Linutilité du cours de philosophie
Dans lEurope industrialisée, une majorité de plus en plus grande de jeunes reçoit un enseignement philosophique, le plus souvent sans lavoir souhaité (mais peut-on souhaiter connaître ce quon ne connaît pas ?). Ainsi la collectivité considère-t-elle que lassurance de cet enseignement est un des devoirs quelle doit remplir à légard de la génération montante, et par là à légard delle-même puisquune collectivité est en même temps lordre dune historicité et dune filiation. Lenseignement de la philosophique est précisément dispensé à cet âge, la fin de ladolescence, que les psychologues appellent volontiers " lâge philosophique " : le moment de la vie où, nétant plus totalement assujettie aux parents et nétant pas encore enfermée dans les rôles sociaux que les adultes doivent remplir aux yeux les uns des autres et auxquels ils finissent par croire, la personne éprouve momentanément sa propre temporalité selon les schèmes du flottement ou de lindécision dans un espace qui est en effet celui de la réflexion : cest le moment où lon se regarde longuement dans la glace, où lon dit quon na pas demandé à naître, où lon trouve que rien na de sens, où lon doute de tout et dabord de soi-même, bref où lon sinstalle en dehors du savoir qui était celui de la famille et qui sera celui de la société. Dans ce vide social et par conséquent psychique, qui certes apparaîtra le plus souvent comme la méconnaissance de conformismes engagés depuis toujours, la philosophie se présente sous les espèces dun cours dont les élèves attendent visiblement beaucoup.
Chacun se souvient de son premier cours de philosophie, si médiocre quil ait pu être ; et cest en fin de compte seulement du cours de philosophie que, des dizaines dannées plus tard et quels que soient les chemins suivis, on se souviendra : alors que les autres cours sont presque tous plus importants par les savoirs quils font acquérir (sauf évidemment si lon veut devenir à son tour professeur de philosophie), la mémoire à la fois commune et individuelle enseigne que le seul cours qui ait compté, celui par lequel on reste marqué quand même on a tout oublié de son contenu, est le cours de philosophie... Lextériorité au savoir et le fait de compter quand tout le reste importe se réunissent donc dans limpossibilité doublier que le cours de philosophie a eu lieu. Le rapport que la collectivité entretient avec elle-même par la médiation de sa jeunesse est ainsi fait de cette différence des estimations entre tout ce quon peut enseigner et la philosophie, entre ce qui importe et ce qui compte. Et malheur au peuple qui identifierait lordre de ce qui importe à lordre de ce qui compte, puisque cette identification porte un nom qui est la barbarie.
Réflexive et grecque dorigine, la philosophie marque cette civilisation très particulière qui, seule entre toutes, ne va pas de soi pour elle-même : lEurope, toujours en question pour elle-même. Loccident en général, dont lEurope reste le " noyau " (Husserl), finit par échapper à cette nécessité et par là même à la philosophie : les Américains ne comprennent pas que tout le monde ne soit pas américain, par exemple, et lon peut paradoxalement opposer, selon le schéma de lextériorité intime (" extimité ", dit Lacan) lOccident en général qui domine la planète de toute sa puissance, de tout son savoir et de toute sa culture, à lEurope qui promeut dans le même mouvement la critique de soi et ladmiration des autres. Réflexion, mise en cause de soi, supposition dune vérité propre à ce quon reconnaît comme extérieur sont des traits essentiels du questionnement philosophique. En ce sens précis il ny a de philosophie queuropéenne et cest en elle que lEurope prend soin de sa propre essence. On peut définir le destin par ce soin.
Or que la philosophie appartienne au destin européen et par conséquent son enseignement à léthique de cette civilisation, cest ce qui ne rend pas compte du sens quil a pour lélève qui prend pour la première fois place dans la salle de cours et qui attend, avec les bras croisés et le cur qui bat un peu trop vite, la première parole du professeur qui vient dentrer.
De même que la question ne se pose pas au niveau de lhumanité en général parce quelle ne reçoit alors quune réponse tautologique (la philosophie est seulement européenne, donc sa justification est dappartenir intrinsèquement à lidentité européenne), la question ne se pose pas non plus au niveau strictement individuel. Cette attente, en effet, que chaque professeur qui entre dans une classe ne peut apercevoir sans ressentir une légère angoisse, elle porte un nom : cest le transfert (Freud). Nous transférons quand nous situons en un autre, qui est donc " supposé savoir " (Lacan), la réponse à notre propre question celle que nous méconnaissons constamment parce quelle est, comme on dit en psychanalyse, celle de notre désir. La plupart des êtres humains ignorent tout de leur désir, et la tentative collective de dissimuler cette ignorance au moyen didéaux de toute nature (depuis le plus aristocratique la liberté, jusquau plus commun le bonheur) ne résiste pas deux secondes à lexamen (pourquoi saliène-t-on, si lon veut vraiment être libre ? pourquoi travaillons-nous avec tant dénergie et de constance à notre mal, si nous voulons vraiment être heureux ?). Mais surtout elle ne résiste pas à lamour terme quil faut entendre ici non pas au sens passionnel mais au sens où il désigne le fait, parfois affectivement violent dans le positif ou le négatif, de nous en remettre à un autre pour la seule raison que nous lui supposons un savoir qui puisse dune manière ou dune autre nous concerner. Le médecin, le prêtre, le politicien, lenseignant et dune façon générale tous ceux dont nous attendons des solutions (à la limite le réparateur de machine à laver) partagent avec le psychanalyste le fait de susciter statutairement le transfert (on voit donc que dans cet " amour ", il ne sagit aucunement de la personne concernée). Socialement et donc pour tout le monde, cest le philosophe qui supporte cet investissement.
En effet, on imagine quil sait ce quil en est vraiment de la vie ; or nous ignorons pour la plupart ce quil en est de notre vie, si elle a un sens et éventuellement lequel ; de sorte quil ny a pas de différence entre le voir lui, et voir, pour ainsi dire incarnée dans sa personne, la réponse à cette question dont nous navons pas conscience, sinon parfois indirectement (par exemple quand on ne sait pas quelles études choisir ni quelle profession préparer) ou à travers cette méconnaissance qui consiste à répéter que lamour est le sens de la vie en quoi on affirme sans le savoir que pour nous la question du sens de la vie est inséparable de la réalité du transfert (dans ce cas en effet la forme dun mécanisme est prise pour un contenu ultime, lequel présente comme tel lavantage appréciable de légitimer le refus de penser).
Cest cette question toujours méconnue qui donne à lattente de la philosophie son statut subjectivement intense.
Mais il retombe rapidement dès quune nouvelle occasion de transfert se présente ; et il sen présente quasiment à chaque instant, puisque cela a lieu dès quon sadresse à quelquun, et donc dès quon attend de lui une réponse qui pourra renvoyer non pas à ce quon a voulu dire mais à ce quon a dit effectivement ce que lui seul pouvait entendre (pas dadresse à autrui sans que cela nimplique louverture de notre inconscient). De sorte que la réponse que lon avait cru trouver dans la personne du professeur disparaît aussi rapidement que laffect qui la portait : le premier cours de philosophie recueille une attention passionnée de toute la classe, et très vite il ne sagit plus pour la majorité des assistants que de la routine scolaire, du moins à ce quils imaginent tant il est vrai que cest toujours après coup quun événement se donne à reconnaître comme tel, et quun enseignant dont le cours nest pas un événement est un simple imposteur (cela ne vaut bien sûr que pour les disciplines de la pensée, la philosophie, la littérature et les arts plastiques, par opposition à toutes les autres qui sont des disciplines du savoir).
Ce qui est sûr, en tout cas, cest que la nécessité dun enseignement philosophique nest pas dordre subjectif et quelle ne correspond à aucune demande quelle serait seule à pouvoir satisfaire. Il ny a pas plus de désir de savoir à propos des objets que la réflexion peut se donner quil ny en a à propos des objets de la connaissance scientifique : le philosophe comme le savant ont au moins en commun de buter le plus souvent sur une des plus fortes passions humaines, sinon la plus forte, qui est celle dignorer.
Ainsi la nécessité collective denseigner la philosophie est tautologique et sa nécessité individuelle est illusoire.
Si la seconde réponse, celle qui reste enfermée dans la problématique du transfert, relève en plus du mensonge (à linstar de lattitude adolescente consistant à sinterroger pathétiquement sur " le sens de la vie " en évitant soigneusement de lire les difficiles ouvrages qui permettraient de rendre cette question rigoureuse et constructible), la première relève au contraire de la vérité, et peut donc être conservée une fois pour toutes : lenseignement de la philosophie est pour lEurope sa nécessité éthique (notion qui implique lextériorité au savoir, puisquil appartient à ce dernier de valoir pour nimporte qui), cest-à-dire la manière originelle dont elle assume son propre destin.
Mais la notion de destin na rien à avoir avec celle dune quelconque fatalité. Cest la question même de léthique puisquon peut trahir son destin (cest-à-dire se trahir soi-même) en sengageant dans lordre des meilleures raisons qui sont celles que nimporte qui aurait raison de reconnaître (décision qui porte un nom : " perdre son âme "). Ces raisons existent indubitablement et peuvent même avoir valeur de destinées pour les peuples européens : la " mondialisation " des échanges, luniformisation des valeurs et des modes de vie, la production industrielle de la culture destinée aux masses dont nul ne peut sexcepter, et généralement tous les dispositifs dont leffet est de réduire chaque singularité à lanonymat de ce qui aura été disposé a priori (par exemple les productions calibrées de lindustrie hollywoodienne valent littéralement pour nimporte quel peuple, et dune manière quil faut qualifier de subjective puisque cest la même émotion standardisée quelles produisent au même instant chez le Japonais ou le Béninois, le Canaque ou lIrlandais). On ne peut avoir de destinée quà navoir pas de destin, cette notion-ci renvoyant à la singularité et à limpossibilité de la substitution quand celle-là renvoie à la nécessité quun savoir gouverne a priori toute existence (par exemple les animaux de boucherie sont destinés à labattoir dès avant leur conception, exactement comme il est possible, dans un autre domaine, de parler de destinée sociale), bien quon se rende disponible à la destinée quand on trahit son destin ce qui nest jamais envisageable que depuis les meilleures raisons de le faire.
La nécessité philosophique sentend à lencontre de ces raisons qui sont toujours celles de la vie anonyme : sa motivation nest jamais un désir de savoir mais uniquement un destin.
Universaliser la nécessité philosophique ?
Reconnaître la nécessité éthique ou destinale (car seul celui qui a un destin est concerné par la dimension éthique de lexistence, les autres sen tenant aux raisons qui valent universellement) de la philosophie paraît pourtant contradictoire avec sa modalité spécifique qui est la réflexion. La réflexion est lacte par lequel on pose devant soi sa propre pensée en lui conférant, contre la vérité du sensible (or la vérité dune personne nest pas les représentations quelle a dans sa tête mais ce à quoi elle est sensible), la dimension de luniversel et de la possibilité dêtre communiqué. Ainsi je ne peux vouloir transmettre les questions auxquelles je suis sensibles, celles qui causent de la pensée en moi et qui exigent donc une pensée qui soit vraiment la mienne, quà la condition de les formuler selon un indice tel que mon auditeur ou mon lecteur pourra simaginer que ma sensibilité est en quelque sorte purement contingente par rapport à ces questions, quelle ne compte pas. Par ce travail de représentation, je lui donnerai lillusion que mes questions sont potentiellement les siennes, et quentre nous une discussion est possible au sein dune idéale République des esprits raisonnables. Certes, lillusion est immédiatement reconnue, puisquon ne discute jamais en philosophie quà passer de la trivialité au malentendu, et que personne naccomplit jamais les travaux quun philosophe a laissé en suspens. Mais cela nimporte aucunement, puisquon ne peut être problématique pour soi (européen) quà poser en face de soi-même ce qui nous a affectés et donc fait penser, lui conférant par là même le statut dune idéalité dont la vérité serait à la limite cette du mathème, proposition intégralement transmissible. Précisément parce quelle est européenne, la philosophie se veut donc humaine ; et il est impossible quelle ne simpose pas la vocation de valoir universellement, quitte ensuite à revenir réflexivement sur une réflexion que la vérité de lEurope est davoir rendue spontanée. Nous serions donc contraints denvisager dune utilité en quelque sorte objective de la philosophie, si lon nomme " objectif " tout ce qui relève de la position réflexive.
La philosophie nest pas nécessaire à la réflexion supposée par la démocratie
Lenseignement de la philosophie, disions-nous, est offert à presque tous les jeunes gens dune classe dâge. Non pas bien sûr pour faire deux des philosophes (sils le deviennent, cest leur affaire et non pas une des responsabilités de lEtat) mais, selon largument habituellement avancé, pour leur conférer lesprit critique sans lequel lexercice de la démocratie est tout simplement impossible. Que la notion même de démocratie contienne celle du libre examen et de largumentation, cela va de soi, puisque sa notion sentend dabord à lencontre de celle des autorités traditionnelles et de lhétéronomie de la détermination. Plus précisément, on peut attribuer à la démocratie cette formule que Léo Strauss applique à la philosophe en disant quelle naît de la distinction du bien et de lancestral. Et certes une telle distinction nest jamais donnée comme un fait mais toujours comme une tâche : nous naissons soumis à toutes sortes didéaux, de modèles, dinjonctions qui nous semblent dès lors naturels et qui font que, pour nous, il ny a tout simplement pas lieu de penser, sauf justement à rencontrer en autrui la possibilité que la parole en général puisse sautoriser des arguments qui ont été présentés, et pas seulement du droit de les présenter (pas de démocratie ni de philosophie sans égalité de droit pour les locuteurs). Et il appartiendrait en propre à lenseignement de la philosophie de nous faire accéder à ce moment, celui de lénoncé examiné pour lui-même, moment du libre examen conditionnant la délibération et donc, à travers lidéal du choix raisonnable, conditionnant la démocratie qui renvoie toujours à la communauté agonistique du monde partagé. En quoi on se contredit, puisque la réflexion critique devrait idéalement aboutir à lunique point de vue raisonnable quand il ny a démocratie que dans la gestion de désaccords irréductibles, dont il faut dès lors admettre que chaque partisan paraît, à lhorizon dune limite rarement atteinte, fou ou criminel à tous les autres (" comment peut-on soumettre sa toute vie à une entité purement imaginaire ? " VS " comment peut-on être assez arrogant pour ne pas voir quil faut se soumettre, et par conséquent quil y a un Dieu ? "). Et certes celui qui réfléchit et peut mettre à distance ses opinions immédiates est plus libre que celui qui, comme nimporte quel être vivant dans nimporte quelle situation, se contente de " sexprimer ". Pourtant deux remarques simposent, outre la reconnaissance du caractère irréductiblement agonistique de la démocratie.
La première consiste à souligner la contingence réelle (sinon idéale) de cette nécessité que nous dirons démocratique : elle est historiquement liée à la nécessité dargumenter et de publier les conditions des décisions collectives dans un système politique où le pouvoir était, après les invasions doriennes, exercé par une aristocratie élective et non pas héréditaire (cest-à-dire identifiée la pesanteur traditionnelle dans laquelle toute réponse est par principe donnée davance). Présentons cette contingence en termes subjectifs en rappelant que ni la réflexion ni lautonomie intellectuelle qui lui est inhérente ne vont de soi, pour celui qui nest pas européen au sens spirituel défini plus haut : celui qui est enfermé dans la mentalité traditionnelle ne voit que blasphème intolérable et impiété punissable de mort dans la simple éventualité quun être humain puisse même envisager de penser par lui-même. Et puis surtout, lévidence de la réflexion ne va de soi que pour ceux qui ont déjà opté pour la réflexion : on ne peut réfléchir sur les choses quà partir dune décision plus originelle et impossibilité à thématiser comme telle portant sur la réflexion elle-même. Et de même que limmense majorité des êtres humains refusent de réfléchir et décident de sen tenir aux croyances et aux " identités " sans quon soit pour autant autorisé à les mépriser ni même à leur donner originellement tort (on ne peut sempêcher de le faire, mais cest une pétition de principes, puisquil fallait déjà avoir décidé de réfléchir pour choisir de réfléchir), de même peut-on envisager que ces mêmes humains refusent la démocratie ou ne lacceptent quen apparence, ainsi quune multitude dexemples parfois très proches conduit à le penser (considérons simplement la Corse actuelle : démocratique en apparence et clanique en réalité).
La nécessité den passer par lenseignement de la philosophie pour contribuer à la réalisation de lidéal démocratique est donc une forme simplement réfléchie de la première raison que nous avions donnée : en cette nécessité, cest du destin de lEurope quil sagit. Et certes la question de la démocratie et donc aussi celle du totalitarisme appartient en propre au destin européen. Largument invoqué est valable à lintérieur de cette nécessité subjective ; mais à lextérieur cest une pétition de principe.
La seconde raison est plus décisive pour nous. Elle consiste à pointer une certaine arrogance dans largument quon pourrait présenter selon ses tenants et ses aboutissants en disant dabord quil ny a pas besoin dêtre philosophe pour réfléchir, et ensuite que la philosophie nest aucunement la vérité des activités non philosophiques quelle se donne comme objets.
Que lhabitude de largumentation critique facilite la réflexion nimplique pas que ceux qui nont pas cette habitude ne puissent pas poser devant eux leur propre aperception des choses, puisquils parlent et quen lui-même le langage contient déjà la fonction dautoréférence (" ce je pense est-il vrai ? ") et de métalangage (" les mots que je viens demployer sont trop savants "). Simplement, et contrairement à ceux qui ont été frottés de philosophie, ils ne le feront jamais de manière gratuite. On dira que lidéal démocratique exige cette possibilité. Cest précisément ce que nous venons dindiquer en rappelant la co-originarité de la philosophie et de la démocratie ; mais cette nécessité répète encore la pétition de principe qui interdit de lui conférer une valeur absolue, puisque cest à préalablement accepter de réfléchir que lon reconnaîtra la démocratie comme le seul système finalement acceptable (il est la réflexion en tant que politiquement instituée). Et de fait ce sont bien les mêmes qui refusent de poser pour elles-mêmes les raisons de leurs actions dans la dimension de luniversel et qui refusent la nécessité démocratique. Autrement dit : pourquoi, à part cette raison qui se répète elle-même, la réflexion devrait-elle être gratuite ? La raison qui interdit de mépriser humainement ceux qui refusent la démocratie (même si par ailleurs nous nous devons de les combattre) interdit dinstituer comme seule possible la réflexion gratuite, puisque ce sont là les deux faces dune même idée. Et dailleurs, à linstar de la démocratie elle-même, cette gratuité nest quune idée-limite : quand nous réfléchissons, cest toujours sous leffet dune contradiction, quelle soit personnelle (quelquun me présente un avis différent du mien et cela moblige à examiner celui-ci) ou quelle soit réelle (ma voiture ne démarre pas, cest donc que je me suis trompé en remontant le moteur). Mais lépicier qui perd de largent au moment du bilan trimestriel réfléchira tout autant que le chasseur qui ne voit pas venir sa victime là où il lattendait ! Sauf donc pour le cas dune réflexion à la fois gratuite et abstraite idéalement identifiée au pur " dialogue de lâme avec elle-même " (Platon) et où la pensée ne trouvera quà se rejoindre au-delà des problèmes quelle aura résolus, la philosophie ne sert à rien.
La philosophie nest pas nécessaire à la conscience morale
Une objection massive peut pourtant être faite à cette évidence : elle consiste à arguer de limpossibilité de faire léconomie du moment abstrait de la réflexion dans le domaine pratique (de laction). La conscience morale en effet ne porte jamais sur une action mais sur le principe de cette action. Ainsi a-t-on à chaque fois de bonnes raisons de semparer du bien dautrui, mais il est toujours mal de voler. Celui qui nest pas capable de sélever jusquau principe de ce quil fait na donc pas de conscience morale, et nest par conséquent ni responsable de ce quil fait, ni libre de ses action si la responsabilité consiste à répondre de ce quon fait et dès lors à sen distinguer, par exemple devant un tribunal ou devant le peuple assemblé, ou devant sa propre conscience comme représentation de ces instances idéales. A nommer " conscience morale " la certitude de devoir agir non pas en fonction des réalités concrètes mais selon la forme de luniversalité représentative et donc par identification au sujet y afférent (" nimporte qui ", puisquune bonne action est ce que nimporte qui doit faire), on peut dire en effet quil faut être habitué à la réflexion pour avoir une conscience morale.
On objectera peut-être que cest précisément lapport kantien de nous avoir libérés de la nécessité dêtre philosophe pour faire son devoir, et davoir montré que le respect pour la loi morale nest en rien assimilable à la mise en uvre dun savoir sur le Bien quil aurait dabord fallu posséder. Certes, mais cest quand même supposer que tout homme réfléchit, non pas parce quil se livrerait de temps en temps à la spéculation philosophique sur la nature du Bien mais pour cette raison de principe que la subjectivité est intrinsèquement réflexive. Or faire du " je pense " le principe formel de toutes nos représentations, et de la représentation la nature même de la vérité, cest justement ce quon peut récuser contre lévidence... réflexive où tout se joue en une pétition de principe pour ainsi dire performative puisquil ny a pas de différence entre réfléchir et découvrir luniverselle nécessité de réfléchir. Car bien sûr, cest là que tout se joue. On le montrera notamment en indiquant que si la conscience est structurellement réflexive (cest la question du concept et de la récognition pour la conscience théorique, et celle de luniversalité de la maxime pour le libre arbitre pour la conscience pratique), cela signifie dune part que ce qui apparaît ne compte pas : la vérité de lobjet nest pas la chose qui apparaît et dont on peut seulement porter mention en parlant de " la chose en soi = X ", mais cest la nécessité transcendantale quelle effectue (en tout ce que je pense, ce qui compte, cest quil soit pensé) ; et dautre part cela signifie que celui quon respecte ne compte pas non plus (on le respecte comme représentant de lhumanité, laquelle est dès lors seule à compter), pas plus que ne compte celui qui agit (cest soit la loi morale qui compte si son action est bonne, soit la finitude qui rend possible le mal si elle est mauvaise).
Si, éthiquement, nous refusons dune part dadmettre que dans le phénomène ce ne soit pas lapparaissant lui-même (par opposition aux conditions de son apparition) qui compte, et si nous refusons dautre part de sacrifier les êtres réels à lhumanité qui serait seule à compter en eux, lévidence kantienne cest-à-dire réflexive sécroule.
Bref, nous accusons Kant davoir identifié la subjectivité à la réflexion quil ramène en même temps à la pensée (car si " penser cest juger ", la pensée est intrinsèquement réflexive) parce quil a réflexivement pris le modèle de lhomme qui réfléchit ni lhomme qui éprouve, ni lhomme qui pense pour déterminer lhumain en général. Doù lévidence et le caractère convaincant de tout ce quil dit : quand nous le lisons, nous nous mettons à réfléchir et nous découvrons alors quil a raison. Doù aussi le caractère abstrait et artificiel de son approche dès lors que nous déconstruisons la réflexion (comme le fait Merleau-Ponty, pour ne prendre que cette référence). Kant est le penseur de lhomme qui réfléchit mais qui ne pense pas, le philosophe qui doit dès lors nier quil y ait du génie en science et en philosophie alors même quil cite Newton et que nous le relirons toujours.
Réfléchir, conformément à lorigine optique de la métaphore, renvoie nécessairement à la question du semblable et donc de la semblance, si lon nomme ainsi la nécessité impérative dêtre le semblable de ses semblables et donc la même nécessité de chasser hors de tout droit ce qui contrevint à la semblance quon est pour soi (racisme, sexisme et spécisme, récusations haineuses de ce qui récuse la semblance, en sont les applications les plus sinistrement triviales). La condamnation kantienne sera donc portée contre lenthousiasme où lesprit de chacun nest pas exactement semblable à celui de nimporte qui. Car la semblance se ramène à la subjectivité réflexive puisque quand je réfléchis je dis ce que nimporte qui aurait raison de dire, et que je me reconnais moi-même être (le semblable de) nimporte qui. Sans quelle soit explicitement nommée, on la trouvera identique à elle-même dans le discours kantien sur les animaux (des " choses ", quil va même jusquà comparer à des " pommes de terre " bien que par ailleurs il reconnaisse quils suscitent lamour), ou sur le sens commun (qui doit faire abstraction " de lattrait et de lémotion ") où apparaît à chaque fois que le philosophe est lhomme insensible (ce qui nétait heureusement pas le cas de Kant lui-même, chantre lyrique de la raison réflexive et dont toute la vie fut passionnément vouée à un travail quil qualifie d" herculéen " !). Parce quil nomme doctrinalement la position réflexive, le kantisme des deux premières critiques paraît une gigantesque pétition de principe, celle qui est toujours la nôtre quand nous réfléchissons sans reconnaître la nécessité de déconstruire cette attitude comme nécessité catégorique (au sens dun impératif inconditionnel) de la semblance. Et de fait lénoncé quil constitue a pour sens de restituer les conditions subjectives de son énonciation, qui sont la réflexion et la définition représentative de la vérité.
On dira quil sagit là dune querelle entre philosophes, et que nous nous éloignons de la question de savoir à quoi sert la philosophie, pour le moment identifiée à la position réflexive (" sinterroger "). Non, car dans la vie concrète, ce nest pas la possibilité duniversaliser la maxime de notre action qui décide, mais cest la possibilité de nous identifier ou non à celui qui laura faite quand il sagit dune action en première personne, et cest le caractère le caractère tolérable ou intolérable à notre sensibilité morale de laction elle-même (et non pas de sa maxime), quand il sagit de laction accomplie par un autre (il y a des actions qui révulsent, par exemple). Ainsi la conscience morale napparaît-elle formelle quà la condition de ne pas critiquer la réflexion quon opère forcément pour se poser la question morale, et apparaît-elle toujours matérielle, cest-à-dire sensible, quand on sinterroger sur des actes réels (Kant indique expressément quil se peut quaucune action vraiment morale nait été accomplie...). Car quest-ce en vérité que quelquun de bien, sinon quelquun qui ne peut pas supporter le spectacle de telle brutalité ou de telle injustice, ce qui renvoie bien à la sensibilité condamnée par la réflexion sous les noms d" hétéronomie " et de " pathologie ", et non pas à luniversalité vide de la raison ? Kant objecterait que celui qui agit par simple respect pour la loi morale (ce qui, pour la réflexion, est bien agir) suscitera nécessairement notre respect, et quen conséquence nous sommes nous-mêmes sensibles à la moralité formelle. Mais non : celui-là ne suscitera que lidée de notre respect, ce qui est tout différent : nous le trouverons inhumain davoir agi selon des principes et non pas par compassion, de sorte quil suscitera en même temps notre horreur et notre admiration ; et cest seulement en réfléchissant que nous nous reprocherons de ne pas éprouver envers lui un sentiment particulier de respect...
Finalement donc, on ne peut dire que la réflexion appartient à la conscience morale quà la condition davoir, dune manière à la fois préalable et implicite, décidé que la conscience morale était une réalité réflexive. Or cest un mensonge (nécessaire, inhérent à la réflexion comme telle), puisque nous savons tous que la valeur morale dune personne nest en rien concernée par sa capacité réflexive et quelle réside exclusivement dans sa sensibilité (1). Lavare qui se force à donner est supérieur, du point de vue de la moralité réflexive, à lhomme doté dun " bon naturel " et qui aide spontanément quiconque lui semble dans ladversité. Réflexivement nous sommes daccord : il ny a aucun mérite à faire ce quon est spontanément poussé à faire. Louons donc lavare qui se force, mais pourtant nul dentre nous ne souhaiterait lavoir pour ami ; lautre, si : nous ne pensons peut-être pas, mais nous savons quil est, comme on dit, " quelquun de bien ".
Lentraînement à la réflexion quon peut reconnaître à lenseignement de la philosophie est par conséquent dénué de toute signification morale (2).
La philosophie nest pas nécessaire pour vivre ou réussir sa vie
Mais largument va encore plus loin : non seulement la liberté (et donc la dignité, de ce point de vue qui les lie forcément) serait inséparable de labstraction conceptuelle (considérer non plus voler tel objet qui est à portée de ma main, mais le vol en général), mais le serait encore la vie elle-même entendue au titre dun ensemble que nous aurions le devoir de poser réflexivement comme tel afin quelle puisse être philosophiquement constituée (quil sagisse bien de la " vie "). Autrement dit, la vie serait inséparable dune idée de la vie, dont la philosophie aurait expressément la mission dassurer la construction. Ainsi serions nous contraints dadmettre que lindifférence à la philosophe est indifférence à cette idée et donc aussi indifférence à la vie. Car vivre sans comprendre ce quon vit, dira-t-on avec Socrate, ce nest pas vivre ; de sorte quun seul vit " vraiment " : le sage que la philosophie doit idéalement nous permettre de devenir.
Ici encore la nécessité de réfléchir pour entendre largument nous force à lapprouver, au moins en ce qui concerne les conduites concrètes que nous pourrions adopter ou que les autres adoptent. Comment en effet ne pas de convenir que si lépicier pouvait vraiment penser ce quil fait en sélevant jusquà la notion de trivialité ou le chasseur en sélevant jusquà celle de la jouissance de blesser et des êtres qui ne sont rien dautre que leur propre faiblesse (car les moustachus avinés qui ratissent nos campagnes dominicales sont rarement des tireurs délite capables dabattre leur victime du premier coup), et parfois de les tuer, ils abandonneraient instantanément une activité dont le caractère misérable leur sauterait aux yeux. Et certes, suivant lhypothèse dEr lArménien imaginée par Platon dans la République, sil nous était miraculeusement donné de pouvoir choisir la vie que nous allons mener, nous ne pourrions en toute conscience opter pour une existence de trivialité, de bêtise ou de cruauté, parce que les a priori de la réflexion quon prendrait forcément comme hypothèse de départ lexcluraient absolument. Largument justifiant lenseignement de la philosophie paraît donc imparable : on ne mène une vie que le philosophe ne peut pas identifier à une vie " bonne " quà la condition de nêtre pas exercé à la réfléchir, quà la condition de sêtre en quelque sorte noyé dedans à force davoir intériorisé des situations devenues pour cette raison impossibles à penser. La condamnation aristotélicienne de la " chrématistique " (rechercher la richesse pour elle-même cest-à-dire stupidement) serait alors paradigmatique. Pour le dire massivement : la philosophie qui réfléchit sur la vie en général serait la condition pour que nous ne manquions pas la nôtre.
Passons sur le présupposé techniciste qui identifie le fait de vivre à une entreprise qui peut réussir ou échouer, et allons directement à la réponse appelée par cet argument dorigine platonicienne. Nous le ferons en posant que seul un être à la pensée déjà triviale pourrait choisir une existence de trivialité, ou que un être déjà cruel pourrait choisir une existence de cruauté, et ainsi de suite. Reprenons largument habituellement utilisé à propos du mal et quon pourrait présenter ainsi : " plaignons les méchants, qui mènent une existence que personne ne choisirait délibérément de mener ". Il va en effet de soi que, malgré les avantages de la méchanceté (Platon prend lexemple dune vie de tyran), que personne ne voudrait dune telle vie... à moins bien sûr dêtre déjà méchant.
Mais cette antériorité que la réflexion se constitue dexclure (on examine les types de vies dune manière parfaitement objective), est-ce que ce nest pas la réalité même de la vie, identification des réalités à des pôles axiologiques (rien nest jamais neutre), dont toute la réalité est de se précéder toujours axiologiquement elle-même ? Ce qui vaut éminemment pour le mal vaut pour tous les autres exemples : si on ne fait jamais le mal innocemment (sinon il sagit dun malheur et pas du mal, comme quand on blesse quelquun par maladresse), mais toujours méchamment il faut reconnaître que cest déjà dans la trivialité quon choisit de se faire épicier (on ne peut se faire épicier que pour des raisons dépicier : par exemple le négoce rapporte plus dargent et de pouvoir social que lécriture de poèmes ou la composition de symphonies), et ainsi de suite. Et comme la réflexion est un moment de la vie, cette raison vaut encore pour elle : ne commence à réfléchir que celui qui était déjà du côté de la réflexion. Nous lavons dit : il est impossible de donner tort à celui qui refuse la réflexion autrement que dans une pétition de principe, cest-à-dire autrement quà retrouver dans la conclusion ce qui était impliqué dans lattitude " objective " et " impartiale ", cest-à-dire réflexive, que nous avions originellement adoptée.
Par conséquent une vie de philosophe nest en rien la vérité des autres vies, qui seraient alors plus ou moins manquées selon quelles en différeraient plus ou moins, parce quelle aurait dû préalablement se donner la condition dêtre réflexivement légitime, celle-là même quelle reprocherait aux autres de ne pas assumer or cela est contradictoire. La libertas philosophandi dont Hannah Arendt fait lenjeu secret du discours que le philosophe adresse aux autres ne justifie rien dautre que la défense dun privilège (le plus grand de tous mais aux seuls yeux des philosophes). Tout ce quon peut dire, cest quil y a des déterminations qui ne passent pas lépreuve de la réflexion, et cest seulement à présupposer de manière irréfléchie que la vérité ou la dignité résident dans le succès à cette épreuve quon pourrait en tirer argument.
Bref, on na pas besoin de la philosophie pour vivre quand bien même il appartient à la réflexion dêtre déjà en train de démontrer le contraire parce quil faudrait préalablement avoir décidé de réfléchir sur sa propre vie cest-à-dire de philosopher. Ainsi largument consistant à dire que, sans réflexion sur la vie en général (ou sur le " sens " de la vie, tel quon pourrait en construire le problème), la vie nest pas la vie (nest pas vraiment la vie, nest pas digne dun humain, etc.), est un argument aussi imparable quune tautologie, et par là aussi inutile : enfermé sur lui-même, il ne peut sappliquer quau sujet de son énonciation.
Peut-être est-il malgré tout envisageable quon puisse " rater " sa vie sans pour autant lidentifier à une entreprise technicienne ayant sa vérité en dehors delle-même, mais il ny a que la personne concernée qui puisse le dire ou du moins le faire savoir. Et de fait, la rage de se prendre au sérieux, de sautoriser toujours de sa place ou de son savoir cest-à-dire de se jeter dans le " divertissement ", constitue un tel aveu mais sa portée est uniquement éthique, cest-à-dire exclusive tout idéal, de tout modèle à commencer bien sûr par celui de " réussir " sa vie.
Et cette réserve elle-même, qui paraît réintroduire subrepticement larrogance réflexive, doit encore être dénoncée. Il semble en effet quon puisse dire quun médiocre est quelquun qui a manqué sa vie, si lon appelle médiocre celui qui fait ce quun autre (après un apprentissage aussi long quon voudra) pourrait faire à sa place, autrement dit celui qui a implicitement décidé dêtre nimporte qui et ainsi de trahir la promesse de sa venue au monde qui était celle dun avenir inouï pour le monde. Pourtant le médiocre aussi est une personne cest-à-dire un sujet de droit : un sujet quon ne peut réduire à son propre fait en lenfermant dans un statut de victime de lerreur, de lillusion, de laliénation et autres passivités juridiques. Autrement dit la seule réalité du sujet de droit est quil ait raison, sinon il est un moment du devenir impersonnel de la nature, une chose et non pas une personne (on reconnaîtrait bien lhumanité en lui, mais pas lui personnellement). Ainsi doit-on reconnaître que la médiocrité au sens quon vient de dire doit quelque part être légitime, et même quelle lest nécessairement, bien que nous ne puissions pas nous le représenter ! Car cest bien à reconnaître la légitimité de ce que nous naccepterions jamais pour nous quon réussit à disjoindre la vérité de la représentation, et par conséquent à nous libérer réflexivement de la pétition de principe inhérente à la réflexion.
Argument décisif, par conséquent : si la vérité nest en rien assimilable à une modalité de la représentation alors même quil est nécessaire quand nous réfléchissons (et la notion même de vérité est réflexive) que nous la définitions ainsi, cela signifie que la philosophie qui est par excellence lactivité réflexive est sans aucun effet de droit sur ce qui ne peut pas relever du critère réflexif forcément impliqué en elle ! Le plus conformiste des médiocres, mais aussi le pire des assassins, ce sont des gens dont on ne peut pas se représenter quils aient raison, et cest tout ce quon peut dire la question consistant ensuite à interroger la définition de la vérité que de telles existences supposent encore forcément ne concernant le philosophe, si lon peut dire, que dune manière professionnelle. (Dans le même ordre didées Pascal imaginait que Dieu sauvait qui il voulait, hors de toute possibilité que nous en saisissions la légitimité, de sorte que le plus manifeste des pêcheurs était peut-être malgré tout déjà sauvé, quand le plus manifeste des hommes de bien était peut-être malgré tout déjà perdu...).
Ainsi apercevons-nous linanité de largument qui voudrait que la philosophie, ou du moins une ébauche de réflexion philosophique, fût nécessaire pour mener une vie " bonne " ou " réussie " (3).
La philosophie nest pas la vérité de ce qui nest pas philosophique
Une dernière raison peut être apportée à la thèse selon laquelle la philosophie servirait à quelque chose : elle amènerait à la lumière de lintelligence et de la lucidité des productions de lesprit qui, dêtre celles du génie aveugle à lui-même, seraient par là même toujours inaccomplie.
Dun point de vue éthique, il suffit dénoncer cette hypothèse pour la récuser, puisquelle revient à faire du professeur tout occupé de la pensée des autres la vérité du créateur : Shakespeare et Picasso sont certes des génies, mais comme ils ne savaient pas ce quils faisaient parce quils le faisaient au lieu de le concevoir, il convient quun petit professeur doté du savoir et de la lucidité que leur génie les empêchait davoir dise enfin une vérité dont ils étaient peut-être la nécessité mais en tout cas pas la réalité ! Sous le grotesque pointe la pétition de principe réflexive : il faut déjà avoir décidé que la vérité était de nature réflexive pour accomplir, sous le nom de vérité, la réflexion de ce qui nest pas originellement réflexif. Tout roman serait par exemple un traité théorique raté : incapable de sélever au concept, lauteur sen serait tenu à des anecdotes et à des intrigues dont il faudrait ensuite dégager la leçon. Or nous le demandons : lauteur, précisément comme auteur (par opposition à commentateur et au " philosophe ", si la philosophie consistait à établir la vérité de ce qui nest pas elle) nest-il pas celui qui laisse son uvre se terminer delle-même sans en tirer aucun enseignement théorique ? Et dailleurs est-ce que cela ne vaut pas aussi pour luvre philosophique, dont on aperçoit dès lors que la récapitulation conceptuelle ne peut pas être la vérité ? Je le dis autrement : est-ce que le propre de lauteur nest pas de récuser la définition réflexive de la vérité en établissant à chaque fois quest seulement vrai ce qui reste irréductiblement énigmatique ?
Mais lénigme, justement, quand on la rapporte à sa cause personnelle, est toujours celle de lélection (du génie) : que voulez-vous : Platon était Platon ! La même jalousie causé par lirrécusable distinction des auteurs (ceux qui comptent) et des commentateurs (ceux qui peuvent bien importer sur le moment de lintelligence et du savoir mais qui ne compteront jamais) se traduira par la volonté de réduire lénigmatique à du compréhensible et donc, finalement, à du trivial quon aura simplement exhaussé dun ou de plusieurs degrés. Bref, la philosophie, dans sa conception abstraite nest la vérité de ce qui nest pas elle que pour et par ce ressentiment adressée à lauteur. Et comme les philosophes sont des auteurs (on les désigne dailleurs expressément ainsi), on en déduit quil est impossible que la philosophie puisse jamais sidentifier à la reprise conceptuelle de ce qui nest pas elle.
En somme, la philosophie ne sert pas à comprendre, puisque rien nest vrai (par exemples une uvre dart, une épreuve quon aura traversée ) quà résister à la réduction conceptuelle, quà réduire à rien un savoir dont on peut bien admettre par ailleurs quil lépuise, mais par ailleurs seulement.
Dailleurs pour ceux qui refusent habituellement de réfléchir, définir lhomme à partir de sa capacité de réfléchir (lhomme est un être qui se pose des questions, qui sinterroge sur lui-même, qui se retrouve lui-même au-delà de ce qui laliène, etc.) est une bouffonnerie dintellectuels (ou une impiété deuropéens) ; de sorte que tous les arguments qui découlent de la position réflexive seront à leurs yeux des paroles creuses et " idéalistes ". Ce à quoi on ne peut certes rien répondre sans réitérer la faute logique qui consisterait à vouloir entraîner le contradicteur dans la nécessité dassumer la réflexion que ses remarques ont à peine ébauchée : sil lacceptait, il partagerait le présupposé réflexif et aurait été daccord dès le début.
Cest que la plupart des humains ne sont nullement gênés de se contredire parfois de manière flagrante, voire de proférer des absurdités : croire dune part que les positions doivent être assumées, et dautre part croire quelles doivent lêtre dans la cohérence, constitue le double préjugé de lintellectuel ami de lévidence réflexive, et pour cette raison déjà identifié au sujet abstrait le sujet universel de la réflexion et de la nécessité dassumer ce dont il a reconnu la légitimité, sujet quil est seulement quand il réfléchit et quil cesse dêtre aussitôt (notamment quand il pense).
Et surtout, il nest nullement besoin dêtre philosophe pour réfléchir : non seulement il ny a que les savants qui puissent réellement réfléchir sur la science, les artistes sur lart, etc. (imaginer quils ont besoin des philosophes pour comprendre ce quils font est tout simplement insultant pour eux, en plus de témoigner de la naïveté et de larrogance de celui qui le prétendrait), mais encore les situations de la vie courante, sans parler même doccasions exceptionnelles, nous confrontent à des significations banales ou paroxystiques que beaucoup de gens sont capables de réfléchir afin déclairer les choix quils se proposent de faire des choix qui seront philosophiques seulement aux yeux du philosophe qui voudra les réfléchir. La politique est éminemment le domaine de cette nécessité : à la réflexion elle nest que philosophie mise en acte, en réalité elle ne lest pas du tout.
Conclusion
Limmense majorité des humains na jamais entendu parler de la philosophie, et rien nautorise à penser que ceux qui lont rencontrée dune manière ou dune autre mènent une vie meilleure, plus libre ou plus digne que les premiers, sinon justement pour la réflexion philosophique cest-à-dire dans lenfermement dune pétition de principe. On pourrait même soutenir linverse, dans la mesure où la réduction de la philosophie à son aspect de théorie implique la confusion de la doctrine, uvre du philosophe comme le tableau est celui du peintre, et de lendoctrinement, effet dinculcation de cette doctrine instituée en " discours du maître " effet dasservissement de ceux qui satisfont leur aspiration à lobéissance et au conformisme en devenant des " disciples ". Bref, sauf si lon cherche un maître (mais des maîtres, cest-à-dire des gens qui veulent nous apprendre à vivre, on en trouve à tous les coins de rue sans quon ait à simposer la lecture toujours difficile douvrages philosophiques), on doit bien reconnaître que la philosophie ne sert à rien.
Disons-le autrement : la notion de sagesse renvoyant simplement à limposture des uns et à la servilité des autres (car le vrai sage devrait savoir sil est fou ou sil est sage dêtre sage ce qui renvoie le questionnement à linfini), il est impossible d" apprendre à vivre " (4); or cest précisément ce quon attendrait dun enseignement de la philosophie.
Vaine dans son statut réflexif, la philosophie procède en réalité dune nécessité quon peut appeler " éthique ", si ce terme désigne le rapport de nécessité quon entretient avec soi-même pour la seule raison quon est soi et non pas quelquun dautre. Le modèle en est depuis plus de deux millénaires le " démon " de Socrate, qui lui interdisait certaines actions, même recommandables, pour la seule raison quil était Socrate et non pas nimporte qui.
La philosophie ne sert à rien, mais elle est nécessaire, au moins en ce premier sens quelle appartient intrinsèquement au destin de lEurope, laquelle se trahirait elle-même en cessant den assurer la transmission (mais on ne voit pas pourquoi les civilisations ne seraient pas tentées par la trahison de soi, à linstar de la plupart des individus qui entreprennent rageusement dêtre littéralement nimporte qui). Voilà toute sa nécessité : analogue à celle de la possibilité qui est laffaire de laméricain en tant que tel (un américain se trahirait lui-même en cessant de voir en toute difficulté une modalité de la " frontière "), la philosophie est laffaire de leuropéen : elle est sa réalité " destinale " deuropéen.
Celle aussi de chaque philosophe, mais cest une autre histoire : une histoire de génie quand il sagit des autres et de vérité personnelle cest-à-dire de fidélité à sa propre promesse quand il sagit de soi.
Dès lors la philosophie sert à ouvrir une faille entre la réalité qui est la même pour tout le monde et qui est justiciable des diverses sciences (y compris " humaines "), et la vérité quun seul pouvait dire, pour la seule raison quil était vraiment lui et non pas celui que quiconque aurait été à sa place (par exemple : la Critique de la Raison pure, seul Kant devait et pouvait lécrire).
La philosophie est inutile parce quelle nimporte en rien, mais elle sert à ouvrir cette faille sur en cela de lart et non pas de la science, bien quayant le concept pour élément elle soit de nature représentative (philosopher cest produire des théories, et toute théorie est théorie de quelque chose). Cette faille, on peut la nommer " vérité " quand nous répondons à son interpellation, puisque cest linterpellation dêtre vraiment nous-mêmes. Vérité et génie sont donc le même, de ce point de vue. Et de fait, tout le monde peut constater quil ny a de philosophie que du génie (Platon, Kant, Sartre ), alors quil peut suffire de savoir et dêtre intelligent pour faire de la science.
Concluons sur son enseignement.
Au-delà dune transmission culturelle et savante, le cours de philosophie est un acte de piété dont la nécessité est toujours déjà inhérente à la notion même de lEurope, mais un acte qui reste sans nécessité réelle, comme est sans nécessité réelle léventualité que lEurope reste elle-même quand elle peut sombrer dans la médiocrité dun quelconque " Euroland " cesser dêtre le continent qui compte (lAmérique étant celui qui importe ) pour devenir une contrée plus ou moins touristique de lhumanité " mondialisée ".
Individuellement parlant, le cours de philosophie nimporte pas (sinon un surcroît de culture et un bagage plus ou moins inconsistant au service de concours et dexamens plus ou moins triviaux), mais il est le seul qui compte, ainsi quen témoignent tous ceux qui ont eu la chance de le suivre, si médiocre quil ait pu être par ailleurs.
Car il a malgré tout, et généralement dans la parfaite ignorance de qui en avait la charge, ouvert pour la réflexion une faille entre la réalité qui importe et la vérité qui compte.
Ce qui importe on en fait lexpérience, mais ce qui compte on en fait lépreuve.
Le cours de philosophie est donc pour chacun une épreuve, et dabord celle de la faille installée dans la réflexion entre les choses qui importent et qui valent pour nimporte qui, et celles qui comptent et qui sadressent singulièrement à nous, cest-à-dire à la promesse de vérité que nous passons pour la plupart la totalité de notre vie à vouloir trahir .
Dans une épreuve, on est sans recours et on est seul. Toute épreuve a par conséquent deux conséquences : on en sort marqué et elle nous fait reconnaître, contre ce que nous imaginions dans larrogance ou dans lhumilité, ce que nous valons vraiment puisque précisément on y était sans recours, seul dans la décision secrète et silencieuse dêtre attentif, ou au contraire dans celle dêtre désinvolte. Le cours de philosophie est toujours un moment de vérité personnelle. On ne sen remet pas.
NOTES :
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