Le réel de lautorité : la marque de la vérité
Puisque la vérité se reconnaît à son effet , lautorité doit elle aussi sentendre en termes deffet, lequel est subjectivé sous le nom de respect. Or quest-ce que le respect, sinon justement la reconnaissance du vrai comme tel ? Nest jamais vrai (par opposition à évident ou exact) que ce qui est posé en première personne cest-à-dire en impossibilité de soi. Le respect où seffectue lautorité est par conséquent une reconnaissance de cette impossibilité toujours personnelle. Comment nommer autrement que " marque" ce qui est dès lors aperçu par un sujet, pour que sa réflexion sépreuve elle-même à travers le sentiment du respect.
La corrélation de ces trois notions de vérité, autorité et respect force donc à identifier le réel de lautorité à la marque.
Il ny a dautorité quextérieure au savoir. Exemple du chef
La question de lautorité est toujours celle dun certain impact de la vérité, dans sa distinction davec le savoir. Car on ne se soumet jamais à lautorité quà la reconnaître comme vraie. Il y a des autorités dont nous savons la légitimité la plupart, à vrai dire qui sadressent à nous et qui sont simplement grotesques (chefs de services, adjudants, etc.) et dautres, au contraire, que nous reconnaissons immédiatement comme telles et auxquelles nous vouons une obéissance respectueuse alors même que nous aurions toutes les raisons de les récuser (Mynheer Peeperkorn, dans la Montagne magique, par exemple). On voit bien là que la question de lautorité est, comme celle de la vérité, celle de lextériorité au savoir.
Là où le savoir est sans extérieur, il ne peut pas y avoir dautorité et inversement toute extériorité au savoir, parce quelle se donne comme lieu pour la vérité dès lors expressément opposée au savoir, implique une autorité. Ce qui revient tout simplement à rappeler ce truisme quil ny a dautorité que de ce qui compte, le savoir étant toujours savoir des importances.
Lextériorité dont je parle nest par conséquent pas un manque de savoir, au sens où lignorance en est un. Rien ne fait moins autorité que lignorant, bien sûr. Mais le savant ne fait autorité que réflexivement : lui personnellement ne compte pas, mais en sa personne, cest le savoir présentifié qui fait autorité (exemple du médecin dont lautorité tient paradoxalement à sa parfaitement médiocrité : que par sa bouche ce soit bien la médecine qui parle, et quil ny mette surtout pas du sien !). Non, pour quon puisse parler dextériorité au savoir, il faut quil y ait du savoir, aussi étendu que nécessaire, et que cela ne compte pas.
La correspondance du savoir et des places le fait apercevoir clairement à travers la figure du chef, qui est bien défini par sa place (il est à la tête de larmée, par exemple) et par conséquent par une médiocrité absolue (il nest rien dautre quune place tout le reste, cest-à-dire lui, ne comptant pas), mais qui est un vrai chef quand sa parole simposerait même sil noccupait pas cette place.
Lautorité est particulièrement évidente à propos du chef, dont jai déjà parlé.
Il occupe sa place (la " tête ") et par conséquent se définit exclusivement par une structure, mais ça ne compte pas quand on parle dun vrai chef. Autrement dit : ce qui ne compte pas, cest ce qui ferait quil ne compte pas. Un chef ordinaire, cest-à-dire petit même sil est affublé du grade de généralissime, est un " en tant que " (précisément : il parle " en tant que " chef). Il peut donc sengager, comme il appartient à tout " en tant que " davoir à le faire, mais lidée de promesse dans son cas na aucun sens. Le vrai chef au contraire est celui qui ouvre la nécessité du combat avec lennemi (par opposition à lindéfinie possibilité des arrangements avec ladversaire et surtout avec soi-même) par cela seul quil tient parole ce qui implique que cette parole ait sa valeur envers et contre tout, à commencer bien sûr par des ordres qui viendrait en interdire la tenue. Pour le vrai chef, la hiérarchie importe au plus haut point, évidemment, mais elle ne compte pas, alors même quil se définit dabord et essentiellement de savoir obéir. Eh bien son autorité sentend précisément à lencontre de ce savoir. Je le dis autrement : le vrai chef, par opposition à celui qui se révèlera navoir été quun médiocre quand il obéira aux ordres supérieurs lui enjoignant de renier la parole quil avait donnée, est celui qui sait désobéir. Non pas surtout quil y ait là un savoir symétrique au premier, comme celui qui prévaut dans des circonstances exceptionnelles (un supérieur est frappé de démence, par exemple), mais une position, celle de lhomme qui nexerce vraiment une autorité quà ce quil excède personnellement la nécessité anonyme dont elle est pourtant exhaustivement constituée.
Jinsiste sur cette exhaustivité. Tout est dit dans la nécessité hiérarchique, mais il arrive parfois cest le moment éthique que cela tombe, quon se retrouve absolument seul, et quil y ait un reste. Ici ce serait la différence entre la promesse qui renvoie à la vérité et par conséquent oblige à limpossible (lequel comprend lillégitime) et lengagement dans lequel on a toujours déjà démissionné, puisquon nest de toute façon engagé quà ce que quon aura la possibilité de faire, et que cest la réalité qui décide de ce quon aura la possibilité de faire. Un reste donc, contre le sens et aussi contre la réalité.
Voilà le réel de lautorité, qui renvoie donc à quelque chose comme une chute et à un reste lequel sentend bien comme vérité, celle-là même quon mentionne expressément quand on parle dun " vrai " chef.
Lautre acception du terme, celle qui concerne les auteurs, corrobore cette évidence.
Les arguments dun philosophe sont généralement bien construits et renvoient à une position réflexive que la lecture philosophique consiste précisément à assumer. Lire un philosophe en effet, cest éprouver que nous aussi aurions pu dire cela, puisquà chaque fois est présentée lidée qui simpose à partir de ce qui a été dit précédemment. On peut à la limite imaginer que tel ou tel chapitre dune uvre, disons létude de la mauvaise foi dans lEtre et le Néant, ait pu être rédigé par un professeur de philosophie, puisquil entre dans les attributions de ces fonctionnaires (dont Sartre faisait par ailleurs partie) de produire pour leurs élèves et étudiants des " analyses de notions ". Or lessentiel est bien que tout y soit, mais que par là même rien ny soit. Tout ce qui est dit réellement et formellement est vrai, mais chacun sait que cela ne compte pas et que la seule chose qui compte est ce que jai appelé " le nom manquant " : dans ce texte, tout ce quon nous dit de la mauvaise foi nest que limpossibilisation, si je puis dire, de la seule chose qui compte : quelle soit " sartrienne ". De même que ce nest pas la compétence liée à la place qui définit le vrai chef (celui qui a autorité, par opposition à lautre qui est un moment du système militaire) ce nest ni lintelligence ni la culture ni le savoir faire dissertatif qui fait quon est un philosophe : cest un reste dont la signature sera tout à la fin, quand elle aura bien été constituée comme telle par le manque du nom qui est en même temps sa propriété (car cest de manquer et non pas dêtre disponible que le nom est propre).
Du chef qui na pas cédé sur sa parole quand la réalité (à commencer par celle des ordres supérieurs) linvalidait, on retiendra toujours le nom. Lautre nétait quun fonctionnaire exactement comme le professeur dont on peut à la limite imaginer quil ait tout dit dune notion dont un auteur aura par ailleurs montré la vérité (dans cet exemple : la réalité de la conscience est une duplicité de la subjectivité, etc., alors que sa vérité est dêtre sartrienne).
Lautorité est étrangeté radicale
Lautorité existe, non pas comme un simple fait dont on pourrait prendre acte ou connaissance mais précisément comme autorité : son existence est de simposer. On ne peut pas dire quil y a de lautorité, mais quand on la reconnue, il est en quelque sorte déjà trop tard parce quon est pris dans le respect, cest-à-dire dans la conscience de ne pas compter en face de quelque chose ou de quelquun qui, à lencontre de toutes les raisons même si elles sont justifiantes (car de toute façon elles ne comptent pas), simpose. Par conséquent on peut dire quil appartient à la nature de lautorité quon sy soumette sans savoir pourquoi (même si par ailleurs on sait). Je viens de le dire : rien de ce qui peut donner lieu à du savoir ne compte (or tout peut donner lieu à du savoir ) quand il sagit de lautorité. Dans le respect, on en prend expressément conscience.
Lautorité nest donc pas un fait anthropologique ni même transcendantal, parce quun trait caractéristique de lhomme ou une nécessité inhérente au fonctionnement de lesprit peuvent toujours être réfléchis comme des faits alors que cest précisément la nature de lautorité que la réflexion, et donc sa reconnaissance en tant que fait, la destitue ! Par exemple on se réfèrerait à une éducation aristocratique pour " expliquer " le vrai chef ou au " don naturel " dont le génie dun auteur serait simplement lexpression !
Je sais bien quil y a des autorités de toutes sortes dans les sociétés humaines ; quil y a des auteurs qui écrivent des romans et qui composent des symphonies. Lautorité est donc un fait. Et à linstant où jénonce cette évidence, jen reconnais lexclusivité à toute vérité. Que japprenne par exemple que tel savant fait autorité dans le domaine de latome, cest bien quelque chose qui, pour renvoyer à la connaissance dune autorité, ne renvoie à aucune reconnaissance et donc à aucune existence dautorité, au sens où je viens de dire que lexistence de lautorité était le respect.
La double confusion habituelle du savoir, de lévidence et de vérité nous pousse donc à croire que lautorité existe, alors que nous avons la plupart du temps juste le droit dadmettre quil y a de lautorité. Bref, cest à la distinction de lêtre et de lexistence que je veux en venir : lexistence de lautorité est le respect et là où il ny a pas de respect il ny existe tout simplement pas dautorité bien que par ailleurs il puisse y en avoir (cf. les cas de lois ou de règlements que personne ne respecte : de lêtre sans existence). Et quand on considère cette fois lautorité propre, celle quon définit par lautorisation de soi (être un auteur, être un vrai chef), alors il faut admettre au contraire que rien nexiste, puisquon ne fera jamais autorité que là, précisément, où lon naura pas existé ! Car si lon ne pense quen absence de soi, si lon découvre toujours trop tard les idées dont il apparaîtra par après seulement et en toute méconnaissance quon est lauteur (notre vraie pensée, par opposition au ressassement de nos représentations ou au sinistre de nos " expression "), alors cela signifie que lautorité propre est impossible et que son identification au vouloir est tout simplement grotesque puisque le vouloir est représentation et quil ny a précisément dautorité quirreprésentable, et même quimprésentable. On peut seulement ne pas se trahir en remplaçant limpossibilité originelle du nom propre par des significations communes (les ordres sont sacrés, nécrire que ce que lon comprend ), qui sont toujours des significations de place et/ou de savoir.
On ne fait donc jamais autorité soi-même, mais on peut nêtre pas un " en tant que " - et il apparaîtra par après quen cela, on aura fait autorité.
Eh bien on peut nommer à chaque fois moment de vérité cette distinction dont on dira quelle était celle de lautorité : lexistence contre le savoir dune part (par exemple : Sartre a existé et cest seulement par une réflexion secondaire quon pourra voir en certains des ses textes des avancées de la phénoménologie) et dautre part limpossibilité à soi, qui exclut que lautorité qui consiste pourtant en un agir de première personne soit jamais subjectivable comme lagir ou le penser dun moi ou même dune subjectivité. Etrangeté absolue de lautorité, donc : non seulement à la représentation quand on en parle en troisième personne mais surtout à elle-même parce que la première personne, nétant que sa propre étrangeté à soi (je ne suis moi que là où je ne suis pas) nest paradoxalement pas subjectivable .
Lautorité et la marque : linsistance du dernier signifiant
De même quon ne commande ou quon ne pense quen extériorité à toute raison et donc à toute réflexion (extériorité qui désigne paradoxalement le " soi " de lexpression " sautoriser de soi "), on nobéit quà ne pas savoir pourquoi : si on le sait, on obéit à son propre savoir dont un autre est la personnification dès lors parfaitement insignifiante. Il ny a donc bien dautorité, même éprouvée, quen extériorité au savoir comme dailleurs en atteste lépreuve du respect, qui est précisément une épreuve au double sens du terme puisque dune part ce sentiment tombe sur la personne concernée alors même que de bonnes raisons eussent pu conduire à une considération négative de qui linspire et que, dautre part, cest à lépreuve du respect quon sait ensuite ce que quelquun vaut vraiment. Et de fait, lesclave, au sens dune indignité humaine radicale (autrement dit cest seulement " en tant que " membre de lhumanité quil reste digne de respect ce qui revient donc à dire quil ne lest absolument pas en lui-même), nest rien dautre quun individu incapable de respect. La servilité est même linhérence du savoir ainsi quon la vu à propos de lexpérience qui est " la plus servile des notions ", si je peux citer ma propre expression.
Lextériorité au savoir qui définit lautorité se retrouve par conséquent, pour celui qui la reconnaît cest-à-dire qui la respecte, comme la conscience dune étrangeté radicale à soi (on respecte malgré soi, et parfois contre soi), en même temps quelle est pour chacun lépreuve de quelque chose ayant à voir avec sa vérité.
Lautorité doit donc être pensée selon leffet de vérité quelle produit nécessairement, et dont la réflexion subjectivée sentend comme le respect.
Que je respecte les lois de la République, par exemple, menseigne quune part de ma vérité (et pas seulement des mes rôles ou statuts sociaux) réside dans ma citoyenneté. Et que je respecte (cest-à-dire reconnaisse) des auteurs que je naime pas voire même que je nai pas lus, menseigne quune autre part de ma vérité réside dans mon appartenance à une tradition culturelle dont ces auteurs sont des moments essentiels. Prenons un exemple réel et concret : tous les français, même les illettrés, éprouvent du respect pour Victor Hugo : cest un auteur, non pas simplement au sens où il a écrit beaucoup de livres (bien des gens ont écrit des livres sans être pour autant des auteurs) mais au sens où il compte quant à ce que cest, notamment aujourdhui, quêtre français la France étant (pour linstant encore ) un pays où la littérature compte plus que la balance des paiements.
Or quest-ce que cette autorité que nous vivons à chaque fois comme une épreuve et comme un dévoilement partiel de notre vérité, sinon à chaque fois une marque ? Le propre de lautorité, cest quelle marque. Une uvre, cest toujours quelque chose de marquant. Et bien sûr, luvre lest parce que cest une chose marquée comme le prouve la reconnaissance comme moments dune uvre parfois capitale pour la culture universelle de textes dont par ailleurs tout le monde saccorde à dire quils sont mauvais. Je lai dit mille fois : il ny a que le nom qui compte. Mais il ne compte quà nêtre pas le nom que nimporte qui, à la place de lauteur, aurait porté : il fat quil soit impossible, toujours manquant.
Bref, mon idée aujourdhui est de reconnaître le réel de lautorité dans le manque insistant du nom, dès lors vrai en tant quil manque (par opposition au nom réel, caractéristique de nimporte qui, et toujours disponible).
Le savoir, cest la suite des signifiants, forcément. Et cette suite nen est précisément une quà ce quun dernier signifiant, celui qui viendrait la clore et assurerait enfin le locuteur dêtre un sage, manque.
Jappelle marque linsistance de ce manque.
Je le dis autrement : la marque est limpossibilité que la vérité soit effective, et donc, réflexivement, elle ne fait quun avec limpossibilité quil y ait un savoir de la vérité. Et de fait, le nom propre, vérité de tout ce dont il était question dans le discours dès lors que celui-ci est celui dun auteur, ne veut rien dire !
Le réel de lautorité, cest donc la marque : il manque toujours un terme pour que le savoir soit assuré, mais ce terme manquant, et qui se donne expressément pour la vérité elle-même (par exemple la vérité de la mauvaise foi est quelle soit sartrienne), eh bien, il ne signifie rien, il napprend rien, il ne désigne rien.
Linsistance de cette impossibilité au savoir, cest la marque, et cest le réel de lautorité.
Je vous remercie de votre attention.
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