Laberration métaphorique, donc la folie, est le réel de lautorité et de la littérature
La conception expérientielle de la vérité, en ayant originellement décidé que les choses ne comptaient pas mais seulement le savoir (après lexpérience, une fois les résultats notés, on peut jeter le matériel), est identique à linterdiction que la vérité relève jamais de lépreuve (par exemple, la science exclut linitiation). Autrement dit, elle interdit strictement au discours, sinon dune manière toute passagère et pour compenser une impuissance provisoire, dêtre jamais littéraire : il faut quil soit exact, cest-à-dire exclusif de la métaphore, si la métaphore est bien le discours de léprouvé comme tel, de celui qui nest plus là pour parler comme nimporte qui. Or le discours exact ne fait autorité que pour la réflexion, lui qui sentend depuis le bannissement de la métaphore quil faut donc supposer première. Or quelle est la signification de cette nécessité, sinon quen toute autorité il sagit de littérature ? Je le dis autrement : la question de lautorité est inséparable de celle de la marque, reste de lépreuve dont le sujet nest jamais revenu. Et de fait, les gens qui ne sont pas marqués nont pas dautorité, quand même ils occuperaient les places les plus éminentes.
En nommant littérature le discours du sujet qui nest pas revenu (localement, là où il écrit mais par ailleurs, là où il vit, il est toujours présent), autrement dit le discours du sujet impossible et donc le discours exclusif de toute communication et de toute compréhension, je pose la nécessité paradoxale dune identité générale de lautorité : cest la même notion qui désigne le fait dêtre un auteur cest-à-dire un vrai sujet et de susciter le respect, précisément parce quil ny a de respect que du vrai ! Et si la littérature est le discours du vrai sujet, ou encore le vrai discours, on voit bien que la question de lautorité est la même que celle de limpossibilité dont il est question dans la problématique de la marque, quil sagisse de lautorité au sens de ce qui suscite le respect ou au sens dêtre un auteur.
Pensée à partir de la marque où le sujet est en impossibilité locale à lui-même (là est la cause de la vérité), la question de lautorité est la même que celle de laberration métaphorique, si lon désigne par ce terme ce que nul ne saurait avoir proféré, pour lexcellente raison quen cet absolu de la métaphore il ny a rien à comprendre ni à communiquer. Là où il ny a rien à comprendre ni à communiquer, autrement dit au lieu de la marque, est lautorité et, comme écriture (puisque le discours est toujours intention compréhensive de communiquer), la littérature.
Mon idée est donc de montrer que la notion de lautorité est univoque : quil sagisse de lautorité du chef ou du fait dêtre un auteur, cest de la même aberration métaphorique quil sagit, de la même impossibilité locale pour un sujet qui nest en vérité lui-même quà nêtre jamais revenu de ce qui lautorise (lépreuve).
La folie de limpossibilité métaphorique
Je voudrais mengager dans une réflexion sur la littérature, au-delà des nombreuses interventions que jai déjà consacrées à cette question, en la pensant à partir du paradigme de laberration métaphorique, autrement dit de la distinction dun énoncé très particulier dont cest seulement par ailleurs quon peut dire quil relève du discours. Car si lon retire la compréhension et la communication dont par ailleurs la métaphore témoigne, autrement dit si on la respecte comme métaphore en refusant den faire une ersatz de concept, il ne reste delle absolument rien dautre quune aberration : une parole que nul ne peut avoir tenu (par exemple que Bayard ait été un félin de la savane), bien que par ailleurs, là où le sujet est nimporte qui (un vivant), il puisse sêtre imaginé lavoir tenu (par exemple avoir dit en un seul mot que Bayard était fort et courageux). Dans la métaphore, acte du sujet comme tel, il y a donc le par ailleurs, autrement dit ce qui ne compte pas, et le reste, qui compte, et dont le paradoxe est quil ne consiste en rien. On pourrait parler dun délire, si le propre du délire nétait dabolir le sujet. Ce qui compte, ici, cest donc le moment daberration pure, la localité de limpossible répondant à notre problématique de la marque, et par quoi la littérature pourra sidentifier au lieu de sa production. Je le dis autrement : il y a littérature en ce lieu local de la vie (de la compréhension, de la communication) où nul ne la profère.
Bref, mon idée de la littérature est quelle est le discours distingué (donc le vrai discours) et que cest à partir de cette définition quon peut seulement comprendre lautorité au sens habituel du mot, puisquelle est ce qui impose le respect et que cest précisément le distingué comme tel (par opposition au différent) qui suscite ce sentiment.
Je donne mon idée essentielle, en fait plutôt banale dès lors quon se souvient quil nest jamais question dans toutes ces recherches que de la notion du génie : lautorité est folle, et cest justement parce quelle est folle quelle est lautorité.
Pour linstant, je men tiens à cette indication à la fois vague et programmatique, mais je veux pointer quà la marque, point dimpossibilité de mort, ou dimpossibilité de ne pas délirer le discours se joue qui ne soit pas lexpression dun sujet, autrement dit qui ne soit pas léquivalent de nimporte quoi (puisque le propre de nimporte quel sujet est de sexprimer en tout ce quil fait ou dit, cest-à-dire en nimporte quoi). Lautorité, cest bien que quelque chose ne soit pas nimporte quoi. Cela dit, tout est nimporte quoi. Sauf que, parfois, ça ne compte pas.
La littérature, lautorité (au sens de lautorité dun chef) et la marque, cest pareillement lidée dune impossibilité locale dont le seul effet est que la réalité par ailleurs omniprésente ne compte pas. Voilà le nud commun.
La notion dautorité désigne à la fois la nécessité du respect et le fait dêtre un auteur. Le respect ne porte jamais sur le réel mais sur le vrai, cest-à-dire sur le reste qui interdit de réduire le vrai au réel.
A propos de lexpérience, nous avons vu que cette réduction était lattitude de lesclave, qui ne respecte rien mais qui accepte tout. Et pour quon parle de respect (et non pas destime) il faut avoir reconnu quil ny a aucune différence entre le vrai et le réel, mais seulement une distinction par principe inconsistante. Or lauteur, par opposition au sujet qui sexprime, est bien linstance dénonciation correspondant à cette nécessité : en fait un auteur est un sujet qui sexprime et qui possède du métier, mais sil nétait que cela il serait nimporte qui, tout à fait le contraire dun auteur. Cela dit, nimporte qui, cest bien ce quil est par ailleurs : il est évidemment celui que nimporte qui aurait été à sa place. Donc on appelle auteur celui dont on reconnaît, à lencontre de ce savoir irrécusable, la pure distinction : de lui, on peut seulement dire quil nest pas nimporte qui, puisque la seule chose qui compte dans son uvre est précisément quelle soit de lui, perdant tout intérêt, bien quelle soit toujours la même, si une enquête objective établissait que ce nest pas le cas. Lauteur est donc le sujet distingué, tout simplement ou encore le vrai sujet, au sens où nous avons pu voir que le seul vrai bourgeois (par opposition aux foules de bourgeois réels) était le bourgeois distingué. Or le vrai sujet, cest le sujet qui fait autorité, puisque cest celui, à lencontre de tous les autres qui peuvent au mieux susciter lestime, qui inspire le respect.
Mais cette distinction de la vérité et de la réalité, parce quelle ne consiste en rien, ne saurait donner lieu à aucun argument, à aucune raison. Limpossibilité que la raison soit jamais effective là où est la distinction oblige par conséquent à y reconnaître quelque chose daberrant. Et certes, toute distinction est une aberration : on en fait une différence (on ne traite pas de la même manière celui qui inspire le respect et celui qui inspire lestime) alors même quil ne peut pas y en avoir. Leffet de vérité dont nous savons quil est lui-même un effet de distinction (les gens distingués inspirent un respect qui distingue celui qui lépreuve) est par conséquent aussi un effet daberration.
Lauteur est un " vrai sujet ", et cest en cela que consiste lautorité, quelle que soit la manière dont on comprenne cette notion. Cela signifie, dans le cas de lauteur, quon ne se demandera pas, comme on devrait le faire à propos de nimporte quel locuteur, si ce quil dit est exact ou non, puisque de toute manière cest vrai. En réfléchissant sur cette notion dexactitude, nous avons compris quil ny avait de vérité quà son encontre, cest-à-dire que contre la réflexion de la première personne lui interdisant dêtre justement cette personne impossible quelle est pour soi (la personne possible, cest la troisième et la personne réelle, cest la seconde). Lauteur, je le répète une fois de plus, est le locuteur en première personne.
Si donc cest comme sujet (et non comme artisan ou comme savant, par exemples) quil est distingué, il est bien évident que sa parole et son agir sont vrais et nont aucunement à être exacts. Et ceci vaut également pour le chef. Si leur parole ou leur agir sont exacts, tant mieux, mais sils ne le sont pas, cest pareil : on ne lit pas Platon en se demandant si le monde est comme il le dit, et on ne suit pas De Gaulle en se demandant si la grandeur est une propriété effective de la France, au même titre que la superficie de son territoire ou le montrant de son PNB ! Voilà lautorité, donc : que dire le vrai et écarter la réalité soient le même. Et certes, que la réalité ne compte pas, cest le point de vue dun fou.
La folie dêtre soi alors quil est bien évident que chacun est nimporte qui, voilà donc lautorité. Et bien sûr, la question de la vérité dun discours ou dun agir est toujours celui de son caractère délirant non pas au sens dune quelconque psychopathologie mais au sens où la métaphore est originellement un délire que le moment réflexif, celui de la semblance cest-à-dire de la trahison de soi, devra par après dénier comme tel. Par exemple, on se racontera que lidentification du dernier chevalier français à un félin africain est une manière de signifier quil était fort et courageux ce qui est par ailleurs exact.
En la définissant non pas à partir de la métaphore quon peut toujours réfléchir comme un ersatz de concept mais de laberration métaphorique qui reste irréductible, on se trouve conduit à poser que lautorité procède dune folie originelle, toujours repérable dans le creux du langage personnel (par opposition au bavardage des " en tant que "), et que cest ce creux, quil faut penser comme le répondant de la marque qui distingue le vrai, qui est le réel de lautorité, limposition au sens où lon dit quelle impose le respect.
Or lautorité, par définition, cest ce qui autorise. Il ny a pas de différence entre reconnaître lauteur comme je viens de le préciser, et dire que luvre nen est une que dêtre autorisée par lui : elle vient de la folie première dont le langage, toujours originellement métaphorique, continue à chaque instant de sautoriser.
Rien nest plus absurde, par conséquent, que la volonté (en réalité le ressentiment) de trouver dans luvre des caractères permettant de la reconnaître indubitablement comme telle : une chose autorisée à être elle-même le sujet de sa propre existence nest pas plus différente dune chose ordinaire comprise dans le monde quun vrai billet de banque ne lest dun faux quon aurait fabriqué avec un papier, une encre et des machines dérobées à limprimerie de la banque officielle. Le vrai billet lest justement parce quil faut être fou pour le reconnaître comme vrai alors quil ne diffère en rien du faux et surtout pour lavoir émis non pas comme réel mais bien comme vrai.
Là est limpossibilité de sautoriser des raisons quon aurait davoir raison. Si cest la folie qui compte, forcément, ce ne sera pas des raisons quon pourrait arguer quon sautorisera, bien quà la réflexion elles constituent le fondement dune autorité. Mais précisément : la question de lautorité nest jamais celle de son fondement : il peut y avoir tous les fondements du monde, cela pourra bien établir une nécessité réflexive, mais cela nétablira pas une autorité. Car il ny en a que là, en un point précis, où la réflexion ne reconnaît rien. Ce point, on peut le nommer point de folie puisquon le désigne à lencontre des nécessités réflexives et que sa modalité concrète est le délire, avant quil ne soit trivialisé dans une réflexion ultérieure asservie, et dabord pour elle-même, à des fins de communication. Le soi quon mentionne en disant que lauteur est celui qui sautorise de soi, cest donc limpossibilité locale autrement dit là marque qui fait quon est vraiment soi (car par ailleurs on est nimporte qui). Vérité et folie subjective sont le même. Ecore une fois, je ne parle pas de psychopathologie : ce nest pas de psychose quil est question dans laberration métaphorique autrement dit dans la marque, mais bien de folie puisquen somme tout cela répond à la question " quest-ce que penser ? ".
La nature littéraire de lautorité : la folle impossibilité des raisons
Rappelons un principe : luvre est la chose autorisée à être sujet de sa propre vérité par quelquun qui, lui, sautorise de soi.
Contrairement à toutes les autres qui ne sont que réelles, luvre est une vraie chose : elle est vraiment sujet de sa propre existence, qui est sa distinction et donc la production dun " effet " qui met lhomme au pied de son propre mur effet quon peut donc entendre comma la promesse que chacun est depuis toujours pour lui-même et pour les autres, mais quil doit recevoir dune instance donatrice quon nommera vérité.
Luvre est donc la chose autorisée par un vrai sujet, et inversement le vrai sujet a reçu sa propre promesse dune vérité qui, de le mettre au pied de son propre mur, la convoqué à donner à luvre la douleur dexister.
Il y a du vrai dans la nature, je lai dit souvent, mais ce nest pas un vrai métaphysique dont il faudrait admettre la réalité dès lors stupide : cest limpossibilité quà propos de quelque chose (par exemple un pigeon qui, malgré le vacarme des voitures, ne quitte pas un autre pigeon ensanglanté sur le bord de la route) on nait pas à répondre. Car on a à répondre de certaines choses (mais des autres, alors là, pas du tout), et il faut nommer " éthique " cette nécessité dont on découvre après coup quelle était celle du vrai, de luvre qui peut seule être à la mesure de ce qui a été donné. La trahison de soi, cest de faire devant certaines choses, celles qui nous " parlent ", comme si on nétait pas impliqué en elles comme sujet dune pure absence, autrement dit comme si elles ne nous marquaient pas.
Il y a des choses qui marquent. Là où lon est marqué, on est vraiment soi : pur sujet de laberration métaphorique dont par ailleurs on pourra faire lorigine dune signification.
Voilà, selon moi, lautorité, qui est originellement celle de certaines choses. Je dirai : des choses qui rendent fou. La médiocrité (être un " en tant que ", dire et faire ce que nimporte qui dirait et ferait à notre place), cest dénier quon ait rencontré des choses qui rendent fou des choses marquantes. Cest dénier quon ne soit quelconque que par ailleurs. Evidemment, ce qui marque, il faut lentendre dans une problématique de lexistence qui est originellement celle de la seconde personne : les choses qui rendent fou, ce sont les choses qui existent, celles qui apparaissent en deuxième personne (je viens den donner un exemple) et qui nous disent en quelque sorte " Toi ! ". Bref, des choses qui font événement.
Ces choses, jai dit quelles étaient de nature littéraire, parce quon ne peut pas en avoir la compréhension (on peut, mais justement : elle ne compte pas) parce quelles relèvent non de lexpérience mais de lépreuve.
Cela signifie quon peut seulement en parler par métaphore, puisque ce sont des choses qui ne se donnent pas à réfléchir mais à méditer. Or parler par métaphore, je viens de le dire, cest parler dune manière folle (ne pas parler) la réflexion reprenant seulement, sur le mode du semblant, laberration en quoi consiste la métaphore elle-même. Je mexplique : on fait semblant dêtre revenu de lépreuve, et cest depuis cette semblance, qui sappelle la réflexion, quon identifie la métaphore à un ersatz de concept : une folie pure a eu lieu et rien na été dit mais on se raconte que si et lon profère une banalité pour se convaincre quen effet quelque chose a été dit (par exemple que Bayard était fort et courageux, comme si cela nallait pas de soi).
Ainsi seulement pouvons-nous penser quil ny ait pas de raisons et que là réside précisément lautorité, quand la réflexion qui consiste à imposer la semblance sacharne à poser la question du fondement de lautorité.
Cest toujours de la même question quil sagit : celle des raisons quon devrait avoir de respecter. Or on ne respecte, précisément, quà navoir pas de raisons de le faire (quand il y en a, ce nest pas du respect mais de lestime) luvre étant la chose qui réalise en quelque sorte cette vérité. Car là où il y a des raisons à lautorité, il ny a pas dautorité (je ne reconnais lautorité de mon médecin que là où je ne comprends pas le bien fondé de ce quil mordonne).
Si on pense limpossibilité éthique des raisons à partir de laberration métaphorique, on reconnaît alors dans le respect cest-à-dire dans lautorité leffet de ce qui rend fou, autrement dit de ce qui ouvre à la méditation quand toute autre chose ouvre à la réflexion.
Cet effet de folie, on peut aussi bien le nommer effet littéraire : la littérature et lautorité sentendent identiquement depuis laberration métaphorique.
Littérature et folie, en somme, sont deux manières de (ne pas) dire la marque.
Je vous remercie de votre attention.
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