Le savoir de lauteur, cest le savoir de la vérité
La séance daujourdhui est la dernière de lannée ; je vais essayer de répondre au moins implicitement aux questions qui sont restées en suspens, et de conclure avant que nous repartions à la rentrée vers de nouvelles aventures.
Il ny a dautorité quà ce que le savoir ne compte pas : là où on lon a des raisons dobtempérer ou dapprécier, on ne reconnaît personne mais uniquement lesdites raisons : on reconnaît un savoir qui est sujet à la place du sujet. Autrement dit on reconnaît le sujet dun choix, alors que le sujet de lautorité est toujours celui dune décision. Car elle est toujours autorité de celui qui compte, et il ny a pas de différence entre reconnaître que quelquun compte et reconnaître quil sest autorisé de lui-même, quil est sa propre autorité celle-là même qui définit la décision de navoir jamais lieu au présent. La question de lauteur est celle de cette impossibilité : le vrai sujet ne peut pas être contemporain de son propre génie et cest de cela quil sagit dans la notion du génie, cest-à-dire de léthique dêtre soi. En quoi nous retrouvons la paradoxale antériorité véritative de la vérité à elle-même et certes, il ne pouvait de toute façon pas sagir dautre chose pour finir notre année. Or lantériorité de la vérité à elle-même ne peut par principe correspondre à rien : pour quil en soit ainsi non seulement il faudrait faire de la vérité une sorte de réalité, mais encore il faudrait que cette réalité fût précédée dune autre réalité plus originelle qui ne serait jamais , comme telle, quune stupidité placée avant les autres (un fait, précisément). Lexclusivité sentend dabord comme celle du fait et du droit, et elle est constitutive de la notion de lauteur puisque celui-ci, nest pas celui qui sexprime mais celui qui signe autrement dit nest pas la cause du texte mais, précisément, son autorité. Ensuite lexclusivité du droit à son propre fait (si cest un fait quil y a le droit, ce fait ne fait pas droit donc il ny a pas de droit) autrement dit de la vérité à elle-même (on sait qu " il ny a pas de vérité de la vérité "), cette double exclusivité, dis-je, on la réfléchira forcément comme une aberration. Doù ma dernière thèse pour cette année : cest laberration qui fait lautorité, autrement dit lexclusivité à la métaphysique, si lon nomme ainsi la raison comme discours. Partout où la métaphysique est récusée, autrement dit partout où la réflexion a perdu son droit, il y a autorité et pour cette seule raison. En quoi je reviens paradoxalement à ce que jai dit de la métaphore, qui nest pas une manière de signifier mais une folie. Non pas que toute folie soit métaphore, mais en ceci quil nous est impossible de ne pas faire de la folie une métaphore.
Et quand nous avons opéré cette conversion, nous avons reconnu lautorité. Cest pourquoi il est impossible de séparer lautorité de sa reconnaissance (une autorité que nul ne reconnaît nen est tout simplement pas une).
Métaphysique et autorité
Lautorité est, entendue comme éthique, lantériorité même de la vérité à elle-même et cest ce que signifie lexpression " sautoriser de soi ", puisquil est impossible den donner une compréhension métaphysique (on sautoriserait alors ou de son savoir, ou de sa place). La notion dautorité sentend en exclusivité à la métaphysique, puisquelle sentend en exclusivité à la question des biens, comme on le voit non seulement dans le paradoxe des mauvais textes (ce sont eux qui font lauteur, puisque lacceptation des bons va de soi), mais encore dans limpossibilité quaucune décision soit jamais justifiable. Lexclusivité de lautorité et de la métaphysique entendue comme le discours du maître sera par conséquent traduite par limpossibilité que lautorité concerne jamais le service des biens, dans lequel précisément le maître simpose (ce qui est une manière de dire que seul quelquun qui ne compte pas peut valoir comme maître).
Or la métaphysique, cest le discours de la raison : celui de la légitimité et de la reconnaissance réciproque. Rien de moins légitime que lauteur, lui qui nous impose la vénération de mauvais textes, et aussi rien de moins réciproque : le respect quil inspire est justement le sentiment que nous éprouvons de ne pas compter, en face de lui.
Lexclusivité de lautorité et de la métaphysique impose dadmettre laberration originelle et ultime de toute autorité : cest le même de fonder une autorité et de la supprimer comme autorité. On ne sautorise donc jamais que de sa propre folie. Concrètement, on nest un auteur quà la condition de ne pas comprendre (de ne pas pouvoir expliquer) pourquoi on fait ceci plutôt que cela, cest-à-dire quà la condition de navoir jamais choisi ce que lon fait. Et si lacte de choisir consiste à démissionner de soi au profit du savoir, on peut dire que toute décision est folle non seulement au sens où elle a forcément lieu sans le savoir (injustifiable et prise en nous bien avant quon puisse savoir quelle a été prise) mais encore où lon agit sans jamais avoir choisi dagir ni dagir comme on agit, et enfin au sens où lon agit forcément en exclusivité du service des biens, qui est lordre des choix. Rien là que de très banal : lidée dune bonne ou dune mauvaise décision est une contradiction dans les termes, et cest seulement par une opération réflexive de conversion quon pourra traiter une décision comme si elle avait été un choix. Cest ce qui rend compte du paradoxe des mauvais textes qui sont ceux où lauteur apparaît bien comme tel : on les dit mauvais comme si lon pouvait choisir selon des critères alors que toute cette problématique ne compte pas, et que cest justement par cela que les textes en question font autorité.
Doù ce dernier paradoxe : dune part les auteurs produisent un savoir dont on ne peut récuser la réalité (Kant nous apprend ce quil en est de la morale, par exemple) et dautre part, ils ne le font quautorisés deux-mêmes, dans la folie dune position subjective quon a suffisamment définie en disant que le savoir ne compte pas (le penseur pense, justement : il ne compile pas des lectures).
Lunité du savoir et de la folie définissent donc la production de lauteur. Il ny a dautorité que folle et que violente, je le maintiens, mais de même que toute décision décide forcément de quelque chose (par exemple dune politique), de même tout auteur dit forcément quelque chose, ne serait-ce que son autorité (par exemple une peinture qui ne représente rien et qui simpose delle-même précisément comme acte pur de peindre). Folie et savoir sont donc inséparables quand on pose la question de lautorité.
Evidemment, toute la question est de savoir de quoi on parle aussi bien à travers le premier terme que le second.
Un savoir en exclusivité à lenseignement.
Le savoir des auteurs ne senseigne pas, au sens classique du terme, parce quon nenseigne seulement le savoir des autres. Je le dis plus simplement : on nenseigne jamais un savoir mais uniquement lhistoire dun savoir y compris bien sûr lhistoire contemporaine de celui qui parle (le professeur peut faire cours sur le dernier livre dun penseur dont il est par ailleurs le contemporain).
Lexclusivité du savoir et de lenseignement nest un paradoxe quen apparence. Car si le " bon sens " pose quon ne peut rien enseigner quand on ne sait pas, il le fait à lencontre de toute lhistoire de la pensée qui était à chaque fois lenseignement de gens qui ne savaient pas, puisquils parlaient ou écrivaient et ne répétaient pas. Ce nest en effet pas du tout le même dêtre un enseignant et davoir un enseignement : Socrate ou Lacan avaient un enseignement, mais ils nétait certes pas des enseignants. Inversement, on nest un enseignement quà navoir soi-même strictement rien à enseigner. On ne peut donc pas être surpris de lopposition que je présente en disant quil appartient à tout auteur de faire autorité cest-à-dire davoir un enseignement. En quoi je nen fais pas une sorte de professeur mais à chaque fois le sujet paradoxal dun savoir.
Ce savoir, nous lavons déjà pensé à travers la question des " natures ", dont le principe est quelles procèdent du nom propre, lequel ne veut rien dire nest la position daucun savoir. le savoir de lauteur est un savoir de pure nomination et en ce sens il ne dit absolument rien. Que la morale soit finalement de " nature " kantienne, ainsi que chacun ladmet dès quil fait leffort de ne plus confondre la morale et léthique, mais dautre part cest une vérité qui ne veut rien dire. La dernière vérité, ce quil fallait finalement savoir, cétait le nom propre qui constitue le savoir précisément comme vérité et pas simplement comme savoir. Voilà lautorité : que le savoir sentende selon le nom propre qui, comme tel, exclut le savoir.
La violence et la folie dont je parlais pour opposer lautorité à la métaphysique, on les trouve donc dans ce paradoxe du savoir qui en soit vraiment un autrement dit qui ne soit pas le savoir dun maître mais tout au contraire dun auteur, de quelquun qui est sa propre étrangeté et nexiste que dans la surprise dêtre soi (alors que, comme on sait, le maître est dabord celui qui se maîtrise lui-même)
La question de lautorité est donc aussi bien celle dun savoir qui est un savoir sans savoir et que pour cette raison jappellerai le vrai savoir. On peut dire aussi le " gai " savoir.
Le vrai savoir est le savoir dispensé par lauteur, par opposition au savoir réel dispensé par lenseignant, toujours asservi au domaine des biens. Avoir un enseignement et proférer le vrai savoir, cest par conséquent la même chose. Tout le contraire du fait dêtre un enseignant qui, lui, entend bien nous faire admettre comme réel cela dont il a le savoir. Le vrai savoir ne dit rien, ne sait rien, ne fait rien savoir, bien quil soit indubitablement un savoir.
Cest ce paradoxe qui a pu faire confondre lauteur qui est toujours un génie (terme qui renvoie non pas à quelque " don " irresponsable mais à la seule éthique dêtre soi) avec le maître qui est toujours un médiocre, puisque cest de sa place quil sautorise pour parler ou pour agir.
Le vrai savoir est le savoir ultime, celui des " natures " et cest de lui quil sagit quand nous réfléchissons notre lecture dun auteur. Cest le savoir de la reconnaissance personnelle dans une aberration qui se trouve précisément constituée par le savoir comme réponse à la question qui. Car cest bien du seul nom propre que sentend ce savoir nom qui a, justement de ne rien vouloir dire, la capacité de répondre à la question de savoir qui lon est.
Tout savoir sauf justement le savoir de lauteur répond à la question quoi. Par exemple exposer les variations du cours du blé dans la seconde partie du dix-huitième siècle, cest pour celui qui le fait répondre à la question de ce quil est : un historien. Que Kant nous parle de la morale répondrait pareillement à la question quoi : cest un philosophe. Mais, au-delà de ce que nimporte quel professeur peut nous en dire, il na, lui et en vérité et non plus en réalité, quune seule chose à nous dire de la morale : précisément quil ne peut pas nous en dire la vérité et que par là même il est en train de nous la dire. Bref, la distinction du savoir réel et du savoir vrai est celle de limpossibilité subjective dont la notion de " nature " est le pendant en quelque sorte objectif.
Limpossibilité dans laquelle il se trouve de dire ce quil doit finalement (ou originellement) dire, nous savons que cest le statut de lauteur. De sorte que le savoir dont, comme auteur (et non pas comme enseignant), il est la garantie, cest un savoir non pas sur mais de limpossibilité dêtre soi. Or soi, dans cet exemple, cela signifie simplement être Kant. Il était Kant justement de ne pas pouvoir lêtre (contrairement à un fou qui se serait pris pour Kant) et cest par cette impossibilité sur laquelle il na pas cédé que dès lors il est un auteur.
Limpossibilité dêtre Kant était sa pensée même. Etre sa propre impossibilité sappelle tout simplement la pensée, dont le corrélat est le vrai : il peut bien nous dire ce que la morale est réellement et cela est très important ; mais ce nest pas cela qui compte, à propos de la morale : nous voulons savoir ce quelle est vraiment. Et nous le savons, désormais : elle est kantienne. Que par exemple un anthropologue montre la nécessité structurale de chacun des moments dont le philosophe aura montré la réalité, et nous saurons bien que ce nest pas vraiment de la morale quil parlera, bien quen réalité il ne parlera pas dautre chose
Pas de vérité dans lénoncé, puisque la vérité sentend à lencontre de la réalité sans quil y ait pour autant rien à en ajouter ou à en retirer de sorte que seul le nom impossible peut nous faire reconnaître pour vrai un énoncé dont par ailleurs (là où ça ne compte pas) un anthropologue peut nous montrer quil correspond à la réalité.
Pas de vérité non plus au niveau de lénonciation : lanthropologue en question parlera depuis son savoir, cest-à-dire installé dans la possibilité que lui confère celui-ci dêtre un locuteur autorisé. Lui ou personne, cest donc pareil, sauf quil faut bien un véhicule, un truchement pour actualiser le savoir qui ne parle pas tout seul. Lanthropologue est un enseignant mais Kant a un enseignement, pour reprendre la distinction dont je suis parti.
Lexclusivité de la vérité et de lexactitude dont nous avions parlé il y a quelques semaines permet de penser le savoir de lauteur, dans son opposition à tout autre savoir quon imaginerait pouvoir lui substituer : il faut que la réalité ne compte pas ce qui implique évidemment quelle importe, tout savoir étant savoir de quelque chose.
Ce que nous dit Kant de la morale importe au plus haut point, nous le savons tous, mais ce nest pas ce qui compte pour que nous ayons le devoir de le lire ; car limportance de son savoir ne concerne que nous, notre curiosité que nous avons à satisfaire ou la besogne professorale que nous devons assurer. Kant ne compte pas, dans ces misères. Et sil ne compte pas, on ne voit pas en quoi on pourrait le considérer comme un auteur, comme faisant autorité. Eh bien cest justement de le savoir que nous nous reconnaissons obligés à le lire, dun savoir qui nest donc pas le service de nos biens mais au contraire la reconnaissance dune vérité dont ce service lui-même aura ensuite à relever : les importances irrécusables sont forcément ordonnées à ce qui compte et devant quoi nous, nous ne comptons pas.
Alors que cest létudiant qui compte dans le savoir du professeur (ni les ouvrages quil a lus, ni lui-même comme somme subjective de ses lectures) ou le lecteur dans celui de lessayiste, nous savons, nous, que nous ne comptons pas quand nous lisons un auteur. Si aucun étudiant ne profite du cours dun professeur, si satisfait que celui-ci ait pu être en le préparant, eh bien le cours est mauvais. Mais quon ne soit pas marqué par un auteur, cela ne concerne que nous, que notre médiocrité. Ainsi apercevons-nous clairement en quel sens il faut opposer le savoir à lenseignement, du moins dans son sens habituel qui consiste à faire de lenseigné linstance décisive de ce qui aura été dit et par conséquent aussi du sujet qui laura dit.
Ce quil faut retenir en somme de cette idée dun savoir propre à lauteur, cest son vide absolu : le savoir des " natures ", lesquelles sont des identifications ontologiques par un nom qui a pour définition de napporter aucun savoir.
Un savoir qui nenseigne rien mais qui est vrai. Tel est le savoir de lauteur.
Lauteur na jamais rien à dire, sinon justement ce qui ne peut pas être dit par lui mais par nimporte qui dautre. Lunicité de lauteur est par conséquent toute négative : on limagine doté dune capacité extraordinaire alors que cest exactement le contraire qui est vrai : il est le seul à ne pas pouvoir dire une certaine chose et par là même, pour nous tous qui le lisons et qui ne comptons pas devant lui, il est lunique.
Le paradoxe extrême dune constitution par la vérité
Lunique, cest celui qui na pas de semblable : celui dont la semblance nest pas lordre naturel. Il est bien un semblable (un humain, père de famille, automobiliste, contribuable et tout ce quon voudra dautre), mais ça ne compte pas, de sorte que cest aussi bien relativement à lui-même, en exclusivité de soi, quil est lunique.
Un sujet semblable et donc compréhensible et par ailleurs un vrai sujet, étranger à nous autant quil lest à lui-même. Devant lui nous ne comptons mais, mais lui non plus. Ne pas compter quand il sagit vraiment de soi, tel est le paradoxe subjectif de lautorité (par exemple, il ny avait pas de Charles en De Gaulle daprès Malraux).
On pourrait parler de sacrifice de la vie à la vérité, ou encore de linstallation dune différence entre le sujet pur et le sujet empirique, mais il ne sagit pas de cela : seulement de limpossibilité, telle quon lexprime en termes positifs quand nous disons quil appartient à la vérité de ne lêtre quen vérité, cest-à-dire quen impossible antériorité à elle-même.
Depuis toujours un mot manquait pour que la signification soit totale ou, si lon préfère user dun langage lacanien, pour que lAutre assure le sens. Lauteur est celui qui sest installé dans ce manque, et qui ne se paiera pas de mots notamment quand le nom qui est commun à toute sa famille aura la prétention dy répondre. La propriété du nom est limpossibilité de la réponse qui assurerait la signification ou, dirais-je plutôt, qui répondrait enfin à la question de savoir qui lon est parce que la réponse quelle donnerait, dêtre commune, dirait seulement ce que lon est ou la place quon occupe.
Jinsiste sur le paradoxe de cette question, celle qui renvoie au savoir dont je viens de parler et qui est en propre le savoir de lauteur celui de son enseignement parce quil ne peut pas être celui dont il serait lenseignant. Lunique ne peut pas relever, quant au savoir dont sa question est lexigence, dune réponse commune bien que par ailleurs il appartienne à toute réponse dêtre commune. Parler dun savoir répondant à la question qui paraît bien une contradiction dans les termes, puisquil ny a de savoir que de quelque chose (et non pas de quelquun), par exemple un sujet. Le nom propre et sa vacuité lèvent la difficulté.
Dun autre côté, la question de savoir qui lon est insiste toujours, et par conséquent aussi léventualité du savoir dont elle est par définition lexigence. Ce paradoxe ouvre alors sur cette solution inouïe dont je parle : celle dun savoir qui, comme savoir de quelque chose, ne compte pas et qui, comme savoir de quelquun, ne soit savoir de rien. Cest ce paradoxe que jindiquais déjà en disant que lauteur pouvait bien être sujet comme tout le monde mais que par là même sa réalité de sujet ne comptait pas : à lunique il nappartient pas dêtre réellement sujet, mais de lêtre vraiment.
Doù cette nécessité que le savoir le concernant soit savoir de la différence véritative. Dans le savoir de lauteur, il est forcément question de limpossibilité de jamais réduire la vérité à la réalité et cest de cette impossibilité quil sagit expressément quand on parle dautorité.
Le savoir donc je viens de parler et qui nest littéralement savoir de rien parce que les natures effectuent le nom propre dont la définition est justement dexclure toute signification, est-ce quil nest pas par là même¸cest-à-dire dans son paradoxe de ne pas être savoir de quelque chose, le savoir de la vérité ?
Et cela, je le rapporte à ce que nous savons depuis longtemps : que la différence entre quelque chose (notamment un sujet) et quelquun, cest la vérité ! La vérité qui nest la vérité quen vérité, dont il ny a pas de vérité. Bref, limpossibilité de la vérité cause la vérité précisément comme telle cest-à-dire comme autorisée dès lors dun nom propre, dun nom qui ne peut en aucune manière constituer une raison sur laquelle la vérité pourrait tabler dune manière métaphysique pour être réellement la vérité. Car il ny a de vérité que vraiment ce qui revient aussi bien à dire quil ny en a en fait pas du tout, ainsi quen témoigne le scandale métaphysique des mauvais textes : lautorité nest pas une sorte de force.
Cela dit la nécessité pour la vraie parole de ne pas être sans objet (de même quil faut distinguer entre ignorer et nêtre pas sans savoir, il faut distinguer entre avoir un objet et nêtre pas sans objet) impose quon reconnaisse à celui-ci une constitution dont le paradoxe est quelle soit constitution par la vérité alors que la notion de constitution est habituellement réservée à la dépossession subjective.
Cette constitution est paradoxale à lextrême, puisque les notions de constitution et de vérité se définissent quasiment dêtre en exclusivité lune de lautre : lobjet où mon savoir se réalise littéralement nest pas la " chose en soi " de sorte que sa réalité nest finalement rien dautre, comme on le voit dans lidéalisme réflexif dont nous sommes tous structurellement partisans (puisquil est la réflexivité même), que la réalisation du sujet défini par le savoir. Ce sujet, moi je dis que cest le sujet de la trahison : cest le sujet du choix dont le savoir est le véritable sujet, à la place de celui qui simagine poser un acte. Le sujet de la décision, tout au contraire, ne sentend quà ce que le savoir ne compte pas (limpératif " décidez-vous ! " signifie concrètement " laissez en arrière le savoir et prenez enfin vos responsabilités ! "). Bref, on peut dire que cest le médiocre (celui que nimporte qui aurait été à la même place) ou encore l " en tant que ". Lordre du transcendantal est celui de cette médiocrité dont laspect en quelque sorte objectif a déjà été dénoncé par nous quand nous nous sommes aperçus que la morale, qui en est leffectuation (impossible de nêtre pas kantien sur ce point) pouvait se ramener à cette idée que lautre (humain, animal, réel) ne comptait pas (puisquen lautre homme, cest lhumanité qui compte et donc pas lui, dans laberration originelle de son irréductible altérité à lhumain). Nous savons aussi que cette " médiocrité " (cest mon terme) est intenable, et jinterprète la troisième critique de Kant à partir de ce caractère. Mais peu importe ici : retenons simplement que " constituer ", au sens transcendantal, signifie déposséder du statut de sujet et par conséquent exclure toute éventualité davoir jamais affaire au vrai puisquil ny a rien dautre à en dire que ceci : il est le sujet de la vérité.
Quand donc on parle dune constitution par la vérité, il semble quon pose tout simplement une contradiction dans les termes. Sauf, peut-être, à lissue dune réflexion assez longue sur cette notion de vérité, dont nous avons reconnu quelle renvoyait toujours à lautorité si lon nomme vrai cela qui est autorisé à être lui-même le sujet de la vérité (ce que jappelle lantériorité véritative de la vérité à elle-même).
Eh bien cette constitution par la vérité, cest tout simplement le savoir de lauteur : celui dun sujet parlant qui a un enseignement dont seul le nom de celui qui parle est la garantie. Bref, on a compris que le vrai savoir, cest le savoir des " natures " dans limpossibilité quil soit jamais admis comme tel par celui qui le pose. Kant, lui, peut seulement parler de la morale dans limpossibilité originelle den dire à la fois le dernier mot et la vérité à savoir précisément quelle est kantienne. Et cest de cette impossibilité du dernier mot que sa parole est vraie. Eh bien cette parole vraie, quand elle porte sur la morale, elle la dit en vérité !
Le savoir que Kant nous dispense sur la morale est un vrai savoir et concerne vraiment la morale alors que le savoir anonyme dun professeur nest quun savoir réel qui ne concerne rien de vrai, toujours déjà supplanté quil est par le nouveau savoir déjà en train de sélaborer par ailleurs. Le savoir de lauteur qui tient au dernier mot alors que le savoir habituel sentend dexclure le dernier mot (lequel fait toute la différence entre savoir qui est possible et tout savoir qui est impossible) est pour cette raison constituant dun objet dès lors lui-même vrai. Vrai, cela signifie sujet de sa propre vérité et non pas constitué. Bref, pour penser le savoir de lauteur il suffit de dire, par exemple, que Kant a autorisé la morale à être enfin sujet de sa vérité. La morale antique de recherche du bien nest pas la vraie morale, celle quon appelle kantienne, oui.
Voilà, cest très simplement quon résout le paradoxe de la constitution de lobjet par la vérité : en posant lantériorité de la vérité à elle-même sous le nom dautorisation. Et celui qui autorise, forcément, cest lauteur.
Ce que nous devons aux auteurs
Métaphysiquement , on peut sinterroger : quavons-nous besoin des auteurs ? En fait, cest-à-dire touchant la réalité des choses et les raisons dadmettre les discours, nous nen avons aucun besoin ! Les " derniers hommes " le savent, qui ne respectent rien et plaignent la révérence dont on faisait preuve, dans le passé : eux, au moins, ils ne sont plus dupes de rien (ils ne cessent de " cligner de lil ") ; je dirai quils ne le sont notamment pas dun nom qui, par sa seule invocation, imposait la conservation de mauvais textes ! Aux époques dignorance lointaine, on révérait, on craignait, on respectait. Et à quoi tout cela correspond-il ? A rien, cest évident. Ils en ont pris conscience et se sont ainsi libérés, désormais disponibles pour une vie qui ne soit plus que le service des biens parce quen effet il ny a rien dautre qui puisse importer. En quoi ils sont bien les derniers hommes, si lhomme est lanimal métaphysique : la métaphysique enfin réelle, cest tout bonnement la vie qui est à elle-même sa propre norme et sa propre nécessité. Ils ont donc bien " inventé le bonheur ". Lépoque des derniers hommes, celle du tourisme généralisé, celle de la santé généralisée et du corps toujours " performant ", celle de la " guerre zéro mort " y compris chez lennemi auquel on dépêche des équipes humanitaires (on pourrait trouver une multitude dautres exemples dont nul na le droit de dire quils sont malheureux), cest lépoque où la notion même dauteur (dautorité) na plus de sens, et où lon considère avec une commisération amusée les gens des époques antérieures qui nétaient pas des époques dégalité entre les hommes et de disponibilité générale de toutes les choses : cest dune notion, celle dautorité, quils étaient dupes ! Dun simple mot, en somme.
Si lunité que la vie est finalement avec elle-même est le critère réel (la vie se doit de nêtre pas souffrance, de nêtre pas douleur, déradiquer jusquà lidée de la mort), autrement dit si lon est enfin parvenu à une notion immanente de laccomplissement, alors il est évident quil ne peut plus y avoir dauteurs. Et de fait, lâge de légalité démocratique et de luniverselle dignité des expressions impose quon ne fasse pas de hiérarchie, et que les bavardages journalistiques, les graffitis muraux ou les vers de Racine soient mis sur le même plan : chacune dans son ordre, ces expressions sont authentiques et par là même également dignes de considération. Lidée dauteur est celle dune imposture thèse qui suffirait peut-être à cerner la notion nietzschéenne des derniers hommes.
En quoi jai peut-être répondu à la question de savoir ce que nous devons aux auteurs : ils nous donnent labsolue irréductibilité de la vérité à lauthenticité. Irréductibilité qui rendraient les derniers hommes fous de rage si elle ne leur inspirait, par commisération envers nous, le désir humanitaire de nous guérir.
Ma vérité nest pas mon authenticité et ce nest pas à mexprimer sincèrement ni à me tenir au plus près de mes " racines " que jaurai la plus petite chance dêtre moins médiocre que moi-même. Bien au contraire, puisquen décidant ainsi dêtre ma propre familiarité (mes sentiments " profonds ", mon histoire nationale, régionale, familiale, etc.) je minterdirai expressément de me chercher dans ma propre étrangeté, cest-à-dire là où il est pour toujours impossible que je me comprenne Et pourtant je sais bien que les seuls moments qui ont compté dans ma vie, ceux qui font quelle est vraiment la mienne, se sont en quelque sorte passés sans moi.
Or comment reconnaîtrais-je pour moi-même une vérité de cet ordre, si létrangeté ne mavait pas été donnée sous la forme de limpossibilité de la semblance ? Je le dis plus concrètement : il ne peut pas y avoir de promesse ou de pardon venant dun autre qui soit mon semblable, parce que je sais bien, moi qui suis le semblable de tous mes semblables, quil mest aussi impossible quà eux de promettre que de pardonner ! (Je peux juste mengager et passer léponge, comme on dit familièrement.) Quen serait-il en effet dans lun et lautre cas, sinon de la même absurdité : que la réalité ne compte pas !
Il ny a de promesse, je lai souvent dit, que dans le rejet des raisons de ne pas tenir parole qui tissent la réalité et, éminemment, que dans le rejet de la meilleure de raisons : quon soit mort le moment venu. Celui qui aime, si lon maccorde quaimer cest promettre daimer, aimera encore quand il sera mort. Les situations changent, les sentiments changent, mais la parole donnée a été donnée et cela, on ne peut pas le changer.
Les derniers hommes sesclaffent : fou qui sen tient à cette nécessité ! Quest-ce que cest que cette histoire daimer encore une fois quon est mort, si cest bien de la mort quon parle et non pas dune quelconque éternité ou immortalité religieusement consolatrice ?
On voit bien que si une personne peut promettre, par opposition à sengager (où cest toujours la réalité qui décide : je mengage à faire telle action demain, sauf évidemment si la réalité me met dans lincapacité de faire ce que jai dit), cest quelle a quelque jour rencontré quelquun pour qui la réalité, pour importante quelle soit, ne comptait pas. Et comment désigner cette position, sinon en mentionnant une autorité ? Il a bien fallu que quelquun sautorise de lui-même et non pas des possibilités que la réalité continuait ou non de lui offrir, et quil opère ainsi une rupture littéralement décisive entre la réalité de ce qui importe et la vérité de ce qui compte.
Une société sans autorité, cest-à-dire démocratique au sens nietzschéen du terme (lindéfinie multiplicité des nimporte qui), cest une société où les idées de promesse ou de pardon sont simplement grotesques : on ne promet pas mais on sengage dans des échanges, on ne pardonne pas le mal qui a été fait, on le " thérapeute " (je reprends lexpression à Lacan, pour qui " linconscient ne se thérapeute pas ").
Aux auteurs, cest donc indistinctement la vérité contre la réalité que nous devons, et le mal contre le malheur (à commencer bien sûr par celui dêtre méchant, qui relève comme chacun sait depuis Rousseau par là précurseur des " derniers hommes " dune causalité politique et qui se thérapeute dans une multitude de dispositifs sociaux et médicaux).
On peut reconnaître des auteurs dans tous les domaines où une chose soit expressément lacte dun sujet dont limpossibilité à soi implique, pour cette chose, quelle nait pas pour vérité den être lexpression mais à nommer ainsi lextériorité à tout savoir dexister.
Bref, avec le mal et la vérité, cest lexistence que nous devons aux auteurs.
Non pas que les choses nexistent pas sans eux, mais leur existence importe et ne compte pas. Si je veux dessiner, il est par exemple certain que le papier et le crayon doivent exister ! ou plus exactement : il faut bien quils existent (ce qui, comme on sait, devient de moins en moins nécessaire). Lexistence ne compte pas mais elle importe parce quelle est une condition et, si lon veut entendre la question dune manière métaphysique, la première des conditions (avant tout, il faut bien que quelque chose existe en général). Or ce nest pas à titre de condition que nous reconnaissons lexistence de la Joconde, par exemple : la reconnaître comme uvre, cest précisément ne pas admettre son existence comme une condition à la fois métaphysique et triviale pour que nous puissions profiter dune belle image et dun document historique intéressant. Non, dans la Joconde, au-delà de tout le savoir quon peut produire sur elle, ce qui compte cest quelle existe ! Voilà ce que Léonard nous a donné, et il la fait très concrètement, en ce sens que ce nest pas de lexistence en général quil sagit dans cette finalité de notre jugement (qui nen est dès lors plus un ) mais bien de lexistence propre : cest bien de lexistence dont elle est le sujet (et non pas dont elle serait un moment comme nimporte quoi est un moment de lexistence en général) quil sagit. Car donner lexistence, cest la donner non pas comme un état général supposé par tous les autres, mais précisément comme lacte de son sujet, lacte de lexistant lui-même que dès lors on dira vrai. Pas de différence, pour la Joconde, entre exister, être sujet de sa propre existence et soffrir à la réflexion comme la résolution de la question de lexistence. Léonard est son auteur parce quil a autorisé ce tableau à être le sujet de sa vérité dès lors propre lautorité nétant rien dautre, je le répète en ce dernier cours, que limpossible antériorité véritative de la vérité à elle-même (il faut que le vrai soit autorisé à être le sujet de la vérité, laquelle lest dès lors vraiment).
Et comment pourrions-nous opposer notre vie à notre existence, lanonymat de vivre et la butée dexister, si rien ne nous avait appris à distinguer celle-ci de celle-là, et si personne navait, dautorité, imposé cette distinction ?
On appelle auteur le sujet qui est vrai (et non pas authentique !) et qui, à linstar ddipe, na pas reculé devant la question quil était pour lui-même. Cette question, une fois admise la définition de lautorité comme vérité (et donc étrangeté) du sujet, cest forcément la question de la vérité.
Doù cette définition toute simple : on appelle auteur celui qui na pas reculé devant la question de la vérité, qui accède immédiatement à sa dimension philosophique dès lors que nous reconnaissons ce truisme que toute question est une exigence de réponse. Ne pas reculer devant la question de la vérité, cest ne pas reculer devant la nécessité dy répondre. Voilà ce que cest quun auteur, concrètement. Le savoir des auteurs, cest la réponse quils donnent à une question qui nest finalement pas celle de la réalité (ils le font par ailleurs, là où ça ne compte pas) mais bien celle de vérité : le dernier mot du vrai savoir, cest le fin mot de lénigme que lauteur est définitivement pour lui-même.
Il y a une nécessité de répondre ; la plupart des humains lesquivent parfois dans la désinvolture, souvent dans la haine. On appelle auteur celui qui ne lesquive pas. Cest pourquoi la question est exclusivement éthique. Répondre de quoi ? De la vérité dont il sagit de produire le savoir.
Il me semble possible darrêter sur ce mot cette très longue série sur lauteur et sur lautorité.
La prochaine année, que jenvisage très différente dans son organisation, commencera dans la seconde partie du mois doctobre.
Je vous remercie de votre attention et vous souhaite de bonnes vacances.
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