Exclusivité de la vérité et de lexactitude
Corrélatif de la nécessité transcendantale et de la volonté de situer la vérité dans lexpérience, limpératif de lexactitude est celui des gens de bien : ceux qui ont originellement décidé que la pensée et donc la division davec soi étaient intolérables, et qui agissent en conséquence notamment en décidant que leffet dexactitude vaut bien effet de vérité.
Et certes, ils ont raison davoir pris cette décision puisque létranger au sujet réflexif quon est par ailleurs est forcément mauvais, la morale étant leffectuation du sujet réflexif et lindifférence à la morale étant moralement immorale.
Or chacun est pour soi un sujet réflexif cest-à-dire un sujet indifférent : quand nous réfléchissons, nous pensons ce que nimporte qui à notre place ne pourrait pas ne pas penser ; de sorte que la question de lexactitude est aussi bien celle de limpératif qui est attaché, pour chacun, à la nécessité davoir rapport avec soi.
On opposera donc dune part limpossibilité à soi, qui définit le sujet de la pensée et par quoi lexactitude apparaît comme léthique de la médiocrité (exister comme si la réflexion anonyme était notre vérité), à la nécessité à soi qui définit le sujet de la représentation et par quoi elle apparaît, tout au contraire, comme léthique de la probité !
Si jai raison de dire que limpératif de lexactitude a comme sens originel linterdiction de lacte subjectif (à la limite cet acte peut être un mensonge ou une erreur, comme dans le cas dune citation inexacte), et si cest à la métaphore quil faut finalement rapporter cette notion dacte subjectif, alors jai raison de trouver dans cet impératif une éthique de la " médiocrité ", si lon maccorde de définir cette dernière contre la métaphore personnelle autrement dit comme trahison de la promesse quon était de répondre à la question que lhumain est pour lui-même par une métaphore inouïe. Inversement, la nécessité réflexive impose à chacun ce quon pourrait nommer une éthique de la probité dont lexactitude, et pour la même raison, est forcément le principe.
Or la probité nest pas inhérente à la vérité. Telle est la thèse que le refus de confondre la vérité avec le savoir oblige scandaleusement à reconnaître.
Jamais le vrai nest le même que le bien, puisque celui-ci sentend toujours depuis la structure du monde alors que celui-là sentend au contraire en son exclusivité. Rien de mondain ne saurait être vrai, bien quil y ait, comme jai dit, du vrai dans le monde mais dans ses ruptures, ses failles bref les marques dont le monde lui-même, corrélatif de la subjectivité axée à son bien cest-à-dire à sa semblance, ne se remet pas. Si lon reconnaît ainsi lexclusivité de la vérité et de la mondanéité, alors on reconnaît limpossibilité quau vrai corresponde le bien, sinon de manière parfaitement aléatoire.
Je dis la même chose en termes subjectifs : le génie na rien à voir avec la sainteté, bien quon puisse par ailleurs citer des saints qui ont été des génies ou linverse. Plus généralement, avoir raison quant à la vérité ne se recouvre pas avec avoir raison quant à la réflexion. Il est fort possible quun génie produise une uvre quà la réflexion on dira diabolique ou même lâche ou ignoble, non seulement en termes de moralité mais aussi en termes de dignité subjective ou scripturaire (conduites veules, citations forcées, etc. ).
Tout cela pour dire que limpératif de la probité peut parfaitement être récusé dans luvre même. Cela signifie aussi que limpératif de lexactitude reste étranger à la question de la vérité et donc, par sa prétention à valoir, contradictoire avec elle.
Limpératif de lexactitude comme nécessité réflexive
Je citais Quatre-vingt treize, lautre jour. Chacun a lu ces notes dédition où luniversitaire de service précise que telle vignette renvoie plutôt à un épisode du siège de Paris en 1871. Dun point de vue strictement historique ce serait évidemment une erreur. Admettons que cen soit une. Eh bien cela ne compte absolument pas. Car si je veux un savoir exact sur cette période, je lirai la dernière publication du plus fameux spécialiste mais en tout cas pas luvre dun auteur : de Victor Hugo cest la vérité quon attend, pas un savoir dont lexactitude restera laffaire des professeurs dhistoire. Cela dit et pour lui-même il est bien certain quil sest attaché à ne pas commettre derreurs historiques et même quil avait le devoir de tout faire pour ne pas en commettre. Pour lui, cétait une obligation. Pour nous, cela ne compte absolument pas.
En effet, le génie de Hugo, quand on se place au point de vue de lobjet, cest la " nature " hugolienne des événements quil raconte, pas leur petite exactitude.
Doù le droit que nous lui reconnaissons davoir dutilisé des références implicites à la Commune, des inexactitudes, si par elles les choses rapportées étaient plus vraies cest-à-dire plus hugoliennes.
Mais quand on se place au point de vue de la réflexion subjective qui était forcément celle de Hugo quand il rassemblait sa documentation, cest linverse qui est vrai : il y a une éthique de lexactitude et lidée que la guerre de Bretagne était " hugolienne " navait pour le scripteur que Hugo était pour lui-même (alors que pour nous il est un auteur) strictement aucun sens. Sauf évidemment à se reconnaître au-delà de sa propre réflexion, ce qui sappelle tout simplement avoir conscience de son génie, comme nous savons que cétait en effet le cas de Hugo. Mais sur le principe qui se réalise dans léthique de lexactitude, il faut en rester à la conscience de soi qui est exactement contradictoire avec la conscience du génie propre, puisque le génie consiste précisément à être la première personne : celle quon est et non pas celle quon se représente être, autrement dit, à sinstaller dans sa propre impossibilité représentative (la médiocrité, cest locculter par lidéal dune nécessité représentative que ce soit en termes de rôles ou de conscience de soi).
Cest quil faut nommer " vérité " ce qui est posé en première personne, et première personne celle quon est dès lors en impossibilité originelle à soi. Je rappelle les arguments : le premier consiste à souligner quil ny a pas dêtre, concrètement, mais seulement de lexistence (la seconde personne est celle de lexistence, la première celle de lêtre), de sorte que lidée dêtre la personne quon est et qui serait la vraie se trouve phénoménologiquement frappée dimpossibilité (la vraie personne est uniquement la seconde : celle quon rencontre puisque la vérité ne sentend que de son effet) ; et le second à souligner que la propriété du nom est identique à son impossibilité : Hugo pouvait tout dire des actions épouvantables ou héroïques de cette année-là, sauf lessentiel à savoir quelles étaient hugoliennes lécriture même du récit nétant rien dautre, comme je lai souvent dit pour définir le travail, que linsistance de cette impossibilité. Double impossibilité (la même, en vérité) qui oblige à reconnaître la nécessité dune éthique de lexactitude et à stigmatiser limposture quil y aurait à sy dérober au nom dune prétendue vérité " personnelle " quon jugerait supérieure à la trivialité des informations. Il faut être le dernier des médiocres pour avoir des opinions " personnelles " qui dispenseraient du devoir dexactitude, puisque la vérité renvoie à la nature des choses, en tant que cette nature, précisément comme telle, nest dicible quen première personne, à lencontre de toute fantaisie narcissique puisque cest du vrai lui-même et non pas de soi quil est toujours question.
La vérité suppose la réalité, qui ne compte pas : ce nest pas le même dêtre réellement sujet et de lêtre vraiment. Celui qui travaille est le sujet de luvre, mais cela ne compte pas puisquen vérité cest luvre qui est le vrai cest-à-dire le sujet de la vérité (subjectivement, cest la définition de la première personne comme impossibilité à soi qui résout cette contradiction). Impossible, autrement dit, dentendre la vérité autrement quen distinction de la réalité. Il serait donc aussi absurde de récuser limpératif dexactitude que de récuser la conscience morale, puisquil sagit dans lun et lautre cas de la même nécessité : celle qui fait que, dans la réflexion, chacun de nous est forcément pour lui-même nimporte qui ce sujet dont la position est corrélative de la reconnaissance de la réalité comme telle. En rappelant ce truisme (le sujet que je suis pour moi est par définition le sujet réflexif, le sujet indifférent de luniversalité conceptuelle) on rappelle que largument consistant à mettre en avant la pensée contre la réflexion ou léthique contre la morale serait un simple mensonge. Imagine-t-on par exemple un individu qui, voyant quelquun se noyer, opposerait les subtilités de son éthique (puisque léthique est ce qui simpose à soi pour la seule raison quon est soi) à lurgence de secourir ? Pour la même raison, opposer on ne sait quel génie personnel à la rigueur de lexact établissement serait une bouffonnerie quelque peu mêlée dabjection, puisquil est absolument contradictoire avec lidée du génie quon puisse être génial pour soi, puisquon ne pense jamais quen absence de soi (dans la présence à soi, on réfléchit mais on ne pense pas). Autrement dit on peut bien choisir, mais la décision sest toujours prise ailleurs et avant.
La pensée, à linverse de la réflexion, est toujours aberrante, comme est forcément aberrante une décision, quon ne peut jamais justifier sans la faire passer pour un choix aux yeux de nimporte qui (donc de soi). Et comment pourrait-on être là au moment de poser une aberration, autrement que comme la volonté de lempêcher ? Pour soi, cest-à-dire représentativement et donc en exclusivité de toute pensée, on est forcément médiocre au sens que je viens de rappeler selon une nécessité non pas éthique mais transcendantale puisquil sagit simplement là de la nécessité réflexive. Que léthique de la médiocrité soit une nécessité transcendantale définit en effet la réflexion. Rien là détonnant quand on sait que cette position se définit a pour principe la dépossession du vrai, cest-à-dire la nécessité de faire non pas du vrai lui-même mais de lhomme le sujet de la vérité alors même quil ne se comprend quà supposer la vérité plus originelle que lui. Et certes, quand nous réfléchissons sur une question, nous ne pouvons avoir dautres projets que celui de produire à son propos un discours de savoir et surtout pas de vérité (on ne va pas se mettre à parler de manière prophétique là où il y a un problème précis à résoudre !). Ainsi tout choix est-il le fait du savoir et que, réflexivement, lidée de décision na pas de sens. Dès lors lexactitude commande, forcément (doù la nécessité sociale de motiver ses décisions).
Lopposition des textes de savoir et de vérité (des savants et des auteurs) dont je suis parti la semaine dernière pour penser lexactitude na donc aucun sens pour le sujet qui réfléchit cest-à-dire pour soi : elle vaut seulement de lextérieur, comme quand nous nous disons que linexactitude de la métaphysique classique (nous ne pouvons pas admettre quelle " corresponde " à létat des choses, auquel elle coïnciderait sans reste) ne change en rien sa vérité, cest-à-dire au respect quelle nous inspire et à la donation de pensée dont nous lui sommes redevables. Ou comme quand nous reconnaissons une décision non pas aux raisons qui lont motivée mais à la responsabilité à laquelle elle donne lieu. Là est la vérité dont la notion est en même temps une dénonciation de la réflexion autrement dit un pointage de nos marques, qui sont nos lieux dimpossibilité à nous-mêmes.
Il faut nommer probité cette nécessité inhérente à la réflexion : rien de ce quelle justifie ne saurait subsister hors représentation que ce ne soit malhonnêtement. Lexactitude où tout doit correspondre cest-à-dire où lordre et la connexion des faits doit coïncider avec lordre et la connexion des termes employés, accomplit la transparence que la représentation est idéalement pour elle-même. De même que jaurais idéalement à être conscient dêtre conscient (je le suis, certes, mais non sans un reste dinconscience faisant que je suis moi ), mon discours doit idéalement assurer une correspondance réciproque entre ses termes et les moments de son objet : que rien de celui-ci ne reste non-dit et quinversement rien de ce que jai dit ne soit appuyé dun fait.
La corrélation de lexactitude et de la morale est donc évidente : cest la nécessité transcendantale. Le sujet ne se dérobe à aucun des aspects de lobjet, à aucun des éléments de lexpérience (comprendre, cest épuiser), et ne parle à aucun moment pour ne rien dire comme il ne se perd pas dans une contemplation qui vaudrait pour elle-même (le beau est toujours symbole du bien et sa fréquentation y dispose). Il ny a donc de reste ni dun côté (réel) ni de lautre (discours). De même que la doctrine transcendantale implique la récupération morale de ce que nous pourrions nommer lordre spirituel quil faudra à tout prix convertir en moralité, elle interdit quaucun reste soit maintenu qui produise une équivocité dans la reconnaissance que le sujet est pour lui-même (il faut quil soit sujet de lexpérience et sujet de la dignité morale).
Or si la morale relève du spirituel au sens où il ny a originellement pas de raison (sinon en pétition de principe) dêtre moral, linverse nest pas vrai ; et cest précisément cet excès du spirituel sur le moral ou de la pensée sur la représentation quil sagit de bannir en bannissant un sujet qui, dêtre celui de la métaphore, est absolument sujet sans être pour autant sujet de quelque chose, sinon dune aberration en quoi il est tout aussi impossible de reconnaître une intention subjective que de reconnaître un savoir (nous savons que cette impossibilité signe la pensée).
La doctrine transcendantale où il sagit de rester le même cest-à-dire dêtre le sujet de lexpérience interdit par conséquent un reste que, comme tel précisément, on peut seulement désigner comme aberrant : lirréductibilité de la métaphore à lersatz de concept quelle est par ailleurs.
Ce reste, quand on le pense subjectivement, correspond à la marque cest-à-dire au lieu de vérité dont nous sommes capables, nous qui sommes désormais des autres, et qui ne sommes jamais nous que sans nous.
La doctrine de lexactitude sentend toujours à lencontre de linsistance de la marque. Laquelle insistance est notre vérité, rien de moins.
Léthique de lexactitude est par conséquent un devoir, dont une réflexion de second degré (non pas simplement réfléchir sur la vie, mais réfléchir sur ce que cest que réfléchir sur la vie) nous apprend quil est celui de la trahison de soi au profit de la représentation ou, si lon préfère, de la vérité au profit du savoir. Evidemment, pour admettre cela, il faut avoir reconnu que nous nétions en vérité nous-mêmes que localement et en notre propre absence, là où nous ne savons pas.
Exclusivité de la vérité et de lexactitude
Puisquil est originellement celui de lexpérience, le sujet de lexactitude sépuise à bannir le reste, lincommensurable, létrangeté du " désormais un autre " qui lui fait reconnaître quil nest pas en vérité celui quil est en réalité (" toujours le même ") quand il dit ce que nul ne pouvait vouloir dire et ce quaucun état de fait ne vient jamais corroborer.
Avec lexactitude comme impératif, il sagit de maintenir envers et contre tout effet de vérité que lexpérience est bien le lieu de la vérité, et cest à la radicaliser comme correspondance-coïncidence que le sujet sachant trouvera à se satisfaire de son anonymat enfin irrécusable (si la coïncidence est avérée, rien ne pourra plus faire quil ne soit plus nimporte qui). Cest pourquoi je dis quelle est léthique de la médiocrité cest-à-dire de la possibilité compréhensive. A lencontre de cela, il y a la pensée, comme on le voit dans lopposition matricielle des textes de savoir pour lesquels inexactitude et fausseté sont le même et des textes de vérité pour lesquels linexactitude, quil est évidemment préférable déviter, ne change absolument rien. Lexactitude importe toujours et nul nest autorisé à la désinvolture en arguant de la distinction de la pensée et du savoir, de la vérité et de la réalité ; mais la désinvolture quon peut trouver chez tel ou tel auteur (citations approximatives par exemple) ne saurait constituer une raison de se dérober à la nécessité de le lire et de le relire, cest-à-dire à la donation destinale qui est impliquée dans tout discours de vérité. Et de toute façon la question ne se pose pas : les auteurs nont pas besoin de notre assentiment pour rester cest-à-dire pour nous avoir marqués pour nous avoir donnés à nous-mêmes en faisant de nous localement des sujets dimpossibilité. On peut passer toute sa vie à refuser ce don, notamment en senfermant dans léthique de lexactitude cest-à-dire de lingratitude puisque ce nest jamais par soi quon est soi, et que cest à sinstaller dans lépreuve (la perte comme absence de tout recours) que cela constitue toujours, quon peut enfin sautoriser de soi.
Lexactitude importe mais elle ne compte pas. Jamais lauteur nest concerné par lexactitude de ce quil dit, mais le scripteur quil est par ailleurs lest toujours au plus haut point : personne ne songerait à dire que la conception aristotélicienne du monde est exacte et personne, sauf peut-être des barbares, ne songerait à en déduire quil faut cesser de lire Aristote ni a fortiori quil faut détruire ses ouvrages. Nous savons que ce sont là des textes de vérité et nous savons par là même que lexactitude ne les concerne en rien. Mais elle concernait celui qui les a rédigés et qui entendait bien que ses conceptions correspondissent à la réalité : pour lui, cest-à-dire réflexivement, il devait rédiger des textes de savoir.
Rien de ce qui compte nest concerné par lexactitude, comme latteste dailleurs notre rapport à ces choses, qui est le respect, et dont la signification est expressément limpossibilité quun autre en soit jamais le juge : ce qui inspire le respect le fait précisément de sautoriser de soi, dêtre fait de sa propre impossibilité. Rien de ce qui inspire ce sentiment ne peut avoir lexactitude pour principe puisquelle suppose quon soit fait de sa nécessité.
Même dans son acception la plus triviale, la vérité est exclusive de lexactitude : nous avons pu apprendre, références exactes à lappui, que les produits de marque ne simposent pas le plus souvent à la ménagère par des qualités particulières (plus de vitamines, meilleure fabrication, etc.) mais uniquement par leur marque. Létiquette sur la boîte de conserve ne rend assurément pas meilleurs les haricots quelle contient ! Mais justement, la question nest pas là : cest de distinction et non pas de différence quil sagit pour la ménagère qui achète ostensiblement la boîte la plus chère, montrant ainsi à tout le monde quelle nest pas nimporte quelle ménagère à laquelle il appartient assurément doptimiser les achats familiaux : elle achète ce que personne ne saurait avoir raison dacheter (le savoir ne compte pas sagissant de ce quelle fait) et par là jouit dun indiscutable effet de vérité, en loccurrence de distinction (elle reste une ménagère : cest toujours exact mais ce nest plus vrai).
Le vrai produit un effet de distinction et non pas un effet de différence, et cest pour cette raison que la question de lexactitude, exclusivement cantonnée dans celle des différences, ne le concerne en rien.
Disons le autrement : lexactitude suppose quon puisse définir la vérité par la prédication, ce qui revient à dire que rien dautre que le discours ne peut être vrai et que lui-même ne lest jamais que de lextérieur, puisquil ny a formellement pas de différence entre un discours vrai un et un discours faux. Les choses ne sont pas vraies et il faut toujours un troisième terme entre le discours et la réalité à laquelle il est supposé " correspondre " pour quon puisse parler de vérité. Quon refuse, comme jespère vous avoir convaincus de le faire, ces deux propositions et la corrélation de lexactitude et de la vérité devient simplement intenable.
A linverse en insistant sur la corrélation de la vérité et de lautorité, autrement dit sur la nécessité que la vérité se définisse suffisamment dêtre le fait dun auteur, dun sujet autorisé de son impossibilité à lui-même, on fait de lexactitude un moyen contingent au service du vrai, comme dans les exemples que je citais lautre jour de Lanzmann et de Foucault : il se trouve que ces auteurs ont su disposer lexact de manière à ce quil produise comme tel un effet de vérité, dont à la réflexion nous devons reconnaître que le véritable sujet nest pas lexact mais sa disposition, quils ont signée.
Car il ne suffit pas daccumuler les détails et les repérages précis pour quun effet de vérité ait lieu (on pourrait citer des exemples de décomptages méticuleux ne produisant aucun effet de vérité, bien au contraire), il faut encore que cet effet de vérité sentende dans lordre de lautorité. Là est toute la différence : si horrible quil soit, un fait nest que ce quil est, sauf sil est investi, dans sa nudité factuelle, dune autorité qui est par définition celle dun sujet qui sautorise non pas de ce qui a eu lieu mais bien de lui-même : celle de Lanzmann à propos des camps, celle de Foucault à propos des prisons, par exemples. Alors lexact est autorisé à être vrai, et lexactitude produit un effet de vérité qui est donc un originé dans une signature et non pas dans des choses du monde. Sans la signature du dispositif, ce qui a eu lieu nest quun matériau pour professeur dhistoire (ce que nest pas Lanzmann) ou pour sociologue (ce que nest pas Foucault). Là où lexact produit comme tel un effet de vérité cest nécessairement de la première personne quil sagit, de son impossibilité, telle que la fait reconnaître limpossibilité du nom. La vérité est toujours un acte de première personne, absolument toujours, quand bien même la jalousie pourrait essayer de faire croire à une force de lobjectif. Le réel nest pas le vrai : il lui faut encore limpossibilité subjective. La vérité est bien plutôt dans limpossibilité pour leffet de vérité de nêtre pas un effet de première personne. Lexact réduit à lui-même produit un tel effet (repérage littéral de la Shoah, du goulag, de la Kolyma, des prisons, etc.) mais cest à la condition dêtre disposé par un auteur, à la condition que cette disposition soit son acte de première personne, son impossibilité, autrement dit son génie.
Il est donc tout simplement faux de prétendre que lexact lui-même puisse produire un effet de vérité : sous la plume dun comptable ou dun professeur, il ne le fera jamais parce quon obtiendra alors que des discours sans reste dimpossibilité subjective (autrement dit sans génie), des discours autorisés dune place ou dun savoir qui sont leur propre nécessité alors que la première personne est au contraire sa propre impossibilité.
Ainsi faut-il que le discours de savoir soit adéquat à lui-même, cest-à-dire à la construction de son objet, alors que le discours de vérité est en impossibilité à soi, puisquil peut être parfaitement et définitivement inexact, comme on le voit dans lexemple de la métaphysique classique à laquelle nul dentre nous ne songerait à souscrire, sans pour autant que sa vérité soit le moins du monde affaiblie.
Le discours de savoir nest au contraire que la construction de son objet, puisque telle est la fonction transcendantale du savoir. Dès lors la différance que son objet sera ultérieurement pour lui-même (par exemple nous ne parlons pas de la même histoire romaine que les gens du XVIII ème siècle, la foudre nest pas pour nous ce quelle était pour les anciens grecs, etc.) implique absolument lanéantissement du discours de cette construction : celle-ci apparaît navoir été construction de rien et lancien discours de savoir apparaît à la réflexion comme nayant jamais eu le moindre rapport avec la vérité, même quand on imaginait réflexivement pouvoir confondre celle-ci avec le savoir.
Tout texte de savoir est donc obsolète à linstant même où il est rédigé (en droit, il y a un autre savant dans le monde qui vient de différer la compréhension de lobjet dont le premier texte était lassurance) et cest seulement pour des raisons de fait quil nest pas instantanément effacé (ce qui est presque le cas dans les disciplines dévolution très rapide, comme la génétique ou la technologie). Du texte de savoir, limpératif de mort est donc originellement constitutif. (Et lon peut imaginer, à voir la rancune de ceux qui le pratiquent envers les auteurs, quils ne sont pas sans le savoir !)
Le mot dordre " Pas de reste ! " qui résume limpératif de lexactitude concerne donc aussi bien lénoncé (rien ne doit y être métaphorique) que lénonciation (il ne faut pas quelle survive à lobjet dont elle aura été la construction).
Eh bien la distinction des textes de savoir et des textes de vérité nous fait apercevoir que cest le contraire qui est vrai pour la pensée : il y a pensée précisément là où il y a reste et uniquement au lieu de ce reste, et dautre part na droit au titre de pensée que le travail qui survit à lobjet dont il aura été la construction, qui nest plus que le reste dune constitution dont on aperçoit quelle na jamais compté.
Cest par conséquent de la même nécessité quil sagit dans linterdiction du reste métaphorique autrement dit dans linterdiction de penser, et dans linterdiction décrire des textes qui restent. Car un texte qui reste, autrement dit un texte dauteur ou encore de vérité, cest forcément un texte inexact quand bien même il continuerait de savérer exact, au sens où il ne reste précisément que dans la mesure de son inexactitude : de la science aristotélicienne, il ne reste absolument rien ; de la pensée dAristote, y compris scientifique, il reste absolument tout. Mais comme elle nest plus constitution de rien (les entités dont il parle ne valent que dans luvre aristotélicienne et non sont pas des faits auxquels on devrait se référer), elle nest plus que reste. Le génie, cest quil ny ait rien dautre que du reste. Telle est la vérité, dans sa radicale et définitive exclusivité à lexactitude.
Impératif de lexactitude et haine de lélection
La vérité qui consiste subjectivement à exister en première personne (cest-à-dire en absolue impossibilité à soi) nest en rien concernée par la question de lexactitude qui suppose quon fasse semblant dêtre pour soi-même une troisième personne cest-à-dire nimporte qui.
Seule par conséquent la haine de la distinction propre au vrai peut conduire quelquun à le rabattre sur lexact, qui lui est parfaitement étranger comme tout ce que je vous ai appris depuis plusieurs années ne cesse de le montrer, depuis le plus sublime (la problématique du génie dont jai essayé de pointer lessentielle inconsistance) jusquau plus trivial (un produit de marque est un " vrai " pour le consommateur, alors quil peut ne différer en rien du même produit dès lors exclusif de toute différence énonçable en terme dexactitude vendu anonymement, par exemple).
Limpératif de lexactitude est haine de la distinction, des élus en tant que tels. Et certes les auteurs sont des " élus " : ils peuvent dire les pires inexactitudes, leur discours était, est, et sera toujours vrai !
Voilà ce que nous savons tous, nous qui ne confondons jamais les textes de savoir que nous utilisons avec les textes de vérité que nous respectons ; mais voilà aussi ce quà la réflexion nous avons le plus de mal à admettre, puisquil appartient à la nature même de la réflexion dêtre démocratique (lavis qui prévaut est expressément celui du sujet anonyme : cest le même davoir raison et dêtre nimporte qui). Cela dit, largument ne serait légitime que dans le cadre de lidéologie des " dons " cest-à-dire de lirresponsabilité : sil y avait des " génies " naturels comme, pour lancien régime, il y avait des gens naturellement supérieurs (les nobles, caractérisés par leur " sang bleu ") tout irait pour le mieux : nul ne serait responsable de sa médiocrité ou de son originalité, et néprouverait le besoin den projeter sa culpabilité éthique (relativement à soi, par opposition à la culpabilité relativement à la loi) sur les autres. Mais le génie na rien dun don et ne relève daucun chromosome : cest simplement le refus de céder sur létrangeté quon est pour soi.
La haine de la distinction, spécifiquement, cela sappelle la jalousie (quil ne faut pas confondre avec lenvie : les gens distingués nont rien de plus que les autres dont ceux-ci pourraient être envieux). La problématique de lexactitude est une sorte de prosopopée de la jalousie, finalement : on sen veut tellement davoir cédé sur sa propre étrangeté quon plonge haineusement dans la passion de la coïncidence. Pas de différence entre limpératif de lexactitude, la haine des élus et la rage de trouver en soi malgré tout encore un reste. Le reste que le plus strict des tenants de lexactitudes, le plus sourcilleux scrutateurs de notes en bas de page trouve encore en lui, cest la liberté autrement dit le génie dont limpératif de lexactitude est clairement la reconnaissance, qui se ramène toujours à la même formule interdictive " mort à la métaphore !". La question de lexactitude est donc la réaction imposée par la question de lautorité, telle quelle est toujours déjà actualisée dans la reconnaissance de lauteur, cest-à-dire pour soi de sa propre étrangeté. Je ne sors donc pas de ma problématique.
Lautorité de linexact
Inexactes, certaines paroles nen son pas moins vraies et cest ce qui définit lautorité.
Dailleurs la notion banale de lautorité le comprend déjà : si lon nobéit à son médecin quà la condition davoir parfaitement compris les raisons de son ordonnance et davoir reconnu lexactitude de chaque prescription, cest quon ne lui reconnaît aucune autorité. A linverse on lui en reconnaît quand on suit ses prescriptions sans les comprendre, et a fortiori on peut concevoir quon obéisse aux prescriptions dun grand médecin (une sommité, une autorité) alors même que nos connaissances nous les feraient apercevoir comme inexactes.
Plus essentiellement, cest depuis son inexactitude quon reconnaît un auteur : cest justement de ce que nous nayons pas à admettre comme exact ce que disent les auteurs que nous les reconnaissons comme tels.
Et lexactitude reconnue de leurs propositions est un obstacle à la reconnaissance de leur autorité puisquelle nous fait supposer que nimporte quel savant, ayant étudié les mêmes cas, serait parvenu aux mêmes conclusions. Cest la question des auteurs contemporains, par exemple Lacan dont par ailleurs on reconnaît lexactitude de la clinique : un auteur quon accepte par ailleurs de considérer comme un savant, tout en sachant parfaitement quil nest pas en vérité quelquun qui importe mais quelquun qui compte (doù par exemple la nécessité détablir exactement ses séminaires : on ne veut pas obtenir exactement les informations quils transmettaient assurément, on veut sa vraie expression).
Cest moins le contenu des propositions, même exactes, qui décide de notre reconnaissance, que leur disposition. On le voit très bien avec tous les exemples demprunts. Jen cite un seul, que tout le monde connaît : le " stade du miroir " dont Lacan na jamais voulu reconnaître quil lavait pris à Wallon, alors que cest indéniable. Eh bien je crois que Lacan avait raison, non pas certes en termes dexactitude (il nest pas exact quil ait fait en premier cette observation) mais en termes de vérité cest-à-dire dautorisation de soi. Car enfin, cette question du stade du miroir est la mise en place de limaginaire, quon retrouvera dans le nouage RSI, dans le nud borroméen, dans la topologie, dans les mathèmes Est-ce que tout cela nest pas de " nature " lacanienne ? Si lon maccorde ce truisme, on maccorde que la question du miroir était déjà lacanienne en vérité, bien quen réalité elle ait été formulée par Wallon. Quun autre soit objectivement le premier à lavoir posée, voilà qui peut revêtir une certaine importance pour une histoire bêtement chronologique de la psychologie, mais voilà ce qui n compte absolument pas sagissant de la psychanalyse, dès lors quon parle bien de la discipline lacanienne et non pas dune quelconque psychologie.
La prochaine fois, je vous expliquerai, après léthique, la métaphysique de lexactitude.
Je vous remercie de votre attention.
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