La même inconsistance de lautorité
La notion dautorité est univoque : cest de la même nécessité, celle de laberration métaphorique, quil sagit dans limposition du respect et dans la littérature, puisquen fin de compte tout auteur lest originellement dune réalité littéraire, et que lon doit reconnaître leffet produit par lautorité comme un effet de littérature. Le respect est effet de littérature et par conséquent toutes les formes plus ou moins directement dérivées dune autorité qui, originellement, ne consiste jamais en rien
Inconsistance du respect donc de la philosophie
Lautorité a un envers subjectif, qui sappelle le respect. Pareillement, un auteur est un scripteur quon distingue des autres en ceci quon le respecte : les autres, on les utilise, comme le montre expressément la possibilité que nous avons de reprendre leur argumentation, alors quun auteur doit être cité entre guillemets. Lunivocité paradoxale de la notion dautorité se retrouve donc dans son envers : cest du même sentiment quil sagit quand on parle dêtre obéi, et quand on parle dêtre cité. Car dans lun et lautre cas est signifiée la même chose : il y a celui qui compte et qui inspire donc le respect et dautre part tous les autres (les subordonnés, les épigones) qui peuvent bien être estimés mais pas respectés (sinon, réflexivement, à travers lidée dhumanité dont ils seraient évidemment les représentants).
En réfléchissant longuement sur ce sentiment, nous sommes progressivement parvenus à la nécessité de le définir par son objet, qui est non pas le bien comme lidéalisme réflexif force à le penser, mais le vrai : ce qui compte, cest le vrai. Par exemple celui qui se fait obéir est le vrai responsable de ce qui aura été fait, comme celui qui sautorise de lui-même est le vrai sujet, celui qui pense (par opposition à celui qui réfléchit). Mais comme la vérité nest pas une nouvelle sorte de réalité, le vrai dont le respect est laspect subjectif de la reconnaissance, est en même temps lépreuve de linconsistance.
Quand jéprouve du respect, japerçois en effet que toutes les raisons que je me donne pour justifier mon sentiment ne sont pas vraies : elles ne valent que par ailleurs. Quun homme me fasse mieux apercevoir quun autre lidée dhumanité (par exemple un vieillard par opposition à un adolescent, un pauvre par opposition à un riche, etc.), cest assurément ce qui expliquera quà son propos mon sentiment soit plus net et plus fort, mais ce qui ne le justifiera pas : le respect est le sentiment de lobligation davoir des égards et celui de limpossibilité quon puisse compter en face de ce qui linspire, et on ne voit pas en quoi la représentation, qui est une structure de fait, pourrait le moins du monde obliger. Il ny a là quune question dévidence nullement une question de vérité. Car si lhumanité est plus évidente dans sa faiblesse que dans sa force, être jeune, intelligent, riche et fort ne fait pas de quelquun un sous-homme !
Mais cette évidence est elle-même riche denseignement : si je suis plus spontanément porté à respecter un vieillard quun adolescent alors quil serait absurde de prétendre que le second a moins de dignité que le premier, cest parce que le vieillard me fait plus clairement apercevoir que la réalité ne compte pas, sagissant de la dignité qui est toujours la même. Nous avons vu que cette réalité pouvait, à lextrême limite, être totalement supprimée (cas des morts) sans que cela change quoi que ce soit à la nécessité du respect (on doit préserver et entretenir les cimetières, etc.).
Inspire donc le respect toute réalité, de quelque nature que ce soit (lidée de respect inspire le respect, par exemple), dont le sens est que sa réalité ne compte pas.
Je le dis autrement : inspire le respect tout ce dont la déconstruction est vaine. Car quest-ce que déconstruire, sinon retirer lautorité ? Ce qui résiste à la déconstruction, cest donc forcément ce dont lautorité est non pas réelle (elle ne lest plus, justement) mais vraie.
Prenons le plus paradigmatique des exemples : lidée dhomme. Nul aujourdhui ne serait assez naïf pour limaginer naturelle, éternellement présente à lesprit : sa construction progressive depuis la pensée antique du regard approprié à son objet jusquà la naissance des " sciences humaines " en passant par la doctrine chrétienne suffit à montrer quil y a là une contingence historique, et que cest seulement dune manière rétrospective, en partant de la compréhension spontanée que nous en avons aujourdhui, quon peut rationaliser une constitution historique en elle-même dénuée de finalité, chaotique. Eh bien, justement, cest ce qui ne compte pas ! Lidée dhumanité a bien une réalité quon peut totalement déconstruire, il nempêche quelle continue à être, contrairement à tant dautres, une idée qui inspire le respect.
Linconsistance de lautorité, je la présenterai donc en disant que cela dont lautorité est abolie parce que la réalité a révélé la contingence de sa constitution, continue quand même de faire autorité. Comme autorité, il ne reste rien, eh bien cela fait quand même autorité. Telle est linconsistance. Le respect repose sur cette logique que javais indiquée en disant que, sil y a des raisons destimer, il ne pouvait y en avoir de respecter (ce qui revient tout banalement à rappeler que le respect est une épreuve).
Jouvre une parenthèse méthodologique, à propos des entités philosophiques qui inspirent assurément le respect. Elle me paraît propre à éclairer la question de lautorité
On me reproche souvent ma " naïveté " et de savants correspondants croient nécessaire de madresser des pages de références et détymologies à propos de notions et de questions " qui ont une histoire ", et que je prends, selon eux, " comme si elles tombaient du ciel ". Certes, les questions et les notions sont des configurations de savoir, des nuds dont on peut reconnaître les fils. Mais justement : quest-ce que dénouer en rétablissant chaque fil dans sa continuité, sinon supprimer le nud ? De sorte que la vraie signification de leur message est de mamener à reconnaître, comme eux qui ont eu la sagesse de le faire depuis toujours, quil ny a tout simplement pas lieu de penser ! A suivre leur injonction implicite, il faudrait que, comme eux encore une fois, je me cantonne à devenir historien de la pensée des autres, en quoi consisterait enfin la " vraie " philosophie. (Heureusement pour les historiens que lesdits autres nétaient pas de cet avis !)
Mais quune notion puisse (et même doive, par égard non pour elle mais pour toutes les pensées dont nous sommes les héritiers) être déconstruite, cela ne change absolument rien à son insistance dans notre vie et plus précisément, dirai-je, au type de distinction quelle établit toujours entre ce qui compte et ce qui importe. Une notion peut bien à la limite se révéler illusoire (je sais bien que la déconstruction na pas le sens détablir ce genre de choses, mais je pousse largument dans ses retranchements), est-ce que cela change quelque chose à lépreuve de celui qui la assumée ? Or cette épreuve, cest un moment de vérité ! Voilà ce dont le respect sappelle " philosophie ".
Dans un autre ordre didée, nous savons bien que les choses les plus " naturelles ", que les " essences " les plus intemporelles sont des constructions contingentes, des effets de sens hasardeux (bien que dans une certaines mesure liés entre eux) dont une science historique enfin débarrassée des croyances métaphysiques doit assurer la restitution du devenir. Mais quest-ce que cela change à linterrogation impliquée dans le vécu des personnes concernées ? Tout pour le savant, mais rien pour elles. Le prétendu " instinct maternel ", par exemple, dont nous savons bien quil est une contingence historique relativement récente, nest-il pas vrai malgré tout dans le dévouement irréfléchi dune mère à son enfant ? Or ce dévouement, je dis suivant en cela Merleau-Ponty quil est déjà porteur didéalité et par là susceptible dune interrogation philosophique. Rien en lui de " naturel ", nous le savons désormais avec évidence mais savoir quil ne " tombe pas du ciel " ne change rien à la nécessité de méditer sur un certain type de souffrance et sur la vérité dont il est porteur.
La philosophie est respect des notions et des questions par exemple de la question sidérante de savoir pourquoi il y a létant plutôt que rien, à laquelle il serait parfaitement misérable de répondre par une étude sur Leibniz.
Or respecter, cest reconnaître que la réalité (ici la constitution historique) est justement ce qui ne compte pas. Linconsistance du respect et lirréductibilité du vrai au réel, cest la même chose : lautorité qui nest précisément irréductible que dêtre inconsistante.
Et certes la philosophie est inconsistante, au sens que je viens dindiquer : contrairement à la science, cest du vrai et non pas du réel quil sagit en elle. Cest pourquoi on peut dire aussi quelle est le discours qui, pour la réflexion (mais pour elle seulement) fait autorité et même se trouve suffisamment défini de faire autorité !
Inconsistance rationnelle de lautorité
Cest un truisme de souligner que le principe de lautorité est toujours dérisoire. Je faisais allusion à Pascal lautre jour, mais on peut également citer Montaigne : lessentiel est de reconnaître que les raisons de respecter, si elles devaient exister, par là même et pour cette seule raison (jinsiste) seraient abolies.
Cest largument, à mon avis décisif parce quil fait apparaître la question de lautorité (donc de lauteur) dans sa distinction davec celle de la puissance (et aussi celle du génie dans sa distinction davec le talent ou le métier), du " trivial de second degré ". Je rappelle en effet que sil y a une justification à lautorité (la volonté de Dieu, lordre naturel, le sens de lHistoire et tout ce quon voudra du même type), cette justification existe " bêtement ". Oui, il se trouve que Dieu veut cela et que moi je veux autre chose ; oui, il se trouve que la nature est ainsi faite et que la coutume suscite autre chose ; oui, il se trouve que lHistoire va vers la réconciliation et que la souffrance reste irréductible à son dépassement, et ainsi de suite. Autant de justifications dont on admettrait la réalité, autant de bêtises si par " bêtise " cest une inertie finale et originelle quon désigne. Toute justification est bête parce quelle prend forcément la forme dun " cest ainsi ". Et la bêtise, même sublimée en métaphysique, nautorisera jamais que la soumission de ceux qui, de toute façon, avaient depuis toujours opté pour la soumission.
Lexclusivité des notions de justification et dinertie, en interdisant absolument que les justifications existent (quelles puissent donner lieu à un ultime " cest ainsi "), installe la question de lautorité dans lordre de la vérité. Un seul adage pour penser lautorité, celui de Rousseau : " écartons tous les faits, car ils ne tiennent pas à la question ". A ceci près que les faits ne sont pas seulement historiques mais aussi idéaux !
Car une nécessité de droit est un fait, réflexivement parlant : légalité de la somme des angles dun triangle à deux droits, il faut bien faire avec, par exemple. Cest un fait qui nest pas moins inerte, cest-à-dire " bête ", que la date de la bataille de Marignan. De la même manière les implications philosophiques, telles quon les fait apparaître dans les analyses de notions, sont elles-mêmes des faits idéaux : on sait seulement quon ne peut pas les méconnaître, sauf à ne parler de rien (par exemple dire lautorité fondée, cest ne pas parler de lautorité).
Cela signifie donc que lautorité na même pas à être cohérente avec elle-même ! Cest seulement pour la réflexion, incapable de fonder autrement que dans la stupidité dune tautologie la nécessité quelle ne se contredise pas elle-même (elle serait sans sujet ni objet), que lautorité doit être cohérente. Mais chacun sait quil y a des personnes fantasques et incohérentes qui en imposent à tout le monde (je pense notamment à Mynheer Peeperkorn, dans La Montagne Magique), et des gens très réfléchis que personne ne se sent obligé de considérer.
Evidemment, la conséquence de cette nécessité est que toute autorité apparaisse comme une violence. Violence absolue en ce sens quelle ne serait même pas fondée sur la force, laquelle est bien encore une raison qui justifie certaines autorités, par exemple en politique.
La vraie violence soppose à la violence réelle, en ceci quelle nest même pas fondée sur la force. Voilà ce quon trouve au principe de lautorité : encore une distinction.
On dira peut-être que cest la plus radicale parce que je ne vois pas comment on pourrait remonter plus haut, mais il ne faut alors voir dans ce jugement que lincapacité subjective daller plus loin, et non pas latteinte dune réalité ultime qui justifierait métaphysiquement toutes les autorités, évidemment. Mais cette crainte nest pas fondée, puisque cest dune distinction et non pas dune différence quil est alors question, et que la notion de distinction est dabord celle de linconsistance. Bref, on ne peut même pas se reposer sur linconsistance pour fonder lautorité qui par là même sen trouve dès lors bien instituée.
Linfini ou le sans fond véritatif de lautorité que jénonce par ce dernier paradoxe, on a bien sûr reconnu quil répondait à la nécessité pour la vérité dêtre véritativement (et non pas réellement !) antérieure à elle-même. Doù je conclus que lautorité est impossible et que cest justement comme impossible quelle est réelle.
On pourrait bien sûr traduire cette vérité dune manière triviale (mais incontestable) en disant que ce qui fait lautorité, cest quon la reconnaisse comme autorité. Mais les affirmations de cette sorte, fort répandues (Lévi-Strauss : le barbare est celui qui croit à la barbarie ; Bourdieu : un grand avocat est celui dont les autres avocats disent quil est un grand avocat ; etc.), outre une formulation quon ne sauve de la contradiction que par un distinguo subtil (elles définissent réellement ce dont elles proclament linanité idéale), renvoient à un socle de réalité qui transcende malgré tout une constitution quon aurait voulue exhaustive (pourquoi ses confrères élisent-ils précisément cet avocat-ci et aucun autre, sil na en lui-même aucune des qualités dont la compréhension spontanée lui reconnaissait la propriété ?). Donc si lon prétend que le principe de lautorité réside dans ladhésion de ceux qui lui sont soumis (ou, dirais-je plutôt, dans leur respect) on fait semblant de ne pas apercevoir quon nadhère pas à nimporte quoi, quon ne respecte pas nimporte quoi et par conséquent on passe sous silence quil fallait déjà supposer réellement justifié le jugement quon fera semblant de trouver formellement fondateur.
Doù cette question que je vais aborder maintenant, qui est celle de la réalité de lautorité : si lautorité nétait quinconsistance elle nexisterait pas et ne produirait pas cet effet très réel quon appelle le respect. Or le respect simpose effectivement, brutalement même. Cette brutalité qui lui appartient essentiellement (et qui interdit de ranger la question du respect dans lordre général de lesthétique), cest donc à partir dune sorte de force réalisant lautorité quil faut la penser. Et puis de toute façon, les auteurs (puisque la question de lautorité est une) ils existent ! Pensons donc le paradoxe dune inconsistance réelle (dont, évidemment, la formulation correspond à lidée du génie).
Le réel de lautorité : son statut dépreuve
Impossible à reconnaître rationnellement parce que rien ne saurait la justifier (si elle lest, alors elle ne lest pas), lautorité se donne à éprouver. Convenons de la formulation suivante : cest son réel quil faut interroger, si par " réel " on entend ce qui simpose à lencontre de tout savoir.
Je le dis autrement : lautorité est une épreuve.
Dabord celle du respect quand on la prend dans son sens pratique : le respect simpose, nous tombe dessus et, contrairement à ce quil en est de lexpérience esthétique, ne vient satisfaire aucune aspiration en nous. Rien de ce que nous nous étions promis à nous-même ne compte plus quand, à lencontre de toute raison (car sil y en a, elles ne comptent pas), il ne reste plus quà obéir. Un personnage charismatique, par exemple, nous fait prendre conscience que nous ne comptons pas même si, par ailleurs, nous sommes chevalier des palmes académiques ou lauréat du concours des familles nombreuses et il est impossible que nous ne soyons pas ce genre de choses. Devant lautorité, toute importance dont je voudrais mautoriser pour essayer de compter me revient en pleine figure : je nai de réalité possible que grotesque. Telle est lépreuve de lautorité : devant elle, il est grotesque de vouloir compter.
Ensuite, dans son sens littéral, lautorité suscite lépreuve davoir reconnu, dans un texte ou un tableau ou plus généralement en toute uvre, y compris politique quil était vraiment autorisé dun sujet, dun sujet absolument unique et définitivement singulier. Or cette épreuve est pour nous à chaque fois celle de limpossibilité que nous comptions, même comme lecteur ou spectateur. Car si luvre est dabord ce quaucun semblable ne pouvait produire, elle est en nous non seulement la récusation de la semblance de sorte que la reconnaissance dun auteur est une épreuve d" humiliation " pour notre moi mais encore la récusation de linstitution réflexive de ce qui compte ! Je mexplique en prenant lexemple dun film. Dans un film, puisque cest un spectacle, cest par définition le spectateur qui compte et le réalisateur qui importe (les acteurs, décorateurs, etc. importent aussi, mais toujours moins). Mais dans un film de Fellini, par exemple, la seule chose qui compte, cest quil soit de Fellini, pas que jen sois le spectateur ni même quil y ait des spectateurs en général ! Evidemment il vaut mieux quil ait des spectateurs, mais sil nen a pas, cest exactement la même chose de sorte quà le regarder, jéprouve mon inanité absolue, alors quà regarder le film dun quelconque réalisateur (talentueux de préférence), jéprouve au contraire que tout est fait en fonction de moi (par exemple les repas noccupent en général que trois côté des tables, etc.). Jai beau me dire, en suivant la réflexion, que mon acte de conscience " fait être " le film et quil ny a pas de différence entre un film que personne ne regarde et un film qui na jamais été tourné, je sais bien que cest faux bien que par ailleurs ce soit parfaitement exact. Ma fonction transcendantale est irrécusable pour tout objet et donc aussi pour les objets dart ; eh bien la reconnaissance de luvre, en y admettant le nom de lauteur comme cela seul qui compte (ladmettre, voilà leffet de lautorité), est lépreuve de son inanité. Linanité du transcendantal, voilà comment on peut dune manière générale réfléchir le vrai ; sa reconnaissance en est lépreuve.
Le réel de lépreuve, en général, cest quon ny soit sans recours de savoir, bien sûr, mais surtout de soi. (cest ce que jai appelé lautre jour la " vraie " solitude). Même un simple examen scolaire le fait apercevoir : pour le candidat, lépreuve est finalement quil ne compte pas. Par exemple, ce qui compte cest que le passage entre lenseignement secondaire et lenseignement supérieur soit une institution. Le bachelier aura passé sous cette nécessité : dire quil y est resté comme élève pour en sortir comme étudiant, cest bien dire que lui, personnellement considéré, ne compte absolument pas. Toute épreuve est dabord lépreuve de ne pas compter et cest pourquoi elle est toujours une traversée de la mort, pour le sujet comme sujet.
Le réel de lautorité : son imposture
Mais il faut aller plus loin : si nous considérons lautorité comme réelle (lEtat existe, les écrivains et les peintres existent), nous la considérons dans sa force celle dont, précisément, nous faisons lépreuve quand, toujours malgré nous (si nous sommes daccord, tant mieux, mais ça ne compte pas), lautorité simpose. Pas dautorité sans force, par conséquent, et lidée quon pourrait considérer un domaine pur du droit qui ne soit pas en même temps toujours déjà une effectuation matérielle est tout simplement absurde, puisque ce serait couper lautorité de son effet, alors que lautorité nest précisément rien dautre que la nécessité des effets dautorité.
La force de lautorité, donc, cest quelle existe non pas comme principe mais comme réalité, et quelle procède toujours, comme cette réalité même et non pas à titre de condition extérieure, de quelque chose qui noblige pas et quon peut donc nommer la force ou, plus originellement, limposture. Toute autorité est, dans un premier temps au moins, une imposture en ceci quelle ne peut pas avoir été primitivement autorisée à simposer, quelle est donc dabord non autorisée et par conséquent pas autorité du tout puisquil ny a bien entendu dautorité quautorisée.
Jindiquerai donc le troisième moment en disant que toute autorité est scandaleuse. En quoi cest bien sûr de la non-vérité de la réflexion quil sagit. La figure de lélu montre bien ce paradoxe : lélu nest jamais le plus méritant il est même parfois le pire des prétendants, voire un qui ne prétendait même pas. Et pourtant cest lui, au grand scandale de tous, et parfois de lui-même. Ce scandale, cest un moment de vérité pour la réflexion, paradoxalement, le moment où lautorité lui fait reconnaître sa propre non vérité, précisément parce quelle se donne pour soi pour lautorité de dernière instance. De toute décision dont je puis avoir connaissance, jopère quasi malgré moi une critique : je lapprouve ou je la désapprouve, de sorte quil est impossible à la réflexion quelle ne se prenne pas pour lautorité de dernière instance (même quand il sagit de céder à larbitraire, ce quon peut toujours rationaliser en parlant de " tradition ", ou de " part du feu ", etc.).
Or cest à linstant où je reconnais que ma réflexion ne compte pas que lautorité mapparaît, par exemple de linstance qui élit. Imaginons une situation : " pourquoi tel livre, que les connaisseurs saccordent à trouver médiocre, est-il retenu et le mien, auquel jai tellement travaillé, refusé ? " Impossible, on le voit, de reconnaître la réalité de lautorité (par opposition à son idéalité : une sorte de providence omnisciente et parfaitement juste) sans reconnaître que cette réalité est principiellement son imposture et sans admettre que leffet de réel produite par celle-ci est forcément toujours un effet de scandale, dindignation.
Jinsiste pour dire que limposture nest pas une contingence dans lautorité, quelque chose qui est peut-être inévitable en fait mais quil faudrait penser comme une perversion ou une corruption (" que voulez-vous : on place dabord ses amis, cest humain ! "). Non : limposture est la réalité même de lautorité parce quil lui appartient de susciter la réflexion, dès lors quil ny a pas dautorité sans force ni de force sans résistance. Et à la réflexion, il appartient constitutivement quelle se donne à elle-même le statut dinstance décisive, autrement dit dautorité. Cela revient à dire quune autorité qui ne serait pas originellement une imposture nen serait absolument pas une : on aurait seulement parlé de lidée abstraite dune autorité vide.
Car enfin, il va de soi quune autorité ne se peut imposer à moi quà lencontre de ma souveraineté réflexive. Reprenons lexemple du médecin : cest quand je ne comprends pas ses prescriptions, voire quand elles me semblent erronées, que je reconnais son autorité. Car quand le traitement quil me donne est celui que je me serais prescrit à moi-même (ou celui dont je comprends que je me le serais prescrit si javais disposé des connaissances nécessaires), ce nest pas à lui mais à moi, dont il est momentanément le représentant, que jobéis. Pas de différence, par conséquent, entre reconnaître quune autorité en est une, et reconnaître quelle a tort. Et quest-ce que le tort, sinon ce quon nest pas autorisé à faire, à dire ou à penser ? Bref, cest le même davoir tort et dêtre, comme autorité, une imposture (par exemple le professeur qui corrige mal une copie montre que, le temps de ce petit travail au moins, il usurpe sa fonction).
Reconnaître une autorité et en être indigné, cest par conséquent la même chose : cest en quelque sorte seulement par hasard et de façon non vraie que lon donne son assentiment à lautorité.
Ainsi reconnaissons-nous que lassentiment est toujours extorqué et que toute autorité est une violence. Parce quil appartient à la nature de lautorité, et justement dans son opposition à la violence, de réclamer lassentiment de ceux sur qui elle sexerce.
Lindignation que toute autorité suscite nécessairement est donc son effet réflexif cest-à-dire sa réalité même, quand on se place du point de vue de sa reconnaissance. Et comme une autorité qui nest pas reconnue nen est pas une, on se trouve amené à conclure que lautorité nen est jamais une et que cest justement pour cela quelle en est une. Ce point est capital.
Concernant les auteurs, jai déjà exprimé cette idée en parlant dinconsistance du génie, pour dire quil nest pas une réalité particulière comme un supplément de neurones dans le cerveau ou tout autre type de disposition dont on pourrait arguer pour justifier une reconnaissance qui est toujours frappée dillégitimité.
Limposture de lautorité, en effet, est constitutive du fait même quun auteur soit un auteur. Car enfin, dans cette notion où lon oppose le génie au talent (lauteur peut bien par ailleurs avoir du talent : ce nest jamais ce qui compte), on ne dit quune seule chose : cest le nom propre de lauteur qui compte ! Et là, pour la réflexion, est limposture radicale.
Car la conséquence est évidente : nimporte quel texte (ou tableau, etc.) fait partie de luvre, si mauvais quil soit par ailleurs ! Chez tous les écrivains, on trouve des passages non seulement médiocres mais parfois même calamiteux, des textes quun lecteur un tant soit peu cultivé aurait honte davoir écrits. Eh bien, ces nullités font partie de luvre et doivent être pieusement recueillies, notamment quand il sagit de publier des uvres complètes.
Quoi de plus scandaleux, je le demande ? Le lecteur, devant de tels passages, sait que lui-même est capable décrire bien mieux et que, sil est généralement incapable dégaler la production des uvres majeures, il est néanmoins supérieur, comme scripteur et styliste, à celui que lécrivain a été ce jour là. Et pourtant les mauvais textes de lécrivain resteront alors que les bons textes du scripteur seront anéantis et même le sont déjà en droit.
Or cela nest pas une contingence, un effet de finitude (" que voulez-vous, on ne peut pas toujours être à son maximum ") parce que cest la notion même de lauteur dimposer la considération pour des textes dont la qualité ne compte absolument pas. Cest le nom propre (cest-à-dire manquant ou encore impossible) qui fait lauteur, et uniquement cela. Quant à la réalité concrète, elle nest rien d'autre quune imposture, puisquil appartient constitutivement aux éléments de luvre de pouvoir être mauvais.
Je vous remercie de votre attention.
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