Lautorité : quon puisse tout dire sauf la vérité
Lauteur nest pas le scripteur et le génie nest pas un talent poussé à lextrême. Par auteur on entend simplement le vrai sujet, et par génie le fait dêtre vraiment soi (que ce fait ne soit rien dautre que sa propre impossibilité ninflue pas sur la possibilité réflexive de le considérer comme tel). Pas de différence, par conséquent, mais seulement une distinction. Or cette distinction, il est bien évident quil faut la reconnaître : on ne peut pas en proclamer abstraitement le principe sans la situer en un point dimpossibilité qui soit en même temps celui de la pensée et du sujet comme vrai. Bref, il faut indiquer où exactement se trouve limpossibilité de la vérité, telle quelle pourra ensuite se marquer dans la signature.
Le reste qui fait autorité
Lauteur constitue son texte de ce que celui-ci soit vraiment (par opposition à réellement) le sien : de ce que le texte soit, actualisée, limpossibilité dans laquelle on se situe, quand on est un auteur. Luvre, entendue subjectivement, est limpossibilité réalisée de celui dont elle est par ailleurs la nécessaire expression. Cest pourquoi on peut dire que lacte lui-même, ce qui fera autorité, est la distinction toujours actuelle du réel et du vrai, de ce qui exprime autre chose et de ce qui compte. Distinction et non pas différence, puisque la même chose en tant quelle ne compte pas est la nécessité dune nécessité (il y a forcément un auteur, lequel a forcément été " conditionné " par sa névrose personnelle et par le champ social où il se situe à produire lobjet culturel considéré), et en tant quelle compte la contingence dune contingence (valant par soi, luvre est sa propre existence et par là même (ne) renvoie (pas) à un auteur qui nen est un quà navoir pas été nécessité à lêtre).
Cette distinction redoublée, je dis quelle est lautorité même du texte, autrement dit la nécessité quil reste. Bien sûr, je nemploie pas seulement ce mot en un sens historique (dire que Sartre est un auteur, cest dire quon le lira aussi longtemps quil y aura des esprits civilisés) mais je le fais aussi en me référant à lidée dun reste qui serait irréductible à un processus par ailleurs intelligible. Tout ce quon peut dire pour rendre compte dun auteur en rend effectivement compte (prenons Les Mots comme paradigme), sauf que ça ne compte pas (ce livre, établissant que Sartre est nimporte qui, restera pour la seule raison quil est de Sartre et non pas de nimporte qui).
Cest donc le reste qui fait autorité, et non pas ce que nous pouvons reconnaître avec notre savoir et notre intelligence (en premier lieu le talent, mais aussi le savoir et lintelligence) ! Il ny a dautorité que de la contingence et de contingence que du reste, puisquune contingence qui serait première (par exemple un phénomène inhabituel et surprenant) nest rien dautre que la nécessité quon létablisse comme une nécessité, quon lécrive dit Lacan.
Mais ce reste, dont la notion dit quil a en quelque sorte limpossibilité pour nature, comment le nommer sinon la vérité ? Le vrai bourgeois, par exemple, est un bourgeois réel tout comme le parvenu, et cest justement ce qui resterait encore à acheter quand on a tout acheté, qui fait enrager celui-ci de nêtre pas le même que celui-là (réalité, oui ; vérité, non).
Le discours qui fait autorité nest pas le discours vrai au sens où il aurait lexactitude pour qualité (nous avons même appris que lexactitude et la vérité étaient parfaitement exclusives), mais cest tout simplement le vrai discours : le discours qui simpose de lui-même dêtre celui dun vrai sujet, cest-à-dire dun sujet fait de sa propre impossibilité.
A linstar du parvenu que limpossible irréductibilité de la vérité à la réalité fait enrager, on pourrait dire que le métaphysicien enrage de ce quà chaque fois quil a parlé la signification ne soit pas totalement assurée. De même que le parvenu pourrait aller jusquà se faire construire une maison en or avec des fenêtres en diamants pour enfin réduire ce quil continue à vouloir considérer comme une différence, le métaphysicien peut aller jusquà faire du terme qui est toujours manquant à la signification un mot qui, de ne pouvoir dire encore autre chose (en quoi le problème serait simplement repoussé dun cran), aurait la vertu merveilleuse de se signifier lui-même ! Telle est en effet lorigine de limpossibilité, soulignée notamment par Nietzsche et Heidegger, de séparer la métaphysique de la théologie. Doù je conclus que là où il est question de Dieu il ne saurait y avoir autorité. " Non est potestas nisi a Deo ", je ne sais pas, mais en tout cas pas " auctoritas " !
Jinsiste sur la fonction de cache, de bouchon, jouée par ce signifiant qui se signifie lui-même et quon situe en clé de voûte du savoir, là exactement où il ne tiendrait pas. Non pas surtout quil ait à se révéler non valable puisque cest forcément dans la priori de la valeur inconditionnelle du savoir quon opère une critique de cet ordre, mais en ceci que le savoir total (métaphysique) ne peut lêtre quà nêtre finalement savoir de rien puisque les choses dont le savoir aurait été le savoir, une fois celui-ci extrait, sont jetées comme ne comptant pas. Pas de métaphysique, par conséquent, sans reste lequel, une fois le savoir soumis à sa propre norme, apparaît pourtant comme ce qui compte ! Voilà aussi en quel sens il faut entendre que cest le reste qui fait autorité : en ce sens que la métaphysique est, comme la notion dexpérience qui est lapplication pratique, de nature essentiellement " servile " (nous avons appris que lesclave se définissait de ne rien respecter cest-à-dire de ne jamais rien reconnaître que des importances). Bref, cest toujours lessentialité de la compréhension, donc du signifié, que désigne ce terme de métaphysique, et lon appellera dès lors esclave celui qui nadmet pas de ne pas comprendre. Non pas surtout au sens de la bêtise superstitieuse qui veut se convaincre quil y a de lincompréhensible dans le monde (de l" irrationnel " !), comme si la compréhension nétait pas transcendantalement constituante de la mondanéité même, mais au sens où la compréhension est précisément ce qui ne compte pas dès lors quil y a le vrai. Métaphysique et expérience sont la même servilité, puisquil ny a pas de différence entre dire que le savoir est seul à compter (quil prime sur lexistence, ou quil soit lenjeu de tout rapport au réel) et dire que rien (dautre) ne compte.
Il nest bien entendu pas question là des vraies métaphysiques, puisque celles-ci sont des uvres, quelles sont le fait non de théoriciens mais de penseurs : les métaphysiciens relèvent de lhistoire de la philosophie, mais pas de lhistoire des conceptions intellectuelles du monde. Mais justement : dans lopposition notionnelle de la métaphysique et de la philosophie, jindique ce reste qui fait autorité, qui range Descartes ou Hegel parmi les auteurs et qui nous impose le respect. Métaphysiciens autant quon voudra, cest ce qui importe ; mais ce nest pas ce qui compte.
Alors ce reste dont nous reconnaissons quil est la vérité et dont la notion métaphysique de Dieu nous donne lindication négative, quel est-il ? Poser cette question, cest demander lorigine de lautorité, mais cest dabord reconnaître son caractère originellement scandaleux.
Le scandale de lautorité
Pour la métaphysique lautorité est inséparable du service des biens : fait autorité celui qui sait le bien. Lidentité de le faire, de le savoir et de lêtre définirait alors Dieu dont la notion correspondrait donc à la nécessité dune clôture de la signification, à la nécessité quon ne soit pas encore et toujours renvoyé dune idée (même celle de Dieu) à lautre, puisquà toute locution il appartient à la métaphysique de vouloir quelle corresponde au moins à une idée. On peut dire la même chose, mais dune manière un peu plus formelle, en disant que la métaphysique se définit dimaginer que lautorité a la raison pour raison. Rien là que de très évident, une fois quon a reconnu limpossibilité de séparer lautorité de sa reconnaissance, une autorité que personne ne reconnaît nen étant absolument pas une, alors même quil appartient à sa définition quelle simpose, quelle aille " de soi ". Croire en la raison ou croire en Dieu, cest exactement la même chose. Voilà pourquoi, soit dit entre parenthèses, nul ne peut se dire athée, puisquon ne parle jamais quà être attentif à ce quon dit, quà privilégier le signifié, quà le constituer de telle manière quil simpose autrement dit on ne parle, dans le monde, quen vue dêtre compris et que cette visée (dont en réalité les philosophes sont depuis toujours revenus) implique la clôture de la signification par lappel à un terme qui ne renverrait quà soi. Or il est concevable dêtre athée (cela sappelle penser), mais on ne peut pas lêtre au sens où il sagirait dune des possibilités entre lesquelles nous aurions à opter " pour nous conduire en cette vie ", exactement comme on ne peut pas vouloir être compris sans avoir, à cause de Dieu, depuis toujours démissionné de soi.
Contre les évidences métaphysiques, nous avons au contraire posé le principe de distinction : il ny a tautologiquement dautorité que de lauteur, et lauteur est, de manière tout aussi tautologique, celui qui sautorise de lui-même et donc qui ne sautorise ni de son savoir ni de sa place, en un mot qui ne sautorise pas de sa raison. Non pas surtout que lauteur agisse de façon " irrationnelle ", ce qui renverrait simplement à une déficience personnelle, même si elle était revendiquée, quant à lusage de la raison et donc toujours à la même théologie, mais en ceci que lon nest un auteur que là où cette nécessité, elle aussi tautologique et par conséquent incontournable, ne compte pas. Tout y est, sauf que ça ne compte pas, et cest de cette distinction quon sautorise, quand on sautorise de soi.
Alors, cest que tout y est peut-être réellement, mais que tout ny est pas vraiment.
La distinction, quand on la réfléchit, devient une différence cest toujours une question de plan supplémentaire. Par exemple dans le mobilier domestique, il faut distinguer les tables et les chaises ; et dautre part les tables sont différentes des chaises. Cest ainsi quon distingue la philosophie de la métaphysique à laquelle par ailleurs elle est identique, mais quon peut mentionner une différence en disant que dans lune cest lauteur qui compte alors que dans lautre cest le savoir. Donc cest Dieu qui compte en métaphysique alors quil ne compte pas en philosophie. Ce qui ne revient certes pas à poser une platitude comme " lauteur a pris la place de Dieu " mais à récuser quil puisse jamais sagir de places, puisque cest précisément de ne pas sautoriser de sa place, fût-elle celle de lauteur, quon en est un. Je le dis autrement on est un auteur en transférant lopposition de la réalité et de la vérité sur la question de la place : en réalité, cest la place doù lon parle, mais on accède précisément à lautorité, quon peut tout simplement définir comme léthique de la première personne, quà ce quelle ne compte pas en vérité. Bref, tout cela pour dire quon peut réfléchir la question de lauteur en disant quelle sentend expressément à lencontre de cette nécessité que la nécessité compte, ce que je ramasserai en disant quil ny a dauteur que de manière scandaleuse. Et de fait, son seul nom suffira pour que de mauvais textes soient " reliés en veau ".
Le nom, je le souligne, est en ce sens originellement scandaleux. Car enfin, il est bien scandaleux quil simpose quand le travail et le talent ny parviennent pas ! (doù lamertume des refusés par les éditeurs : " quoi, ils refusent mon texte dont ils ne nient pourtant pas la qualité, et ils publient ce déchet que Untel a eu le cynisme de signer !? ").
Or ce qui est scandaleux, il est tout simplement impossible à la réflexion de le promouvoir Elle ne peut que le constater et, au mieux, faire avec. (Paradigmatiquement, cest la question du mal dont jai essayé de montrer ailleurs quelle nétait pas une autre question que celle de la vérité, alors quon pourrait encore définir la métaphysique den affirmer la réciproque exclusion).
Mais ce scandale, est-ce que ce nest pas celui que jai désigné récemment en parlant de la coupure du savoir par la vérité ? Pourquoi en effet ne pas laisser une argumentation se dérouler, puisquelle est faite pour dévoiler des aspects irrécusables de la réalité et par là même emporter la conviction ?
Eh bien je le dis : parce que la réalité, on nen a rien à faire ! Ce nest pas la réalité qui compte, cest la vérité. Et de la vérité, on ne peut pas dire quon na rien à faire, puisque cest elle qui fait quelque chose, ou plus exactement quelquun, de nous
Je ne reprends pas ce que jai souvent développé, je me contente de rappeler le plus trivial des arguments que javais présentés : on ne fait jamais rien, ne serait-ce que continuer à respirer en ce moment, quà se supposer avoir raison et non pas tort de le faire (ou de faire autre chose). Or par rapport à quoi peut-on avoir raison ou tort, sinon par rapport au vrai, dont on est ainsi bien forcé dadmettre lantériorité ?
La métaphysique fait du vrai la cause finale, et le principe de distinction en fait lorigine. Que voulez-vous faire contre lorigine, puisquelle nest littéralement rien étant par définition toujours déjà perdue ? Bien sûr, cette perte a été problématisée par nous dune manière toute particulière, quand nous nous sommes interrogés sur le respect, sentiment éprouvé devant ce qui compte, par un sujet qui dès lors séprouve lui-même comme ne comptant pas. Or quest-ce que le sujet qui ne compte pas, sinon justement le sujet causé par la vérité cest-à-dire le vrai sujet bref lauteur ? Et cest bien dun tel sujet que luvre sautorise, elle qui vaut par elle-même et non pas dexprimer un autre qui compterait à sa place (en luvre, ce qui compte, cest quelle existe pas quelle soit comme ceci ou comme cela). Voilà donc le scandale de lautorité : cest celui qui ne compte pas qui compte, parce que ne pas compter (par opposition à lemprise habituelle des ordres mondains) cest laisser compter le vrai et quen cela on est vraiment (= en vérité) sujet !!
Lautorité intrinsèquement scandaleuse, il est impossible de se la représenter autrement que comme de la folie et de la violence : nen être pas scandalisée, cest ne pas la reconnaître parce que cest en faire une figure plus ou moins médiatisée de la raison laquelle est à son tour forcément une semblance. Car en tout ce que je reconnais, cest moi comme sujet réflexif (anonyme) que je reconnais : à cette place, et tout bien considéré, moi aussi jaurais fait la même chose. Pas de différence par conséquent entre reconnaître la légitimité métaphysique (la raison) et ne pas reconnaître.
Cest pourquoi je dis que la reconnaissance de lautorité est celle de son caractère scandaleux. Le patron est complètement sénile, mais que voulez-vous : cest le patron !
Or ce scandale, quon peut désigner comme impossibilité à la métaphysique, qui définit lautorité, il est bien évident quon ne va pas en faire un élément dont il suffirait de prendre en compte la spécificité. Je ne parle pas dun paradoxe, je parle dun scandale. Cela signifie quil appartient constitutivement au discours qui dit quelque chose, et qui est en ce sens toujours métaphysique (à définir rapidement la métaphysique par la primauté du signifié), de ne pas pouvoir la dire. Doù je pose que lautorité est limpossibilité qui agit dans le discours même. En quoi on répète que fait autorité cela qui sentend vraiment dun sujet ou alors ce qui sentend dun vrai sujet.
Et de quoi, concrètement, est-on vraiment sujet, sinon de ce quil est impossible dapprendre à faire, la métaphore ? Et ce quil est impossible dapprendre à faire, cest forcément une aberration, dont il faut dénommer violence et folie la mise en acte : là où il sagirait de faire mieux comprendre (par opposition à faire plus comprendre, comme il en irait avec un supplément dinformation), on ne fait plus rien comprendre et surtout on interdit dans son énonciation même quil puisse jamais sagir de compréhension. Et certes, celui qui fait du dernier chevalier français un félin de la savane africaine ne se place pas sur le terrain de la compréhension dont je viens de dire quil était aussi celui de la démission théologique de soi.
Il ny a dautorité que métaphorique, puisquelle est lacte propre du sujet qui na pas démissionné derrière les raisons ; cest-à-dire que la nature même de lautorité est quelle soit violente et folle.
Origine de lautorité : le mot toujours manquant nétait pas commun mais propre
Lautorité est une violence et une folie, et cest ainsi quelle est lautorité : elle est violence parce quelle est la coupure du savoir par la vérité, et elle est folie parce quelle se ramène à laberration métaphorique, autrement dit à limpossibilité que la métaphore dise jamais quelque chose, à limpossibilité quelle soit un substitut de concept. Cette impossibilité, nous en faisons à chaque instant lépreuve, aussi bien quand nous parlons que quand nous nous taisons : dans le premier cas on sait quon ne dira pas tout, et dans le second on sait quon na pas dit ce quon avait à dire.
Jamais le dernier mot ne parvient à lénonciation, dans notre bouche ou sous notre plume : la signification totale est impossible et nous ne disons jamais ce que nous avions vraiment à dire. Jinsiste sur ce dernier point : ce que nous avions réellement à dire, nous le disons ; cest ce que nous avions vraiment à dire que nous ne disons pas, ce qui ferait en somme de nous les vrais sujets de notre parole, des sujets qui pourraient en même temps être vrais au sens où ils seraient sujet de la parole quils devaient tenir depuis toujours, et être présents. Mais souvenons-nous de ce que nous avons appris à propos de la décision, là où il sagit précisément dêtre sujet (un choix, on le justifie, alors quune décision, on la signe) : elle ne sentend jamais quau passé et il est impossible de décider présentement, puisque décider consiste concrètement à prendre conscience dune décision qui sest déjà prise en nous. Limpossibilité dêtre présentement de vrais sujet, autrement dit limpossibilité dêtre pour soi-même une autorité, relève de la même nécessité, dont on peut paradoxalement présenter lenvers en identifiant lauteur au sujet en première personne, puisque la première personne, celle de lêtre parce que ce terme désigne la personne quon est, par opposition à celle quon se représente (la troisième) et à celle qui existe (la seconde), ne sentend que de sa propre impossibilité (celle de lêtre, contrairement à lexistence ou à la représentation qui sont données).
Le dernière mot que nous ne parvenons à dire, ce ne peut pas être une précision, une information supplémentaire particulièrement difficile à délivrer, parce qualors on parlerait encore de ce que nous avions réellement à dire. Or cest de ce quil y a vraiment à dire quil est question. Entre les deux, on le sait, pas de différence mais une distinction.
Alors, pour les noms, je le demande : la distinction, où est-elle ? La réponse est évidente : entre le propre et le commun.
A lhorizon de tout ce qui simpose à nous comme devant être compris, il ny a finalement jamais rien à comprendre, parce que le dernier mot nest pas un nom commun renvoyant à concept mais un nom propre ne renvoyant à rien. Car la définition du nom propre est précisément de navoir rien à dire.
La morale est par exemple de nature kantienne, si lon se réfère au dernier mot qui est celui de la coupure de son savoir par la vérité (" enfin bref, elle est kantienne "). En disant cela on la pense non pas dans sa réalité mais bien dans sa vérité : la réalité de la morale est dêtre réflexive, mais sa vérité est dêtre kantienne. Or ce signifiant, " Kant ", ne veut rien dire, sinon justement la philosophie notamment dans la nécessité quelle soit pensée des obligations que nous nous reconnaissons !
On appelle " auteur " celui qui se tient dans cette violence où la vérité a toujours déjà coupé le savoir (cest dès le premier mot quon peut interrompre par un " enfin, bref ") et dans cette folie de navoir rien à dire de la vérité quand il na pourtant jamais fait que la dire.
Quelle est par exemple la différence entre lanthropologie et la philosophie, sur nombre de questions (par exemple celle de la morale), sinon justement cette distinction de la réalité et de la vérité qui na strictement aucun sens en anthropologie mais qui suffit à poser le discours philosophique ? En quoi consiste en effet ce discours, dans sa réalité concrète et empirique : une suite duvres et non pas de monographies ! Cela dit, on peut trouver des auteurs qui produisent des études du type " la notion de truc chez Machin " : Sartre nous explique " la liberté chez Descartes " ou Heidegger " limagination transcendantale chez Kant ". Mais justement : si, dans le savoir, cest la coupure de la vérité qui compte, cela signifie que le savoir lui-même ne compte pas, y compris dans son statut dénonciation ! Doù ce paradoxe extrême quon puisse trouver quelques exemples (fort peu, à vrai dire, dans toute lhistoire de la pensée) de textes énonciativement exclusifs de toute pensée (et certes, si jexpose la pensée de Descartes, je nai pas à penser mais seulement à savoir) et qui soient pourtant des textes de grande pensée.
Comment comprendre un tel paradoxe ? Simplement en reconnaissant ce que tout le monde sait : que discours universitaire na pas dobjet quand il sépuise à prétendre le contraire (doù le statut de mensonge intrinsèque du discours universitaire, en plus dêtre la démission éthique de celui qui le tient), puisque chaque thèse est remplacée par la suivante à chaque fois supposée présenter un Aristote ou un Descartes plus vrai que le précédent. Car si un travail de ce type est dautant moins lisible quil est plus ancien, cest parce que la distance réflexive fait apparaître quil ne portait en réalité sur rien : le Descartes des professeurs du dix-neuvième siècle na que très peu à voir avec le Descartes de nos actuels commentateurs, de sorte quil indique comme une limite quil nait absolument rien à voir avec lui, et quaucun travail de ce type nait finalement dobjet. Mais le Descartes de Sartre, par exemple, est vrai. Non pas quil soit " le " vrai Descartes au sens où cet article sur la liberté aurait rendu exactement compte de la doctrine cartésienne (bien quon puisse concevoir que Sartre ait pu simaginer une chose pareille), mais au contraire parce que le savoir quil contient est toujours déjà coupé par la vérité : à chaque instant, on peut interrompre lexposé des traits de la liberté cartésienne par un " enfin bref, Descartes était sartrien ". Or cest la coupure du savoir par la vérité qui est lautorité, pour un texte. Cet article restera donc, alors que des professeurs éminents ont, autour de la même époque présenté un Descartes " rationaliste ", puis un Descartes existentialiste, sans parler dun autre qui a été structuraliste et dun suivant phénoménologue, qui les ont déjà rejoints dans les oubliettes de lhistoire.
On ne peut parler sans faire surgir le manque dun certain mot qui rendrait enfin notre parole satisfaisante. Ou bien on vise la satisfaction, et cest alors la métaphysique, ou bien on fait du manque de ce mot son lieu même dexistence, le lieu notamment de la signature. Ou bien on imagine quil est possible de dire ce mot, ou bien sait que cest impossible, et que cest justement cette impossibilité, quand on entend quelle soit actuelle, qui suffit à définir la pensée.
Lauteur en effet nest rien dautre que ce sujet qui ne peut pas dire ce que tous les autres peuvent très facilement dire, le sujet fait de cette impossibilité même, bref le vrai sujet. Par exemple Sartre est auteur de cet article sur la liberté cartésienne pour la raison quil était littéralement limpossibilité quy soit dit, à propos de Descartes, que celui-ci était sartrien avant la lettre. Pour nous, rien de plus évident ni de plus facile à dire, ou plus exactement à lire puisque cest la ponctuation même du texte sartrien qui vaut à chaque mot comme léventualité qui nous est donnée mais dont lui était privé quon dise " enfin bref ".
Jai déjà parlé de cela, en montrant quil ny avait jamais de vérité, pour les objets du discours, que comme leurs " natures " - au sens où la morale est de nature kantienne, la dialectique de nature hégélienne et ainsi de suite. La coupure de la vérité par le savoir, telle que lindique lexpression " enfin, bref ", est donc en même temps la reconnaissance de la " nature " en question.
Et en quoi consiste cette reconnaissance ? dans la mention dun nom propre : dun nom qui ne veut rien dire !
Laberration est par conséquent la nature de la " nature ", si lon peut parler ainsi, parce quelle est laccomplissement du savoir dans la vérité : le comble du savoir, quand il fait autorité (sinon il ne compte pas) cest le non savoir ! Ce qui revient à dire que cest comme non savoir que le savoir fait autorité. Quelquun lignorait-il ?
La prochaine fois, qui sera la dernière de cette année, nous explorerons cette violence qui définit lautorité à lencontre du métaphysique dont jai encore parlé aujourdhui et qui en est paradoxalement (puisquelle se donne pour le " discours du maître ") la forclusion.
Je vous remercie de votre attention.
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