.
La triple nécessité de lEurope, de la littérature et de la marque singulière devra par conséquent être pensée selon la catégorie de limpossible, telle quelle apparaît ici : il doit être impossible dêtre européen pour être européen, il doit être impossible de savoir pour être dans la littérature, il doit être impossible dêtre soi pour finalement faire de la philosophie. La positivité paradoxale dune telle impossibilité (car enfin, la philosophie existe donc aussi lEurope, la littérature et la marque personnelle) constitue par conséquent le cadre des interrogations à venir.
Concluons ce point : sil appartient au savoir de la réalité des choses dimpliquer un rapport à leur vérité, et si jai raison de désigner comme " nature " ce rapport qui est toujours dit comme ladjectivation dun nom propre (lidée est de " nature " platonicienne, la morale est de " nature " kantienne, la durée est de " nature " bergsonienne, et ainsi de suite), alors il faut reconnaître quil appartient à la vérité de faire irruption dans le savoir, et cest depuis cette irruption quil nous faudra interroger à la fois la contingence civilisationnelle des interrogations universelles (il ny a de philosophie au sens bien sûr de pensée en première personne sur la nature et les conditions de la vérité queuropéenne), lordre littéraire quelle requiert (et de fait philosopher consiste à produire un type très particulier de textes) et linquiétude personnelle dont elle est le témoignage (pour les personnes marquées, la vérité ne va jamais de soi et il nest jamais " normal " de vivre).
Je termine mon propos en indiquant alors quen toute chose il y a à réfléchir et cest sa réalité, et il y a à méditer et cest sa vérité. Nous réfléchirons à cette nécessité quand nous la rapporterons à lEurope, à la littérature et à la marque personnelle. Je suis sûr que vous y trouverez matière à méditation.
Je vous remercie de votre attention.
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