Une sensibilité philosophique ? (1)
Les premières de nos séances seront consacrées à un thème que javais effleuré quand je réfléchissais sur la sincérité, mais auquel je souhaite aujourdhui apporter un développement nouveau, plus concret et plus précis. Cest celui dune " sensibilité " qui serait spécifiquement philosophique et dont la philosophie serait en quelque sorte la mise en uvre mais aussi une sensibilité qui définirait le lecteur de philosophie, celui qui, sans être lui-même lauteur dune uvre philosophique, reconnaît dans les questions que (se) posent les philosophes quelque chose de sa propre vérité.
La sensibilité du lecteur de philosophie
Quoi quon simagine, on ne lit pas les philosophe parce que le sujet quils traitent nous intéresse au sens où lon souhaiterait posséder des connaissances sur tel ou tel domaine de la réalité que, comme nimporte quel spécialiste, ils auraient pris le temps détudier et de formaliser.
En quoi on tomberait dans lillusion de faire de la philosophie une sorte de science cest-à-dire de confondre les choses dont nous parlent les philosophes et qui sont celles qui comptent, avec celles dont nous parlent toutes les autres instances de savoir de la société et qui sont celles qui importent.
Le plus néophyte des lycéens sait que la philosophie nest pas cumulative, et par conséquent quil ny a pas de connaissance philosophique : il est impossible de trouver dans tout le corpus des uvres dont nous sommes les héritiers une seule proposition qui fasse accord entre les philosophes et qui ne soit pas triviale. Et sil y a un savoir philosophique, il présente le paradoxe de nêtre pas nest pas lui-même de nature philosophique mais uniquement de nature historique : si jexpose ce que Kant dit avoir découvert de la morale, je ne parlerai pas de la réalité de la morale mais jaurai fait un cours dhistoire de la philosophie, un cours sur Kant.
Par contre si je parle de la morale, je pourrai montrer, en développant la position subjective quelle suppose (le sujet du devoir est celui de la réflexion et les questions morales se posent à lencontre de la problématique de léthique), quelle est de nature kantienne. En quoi je tiendrai un discours véritablement philosophique, parce quil ne concernera pas la réalité de son objet mais sa vérité. Et certes, la morale est un objet dont Kant a osé traiter en première personne : nous savons désormais (cest un avantage que nous avons sur lui) que la morale avait pour vérité dêtre kantienne et quà y réfléchir à partir de son enseignement, cest bien dune épreuve de vérité et non pas dune acquisition de connaissances qu'il sagira pour nous.
Bref, même si lon laisse de côté la question du statut dénonciation à quoi tout se ramène, puisque lhistoire de la philosophie, contrairement à celle de la science qui peut être idéalement présentée comme une progression dans la découverte, nest quune successions de noms propres on doit convenir quen philosophie la réalité des choses nintéresse personne mais que chacun y cherche (et y trouve !) leur vérité.
On napprend jamais rien en philosophie parce quon nest philosophe quà ce que la réalité ne compte pas, mais on nest aussi philosophe quà ce que rien ne compte que la vérité.
Le lecteur de textes philosophiques est avant tout celui qui a été sensibilisé à la distinction originelle de la vérité et de la réalité.
Ceux pour qui cette distinction na aucun sens (la plupart des hommes, semble-t-il, encore quon puisse argumenter contre ce jugement) verront la philosophie au mieux comme une activité réflexive sur nimporte quoi ou comme un discours cantonné aussi sérieusement que possible dans les généralités. Ceux là ne liront jamais de philosophie où, sil leur arrive malgré tout den lire au nom dune curiosité triviale (acquérir des informations sur telle ou telle question dont un philosophe serait réputé spécialiste), il le regretteront rapidement, puisquil se trouvera toujours une bonne âme pour leur expliquer à bon droit que de toute façon " les philosophes ne sont pas daccord entre eux " et que le prochain qui parlera réfutera sûrement celui quils viennent de lire.
Les lecteurs de philosophie, tout au contraire, savent que la question nest jamais celle quon imagine cest-à-dire celle quon aurait située dans lordre de la demande de compréhension, mais quelle est au contraire située en un lieu précis quon peut désigner en disant que la philosophie, y compris dans son propre énoncé, se trouve là où le savoir ne compte pas. Dire que la philosophie soccupe de la vérité de ce dont elle parle, ou dire quelle se situe là où le savoir de ce dont elle parle ne compte pas, cest la même chose.
Ce lieu de non savoir (qui suppose donc le savoir : tout philosophe est lauteur dune " doctrine ") est dès lors pour le lecteur celui dune épreuve singulière. Eh bien, ma thèse est de dire que cette épreuve ne trouve sa condition, qui est donc celle dêtre sensible au discours philosophique, quà faire advenir dans une temporalité daprès-coup ce qui apparaîtra rétrospectivement avoir été une sensibilisation à la distinction de la vérité qui compte et de la réalité qui importe.
Nous sommes tous dans le monde, cest-à-dire affairés à lordre des choses plus ou moins importantes qui constitue le service des biens, depuis loxygène et la simple nourriture matérielle jusquà la culture savante en passant par les relations sociales et affectives bref, ce quon appelle généralement " la vie ". La sensibilité dont la lecture des uvres philosophiques est lirrécusable attestation est par conséquent leffet, après coup, dune certaine sensibilisation à ceci que la vie ne compte pas. Non pas surtout au sens où les lecteurs de philosophie seraient des mélancoliques ou des dépressifs, ni moins encore où ils ressembleraient à ces terroristes fanatiques pour qui la mort est lorgasme ultime dêtre enfin totalement jouis par un certain " grand Autre ", mais au sens où ils ne sont pas des esclaves, si lon accorde à Hegel sa définition de lesclave comme celui pour qui cest la vie qui compte (la question de savoir sil est possible quil existe des esclaves est une autre que celle de définir la notion).
Or si la vie est ce qui importe pour soi évidemment plus que tout (qui serait assez fou pour le nier, puisque le rapport à lidéal est encore une façon de vivre ?), elle nest pas ce qui compte pour elle-même puisquon ne vit jamais quà se supposer avoir raison et non pas tort de vivre jusquà un jour peut-être où, sans pouvoir le comprendre, nous nous reconnaîtrons irrécusablement avoir raison de tout arrêter. Si donc on ne fait jamais rien, même simplement continuer de respirer (je ne trouve pas doccupation plus immédiatement vitale), quà se supposer avoir raison de le faire, cest bien que la vérité soppose à la vie comme qui compte soppose à ce qui importe, et que nul nest sans le savoir.
Or la philosophie est la distinction de la vérité à lencontre de la réalité, autrement dit la distinction de ce qui compte à lencontre de ce qui importe ; elle lest à lintérieur delle-même au point de nêtre rien dautre que cet intérieur ou encore au point de nêtre rien dautre que la pureté de cette distinction, ultimement attestée par la signature qui institue tout discours philosophique en uvre (raison pour laquelle une philosophie nest finalement quun nom propre, qui ne veut rien dire et ne signifie rien mais devenu vérité).
Ainsi reconnaît-on au lecteur de philosophie dêtre en quelque sorte lui-même originellement fait de cette distinction que jindiquais en disant que pour lui, contrairement à ce quil en est de lesclave (quil puisse en exister ou non nest pas la question), ce nest pas la vie qui compte mais la vérité : cest depuis une distinction toujours déjà opérée en nous entre ce qui compte et ce qui importe quon peut lire de la philosophie.
La distinction des deux constitue lhumain, quil faut définir comme ce vivant très particulier pour lequel cest la vérité qui compte. Tout être humain est par conséquent en affinité avec la philosophie quon peut, en effet, définir comme le discours de lhumanité comme telle. Car si lhumanité était une personne, et si elle parlait, son discours serait exclusivement de nature philosophique comme dailleurs tout le monde le sait implicitement (par exemple Lévi-Strauss reconnaîtrait que déventuels habitants dune planète lointaine sont des personnes à ceci que, au-delà de tous leurs échanges, ils parleraient de philosophie).
Mais il ne suffit pas dêtre humain, cest-à-dire dêtre concerné par la philosophie, pour y être sensible : il faut encore avoir été personnellement marqué par la distinction dont par ailleurs on est fait. Telle est la différence entre être concerné et être touché, entre nimporte qui et le lecteur de philosophie que du moins il respecte comme telle (ce qui exclut dabord de la confondre avec à son histoire). Cela signifie quil est nécessaire de reconnaître dans la distinction philosophique sa propre épreuve.
Quelle épreuve ? Simple : dabord celle dêtre humain, puisque cest cette distinction même qui définit lhumanité. Or il ne va pas de soi dêtre humain, rien nest moins " normal " pour un vivant que dêtre humain, de sorte que lhumanité, je le maintiens, nest pas lindication dune catégorie (il ny a pas lespèce humaine comme il y a lespèce bovine) mais celle dun acte, précisément lacte de distingue la vérité de la réalité, et par là même lindication dune épreuve. On peut déterminer celle-ci en disant que lépreuve du langage est commune : en parlant on perd sa réalité de corps pour devenir un sujet, cest-à-dire le renvoi inhumain dun signifiant à tous les autres de la langue, de sorte quil appartient aussi bien à lêtre parlant, cest-à-dire à ce corps vivant dont le langage a été la perte dêtre concerné par la philosophie dêtre concerné par la distinction même et de lêtre réflexivement, puisquil appartient toujours à la vie dêtre sa propre réflexion (la finalité de la vie est la vie même).
Cependant tous les humains, concernés par la philosophie, ny sont pas sensibles. Il faut encore que lépreuve de la distinction, et donc de perte, soit une épreuve personnelle puisquil ny a jamais philosophie que personnelle, que cest le nom propre qui compte et non pas létendue dun savoir qui, de toute façon, serait obsolète à linstant même de sa parution (pour tout savoir, on peut toujours supposer quun nouveau savoir vienne le supplanter).
Ici, lépreuve qui fait que chacun, dans sa lecture, est lui-même, ne peut pas être désignée de façon générale : autant de manières de sêtre perdu, autant de manières dêtre sensible à la distinction et, si lon est en plus marqué par la nécessité réflexive autrement dit si lon a été originellement renvoyé à soi quand tous les autres étaient adressés au monde, on sera sensible à ce que disent les philosophes.
Cette sensibilité, je lindiquerai donc en parlant de la " vérité personnelle " de chacun, dont on peut dire quelle est aussi sa distinction : il nest pas nimporte qui.
Eh bien cest de cela quil est question, pour le lecteur, quand il ouvre un livre de philosophie : il attend du philosophe, opérateur au niveau réflexif de la distinction entre la vérité et la réalité, entre ce qui compte et ce qui importe, quil lui permette de retrouver sa vérité. Car bien sûr, si la vérité est la distinction même et non pas ce qui resterait après que la réalité ait été perdue (par définition, une fois la réalité perdue, il ne reste rien), la vérité dont on doit forcément sautoriser pour vivre et pour parler (ou, en majorité, pour refuser de sautoriser), eh bien cette vérité est elle-même perdue.
Comme lengagement dans la lecture est un acte réflexif, la perte de la vérité se traduira par lespoir de la retrouver là où tout le monde sait quelle est en jeu. Elle lest dans la philosophie, qui ne parle que de vérité et pour qui la réalité (des mêmes choses !) ne compte pas, mais qui en parle toujours sur le mode de la distinction pure tel quil est attesté par lultime identification de la pensée au nom propre (par exemple quon dise la vérité de la morale en posant simplement quelle est kantienne).
Je le dis autrement : quand on adopte lattitude réflexive, on fait forcément de la vérité quelque chose (dans lordre habituel, on en fait un savoir, qui aurait la propriété incompréhensible de " correspondre " ou dêtre " adéquat "), et le rapport que lon a à soi-même comme éprouvé, cest-à-dire comme distingué comme étant soi et non pas nimporte qui sera par conséquent transformé en thèse sous les espèces dune recherche qui serait, selon la formule consacrée, celle de la vérité. Or toute recherche est recherche de quelque chose et par conséquent, pour la réflexion, la vérité doit être quelque chose. Proposition absurde bien entendu (si la vérité était quelque chose, elle serait une sorte de réalité dont la notion soppose expressément à celle de vérité ; et puis quelle en serait la vérité ? ) mais inhérente à lattitude réflexive. Et cest depuis cette inhérence quon va cherche quelque chose chez ceux qui sont, à bon droit pour la réflexion (cest-à-dire à tort), supposés en être les détenteurs.
La vraie raison est donc quon lit de la philosophie parce quon se cherche soi-même, si cest par la vérité, dans sa distinction éprouvante davec la réalité, quon est soi. Je le dis encore autrement : la question de savoir qui lon est, quand celle de savoir ce que lon est trouve toujours au moins des éléments de réponse dans lindication dune place, ne laisse pas dinsister.
On peut nommer " distinction dêtre " lensemble de cette problématique, dès lors quon reconnaît lêtre à la première personne (celle quon est, précisément) par opposition à la troisième dont on parle et qui relève de la représentation (cest la personne quon se représente) et à la seconde quon rencontre et dont il faut dès lors parler en termes dexistence.
La fameuse " question de lêtre " dont on peut faire aussi lapanage de la philosophie est donc en réalité celle de la première personne dans sa distinction, une distinction à lexistence (je suis la personne qui rencontre celle qui existe) et à la représentation (cest moi qui me représente autrui), de sorte que cest toujours de létonnement dêtre (la première personne) que procède cette recherche de la vérité (personnelle) quon appelle lecture philosophique lecture de ces textes très particuliers qui saccomplissent, justement comme disant la vérité et non pas la réalité de ses objets (par exemple de la morale : quelle soit kantienne) dans la réponse nominale (" kantienne " : adjectif qui dit la vérité) à une question dont, à recevoir finalement un nom propre pour réponse, nous reconnaissons quelle est la question qui.
Létonnement dêtre soi, dont la réflexion fait lénigme dêtre soi, voilà pourquoi on lit de la philosophie, et voilà pourquoi on peut se sentir fondé à considérer cette lecture (mais pas la philosophie !) comme la " recherche de la vérité ".
Quand ensuite on poursuit la réflexion, notamment en passant de létonnement dêtre soi à létonnement dêtre en général et aussi à la volonté métaphysique de savoir pourquoi en général il y a quelque chose et non pas rien, on sort de la raison de lire : il faut déjà être depuis longtemps engagé dans la lecture des philosophes pour reconnaître dans ces questions la quête de la vérité perdue mais toujours agissante dans la simple évidence dêtre soi.
Il y a encore dautres conditions dont je parlerai la prochaine fois, mais lessentiel est dit.
Je vous remercie de votre attention.
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