Réel de lautorité : le refoulé de la métaphysique
Jai dit la semaine dernière que lautorité ne sentendait jamais que selon la marque. Les gens marqués, ils imposent le respect et, dès lors (même si nous essayons réflexivement de nous convaincre du contraire), ils font autorité. Dautre part, cest seulement là où nous sommes marqués quil pourra savérer ultérieurement que nous ayons fait autorité. Lautorité ne se fait jamais au présent, et la marque est aussi une aberration de temporalité. Limpossibilité de la présence est le réel de lautorité, au sens où la marque est une aberration qui ne peut donc pas avoir été possible (ni voulue) quand tout ce que nous appréhendons dans la présence nous apparaît réaliser un possible préalable, et aussi au sens où elle exclut la présence au sens absolu du mot, puisque là où il y a marque, rien de la chose marquée ne se trouve plus là : le lieu de la marque est toujours un peu comme un no mans land sur la chose, sur le corps, dans lâme. On nest un auteur quen un lieu dintimité, là où la pensée sordonne au vrai, qui nous soit absolument étranger parce quil est impossible quon se trouve là comme sujet quand cest le vrai qui décide. Morceau dabsence dans la chose marquée ou morceau de mort dans le sujet pensant, le réel de lautorité est donc toujours une inquiétante étrangeté, dans les choses et en soi-même, quil faut donc entendre dans son caractère partiel.
La corrélation de linquiétude et de la partialité est essentielle à la reconnaissance de lautorité, quil faut dès lors expressément penser à lencontre de la nécessité structurelle de la métaphysique, où létant est toujours déjà inscrit dans un horizon mondain réflexivement finalisé. Le monde est forcément mon monde, celui-où tout importe plus ou moins mais où je suis seul à compter, monde où tout respect est par conséquent impossible puisque respecter consiste précisément à reconnaître, devant ce qui est sujet de sa propre vérité, quon ne compte pas.
Lautorité, qui semblait inhérente à la métaphysique parce que celle-ci est toujours une pensée de lordre, est en réalité incompatible avec elle, parce quon appelle métaphysique linscription a priori de létant dans lordre des raisons, et quil ny a précisément dautorité que là où les raisons de la reconnaître ne comptent pas.
Or lhomme est par excellence lanimal métaphysique : la réflexivité qui définit la vie (cest le même dêtre vivant et dêtre axiologiquement concerné par le fait de lêtre) lenferme dans la nécessité de rassembler tout ce quil comprend et dès lors dêtre seul à compter. La vie et lautorité sont par conséquent en exclusivité réciproque, et cest bien le même, culturellement, dune part de chanter la vie (ouvrir lécole sur la vie, etc.) et de nier quil y ait jamais dautorité (toutes les pratiques et toutes les cultures se valent), et dautre part de haïr jusquà la notion même de vérité quon remplacera par celle dauthenticité.
Si donc on accorde à Nietzsche et Heidegger que le nihilisme nest pas autre chose que la métaphysique dans son accomplissement, on se trouve bien contraint de reconnaître lautorité, et donc la vérité dans sa " causation véritative ", si lon peut dire, comme le refoulé radical de la métaphysique et par conséquent aussi de la subjectivité structurellement métaphysique, puisque sa réflexivité a toujours déjà institué un sujet comme la seule occurrence qui ait jamais la possibilité juridique de compter.
Poser la question du réel de lautorité, cest donc sinterroger sur le refoulé originel de la métaphysique. Ce qui ne peut évidemment se faire quen interrogeant cette dernière là où elle trouve expressément à sinaugurer.
Lordre métaphysique est celui de lauto-affectation, dont on nomme " respect " la récusation éthique
La métaphysique ordonne létant à sa propre totalité. Non quon puisse totaliser ce qui est (linstance totalisatrice reste par définition extérieure) mais parce quil ny a, métaphysiquement parlant, dêtre que dans une reconnaissance qui soit en quelque sorte la décision sensible dun étant, dès lors sujet de tout. La doctrine kantienne du temps développe cette nécessité mais on peut rappeler, plus simplement, que ladage phénoménologique posant que " tout ce qui est, est pour moi " pose par là même linstance subjectale comme celle dun comptage en quelque sorte transcendantal. La notion métaphysique de la totalité de létant nest pas celle dune totalisation effective, évidemment, mais celle de cette affirmation : na droit au titre détant que cela dont je reconnais (dont je veux bien reconnaître) quil est.
Si la nécessité transcendantale est identique à une sorte de " bon vouloir " définissant lauto-affectation, cela signifie quelle est limpossibilité subjective que soit jamais reconnue une autre légitimité que la légitimité réflexive. Kant est parfaitement clair : ce qui ne répond pas à la nécessité que je suis pour moi-même nest tout simplement rien (quand bien même je devrais le mentionner à travers le mot latin ens qui signifie précisément étant !). Cest ce que jindiquais déjà en déterminant statutairement lexpérience comme " la plus servile des notions ", si je peux citer ma propre formule. Rien nest vrai, il ny a que la réalité à laquelle jai depuis toujours donné mon assentiment. On connaît limplication pratique de cette thèse qui est la nôtre quand nous réfléchissons : le respect est le principe de mon existence pratique, à ceci près quil nest respect dabsolument rien ni de personne, puisque dune part on ne doit respecter que des êtres humains et dautre part que les respecter consiste à respecter en eux lhumanité à laquelle ils participent (une de mes représentations, forcément, et même ma représentation de moi-même en tant que je réfléchis) cest-à-dire à ne pas les respecter.
Tel est le prix de la pensée métaphysique comme pensée de " tout " - ce dernier terme désignant non pas quelque collection rassemblée depuis Sirius mais la nécessité réflexive elle-même : quil y ait une pensée possible de tout, par là même admis à la réalité (on appellera " tout " le champ même de lexpérience).
Or nous, nous savons quil ny a de respect que là où la réalité ne compte pas, et que le mépris est a contrario suscité par des actes qui établissent au contraire que la réalité est tout. Tout respect est respect de lautorité, éminemment celle du vrai qui ordonne notre disposition quand par ailleurs celle-ci décide de tout. Quon en reste à ce " par ailleurs " et lon sinstalle dans le nihilisme, dans la vie indéfiniment satisfaite delle-même des " derniers hommes " qui ont en effet tué " Dieu " en nétant plus dupe daucune autorité (quand ils en parlent, cest toujours " en clignant de lil "). Le nihilisme, dans le paradoxe de son concept, il faut donc lentendre comme lordre de tout : le " rien " règne quand tout est vraiment tout.
Lautorité renvoie donc à limpossibilité que tout soit tout !
Et certes, on se contredirait en posant que tout nest pas tout, cest-à-dire en affirmant quil y a quelque chose dautre. Vous voyez où je veux en venir : là où laffirmation de la différence est un surcroît de nihilisme parce quelle assurerait enfin le tout dêtre vraiment tout (il comprendrait même ce qui le conteste et sy assurerait par là même), celle de la distinction le renvoie à son essentielle servilité, car dans le même mouvement où lon donne raison à la nécessité transcendantale de constituer le tout comme tel, on reconnaît une autorité qui la récuse mais contre laquelle elle ne trouvera jamais rien à redire. Voyez-vous même : il ny a pas de différence au tout, dans ce que jai reconnu, puisque luvre, paradigmatiquement, est lexpression de son sujet. Sauf évidemment que ce sujet nest un auteur quà ce que cette " vérité " ne compte pas ! Assurons le nihilisme dans lexactitude des savoirs, et reconnaissons par là même lautorité du vrai. Ne contestons pas que lauteur soit le sujet (au double sens, forcément) de son uvre ni même que sa réalité sen trouve épuisée (car il ne sagit pas de trouver une différence entre lauteur et le sujet !), mais gardons par devers nous la reconnaissance de sa hauteur si je puis dire, la reconnaissance que nous ne comptons pas quand nous le lisons ou le commentons.
Je maintiens : dun point de vue métaphysique, on appelle " respect " limpossibilité elle-même impossible que tout soit tout.
Je propose donc la définition suivante : on appelle auteur celui qui empêche que tout soit tout.
Et je la poursuis : empêcher que tout soit tout, cela sappelle marquer.
Le symptôme de la métaphysique
En reconnaissant que la vérité doit sentendre non seulement contre le savoir mais aussi contre lexactitude qui est linterdiction de la métaphore, nous reconnaissons que la résolution du paradoxe de lautorité (" quest-ce quun auteur ? ", " quest-ce qui fait que la loi oblige ? ", etc.) passe forcément par lunification théorique de deux problématiques : celle de la métaphore, acte réel sans avoir été possible autrement dit acte subjectif sans subjectivité, et celle de la marque, dont je viens de préciser la compréhension.
Que la métaphore soit lacte du sujet en première personne, cest encore ce quon peut indiquer en disant quelle est ce qui compte dans lénoncé (sinon il serait au mieux exact, et donc exclusif de toute vérité) et en disant quil est impossible dapprendre à faire des métaphores. Cest de la même nécessité quil sagit : celle quon doit rassembler sous le vocable de génie.
La métaphore nest pas une manière de signifier, je lai dit souvent. Cest seulement pour la réflexion, scandalisée que quelquun ait osé nêtre pas nimporte qui en sautorisant de lui-même et non pas de sa place ou de son savoir, que la métaphore apparaît comme un procès de signification au moyen dune comparaison implicite. En soi, la métaphore est une pure folie, exclusive de toute signification : elle est seulement la marque du sujet qui, sautorisant de soi cest-à-dire de sa propre impossibilité, empêche donc que tout soit tout. Dans la métaphore, je reconnais quun sujet a parlé, et cest seulement " par ailleurs " que je vais essayer de réduire cette audace énonciative en mefforçant de comprendre quelque chose, comme sil nappartenait pas au langage de pouvoir signifier conceptuellement toutes les nuances (par exemple celle du courage très particulier de Bayard).
La métaphore elle-même est la marque, dans le discours. La folie pure en quoi elle consiste concrètement, on admettra sans peine quelle interdise au raisonnable (notamment basé sur lanalogie et la comparaison) dêtre tout !
Rappelons la transitivité inhérente à la notion de marque. Marquer, ce nest pas laisser des traces, nous le savons (nimporte qui laisse des traces de nimporte quoi), parce que les traces répondent à la question de ce que lon est alors que la question de la marque renvoie au contraire à celle de qui lon est, dès lors quelle sentend en extériorité à toutes les raisons qui pourraient la rendre intelligibles parce que, ce faisant, elles en feraient une trace. Les gens qui nous ont marqués lont fait non pas dêtre comme ceci ou comme cela : ils lon fait seulement davoir été eux-mêmes de lavoir été vraiment (par exemple Bayard était vraiment lui-même quand il combattait). Celui qui parle métaphoriquement est le sujet marqué (localement fou, si lon préfère) et la métaphore est la marque apposée par lui à sa parole dès lors exclusive de toute exactitude et par là même déjà vraie. Car limpossibilité que tout soit tout quand rien ne vient réellement lempêcher, je dis que cest la distinction et par conséquent linstitution de la vérité : la faille de la métaphore à quoi la métaphysique est parfaitement aveugle, dès lors que tout le monde sait bien que, par " métaphore ", cest une sorte de comparaison ou danalogie quon entend.
En termes négatifs, on peut tout à fait identifier le vrai en disant quil est ce à quoi la métaphysique sera toujours aveugle à la condition, bien sûr, davoir rappelé quelle est statutairement savoir possible de tout.
Métaphysiquement parlant la question de la vérité est celle du savoir, et celle du savoir est finalement celle de lexactitude : quil ne soit surtout pas métaphorique. Voilà pourquoi je parle de refoulement et non pas, comme on aurait pu imaginer après ce que je viens de dire, de forclusion. (Pour faire une analogie avec la psychanalyse, je dirai que la métaphysique est névrose et non pas psychose.) Je conserve donc lidée de lautorité comme le refoulé de la métaphysique, ce qui en suppose évidemment la reconnaissance. Et certes, la notion dexpérience qui est celle de linterdiction absolue du respect (ce quon a observé, une fois le savoir extrait, on le met à la poubelle) est bien malgré tout limpératif dun respect : de même que luniversitaire interdit la pensée en réitérant toujours la même injonction qui valorise malgré tout la pensée (" tenez-vous en au texte ! "), de même le tenant de lexpérience ninterdit le respect des choses et des êtres quà faire de lobjet linstance décisive de son travail, puisque cest lui qui validera telle hypothèse et invalidera telle autre.
Dans cette duplicité proprement symptomatique de la métaphysique (cest au nom de lauteur que luniversitaire interdit toute pensée, cest au nom du réel validant que le tenant de lexpérience interdit tout respect), nous reconnaissons un mouvement dont on peut dire quil est celui du vrai, reconnaissable à son effet cest-à-dire ici à limpossibilité que tout soit tout. Car enfin, luniversitaire comme le tenant de lexpérience entendent bien que tout soit tout, puisquils ont depuis toujours décidé que le savoir seul compterait et quil y a potentiellement un savoir de tout ; et en même temps luniversitaire bute sur le nom sacralisé de lauteur lequel nom nenseigne rien, ne veut rien dire exactement comme le tenant de lexpérience bute sur lautorité du réel. Symptôme, donc, au sens très précis où lon nomme ainsi le frontière du savoir et de la vérité. (Jy reviendrai, bien sûr.)
Je conclus donc ce paragraphe en disant quest vrai, dès lors que le vrai se reconnaît à son effet qui est précisément un effet de vérité (le savoir ne compte pas et lexactitude est un mensonge), cela qui fait symptôme.
Le réel de lautorité, cest par conséquent quà chaque fois elle fasse symptôme.
La prochaine fois, je poursuivrai mon interrogation de la métaphysique en linterrogeant là où elle se pose elle-même comme telle, dans sa " question originelle ". Gageons que la folie métaphorique ny sera pas sans effet.
Je vous remercie de votre attention.
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