Lautorité et linconsistance du vrai discours
La question de lautorité (y compris celle que leur exactitude peut conférer à certains savoirs) est celle de cette antériorité véritative de la vérité à elle-même. Sautoriser de soi-même, cest par conséquent se situer dans cette antériorité, dont jai dit très souvent quelle était impossible, faute de quoi on ne parlerait pas de vérité mais de réalité. Ce qui revient à rappeler linconsistance du vrai et à poser la question de sa reconnaissance dans un discours que dès lors on dira vrai, et qui produira donc lui-même un effet de vérité. Car la reconnaissance du vraie nest possible quà être elle-même vraie, si la reconnaissance est non pas une réflexion mais un effet. Et certes, cest bien leffet propre du vrai quil se donne à reconnaître comme tel. La question du vrai est par conséquent aussi celle du vrai discours, du discours qui ne dit jamais une réalité dont on peut conceptuellement prendre connaissance, mais ce qui marque. Le discours qui dit ce qui marque, et qui par là est lui-même marquant, on le comprendra par conséquent à partir de lantériorité de la vérité à elle-même et de son essentielle inconsistance. Le paradoxe du vrai discours est par conséquent, alors même quon simagine forcément le contraire, quil soit inconsistant et que ce soit par là quil fasse autorité. Le discours vrai qui dit le vrai à lencontre des nécessités réflexives, cest la littérature dont, à lencontre de la philosophie qui le fait réellement (dans le concept), il faut dire quelle fait vraiment autorité.
Il ny a dautorité que du caractère invivable de la vie
Si la métaphore est lacte personnel, ce quelle dit, dans lhypothèse où ce serait vrai cest-à-dire autorisé de limpossibilité à soi qui définit originellement la première personne, devra bien procéder dune folie originelle, puisque cest seulement par après que laberration métaphorique apparaît au titre de compréhension et de communication.
Et comme la précession véritative de la vérité est déjà la vérité (il ny a de vérité quen vérité), il faut conclure à lidentité paradoxale dun dit vrai que toute compréhension ultérieure devra supposer pour que la vie quelle réalisera soit celle de quelquun, et dune folie radicale, qui ne soit par principe jamais le dit de rien ni même de personne : laberration métaphorique, cest bien ce que personne ne peut avancer. Nous retrouvons labsence locale qui définit lauteur, au sens où lon ne pense jamais que dans la vraie solitude cest-à-dire que sans soi, là où lon nest pas revenu. Cest toujours léprouvé qui fait autorité.
Lexclusivité à soi qui définit la pensée, on la traduit en disant que cest dexister que le vrai est vrai, lexistence sentendant ici à lencontre de la vie ; de sorte quon peut dire encore que le vrai est ce qui se donne à reconnaître depuis cette impossibilité locale de la vie qui est le lieu de la pensée. Ce lieu exclusif de toute expression et quen ce sens on peut dire un morceau de mort, on peut paradoxalement le nommer sensibilité, au sens où la sensibilité nest pas une donnée naturelle, le mode habituel de la vie, mais au contraire un effet du vrai puisque lon nest sensible quà ce à quoi on a été sensibilisé, et que ce qui nous a sensibilisé, cest ce qui nous a marqué.
Que la marque, " morceau de mort ", soit par ailleurs définie comme sensibilité, cela constitue une contradiction terminologique facile à dépasser dès quon aura reconnu cette vérité très simple que la vie, humainement parlant, est invivable. Moi je dis que là où la vie est invivable est la sensibilité, non pas comme fonction vitale mais tout au contraire comme aptitude au vrai.
Il y a des gens, semble-t-il, qui arrivent à vivre : ceux qui sont satisfaits deux-mêmes, qui consacrent leur existence à parader socialement et à consommer ou qui, dans dautres situations, la consacrent à reproduire et perpétuer une vie sur la signification de laquelle lidée de sinterroger ne leur viendrait jamais. Ces gens qui vivent, on voit bien quils ne sont sensibles à rien, bien quévidemment ils puissent comme tout le monde être affectés par toutes sortes de choses : le déchirement dexistence opéré par un poème quon a lu par hasard ou par un regard fugace quon a croisé dans la rue, et dont on ne se remettra jamais, voilà assurément ce qui ne les concernera jamais. Cest de cela que je parle à propos dinsensibilité, quil ne faut donc pas confondre avec on ne sait quelle incapacité dêtre affecté, dont la notion même de vie est en elle-même la récusation. La vie et linsensibilité, ainsi comprise, sont donc le même et il ny a pas de différence entre être sensible (cest-à-dire avoir été sensibilisé toujours dune manière partielle) et ne pas pouvoir vivre. Doù cette idée que sil appartient au vrai de faire effet, la vie est simplement invivable. Et si lon définit lêtre humain par son assujettissement non pas au réel, comme le vivant en général, mais au vrai, alors on peut dire que la vie, humainement parlant, est invivable.
Jappelle auteur celui dont lacte se tient dans cette vérité, autorité leffet quelle produit, et littérature son dit dont il faut par conséquent pointer le caractère originellement inconsistant et, disons-le, fou. Car la métaphore toujours littéralement aberrante (cest seulement par ailleurs quelle est une compréhension) nest rien dautre que le discours tenu par celui qui nest pas revenu de lépreuve, le discours de léprouvé comme tel, bref le discours de limpossibilité de la vie.
Cest la littérature qui fait autorité, et elle seule. Dailleurs tout le monde le sait, puisquil ny a pas de différence entre reconnaître le génie dun pays et lidentifier à sa littérature (ce qui est absurde à la réflexion, mais justement : la réflexion ne compte pas). On sait aussi que le mépris de la littérature (par exemple on fait étudier aux élèves des textes de journalistes ou de sociologues pour navoir à révérer aucun " grand " auteur) va de pair avec la disparition de lautorité dans tous les domaines (et donc avec la disparition de la possibilité même de penser : on " sexprime ").
Doù ce paradoxe de reconnaître dans la folie de laberration, et dans la mort comme nature locale de la pensée, une inconsistance originelle dont la métaphore devra toujours procéder, alors même quelle est institutrice. Toute institution est donc littéraire si lon ninstitue quelque chose quà lencontre de la vie et si la littérature est bien le dit de limpossibilité de vivre. Que linstitution (au sens verbal) soit faite de mort, voilà bien sûr lautorité : on ninstitue jamais quà lencontre de la vie, depuis une impossibilité de la vie où celle-ci pourra ensuite se trouver humanisée, cest-à-dire marquée. Marquée, réflexivement parlant, cela veut donc dire " littérarisée ".
Lautorité proprement dite, cest la production sur la vie de cet effet, quil faut donc originellement dire de littérature.
Linconsistance de lautorité
Sautoriser de soi, cela veut dire se distinguer de soi, parce quon est désormais un autre et cest la perte de celui quon était pour celui quon est toujours qui produit un effet qui " impossibilise " limpossibilité que la vie est toujours pour la vérité.
Le sujet de la compréhension quon est toujours est rangé sous la bannière de lexactitude, parce quil est le sujet de la réflexion, et que lexactitude sentend comme lasservissement que la réflexion inflige à la vérité (quelle ne soit plus lacte personnel en impossibilité de soi, mais le dit anonyme en nécessité de soi). A ce sujet, il appartient coûte que coûte (rien moins que la vérité elle-même !) de rétablir la compréhension pour que, précisément, il y ait quelque chose à comprendre et non pas une pure différance temporelle (désormais, toujours) réalisée comme impossibilité locale de la vie (la marque). Il faut comprendre pour que la distinction soit abolie. Ainsi la servilité réflexive qui, dans lordre des modèles, fera passer la vérité de la littérature à la science, voudra faire de la métaphore une comparaison. Si elle est une comparaison, alors elle est triviale puisque nimporte qui peut comparer nimporte quoi, et non plus personnelle puisquune métaphore, dans son irréductibilité précisément à la comparaison, est toujours lacte inouï dun sujet distingué, dun " vrai " sujet.
On voit bien quà lessentielle inconsistance de la distinction (" qua-t-il de plus que nous ? " " Rien, justement ! ") la réflexion, pourtant nécessité formelle, aura toujours déjà substitué une consistance autrement dit une différence (et donc une ressemblance). Le discours de la différence est le discours commun, celui de luniverselle semblance quon est dabord pour soi, tandis que celui de la distinction est le discours personnel, celui de jamais se reconnaître dans ce quon aura, non pas malgré soi mais sans y être, proféré.
Mais la métaphore nest pas une comparaison : celui qui la vu combattre ne dit absolument pas que le chevalier Bayard était fort et courageux comme les lions le sont : si cest ce quil voulait dire, que ne la-t-il dit ! Non, il a dit que cet homme était un lion. Seul un fou peut dire cela, au sens où lon appellerait fou celui qui serait absent de son discours. Lépreuve davoir vu combattre le dernier chevalier, cest quelque chose dont le premier locuteur de la métaphore nest pas revenu : quelque chose qui la rendu fou, ce dont témoigne son énoncé. Fou, cela veut dire ici localement mort : il est revenu de ce spectacle, puisquil en parle ; mais une part de lui nen est pas revenue, cette part subjective quon retrouve dans lénoncé absolument impossible à tenir quil tient pourtant et que, pourrait-on dire comme on le ferait à propos dun pur délire où le langage fonctionnerait sans aucune intentionnalité ni signification, seul un absent peut tenir.
Laberration métaphorique, la folie de dire ce que nul ne peut ni dire ni comprendre, et la marque entendue comme morceau de mort fiché dans la vie expressive, tout cela, cest pareil : il sagit de la même inconsistance, exclusivité non seulement de lexpression mais de la signification.
On appelle métaphysique, à strictement parler, le déni de cette dernière nécessité.
Cette parole purement aberrante à laquelle aucun des semblables na donc présidé, on peut dire quelle fait autorité.
Et la seconde raison pour laquelle elle fait autorité, cest quelle récuse la confusion de la vérité impossible et de lexactitude nécessaire.
Car toute autorité sentend dabord de récuser cette confusion que la réflexion veut toujours réinstaurer, et quelle réinstaure toujours puisque lautorité nest jamais fondée, ne sentendant jamais que de laberration métaphorique cest-à-dire que de limpossibilité même dêtre justifiée.
Quune parole soit telle quaucun semblable ait jamais pu y présider, ou (cela revient au même) quelle soit telle quà partir delle la volonté servile de rabattre la vérité sur lexactitude apparaisse pour ce quelle est, cest bien quelque chose dont on ne saurait indiquer la consistance.
Lautorité ne consiste jamais en rien dabord parce quil est contradictoire ave son concept quelle soit fondée : elle tomberait sous le fameux " prouve ta preuve " des stoïciens, en ceci que toute légitimation quon lui trouverait déplacerait seulement la question dun degré réflexif (il faut se conformer à la nature ? il faut obéir à Dieu ? il faut épouser le sens de lHistoire ? et même : il faut être cohérent ? ). Mais surtout, et cest mon véritable argument, parce quil ny a dautorité que de la distinction et que la distinction nest pas la différence ! Celui qui parle dautorité ne peut le faire quà navoir rien de plus que les autres, faute de quoi ce nest pas lui qui serait le détenteur de lautorité mais le système hiérarchique (il est le plus gradé), le savoir (il est le plus compétent) ou toute autre raison quon voudra imaginer. Si donc la définition de lauteur est quil sautorise de lui-même et non pas dautre chose (la hiérarchie, le savoir, etc.), autrement dit sil est le " vrai " sujet par opposition à lindéfini renouvellement des " en tant que ", alors il est bien certain que son autorité ne consiste jamais en rien et que lon nest auteur quà être soi-même originellement inconsistant. Cest ce que jai déjà signifié en disant quon ne pensait jamais quen absence de soi.
Rien de réflexif ne peut faire autorité (sinon au second degré : un savoir exact fait autorité pour la réflexion, mais cest encore parce que lexactitude nest pas une définition exacte de la vérité). Car réfléchir consiste à se mettre à être nimporte qui, et cest justement à lencontre de luniversel anonymat de lobjectif que la parole dun sujet peut compter. Je le dis plus simplement : quand on comprend ce quon dit, on ne fait pas autorité, puisquon dit ce que nimporte qui aurait raison de dire à notre place. Il appartient donc au discours qui fait autorité de sentendre à lencontre du concept et donc aussi à lencontre de la philosophie quil est impossible de ne pas se représenter comme le discours qui fait autorité.
Un discours qui se tiennent à la marque de son sujet, là où il a été sensibilisé et par conséquent là où il est désormais capable de respect et qui récuse davance la sanction réflexive (autrement dit qui reste irréductiblement énigmatique) voilà par conséquent ce quon peut nommer le " vrai " discours, le discours qui fait autorité.
Eh bien, je le demande : est-ce que ce nest pas la littérature qui se trouve ainsi décrite ? Non seulement au sens formel où la métaphore en serait le principe, elle qui est une aberration littérale donnant par ailleurs quelque chose à comprendre (mais justement : ça ne compte pas), mais encore au sens réel, où il ny a de littérature quà dire des choses littéraires celles que jappelle marquantes et dont le paradoxe est dêtre à la fois des donations spirituelles et des nullités denseignement (elles donnent à méditer, pas à réfléchir).
Le dit de la métaphore, ne valant que par ailleurs, nous fait apercevoir que le monde où il fait sens est lordre de ce qui ne compte pas. On peut en effet définir le monde comme lordre des importances. La métaphore, est une aberration que par ailleurs, cest-à-dire en tant que vivants, sujets mondains, nous traitons comme une compréhension. Elle est en ce sens paradigmatique pour lactivité littéraire, lactivité de lauteur qui na rien à dire mais qui doit impérativement avoir noirci ses cinq pages à la fin de la journée. Quoi de plus absurde ! Mais par ailleurs, si nous lisons par dessus son épaule, nous comprenons des tas de choses : nous faisons la connaissance de personnages, nous comprenons dans quelle situation ils se trouvent, etc. Quand ensuite nous aurons lu le livre, nous mettrons entre parenthèses la réalité de ces personnages pour ne retenir originellement que le nom de lauteur. On ne dit pas par exemple quon a fait la connaissance dun négociant sublime appelé César Birotteau, mais quon a lu un roman de Balzac. Pourtant, Birotteau est vrai quand les négociants honnêtes et scrupuleux que nous pouvons rencontrer ne sont que réels saufs, précisément, à être désormais balzaciens.
Eh bien voilà, selon moi, le travail de la métaphore : la distinction quelle opère est pure ! Car que dit-on, en nommant Balzac un auteur, sinon quil a fini par produire du vrai là où il ny avait que du réel, le mécanisme de cette production nétant rien dautre que linscription de son nom propre ! La pureté de la métaphore, cest cela : que Balzac ait établi du balzacien. Inconsistance absolue, donc, mais aussi vérité, puisque cest à la marque du sujet quun discours a été tenu, un discours qui dès lors produit un effet non pas de réalité parce qualors il serait consistant (par exemple la littérature serait expérimentation imaginaire) mais bien de vérité.
Telle est autorité : linconsistance dune distinction, quun seul mot, celui qui spécifie lauteur à lencontre de toute autre activité, suffit à indiquer : littérature, où se dit toujours que la vie est invivable.
Je vous remercie de votre attention.
Retour en haut de cette page