Métaphysique de lexactitude
Nous allons examiner les présupposés et implications de léthique de lexactitude. Comme limpératif de lexactitude se réduit à linterdiction de jamais admettre quil y ait un reste et donc, subjectivement, à linterdiction de jamais admettre un sujet dont lacte est toujours la métaphore exact, cela signifie en fin de compte : non métaphorique , ce quon peut appeler la métaphysique de lexactitude est en quelque sorte identifiable à la métaphysique en général. Car par métaphysique, nous avons depuis longtemps quil faut entendre le discours qui fait du savoir la vérité du réel. Il appartient ainsi essentiellement à la métaphysique dopposer préalablement le savoir et le réel, la pensée devant sentendre sur le mode du cheminement de celui-ci à celui-là et saccomplissant dans ladéquation de lun à lautre. Le critère de lexactitude est inhérent à la simple notion de la métaphysique.
La critique de la métaphysique et la critique de lexactitude ont donc le même principe que jénoncerai en parlant de limpossibilité pour la réflexion dêtre jamais totale. Car il est bien évident que si la réflexion pouvait être totale, lordre des choses pourrait correspondre exactement dans un ultime savoir à lordre des pensées hors de tout reste, cest-à-dire hors de toute aberration métaphorique. Or le reste aberrant, autrement dit le génie, voilà bien qui est intolérable pour la métaphysique dont on pourrait faire une psychanalyse à partir dune éthique de la jalousie (rejoignant ainsi Freud qui rapporte lordre métaphysique à la paranoïa). Nous le savons bien : il appartient à la réflexion de ne pas pouvoir se tenir elle-même, dêtre son propre échappement, faute de quoi elle ne serait la réflexion de personne. Je le dis autrement : réfléchir consiste à se mettre en position danonymat (quand je réfléchis, je dis ce que nimporte qui ayant le même savoir que moi aurait raison de dire) mais pour se mettre en position danonymat, il ne faut pas être anonyme et il faut rester par devers soi non-anonyme, si je puis dire. Cette raison, qui fait apercevoir la réflexion comme une trahison continuée de soi au sens où Descartes, qui a justement fait lépreuve de cette impossibilité cest-à-dire de la nécessité dun ombilic à la réflexion, parlait de création continuée. Bref, linterdiction du reste ne saccomplit quen laissant un reste.
Par conséquent il est impossible que limpératif de lexactitude ne donne pas lieu à un écart dans sa propre métaphysique ! Voilà ce que je vous propose dexaminer aujourdhui.
Le mensonge métaphysique comme conception prédicative de la vérité
Chacun reconnaît comme étant le vrai ce qui est produit en première personne, mais tout le monde se raconte que lon doit considérer la vérité comme une qualité attribuable à certaines choses qui sont toujours en fin de compte des propositions puisque la métaphysique décide que le savoir compte seul et que le savoir, évidemment, est fait de propositions.
Par exemple la réflexion nous enseigne que lopposition entre un vrai et un faux billets de banque ne concerne pas ces choses mais uniquement les propositions implicites ou explicites que lon peut tenir sur elles. Car tout se ramène toujours à la correspondance idéale dun dire et dun état de faits. Le faux billet sera par exemple celui dont il est faux de dire quil a été émis par la banque centrale. En fait lun et lautre sont des bouts de papier : ils ne sont ni vrais ni faux mais réels et cest par les discours qui nous servent à les comprendre que nous pourrions, par une sorte danalogie, parler de vérité ou de fausseté (dire quils viennent de cette banque, dire quils viennent dun atelier clandestin). Bref le vrai nest pas plus sujet de la vérité que le faux ne lest de la fausseté, cest lhomme qui lest à leur place.
Conception absurde malgré son évidence : comment pourrions-nous être les sujets de la vérité sil ny avait déjà de la vérité nous autorisant à lêtre ou à ne pas lêtre ? Car enfin, on ne dit jamais rien quà se supposer autorisé à le dire, et donc quà navoir pas décidé de la vérité à laquelle au contraire on est toujours ordonné. Et même, ajouterai-je en référence à la nécessité pour la vérité quelle se conditionne toujours elle-même (il ny a de vérité que vraiment), quà se supposer à bon droit ordonné au vrai ou, si lon préfère, à se tenir dans son effet (ce quon appellera donc être ordonné à la vérité). Et puis nier lantériorité de la vérité ne peut se faire quà se supposer avoir raison et non pas tort de le faire : impossible de ne pas encore en témoigner dans la volonté même quon peut avoir de la dénier. Certains dentre vous savent que jai essayé de définir la première personne en corrélation avec cette nécessité, pour la vérité, quelle se précède vraiment (et non pas réellement) elle-même.
Lantériorité véritative de la vérité est largument qui, démolissant dans son principe lidée de constitution où le sujet est au contraire investi dune souveraineté absolue, règle son compte à la réflexion sauf bien sûr aux yeux de ceux qui, offusqués, se retirent dignement dans la draperie de leur réflexion en oubliant très soigneusement de voir quelle est trouée, cest-à-dire quon ne se possède réflexivement que sur le fond dune dépossession ombilicale de soi. Lombilic en question, puisquil est le point defficience de la vérité pour nous, cest la marque le reste de lépreuve dont on nest jamais revenu.
Dénier cela, cest sen tenir à la réflexion et par conséquent dire que toute vérité se rassemble dans les éléments du savoir, qui sont les propositions. On se trouve ainsi pris dans la problématique de la prédication : la vérité, et par conséquent aussi la philosophie que dès lors il faudra confondre avec la métaphysique, seront de nature prédicative.
Quand on décide que ce sera le savoir (ou ses éléments propositionnels) qui pourra seul être vrai, on devra faire de cette qualité lexpression dun rapport, précisément celui de la correspondance dont nous avons vu quelle devait saccomplir en coïncidence.
Mais alors si la vérité est un rapport, cela signifie quelle se décale et se trouve projetée dans une instance extérieure de jugement, parlant non des choses mais du rapport des propositions aux choses. Tout tient donc au métalangage, puisquil sagit de dire dun dit sil est vrai ou non, sachant quil ne peut lêtre en lui-même (une même proposition peut être vraie un jour et fausse le lendemain, par exemple " il pleut ").
Or qui ne voit que lappel au métalangage est appel à une référence infinie ? Car enfin, ce que jaurai dit dune proposition constitue bien une nouvelle proposition devant correspondre à son objet (dont il nimporte pas quil soit une proposition ou bien une chose mondaine), et ainsi de suite à linfini.
Au mensonge de dénier que la vérité soit laffaire du vrai sajoute donc la nécessité de sinscrire dans une procédure dont on sait expressément quelle ne répond pas à lexigence de sa mise en place. Donc il est tout simplement impossible de soutenir la nature prédicative de la vérité, et de nier sans se contredire quelle soit laffaire propre du vrai. Métaphysiquement parlant, cela revient à dire que la vérité nest en rien laffaire de lhomme mais que cest tout au contraire lhomme qui est laffaire de la vérité léthique, cest-à-dire la responsabilité, sentendant dune réponse dont seule la théorie de leffet de vérité, dont jai essayé de donner les principes à travers ma théorie de la marque, permet de penser loriginalité.
Et bien sûr, si la conception prédicative de la vérité est intenable, cela signifie que limpératif de lexactitude comme impératif de vérité est lui-même intenable. Il na que la justification réflexive dont nous avons parlé lautre jour. En un mot : il ne compte pas, puisquil est uniquement corrélatif de la position réflexive, laquelle est de nature mensongère puisquelle revient toujours à dénier que la vérité soit laffaire exclusive du vrai en voulant y voir une propriété (de rapport à autre chose) quune proposition pourrait ou non posséder dune manière qui est constitutivement indécidable.
De sorte, notons le en passant, que la trahison du vrai quon opèrerait en déniant quil soit le sujet de la vérité ne serait même pas payée de ce plat de lentilles que pourrait constituer une certitude subjective de second degré ! Car enfin, sil faut que la neige soit blanche pour que la proposition " la neige est blanche " soit vraie, cela signifie non seulement que cette proposition nest pas vraie en elle-même autrement dit quelle nest pas une pensée et par conséquent que toute pensée de lexactitude est finalement triviale, mais encore cela signifie quil faut en rester à sa certitude subjective (je sais bien que la neige est blanche, tout de même !) alors même que la problématique des critères de la vérité avait pour signification de nous libérer dune telle servitude.
Quant à leffet de vérité dont est capable un discours entièrement fait dexactitude comme celui de Lanzmann que je prenais en exemple lautre jour, je maintiens que cest de la pensée de lauteur quil procède. Le film de Lanzmann est une uvre, et celui qui la tourné si minutieusement, pour ne pas dire de façon si obsessionnelle, est un penseur : cest sa pensée qui produit leffet de vérité, bien que nous ayons à chaque instant limpression que cest la précision du détail. Mais justement : cette précision est déjà subjectivée, puisquelle est " maniaque " et pas simplement objective (cf. la façon dont il force tel nazi a dire comment exactement les choses se passaient, sans oublier aucun détail, si insignifiant quil puisse paraître) ; de sorte que ce nest pas lexactitude qui produit leffet de vérité mais lexactitude comme attestation dirréductibilité à tout discours ! Cela suppose donc le discours. Lequel ? Simple : celui que nimporte qui aurait tenu à la place de Lanzmann, et qui eût été un discours frappé dimpuissance à cause des affects qui lauraient continuellement parasités. Moi, en voyant se film (que dailleurs je ne peux regarder que par petites séquences), je me dis quà la place de Lanzmann jaurais pleuré, jaurais hurlé, je me serais jeté à la gorge de ces bourreaux, de sorte que je suis bien obligé de reconnaître que jaurais démissionné comme sujet de parole. Nimporte qui ressent cela. Lanzmann aussi, par conséquent. Mais là où nimporte qui aurait cédé à la subjectivité et donc démissionné de la parole, lui ne cède pas et tient le cap de lobjectivité qui est dès lors celui de lhumanité parlante là où il est question dune humanité quon avait abolie jusque dans lidée quun être humain soit sujet (cf. le terme " Stücke " pour désigner les déportés). Cest ce contraste de lhumanité abolie dans lénoncé et de lhumanité résistante dans lénonciation qui produit leffet de vérité, et non pas lexactitude en elle-même. Et ce contraste, cest lacte subjectif de Lanzmann. Là où lon aurait pu imaginer avoir affaire à une conception prédicative de la vérité à cause de la présence obsessionnelle du critère dexactitude, cest de la vérité comme acte en première personne quil sagit : ce film nest que par ailleurs une somme de savoir historique (cest sa réalité, mais pas sa vérité), et il faut y reconnaître une uvre de pensée, une éminence de responsabilité, le rapport dune première personne à elle-même. Rien à voir avec la conception prédicative de la vérité ni avec lindéfinie réitération des aporie de la nécessité de " prouver la preuve ".
Bref, jamais lexactitude ne produit comme telle un effet de vérité et cest toujours ressentiment envers la vérité, cest-à-dire envers lauteur que lon a refusé dêtre, que de le prétendre. Pousser lexactitude à son extrême nen fera jamais une vérité, et leffet quelle produit ne sera jamais un effet de vérité ; sil peut lêtre cest toujours par une disposition subjective, autrement dit un acte de pensée : quelque chose quon signe et quon ne justifie pas en exposant des raisons. La conception prédicative de la vérité est tout simplement fausse et, pour elle-même, inexacte puisquil y a toujours un reste (sauf quau lieu dêtre le génie dun sujet qui na pas cédé sur sa singularité, cest la trivialité dune vérification à linfini).
La question de létablissement toujours philosophique
La décision de sen tenir à lexactitude sidentifie à linterdiction du reste, lequel est forcément le lieu de lacte subjectif puisque cest lextériorité au savoir quon désigne ainsi (le savoir concerne ce qui importe alors que la question de la vérité est celle de ce qui compte). Interdire le reste, cest donc interdire la pensée ce que jai indiqué plus simplement en disant que limpératif de lexactitude pouvait se ramener à linterdiction quaucun terme soit à entendre métaphoriquement. Or que fait la pensée ? Elle établit. Platon, par exemple, établit lantériorité idéale de la réponse à la question, Kant établit la morale, Hegel établit la dialectique, et ainsi de suite : autant de penseurs, autant de sujets pour létablissement. Jen déduis que linterdiction détablir repose sur une condition que jénoncerai ainsi : pour quil y ait exactitude, il faut que létablissement aille de soi. Laséité de létablissement est le second moment de la métaphysique de lexactitude.
Il nen reste pas moins que linterdiction du reste métaphorique se traduit par la nécessité dimaginer déjà établi en soi, autrement dit déjà exact, ce quon a à charge détablir. Car si tel nétait pas le cas, il ne faudrait pas parler détablissement mais dinterprétation, et cest précisément une telle éventualité que bannit léthique de lexactitude, qui est interdiction de penser. Ainsi supposera-t-on que le travail va de soi. Non pas quil soit facile : les variantes, les déformations, les fautes de copies, les illusions, et tout ce quon voudra ont pu rendre le texte originel ou le réel en soi définitivement introuvable. Mais en ce sens que ces difficultés sont seulement factuelles : en soi, le texte exact est déjà supposé, non pas pour la raison triviale quil a bien dû en exister un premier exemplaire mais pour la raison de principe quil a depuis toujours lexactitude pour nature. Bref, il sagit seulement de réitérer une coïncidence première, originelle, constituant la nature même de ce qui donnera lieu à un discours exact. Voici donc largument essentiel : corrélativement à linterdiction de penser, il faut que lobjet soit dénué de tout autre nature que lexactitude. Autrement dit : il faut quil nait pas de nature propre. Ce qui revient tout simplement à interdire à lobjet dont on doit produire le savoir exact quil soit vrai en lui-même. Car le vrai, lui, a une " nature " - dès lors quon appelle " vrai " cela qui aura été produit en première personne, et première personne le sujet qui agit dans linsistance de son impossible nom propre. Linterdiction que létabli soit jamais vrai cest-à-dire doté dune " nature " dont la réflexion fait toujours une nécessité philosophique, voilà qui est consubstantiel à léthique de lexactitude.
Car bien sûr il ny a pas de différence entre limpératif de lexactitude et linterdiction de la philosophie ! Ce qui peut aller jusquà concerner la philosophie elle-même à qui il est interdit dêtre philosophique : il faut quelle soit métaphysique cest-à-dire anonyme, alors quil ny a jamais de philosophie que proprement nommée, cest-à-dire que nommé dun nom propre (par exemple la philosophie de Platon, de Kant, etc.). Limpératif de lexactitude est limpératif de lanonymat donc aussi linterdiction de la philosophie puisque la philosophie nest rien dautre que ce que jai appelé le " savoir personnel ", cest-à-dire lexplicitation du nom propre dans sa propriété, cest-à-dire dans son impossibilité. Il est en effet évident que si lon explicite " Kant " ou " Platon ", on ne peut rien faire dautre quexposer une philosophie. Et cela ne vaut pas seulement pour les auteurs célèbres mais bien pour chacun : si jexplicitais " Martin " ou " Durand ", jexposerais la philosophie de M. Martin ou de M. Durand, celle dont tous leurs actes et toutes leurs opinions sont à chaque fois lattestation. Un nom propre est une philosophie condensée, nul nest sans le savoir. Eh bien jen déduis quà limpératif de lexactitude correspond linterdiction absolue de philosopher, de poser ne serait-ce quune proposition qui soit de nature philosophique cest-à-dire propre à interroger lun de lexistence et de la vérité.
Quand je dis que limpératif de lexactitude est impératif danonymat ou interdiction de penser et, quand on applique la réflexion à lidée de penser, de philosopher, cest pour rappeler que rien de nominalement identifié (au sens où la morale est kantienne, la dialectique est hégélienne, la contingence est sartrienne, etc.) nest tolérable. Or quest-ce que le nominalement identifié, sinon le vrai ?
Il faut donc que le réel soit établi mais que lacte détablissement ne soit pas un acte, parce que tout acte implique une signature et par là même révèle une nature : pas de différence entre dire que Kant " établit " (et non pas invente !) la morale, et dire que la morale est de " nature " kantienne, par exemple. Or comment un établissement pourrait-il nêtre pas un acte, et un acte quà la réflexion il est impossible de ne pas dire philosophique ? Limpératif de lexactitude, cest de se boucher les oreilles quand cette question retentit.
Cest à cette nécessité mensongère que répond la nécessité de considérer comme étant déjà exact en lui-même cela dont limpératif de lexactitude doit imposer létablissement. LEvangile, pour prendre un exemple paradigmatique sera forcément conçu comme truchement adéquat relativement au message divin : il est non pas vrai puisquil ne compte pas (ce qui compte, cest le message divin dont il assure la transmission) mais déjà exact, parce quil est impossible que le moyen élaboré par Dieu ne soit pas conforme aux exigences de sa fonction. Cest donc parce quil avait déjà lexactitude pour nature, quil était déjà en lui-même conforme, que lEvangile devait être établi de manière exacte, selon des procédures dont lorigine remonte à lAntiquité. A cela jopposerai plus loin la nécessité quil soit vrai.
Pareillement, luniversalité méthodologique de la mesure exclut que la nature soit vraie en elle-même : mesurer et mathématiser, cest établir ; et on nétablit jamais pour nous que ce qui létait déjà en soi. La mesure permet de littéraliser le réel, den faire un texte auquel on appliquera, quant au principe, les règles que celles qui valent en philologie et qui sont donc paradigmatiques pour la science. Ainsi " le grand livre de la nature " est-il dabord un texte à établir et cest de cet établissement quil sagit dans la démarche scientifique, ainsi que le rappelle Jean-Claude Milner dans Luvre claire, son bel ouvrage sur Lacan. En elle-même toute entité naturelle est déjà conforme au savoir qui viendra la réfléchir. Axiome qui nest rien moins que linstauration de la métaphysique comme conformité originelle de létant au savoir dont il naura à relever que parce quil en relève déjà. Là où il ny avait pas daberration (létant est déjà totalement conforme au savoir, même si ce savoir na pas encore été élaboré dans lesprit humain), il ny en aura pas (quaucune réponse ne soit jamais métaphorique). Cette corrélation, on peut dire en termes subjectifs quelle se confond avec le refus de jamais poser la question de létablissement, au sens où il est impossible quun acte détablissement ne soit pas un acte de pensée, cest-à-dire, réflexivement, une aberration.
Alors que lEvangile est supposé exact parce quil traduit exactement le message de Dieu (il lui est adéquat), la nature, elle, ne traduit rien. On peut certes imaginer quelle recèle des secrets et que celui qui sait observer comprendra des affinités (cf. lexemple célèbre, rapporté par Foucault, des pousses de fougères dont la forme indique à lobservateur perspicace quelles sont aptes à soigner les maux destomac), mais on ne peut faire de ce schéma le principe de la méthode philologique, à moins bien sûr de limaginer comme un ordre parfait manifestant avec exactitude les nécessités du Bien, et fournissant un modèle au comportement humain. Que lon admette au contraire le caractère aléatoire et chaotique de la nature, quon refuse la croyance en une signification cachée (forcément par Dieu), et il ny a plus détablissement densemble à proposer (la science daujourdhui ignore LA nature) : il faut seulement établir des rapports dont le caractère littéral a désormais pour sens quils ne veulent rien dire. Limpératif de lexactitude scientifique est dassurer que rien dans ce quon navancera ne pourra avoir de signification. La notion lacanienne du " mathème " a expressément cette fonction : il ny a rien à comprendre et surtout rien à penser. Cest ce que Lacan appelait aussi sa " bêtise ", celle qui consistait à sen tenir à lobservation des bouts de ficelle : une éthique de lexactitude, en somme dont le principe est le même que celui dont jai parlé plus haut à propos de Lanzmann, puisque seul un génie peut prôner la " bêtise " et imposer le mathème contre la pensée imposition dont ses lecteurs attentifs savent quelle est typiquement de " nature " lacanienne.
Linterdiction de penser, en quoi consiste léthique de lexactitude prise comme fin (et qui nous autorise à reprendre la formule heideggerienne " la science ne pense pas "), procède donc toujours dune pensée. Car il est impossible de valoriser lexactitude sans le faire encore et toujours au nom dune certaine idée de la vérité ! Quon refuse éventuellement de le reconnaître ne change rien à cette nécessité, qui est proprement celle de la pensée puisque penser consiste en fin de compte à poser une nécessité de vérité Tout établissement reste philosophique, cest-à-dire reste non pas comme savoir (la philosophie est savoir, mais tout le monde a toujours su que ça ne comptait pas) mais bien comme reste.
Le vrai malgré tout
Lexact, cest cela dont il est strictement interdit quil soit métaphorique et donc, si la métaphore est lacte subjectif et si le vrai est ce qui relève de la première personne, cela dont il est strictement interdit quil soit vrai. Jinsiste : il ne sagit pas dune impossibilité qui serait en quelque sorte ontologique et par quoi certains étants seraient originellement privés de vérité mais bien dune interdiction, quil faut dire transcendantale au sens où elle est inhérente à la position réflexive. La réflexion, cest linterdiction que le vrai soit vrai et cest le commandement quil soit quelconque un " en soi " dont nous détiendrions la vérité sous forme de savoir, le rapport des deux étant bien sûr lexpérience. Cest dailleurs pourquoi la confusion du savoir et de la vérité nest intelligible quà la lumière dun questionnement sur la réflexion et dans lhorizon dune conception expérientielle de la vérité, dont la finalité est toujours de dévoiler, au-delà des ruptures et de la sophistication des dispositifs, lultime coïncidence du réel et du savoir cest-à-dire lultime illégitimité du reste métaphorique.
Si lexactitude procède de linterdiction réflexive, cela signifie quil ny a pas de différence, pour nous, entre opérer une critique de la réflexion et opérer une critique de la dépossession véritative. Autrement dit : critiquer la position transcendantale et reconnaître à la vérité quelle soit laffaire du vrai, cest tout un. Que la vérité soit laffaire du vrai, voilà qui le désigne comme sujet. Le vrai est sujet de la vérité. Disant cela, je ne dis rien, puisque cest une tautologie celle-là même dont la position réflexive est toujours le déni (raison pour laquelle la mauvaise foi appartient structurellement à la réflexion, comme Sartre la souligné dun autre point de vue). Il appartient donc à léthique de lexactitude, en tant quelle implique la référence intenable à un dernier métalangage, de se dénoncer elle-même et de faire apparaître lexact tel quelle dénie quil soit, cest-à-dire comme vrai !
Ceux qui, par haine de la vérité cest-à-dire par culpabilité envers eux-mêmes de nêtre pas lauteur que chacun à originellement à être si la liberté consiste bien à sautoriser de soi (par opposition à lautonomie représentative qui consiste à sautoriser de sa démission éthique en agissant comme si lon était nimporte qui), ne cessent de prôner lexactitude dénient par là même que létant soit un. Je ne dis pas quil lest métaphysiquement, mais simplement quil appartient à léthique de lexactitude de supposer quil lest puisquelle dénie quil le soit et certes elle le dénie en identifiant létant à lexact déjà impliqué dans le savoir qui lui correspondra, autrement dit à lobjet dune expérience possible. Et, justement de correspondre potentiellement au savoir, létant doit lui être étranger ; de sorte que la division de létant qui le constitue comme exact est demblée posée comme non vraie par la réflexion : elle ne peut identifier létant à lobjet de lexpérience quà reconnaître, comme le fait Kant à propos de la " chose en soi ", quil na pas à être objet de lexpérience et que la division inhérente à ce statut ne le concerne pas.
Ainsi aperçoit-on sous le déni de la vérité (" moi, la vérité, je ny crois pas : je men tiens à lexactitude des résultats de lexpérience ! ") la reconnaissance dun vrai qui ne soit pas pris, justement parce quil est vrai, dans le savoir qui, réflexivement, devrait seul établir quil lest.
Le lieu de cette reconnaissance est bien intéressant. Imaginons que la réflexion soit totale, cest-à-dire que je puisse être totalement conscient de moi autrement dit que je néchappe pas à ma propre réflexion. Dans cette hypothèse, je ne peux ordonner à létant dêtre sa propre superposition (lui comme existant et lui comme objet du savoir) quà la condition de lêtre déjà moi-même, dêtre comme sujet de lintuition le même que comme sujet du jugement.
Or affirmer cette superposition est parfaitement illégitime. Kant le souligne dans son langage : on ne sappréhende soi-même que comme phénomène, de sorte quon séchappe à soi-même comme existence, quon ne se possède jamais. Si donc il appartient constitutivement à la subjectivité dêtre marquée dun ombilic détrangeté qui est son rapport à elle-même, alors on peut dire quil appartient corrélativement à lobjet déchapper à sa propre exactitude ! Le savoir et lexistence ne se recouvrent pas dans lobjet parce que je suis originellement et définitivement étranger à moi-même ; de sorte que je dois bien reconnaître la non vérité du savoir qui lidentifie (cest lidée de la chose en soi qui est par définition étrangère au savoir qui la concerne) et par conséquent la non vérité de la division quil était originellement quand je le disais exact. Non pas surtout que je puisse affirmer positivement son unité (kantiennement parlant, lunité est une catégorie quil serait donc absurde dattribuer à la chose en soi), mais jaffirme que la division qui la caractérisait nétait pas vraie. Là où je suis étranger à moi-même, la division correspondante de létant est non vraie, parce quelle le vouait à être objet dexpérience, autrement dit à ne pas compter (dans lexpérience, cest le savoir qui compte). Bref, ce qui marque, pour moi qui suis désormais un autre, ne peut pas avoir déjà été inscrit dans un savoir préalable qui, en le divisant, supposerait que je sois toujours le même.
Il appartient léthique de lexactitude de se référer à quelque chose qui marque, parce quon ne saurait établir exactement ce qui ne compte pas ! Car limpossibilité pour la réflexion dêtre totale implique pour la rencontre de létant dêtre non pas une expérience mais une épreuve. Et forcément, si cest dépreuve et non pas dexpérience quil sagit, sur le mode de la dénégation, dans léthique de lexactitude, cela signifie quon ne peut pas considérer simplement quil y a ce qui importe et qui, comme tel, concerne uniquement lexpérience, mais bien ce qui compte. Rencontrer ce qui compte, voilà toujours lépreuve. La doctrine de lexactitude serait donc un rapport caché à cause de son caractère haineux à ce qui compte Comment ?
Je crois que la réponse à cette question est extrêmement simple.
Il ny aurait pas dexactitude, dès lors quon admet que celle-ci sorigine dans la probité philologique dont la mesure sera la transposition à la nature (puisque mesurer cest littéraliser), sil ne sagissait détablir exactement un texte que la transmission a pu altérer. Or pourquoi faudrait-il établir exactement un texte ?
On peut en effet remarquer quun texte qui nous arrive altéré nest pas forcément inintéressant. Peut-être même est-il bien plus riche et plus profond que le texte original, si les altérations sont par exemples faites dinsertions de commentaires, de remarques, de conclusions ajoutées. Pourquoi les premiers rédacteurs (par exemple tel présocratique dont il ne nous reste que des fragments énigmatiques) serait-il plus intelligents et plus profonds que des générations de commentateurs formés non seulement à lérudition (ce qui ninspire certes aucun respect) mais surtout au questionnement spirituel (ce qui en inspire) ? Objectivement, on voit bien que cest absurde. Il apparaît ainsi que limpératif de lexactitude ne peut absolument pas avoir comme sens la restauration dune richesse qui se serait perdue à cause des aléas de la transmission.
Pourquoi, alors ? une seule réponse : parce que le texte quil sagit de restaurer est le texte dun auteur, alors que tout le reste, si savant et profond quil soit, nest jamais constitué que des réflexions de scripteurs. Ceux-ci importent au sens où ils nous enrichissent ; celui-là compte au sens où il nous marque. La richesse nintéresse personne, bien quon passe le plus souvent sa vie à se raconter le contraire.
Je le dis autrement : dans la probité philologique, il ne sagit pas de retrouver un texte exact parce quil aurait été un moyen adéquat à la transmission dun certain message mais au contraire un texte vrai. Dans le cas de lEvangile, il fallait bien considérer une parole divine qui était vraie en elle-même et non pas par rapport à un état de fait quelle aurait rapporté exactement ! Or cette parole, ce nest pas ce que lEvangile rapporte, mais cest lEvangile lui-même, qui est donc vrai et non pas exact ! Cest donc à lencontre de la conception prédicative de la vérité que limpératif de lexactitude trouve originellement à se justifier.
De la même manière, quand il sagit détablir exactement le texte dHomère, ce nest pas pour reconstituer dans son identité une documentation sur la guerre de Troie, cest pour établir le vrai texte vrai pour la seule raison quil est bien le texte dHomère. Le texte qui suscite lexactitude le fait donc, contrairement à ce que la réflexion pose toujours, de nêtre pas exact mais vrai !
Si tel nétait pas le cas, limpératif de lexactitude serait hypothétique, or il est catégorique !
Catégorique, cela signifie : causé par la vérité pour la seule raison que cest la vérité, sans quon nait rien à y considérer de profitable.
Ainsi les tenants de la doctrine de lexactitude sont-ils bien obligés de reconnaître la primauté de la vérité sur lexactitude, et de reconnaître que la vérité dun dit ne sentend que de son énonciation et non pas de sa référence : une parole est vraie simplement dêtre proférée par un locuteur qui nest pas nimporte qui. Cela, jinsiste, tout le monde le reconnaît à commencer par ceux qui le dénient.
Je vous remercie de votre attention.
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