Le réel de lautorité : la coupure du savoir par la vérité
Tout savoir est de structure métaphysique parce quil se pose lui-même comme étant la vérité de son objet, dune part, et quil institue éidétiquement une subjectivité corrélative dautre part. Cest dailleurs ce qui oppose le savoir à la connaissance dans laquelle aucune institution subjective nest engagée : chacun peut acquérir des connaissances en médecine mais on ne devient pas un médecin pour autant. Celui-ci peut très bien être le dernier des ignorants, cest-à-dire navoir que très peu de connaissances, il nen reste pas moins constitué comme subjectivité par le savoir médical : son point de vue, même insuffisant, est de nature médicale. Il appartient par conséquent au savoir davoir toujours déjà décidé de létant dans son ensemble : un regard médical, forcément, ne voit jamais que des choses qui sont elles-mêmes de nature médicale. Je souligne en passant que lidée de " nature " est inhérente à celle de savoir : mentionner le savoir médical, cest prendre métaphysiquement position sur les choses qui sont originellement et quelles que soient les médiations nécessaires pour létablir de manière réflexive, de " nature " médicale. Quand donc on parle du savoir, on est toujours fondé à le faire selon le paradigme de la métaphysique puisquil ny a finalement de savoir que de létant dans son ensemble, alors même quil se constituait originellement dêtre régional ce qui est dailleurs aussi le propre des métaphysiques, toujours limitées dans leurs premières ambitions (exemple : assurer la possibilité de la connaissance de la nature).
Lopposition du savoir et de la vérité appartient dès lors originellement à la métaphysique, dabord parce quelle est elle-même un savoir et que tout savoir la comme modèle de structure, ensuite parce que la notion même du savoir sentend expressément à lencontre de celle de la vérité. Cette contradiction doit par conséquent sentendre comme un réel, dont la " question originelle ", comme question vraie cest-à-dire produisant un effet de vérité, doit être le lieu privilégié.
La métaphysique est un discours autoritaire parce quelle asservit le réel au savoir. Ny est en effet reconnu comme vrai que cela qui se sera trouvé, ou qui se trouvera un jour ou lautre, intégré dans le savoir qui le constituera comme justifié. Indépendance ontologique des Idées, savoir absolu ou enseignement de lexpérience, le schéma est toujours le même : ce nest jamais dexister que la chose elle-même pourra compter, mais dêtre justifiée. Et la métaphysique sentend comme létablissement de cette nécessité. Dun autre côté, nous savons bien, nous qui ne songerions pas à croire ce que nous lisons parce que nous refusons de ramener la question de la vérité dun texte à celle de notre croyance, que les productions de la métaphysique sont des uvres cest-à-dire des choses dont ce qui compte, cest quelles existent ! Il appartient donc à la métaphysique de se situer au cur même de lautorité, au lieu problématique de sa notion, puisque le discours autoritaire simpose à nous de ce que nous le reconnaissions comme autorisé cest-à-dire comme le discours dun auteur. La métaphysique, en son essence, doit forcément articuler la notion de lautorité
Métaphysique et vérité
Personne nimagine le savoir indépendant de la réalité : les Idées platoniciennes, qui ordonnent le discours à la finalité dintelligence qui le conditionne comme accord possible sur un même avis, ne sont pas des choses qui ajouteraient une seconde réalité (" lintelligible ") à celle que tout le monde éprouve (le " sensible ") ; de même lentendement divin nest pas un réservoir intelligible précédant le monde mais doit être reconnu à partir de limpossibilité de séparer en Dieu la conception de la création ; enfin le savoir absolu nest pas une pensée enfermée dans la tête du philosophe mais lintelligibilité des choses dans lordre de la réflexion, exactement comme la Raison et ses " ruses " nest pas un guide ou un principe suivi par lhistoire réelle, mais cette histoire elle-même et comme telle. Bref, cest bien comme vérité et pas simplement comme savoir, que le savoir fait autorité aux yeux de la métaphysique, ainsi quil est exigé par la notion même dautorité, mais cette vérité doit à son tour sentendre comme une déterminité originelle de létant, qui est dêtre justifié. La vérité compte dabord en irréductibilité au savoir, mais ensuite lexistant ne compte que dans sa constitution par le savoir. Telle est, notons le en passant, la " trahison " métaphysique. La contingence et la vérité sont donc pour elle exclusives. En somme on peut dire que cette exclusivité définit la métaphysique pour laquelle, lintelligible étant finalement le réel lui-même, ce nest pas dexister mais précisément dêtre intelligible que le réel est réel. Etre réel, métaphysiquement parlant, cest relever de la catégorie de réalité.
Rien là qui ne corresponde à la nécessité réflexive : si je vois un éléphant rose dans la rue, il est évident que je nen admettrai la réalité, si puissamment quelle simpose par ailleurs (et, rappelle Lacan, rien ne donne tant que sentiment de réalité que lhallucination, puisquelle est précisément le retour dun réel qui na pas été symbolisé), quà la condition que des raisons me la fasse apparaître pas simplement comme existante mais bien comme justifiée (je sais que, dans ce quartier, on tourne un film dont le scénario est particulièrement fantaisiste, etc.). Pas de différence, une fois encore, entre la métaphysique comme discours dautorité et la nécessité réflexive. Et certes, il appartient au métaphysicien délaborer un savoir dont nous seuls, lecteurs, reconnaissons le génie : pour lui, cest la " vérité " en ce sens quil nous dit ce que nimporte qui doit admettre et ce que nimporte qui, mises à part des contingences biographiques ou historiques quil est dailleurs possible de reprendre dans le savoir, aurait pu non pas inventer mais découvrir.
La contradiction qui existe entre le lecteur qui reconnaît le génie dun discours et son auteur qui le méconnaît (" je ny peux rien : le monde est ainsi ; refaites le raisonnement, et vous aboutirez à la même conclusion "), voilà qui nous permet dinterroger lautorité du discours métaphysique, parce quelle articule le paradoxe de la notion même dautorité, dans son acception apparemment double. Le discours métaphysique est en effet une imposition en ce sens quil prend statut de discours du maître, et dautre part cest toujours la pensée dun auteur, son invention et lépreuve (pas lexpression !) de son génie. La contradiction est en effet flagrante : si lon est un auteur, on ne peut pas être un maître que " par ailleurs ", puisque cest limpossibilité à soi qui définit lauteur et la nécessité à soi qui définit le maître. (Il suffit de toute manière de rappeler quun maître nest rien dautre quun esclave qui a réussi pour convaincre de lexclusivité philosophique, malheureusement pas toujours de limpossibilité réelle, quun auteur soit un maître.)
Lautorité métaphysique est faite de larticulation de ce paradoxe : nous reconnaissons à ce discours la plus grande autorité puisquil est impossible douvrir Platon ou Hegel sans être saisi de respect, mais cest parce que nous distinguons à chaque fois la vérité et le savoir, autrement dit quil se donne comme vrai de produire en nous cet effet de distinction, alors même que ce discours se définit pour lui-même de les identifier en nadmettant comme vraiment réel que le justifié : ce sont précisément des auteurs que je viens de nommer et non pas des savants, et cest bien pour cette unique raison que je les lis (car sauf dans un but réflexif de connaissance historique, personne naurait même lidée de lire les savants du passé : cest le savoir actuel qui dit létat du monde).
Leffet de vérité quils produisent sur moi nest donc en aucun cas un effet de connaissance, et il faut lentendre concrètement, cest-à-dire en tenant compte du paradoxe de la distinction qui est de passer de la transitivité à lintransitivité. Je présente largument de manière réflexive pour le faire mieux apercevoir, bien que cette présentation soit inappropriée, puisque cest le vrai lui-même qui impose la distinction dont, par retour sur soi, lêtre humain pourra ensuite imaginer quil a été le sujet. Disons ainsi que celui qui distingue est en quelque sorte dans la sphère objective, puisque, au sein du même, ce sont des objets quil va opposer (par exemple dans luvre de tel peintre, il faut distinguer telle période de telle autre) ; mais une fois assuré dans sa subjectivité de lopération de distinction, il devient lui-même un sujet distingué, au sens où un latiniste distingué est précisément celui qui, dans un texte latin, fera des distinctions que le tout venant des latinistes ne pourra pas faire. Mais si le fait de distinguer nous rend distingués (encore une fois la présentation est abstraitement réflexive : il est impossible dêtre soi-même quelquun de distingué), cela signifie que leffet de vérité quon assumé en faisant des distinctions sera réel, justement comme effet de vérité, dinstaurer en nous une distinction, qui se produira dès lors entre nous et nous. Je reviens à mon langage habituel en disant que la rencontre du vrai produit une impossibilité à soi, et quen cela consiste précisément leffet de vérité. Doù lon conclut que la distinction produite en nous par une métaphysique, qui est une philosophie par opposition à une idéologie quelconque dont le contenu serait éventuellement similaire (croyances religieuses, conceptions du monde ), nous met en impossibilité à nous-mêmes. Bref, lire luvre dun métaphysicien produit en nous leffet non pas de nous faire connaître le monde mais de nous mettre au travail. A notre tour décrire !
Une remarque incidente, à partir de là. Reconnaître la vérité de la philosophie en y voyant lacte dun sujet et non pas le discours dun maître (même si ce sujet a pu par ailleurs simaginer quil était un maître), cest exclure que le savoir philosophique puisse conférer à celui qui le détient la moindre supériorité sur les autres personnes. Alors que les savoirs mondains, eux, donnent une telle supériorité : le médecin, par exemple, est capable de mieux préserver et restaurer sa santé que quiconque. En philosophie, rien de tel : les épreuves de la vie ne nous trouvent pas mieux préparés que les autres, et cest par un simple mensonge éthique (celui qui consiste à se prendre pour un maître) que certains philosophes ont pu promettre des moyens de " mieux " vivre, comme si la pensée nétait pas, davoir la vérité pour seule affaire, absolument étrangère au service des biens dont un tel idéal serait la finalité. Un philosophe, ce nest pas quelquun qui aurait trouvé le secret de la vie " bonne " et qui le communiquerait généreusement aux autres, ce nest pas non plus quelquun qui pourrait affronter les épreuves de la vie (" je savais bien que javais engendré un mortel " disait placidement le stoïcien à qui lon annonçait la mort de son fils ; quelle imposture !) mais cest uniquement quelquun qui écrit de la philosophie (il y a aussi des graphomanes qui font cela : cest leffet de vérité qui décide, en ce sens quon nest pas marqué par le discours maniaque alors quun philosophe, on ne se remet pas de lavoir lu).
Il appartient donc à lautorité métaphysique de sarticuler selon la double acception du terme dautorité. Et si lon maccorde ce que je viens de dire, en résumé que les métaphysiciens sont des philosophes et non pas des savants, alors on reconnaîtra que cette duplicité qui est lautorité même doit toujours déjà être engagée dans la métaphysique, et dautant plus évidemment quelle sera plus expressément présentée comme telle. Cest par conséquent à sa " question originelle " que je vais revenir une fois de plus, question qui présente la particularité bien intéressante dêtre double, elle aussi
Dune part " pourquoi létant " et dautre part " plutôt que rien ". Linutilité du second terme ne laisse pas de nous interroger, dès lors que nous reconnaissons que cest une inutilité quant au savoir. Que je désigne une raison fondamentale en réponse à toute question commençant par un " pourquoi ", cest ce qui simposera exactement de la même manière quon ait mentionné le second terme de la question, ou quon ne lait pas fait. Pour le savoir donc, il est dune vanité parfaite.
Admettre la question telle quelle est formulée, cest par conséquent admettre que le second terme soppose au premier comme la thèse selon laquelle cest le savoir qui compte soppose à la thèse selon laquelle il ne compte pas. Et si la question est une (or elle lest, puisque le second terme nest pas formellement contingent relativement au premier, tout " pourquoi " étant toujours un " pourquoi plutôt que "), on doit reconnaître que lunité de la métaphysique est de poser un savoir qui ne compte pas ! Vérité par conséquent : là où on imaginait le discours du maître se trouve luvre dun philosophe.
Lautorité, donc, cest que le savoir ne compte pas et le second moment de la question originelle de la métaphysique en est lindication.
Mais quel est le réel de cette nécessité, sinon une coupure ? Et plutôt violente, il me semble, car à interroger létant en général, le premier terme de la question interroge sur tout : il équivaut à demander pourquoi il y a tout ; et aussitôt le second terme renvoie à rien. Cette violence, cest elle qui produit leffet de vérité, car le premier terme de la question, limité à lui-même, nest rien dautre quune demande de savoir cest-à-dire précisément dexclusion de la vérité ! Le second, littéralement aberrant (pour quil ne le soit pas, il faudrait imaginer le " rien " comme un état préalable, au moins idéalement, et par conséquent comme quelque chose qui puisse ensuite être réfléchi dans lun des termes de lalternative), bloque alors le délire de savoir dont le premier terme, tout seul, reste lengagement. Du savoir tant que vous voudrez, mais sachez dabord quil y a une aberration qui interrompt demblée la quête dans laquelle vous vous lancez et qui récuse lévidence que le savoir compte, faisant par là même effet de vérité.
Or nous nous interrogeons en ce moment sur le réel de lautorité. Eh bien, ma thèse aujourdhui est de dire que ce réel est la coupure du savoir par la vérité. Voyons-le maintenant dans lune et lautre des acceptions de notre notion.
Lautorité est enfinbréviste : la vérité coupe le savoir
Lautorité simpose à la représentation sous les espèces du savoir : impossible de rencontrer une autorité sans transférer cest-à-dire sans supposer du savoir, ce qui compte étant bien sûr non pas le savoir mais la supposition.
Cest déjà évident quand il sagit dun auteur : écrire des livres et en avoir la capacité, cest bien susciter la supposition dun savoir, même si ces livres nont rien de théorique. On le voit par exemple dans ces remarques un peu sottes à propos des romanciers qui, nétant certes ni des savants ni des philosophes, nen auraient pas moins le savoir des passions humaines, du " cur " humain. Les poètes sont supposés, et pas seulement par des personnes naïves, en affinité avec on ne sait quelles grandes significations cosmiques ou avec le " sens de lêtre " (alors que, encore une fois, cest de lacte dun sujet quil sagit et par là même toujours de linouï).
De la même manière, les personnes habilitées à décider sont, malgré une incompétence qui peut être à la fois évidente et revendiquée (par exemple un ministre qui passe dun portefeuille à lautre au gré des remaniements gouvernementaux), supposées caractérisées par un savoir supérieur en hauteur de vue ou en sens politique à celui des spécialistes qui auraient toujours tendance à se perdre dans les détails.
Or, dans lun et lautre cas, lautorité apparaît comme une coupure de ce savoir par la vérité.
Pour lauteur, le principe de cette coupure est la fausseté et / ou la mauvaise qualité des textes. Dailleurs on le dit quasiment de manière explicite. Imaginons ce dialogue : quelquun dirait en se désolant : " comme ce texte est mauvais ", à quoi un autre répondrait " oui, mais cessez de nous ennuyer avec cette vérité, puisque le texte est dUntel ". Entre mille exemples, je pense à une certaine description dun cour de lycée où les élèves jouaient au foot-ball, qui est littéralement propre à faire tomber le livre des mains. Oui, mais ce texte est de Camus (dans Le premier homme). Un brouillon, direz-vous, un premier jet, un matériau de travail plus quun texte. Eh bien raison de plus pour que nul nen conteste la médiocrité. Et dans le moment même où lon en reconnaît la pertinence on fait taire violemment celui qui aurait lirrespect de le développer (je ne parle même pas de sy complaire, ce qui renverrait simplement à la jalousie du " valet de chambre ", le petit professeur jouissant de montrer que le grand écrivain, lui aussi, peut être médiocre). Eh bien cest dans cette violence quest la vérité, pas dans la légitimité du jugement qui a été interrompu.
Dans son sens social, lautorité qui est toujours celle des " décideurs " renvoie à la même nécessité : quest-ce que décider, en effet, sinon couper la réflexion et lexamen des raisons par un acte qui sentende en première personne ?
Un choix, on lexplique, alors quune décision, on la signe. Il ny a jamais dautorité dans le choix, puisquon sautorise de son savoir : tout choix étant forcément choix du meilleur (éventuellement au second degré) et le meilleur apparaissant comme tel dans le savoir, cest le savoir lui-même qui est pour ainsi dire sujet. Mais la décision advient à linstant où lon laisse en arrière le savoir, où lon cesse brusquement dexaminer les raisons et de comparer celles qui vont dans un sens avec celles qui vont dans lautre. " Enfin, décidez-vous ! " dit le vendeur à lacheteur qui voit tous les aspects, positifs et négatifs, du produit ou du service quil envisage dacheter. Par cette injonction violente le vendeur en appelle à un acte. (Dailleurs en langage de marketing, on parle de " lacte dachat " pour signifier le saut quil y a entre toutes les manipulations qui peuvent amener le consommateur à un achat et le fait irréductible quen fin de compte, cest lui comme sujet absolument responsable, qui achète).
Socialement donc lautorité est toujours la coupure du savoir par la vérité : le ministre, si ignorant quil soit, doit bien à un certain moment laisser en arrière lavis de ses conseillers. Or cet avis est parfaitement légitime (on suppose quils ont bien étudié les dossiers, etc.), de sorte que linstant de la coupure, la décision elle-même, ne peut pas ne pas être vécu comme arbitraire cest-à-dire violent, puisquil appartient à la décision de ramener à rien lévidence qui aurait impliqué le choix (même si, objectivement, la décision du ministre correspond à ce que préconisaient les experts), et que ce nest jamais pour les meilleures raisons, celles que des conseillers consciencieux auraient soigneusement élaborées, quon décide. Lopposition est radicale : là où les experts mettaient en avant le savoir impersonnel des choses quils ont acquis à force détudier, le ministre engage sa propre responsabilité. Lacte politique advient par cette différence et cest à cet instant seulement quon peut parler de vérité, quand ne régnait jusque là que le savoir.
Reprenons pour les auteurs. Cette description que je viens de donner de lautorité en en faisant la coupure du savoir par la vérité, elle définit le " décideur " mais elle doit aussi définir lauteur. Le premier argument était de marquer la disjonction entre la valeur et lautorité, en prenant comme exemple paradigmatique un mauvais texte dun grand écrivain.
Voici le second argument, dont il a déjà été question : le propre dun auteur, cest quon puisse linterrompre par un " enfin bref " qui annonce ladjectivation de son nom. Celui quon ne peut pas interrompre de manière " enfinbréviste ", si je peux proposer un néologisme aussi peu académique, ce nest pas un auteur parce quil faudra quon attendre lopération de " capitonnage " où le savoir se présentera comme ce qui compte. A la fin dune phrase, on comprend ce quelle signifie, et par là même on oublie la phrase : ce qui compte, cest évidemment lidée, et non pas telle ou telle suite de mots qui, comme telle, serait parfaitement insignifiante et ne constituerait donc pas une phrase. Eh bien, cest contre la généralisation de cette idée au discours que simpose lautorité qui définit lauteur, et par conséquent donne à voir son essence.
Dans lordre social, cest déjà évident : celui qui est en position de se faire obéir ne parle que selon cette nécessité. Ainsi commencera-t-il volontiers à expliquer ce qui lui semble judicieux de faire, à argumenter par égard pour la susceptibilité de ses inférieurs, mais on peut imaginer que cela prenne trop de temps, que cela réclame de la part de son subordonné une compétence quil na pas forcément, etc., et surtout reconnaître que le dépositaire de lautorité na quà commander, justement. Car sil se justifie, cest autant quil le veut bien. Quand donc il commence son discours, on peut dire quen droit celui-ci est toujours déjà en train de sinterrompre par un " enfin bref, faites ce que je vous dis ", même si par ailleurs le supérieur mène son argumentation jusquà ses ultimes conséquences, cest-à-dire présente sa décision comme si elle était un choix (ce que la courtoisie réclame le plus souvent). Lessence du discours autoritaire réside par conséquent dans cette possibilité : il est originellement " enfinbréviste ".
Sagissant de lauteur, nous avons eu loccasion déprouver cette vérité à propos dun texte de Sartre sur lexistence, tiré de la Nausée : un cours de philosophie sur lexistence, dont on pourrait à la limite imaginer quil ait le même contenu, ne pourrait absolument pas donner lieu à linterruption dont je parle : il faudrait que létudiant le subisse jusquà son terme pour que le savoir professoral sur lexistence lui soit transmis. Pour Sartre, cest le contraire : nous pouvons linterrompre et empêcher lénumération des arguments et des métaphores de se poursuivre en disant " enfin bref, lexistence est sartrienne ". Voilà lauteur dont lautorité est pour nous que la vérité coupe le savoir. Un autre exemple : Fellini Roma quon opposerait à un bon documentaire sur Rome. Ce film, on peut linterrompre dun " enfin bref, Rome est une ville fellinienne ", et lon a la vérité. Le documentaire il faut le suivre jusquau bout, si lon veut connaître Rome. Savoir ici, mais vérité là.
Telle est lautorité que la vérité se reconnaisse dans linterruption du savoir.
Le second terme de la question originelle de la métaphysique opère cette coupure. Jy reviendrai rapidement la prochaine fois mais lessentiel sera de rapporter cette " violence " qui est lautorité elle-même à lacte subjectif, qui est la métaphore. Nous terminerons lannée sur cette notion, en nous interrogeant sur le rapport de cette violence et de la " métaphore personnelle " dont lacte subjectif lui-même est la production.
Je vous remercie de votre attention.
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