Quest-ce que lexactitude ?
Il ny a dautorité que là où il ny a pas de raison pour quil y en ait. La notion dauteur, qui est celle de lautorisation de soi, ne dit rien dautre et toute notre problématique est den apercevoir les implications pour ce qui est de la question de la vérité. Et parmi celles-ci, il y a lexclusivité absolue des notions dexpérience et de vérité. Or toute expérience lest dune certaine réalité dont on prétend pouvoir sautoriser.
La réalité est habituellement présentée comme la meilleure des raisons de faire autorité, en ce sens que celui qui parle depuis ce quil sait suppose quil est autorisé à parler, par cela même dont on admet quil a réellement la connaissance. " Jai raison de dire ce que je dis parce que la réalité est ainsi, dailleurs vous pouvez le constater vous-même, au cas où lidée vous viendrait de contester ce que je dis ". A léthique de la vérité que résume la formule " sautoriser de soi " répond donc, dans le prisme constitué par lopposition de lexpérience et de lépreuve, léthique de lexactitude quon peut résumer par la prosopopée suivante : cest dun autre qui soit non subjectif que doit relever toute la responsabilité de ce quon est en train de dire. Le savoir qui se norme en dernière instance sur lexactitude révèle que sautoriser de quelque chose cest ne pas sautoriser du tout et que lopposition de lépreuve qui marque et de lexpérience qui enrichit est aussi celle de la responsabilité et de la démission. Si cest vrai, alors lexactitude est une éthique : mettre constamment en uvre la même décision dabolir à chaque fois lacte subjectif.
Lexactitude comme nécessité transcendantale
Le savoir sentend toujours dans la priori du transcendantal, puisquil ny a de savoir valable que pour un sujet qui aurait pu être un autre et qui, par conséquent, est en vérité toujours un autre : nimporte lequel. Ainsi le premier principe est toujours quon ne soit pas en vérité celui quon est en réalité : certes, le savant est un homme de telle époque, de telle mentalité, soumis à tel conditionnement etc., mais cela ne fait rien, puisque la légitimité de ses résultats, dès lors quils auront été réflexivement conquis, sidentifie à luniversalité rationnelle (la gravitation nest pas anglaise, par exemple). Pour lobjet, cest pareil : quoi que lexpérience présente, cest toujours quelque chose qui ne compte pas, devant le savoir dont il permettra la détermination. Donc le sujet du savoir est nimporte qui et son objet ne compte pas. Tels sont les deux caractères essentiels du transcendantal
Sagissant de la vérité, nous savons depuis longtemps que cest le contraire : ce qui compte par exemple dans un texte, cest quil soit dAristote et de personne dautre, et par ailleurs son objet a non seulement pour vérité ultime dêtre de " nature " aristotélicienne mais encore dêtre bien lui et non un autre (cest par exemple le sublunaire, qui nest pas nimporte quel lieu). Ce qui compte, on nen décide pas comme on peut décider de lire ou de ne pas lire un traité de géologie ou la dernière thèse parue sur la doctrine aristotélicienne tout simplement parce que cela décide de nous. Cette décision, nous avons appris quil fallait lappeler " marque ". Le vrai nenrichit pas (on nen a pas lexpérience) : il marque (on en a fait lépreuve). Or quest-ce que la vérité, par exemple pour un texte, sinon limpossibilité dans laquelle il doit se trouver davoir été écrit par nimporte qui ? Cest toujours davoir éprouvé limpossible quon reste marqué.
Ainsi les textes de savoir, ceux qui importent, simposent dune autorité quun réel supposé épistémologiquement préalable et métaphysiquement souverain leur confèrerait, alors que leur scripteur se définit expressément de navoir aucune autorité, de ne décider de rien ni de personne : " je ny suis pour rien : tels sont les résultats de la mesure ou de la lecture, et quiconque refera ces expériences ou ces rapprochements de textes reprendra ce que je dis ". Et certes ces ouvrages-là ne décident pas de leurs lecteurs : plus savants de les avoir lus, nous sommes toujours ceux que nous étions sans eux. Sagissant des uvres, chacun éprouve quil en va tout autrement : il est désormais un autre, nétant encore lui-même que par ailleurs. On décide dun texte de savoir alors quon est décidé par un texte de vérité. Car on peut figurer ainsi (" être décidé ") ce que jai appelé, pour désigner les textes des auteurs, leur effet de vérité, qui est dabord quils nous donnent à nous-mêmes comme chacun a pu léprouver quand, un livre refermé, un silence descendait doucement en lui qui était une nécessité décrire, une capacité ponctuelle de vérité.
Pour les textes qui importent, on doit reconnaître une contradiction, et cest elle que je voudrais développer aujourdhui pour penser lexactitude : on ne peut produire un texte de savoir quà proclamer quon nest surtout pas un auteur et quil ny a dautre autorité que celle de lexpérience (on sera prudent dans ses hypothèses, modeste devant les faits, on veillera à la reproductibilité de ses résultats ). La production dun texte de savoir se fera donc dans la semblance : on fera semblant de croire que la nature entendue comme pure factualité peut autoriser un certain discours (comme si le fait suffisait à instaurer le droit autrement dit comme si lon navait pas toujours la possibilité de le dénier ou de biaiser avec lui), et dautre part on fera semblant de croire que ce discours va de soi, alors quil est forcément autorisé dun certain nom propre faisant origine (physique cartésienne, économie marxiste, etc.). Car le principal déni est celui qui reste inhérent à lidée dobjectivité : la réflexion peut bien faire advenir une réalité comme effectuation de son concept dès lors posé dans son essentielle universalité, il nen reste pas moins que toute démarche sinscrit dans un a priori de vérité et dexistence dont il est impossible de ne pas nommer " génie " la déterminité. Or génie renvoie à autorité cest-à-dire à auteur et donc à nom propre.
Penser comme si lon était nimporte qui alors que nul ne lest pour lui-même (puisque chacun est sa propre impossibilité à soi et non pas sa réflexion), penser un objet alors quil a seulement des choses (les choses, on les médite ; lobjet, on ne le pense pas mais on le construit), cest ce que nous reconnaissons pour la modalité réflexive de la trahison de soi, telle quelle est impliquée dans la notion dexpérience. Laquelle est aussi bien la trahison de lautorité, puisque le réel est supposé " décider " de ce qui est vrai et de ce qui ne lest pas, quoi que par ailleurs nous eussions préféré penser. Cest bien en effet le même davoir voulu nêtre pour rien dans ce quon dit et de renvoyer la question de la légitimité de ce quon dit à limpersonnalité absolue du fait.
Bref, si la question de la vérité, quand on la pose éthiquement (et jespère vous avoir convaincus que la notion de vérité était une notion éthique et non pas métaphysique), sentend à lencontre de léventualité du savoir et de la subjectivité y afférente (" nimporte qui "), elle sentend aussi à lencontre de ce que le savoir pose comme linstance de son autorisation, un réel auquel il " correspondrait ". La trahison de soi telle quelle saccomplit dans lidée dexpérience et donc aussi dans lidée dun sujet transcendantal (non pas une substance ni même un point de synthèse mais la nécessité réflexive) renvoie par conséquent à un principe dultime démission de soi quil faut nommer lexactitude. Le savoir peut être indirect, contourné, passer par des moments dabstraction : il faut quà la fin on puisse tabler sur quelque chose dexact une mesure, un rapport terme à terme, un établissement historique
Ethique des textes de savoir : rabattre la question de la vérité sur celle de lexactitude
Quand joppose les textes de vérité aux textes de savoir, par exemple dun côté un ouvrage de Kant et de lautre une thèse sur telle ou telle notion de sa philosophie ou un traité scientifique, cest pour opposer deux types de garantie : celle du savoir ou de la place, et celle du nom. A chaque fois il y a une garantie, quon pourrait dire consistante dans un cas (les diplômes ou la place, cest lensemble de la société, lEtat, la culture, etc.) et inconsistante dans lautre (le nom propre ne signifie rien). Bien entendu le premier cas aussi est inconsistant : il ny a pas de savoir social quon puisse totaliser et le système des places nest pas plus totalisable que le savoir des spécialistes attesté par leurs diplômes. Cest dailleurs pourquoi, en se situant à la limite éthique de cette activité, on ne peut produire un texte de savoir que mensongèrement : on nest jamais réellement assuré de pouvoir dire ce quon dit, quand on sassure de pouvoir le dire depuis une place ou un diplôme. Bien sûr, dans la pratique, on le dit quand même, en étant relativement bien assuré : la société est suffisamment solide et les divers savoirs assez constitués pour quon puisse tabler sur une garantie acceptable du savoir et des places. Un ouvrage de géologie, par exemple, peut bien contenir des erreurs mais il est globalement garanti par létat du savoir dans cette discipline, dès lors que celui qui laura rédigé aura fait montre, par lindication de ses diplômes et fonctions, de la confiance que celle-ci lui aura institutionnellement accordée. LEtat en ce sens garantit les discours, puisquil donne les diplômes mais bien sûr il ne les garantit que relativement : pour un temps quon pourrait dire le temps de la réflexion. Je désigne ainsi le temps nécessaire à ce que lépoque soit posée comme telle, cest-à-dire destituée de la légitimité afférente à lidentification du maintenant à lêtre de létant en général, quon ne saurait en effet contester sans pétition de principe. Notions quil sagit dun temps variable selon les disciplines : bien plus saccadé et rapide en électronique quen histoire naturelle, pour en rester à des exemples empiriquement évidents (en réalité il faudrait faire intervenir des nécessités historiales, des rythmes d " épistèmès " au sens de Foucault quil faudrait par ailleurs croiser avec des nécessités eidétiques mais peu importe ici).
Cest ainsi que lacheteur dun ouvrage de savoir sait parfaitement que son investissement est à court terme, et que le savoir nest en ce sens pas garanti pour longtemps : dans quelques années (voire dans quelques mois) il faudra renouveler lachat. Jinsiste sur le caractère juridique de cette nécessité : non seulement létat des connaissances nécessitera des compléments, des mises à jour ou même des refontes qui peuvent être radicales, mais surtout louvrage quon possédait finira par nêtre plus garanti et lindication des diplômes de celui qui laura rédigé par ne plus rien signifier ! Quand nous feuilletons chez un bouquiniste un ouvrage scientifique rédigé par quelque éminence doctorale dil y a soixante ou quatre-vingts ans, nous nen savons pas moins quil ne faut pas lacheter sauf bien sûr à sintéresser à lhistoire de la discipline, cest-à-dire à avoir décidé dignorer celle-ci comme intentionnalité pour ne plus la considérer que comme une représentation historiquement constituée. A la limite louvrage ne concerne plus aucune réalité au sens où le discours géologique concerne les minéraux, et vaut seulement comme document permettant à lhistorien de reconstruire le discours des années de son édition : en le lisant, cest finalement lépoque de sa conception quon apprendra à connaître, et elle seule.
Or quand un texte de savoir ne concerne aucune réalité, il nen reste rien, comme texte de savoir cest-à-dire comme réalités importantes. Les ouvrages scientifiques auxquels des chercheurs ont pu consacrer des vies entières encombrent les greniers avant dêtre jetés. Dailleurs personne ne sy trompe et tout le monde est daccord : les textes de savoir dil y a un siècle, et a fortiori sils sont plus anciens, personne naurait lidée de sy référer ni même de les lire pour apprendre quoi que ce soit : ils nintéressent plus que les historiens qui montreront (selon la même méconnaissance ) à partir deux comment nos ancêtres se représentaient un monde dont nous " savons " désormais quil nest pas tel quils le voyaient, puisque ne sont réelles pour nous que les choses que notre savoir nous autorise à reconnaître. Car bien sûr les savoirs qui ne sont pas les nôtres, par exemple lastrologie du seizième siècle ou à la limite la géologie telle quelle existait hier matin, à cause de leur caractère réfléchi (nous les constituons en objets), nautorisent aucune reconnaissance : ils ne sont savoirs de rien et par conséquent pas savoir du tout. Produire un texte de savoir, cest faire semblant de lignorer. Les savants nécrivent jamais que sur du sable et le grand travail de leur vie est déjà obsolète au moment de sa parution.
Alors que lauteur est toujours auteur du vrai lui-même, cest-à-dire de ce qui est en propre le sujet de la vérité (luvre, qui marque), le scripteur de textes de savoir est sujet dune représentation du réel. La double opposition quon indique ainsi peut être également rendue en disant que si le texte de vérité sautorise de linconsistance du nom impossible (condition pour que le vrai soit bien le sujet de la vérité et non pas lexpression dun autre qui serait seul à compter), le texte savoir sautorise corrélativement de lanonymat de celui qui la écrit et de lêtre en soi supposé du réel quil représente. Limpossibilité de la signature et limpossibilité de la " nature " (au sens où le cogito est de nature cartésienne, etc.) sont donc ses principes en quelque sorte objectifs et subjectifs. Bref, je synthétise lopposition en disant que le texte de savoir est réellement autorisé, alors que le texte de vérité lest vraiment toute la difficulté tenant bien sûr à ce quil est contradictoire pour une autorisation dêtre réelle sans être vraie, puisque la notion dautorisation est exclusivement juridique. Car être autorisé, cest avoir le droit de ce qui ne renvoie pas à un fait qui serait celui davoir effectivement le droit mais encore à un droit plus originel (selon lindéfinie antériorité du droit à lui-même qui interdit de le considérer comme un fait dune nature particulière en loccurrence juridique), puisque ne sera jamais autorisé que celui qui a le droit de lêtre (par exemple : le baccalauréat autorise à mener une vie détudiant, mais il faut dabord avoir été lycéen ou inscrit selon une modalité particulière pour être autorisé à recevoir éventuellement cette autorisation).
Jinsiste sur laspect juridique de la question. Le texte de savoir argumente en sautorisant de la réalité : le géologue ny peut rien, par exemple, les réactions du calcaire et de lacide chlorhydrique sont ce quelles sont et il en tire implacablement les conséquences. Mais je pose la question : est-ce quune telle chose est en mesure dautoriser quoi que ce soit ?
Pour quelle soit, et donc pour quun discours de savoir puisse susciter le moindre respect (ce qui en suscite, cest le travail et la probité quil représente), il faudrait quelle soit autorisée à le faire. Or il est parfaitement absurde dimpliquer quelque réalité que ce soit (par exemple une réaction chimique) dans un ordre qui est purement juridique (avoir raison et non pas tort de dire ceci ou cela). Absurdité dailleurs immédiatement avouée dans la figure de la tautologie : que voulez-vous, les choses sont ce quelles sont.
Or quest-ce que cette nécessité juridique de lautorité, sinon celle de lorigine telle quelle apparaît dans limpossibilité absolue du nom propre (autrement dit dans la nécessité de travailler) ?
Cest lautorité, axée sur limpossibilité quelle constitue jamais un fait (quon veuille y voir un fait et on ne verra jamais quune usurpation), que je décris là.
Je formule brutalement mon argument : un texte de savoir ne vaut rien parce que, bien quil lui appartienne essentiellement de le méconnaître en en appelant constamment à une réalité supposée métaphysiquement identique à ce quil en dit, il ne sautorise de rien. Et cest seulement par méconnaissance, celle qui nous caractérise devant ce qui est trop près de nous pour que nous puissions le considérer (par exemple les traités de géologie parus cette année, et que nous appréhendons comme une sorte de fenêtre métaphysique sur la réalité minérale) que nous faisons confiance aux actuels discours de savoir. Encore que le terme de " méconnaissance " ne soit pas approprié pour désigner une démarche que nous avons raison de faire (où senquérir des minéraux, par exemple, sinon dans les traités de géologie dont nous disposons aujourdhui ?) : il faut plutôt parler de limite.
La réalité nautorise rien et cest seulement à faire semblant de loublier, quon peut sengager dans la production dun discours de savoir. " Ce que je dis est autorisé de la réalité ", proclame le savant. La belle affaire ! La réalité en produit la trivialité, au sens où lon peut dire trivial ce que nimporte qui peut poser, si sophistiqué que soit le cadre permettant de le faire. Par conséquent cest dexactitude et surtout pas de vérité quil peut sagir dans un discours de savoir.
La trahison de soi se fait toujours pour les meilleures raisons (ainsi est-ce forcément pour le premier des biens quon perd son âme). Dans lordre du savoir, la meilleure des raisons, cest la réalité telle quelle se donne et dont on peut arguer pour proclamer quon nest surtout pas le sujet de son propre discours. " Ce nest pas moi qui parle : voyez vous-mêmes et constatez que la réalité est bien ainsi, que nous le voulions ou pas. "
Quand on produit un texte de savoir, cest-à-dire un texte dont on épuisera le statut éthique en disant qu'il sagit quil ne soit pas distingué (sa valeur, cest que nimporte qui, cest-à-dire nimporte quel sujet méthodologiquement constitué, ait pu le produire), on le fera toujours à lencontre de limpossibilité qui définit lauteur. Cet encontre porte un nom, qui est lexactitude et quil faut par conséquent penser comme une éthique.
Une éthique négative
Je présente demblée ma position en disant ceci, à propos des textes de savoir qui lont toujours pour ultime critère : on va sen tenir à lexact pour éviter la question du vrai.
Pourquoi ? je répondrai que cest précisément éviter ce dont le vrai est le sujet : la vérité comme effet celui-là même qui fait de nous définitivement un autre quand lexpérience nécessite quon soit toujours le même. Si vous voulez rester le même, fuyez toute pensée qui est à chaque fois lépreuve de létrangeté à soi, et tenez-vous en à lincontestable qui justifiera que vous vous adressiez à vous-même selon un ultime critère qui sera la tautologie (" je ny peux rien : les faits sont les faits ". Ayez par conséquent lidéologie de lexactitude.
Philosophiquement, je crois quon peut penser lexactitude à partir dun décentrement de lopposition que nous avons longuement explorée, et qui est celle de la vérité et du savoir. A mon avis, on ne peut penser cette trahison de soi, dont le paradigme est évidemment le discours universitaire qui sépuise à poser que lauteur est toujours lautre (" cest Platon, Descartes, Hegel, à la limite cest qui vous voulez cas des " petits " auteurs ou des auteurs inconnus quon déterre le temps dune thèse pourvu que ce ne soit pas moi "), quen posant la question de lidentification de la vérité à lexactitude à travers le déni de ce qui fait lauteur comme tel.
Or quest-ce qui fait lauteur ? Nous le savons : cest lacte subjectif autrement dit la métaphore, lacte dont laberration littérale permet seule de penser quon sautorise de soi parce quil ny a dautorité quà lencontre de léventualité quon la fonde jamais.
Si mon approche généalogique de lexactitude est valable, cela donne le résultat suivant : on aura suffisamment défini lexactitude quand on aura mentionné linterdiction de la métaphore parce que son aberration atteste précisément de lautorité. Et certes ce nest ni de son savoir ni de sa place ni surtout dune réalité supposée exister en soi quon peut sautoriser pour dire du dernier chevalier français quil était un félin africain ! De rien, par conséquent (ce rien, je lai thématisé dans son caractère forcément local sous le nom de " marque "), cest-à-dire de " soi " ! Voilà ce quil faut savoir pour penser lexactitude.
Disons le autrement : cest à partir de Pascal et non pas de Husserl que la notion dexactitude devient intelligible.
Ma thèse est en effet que lexactitude nest pas dabord une intentionnalité mais une éthique et que cette éthique est réductible à la seule interdiction de lacte subjectif, autrement dit de la pensée (par opposition à la simple représentation qui, elle, peut certes prétendre à lexactitude). Là où je minterdis strictement de penser, mon dit est exact. Je vais donc essayer de penser cette interdiction.
Je redis le principe : lautorité tient à ce que la métaphore soit aberrante, et surtout pas à ce quelle enseigne quelque chose. En effet, un ersatz de concept nest quune impuissance (on tournerait autour de la signification quon veut exprimer par incapacité de trouver le bon concept) alors que la métaphore est une impossibilité. Et laberration littérale du signifié métaphorique nest rien dautre que limpossibilité pour la vérité quelle relève jamais de lhorizon mondain, si lon nomme " monde " lordre du compréhensible, cest-à-dire plus simplement lhorizon du signifié. Rien du monde ne saurait être vrai, bien quil y ait du vrai dans le monde, dès lors troué, parcouru de failles dont le modèle est fourni par lénigme, qui nous interpelle à chaque fois en tant que sujet, hors de tout savoir possible (même quand on le possède totalement, le savoir ne sert à rien devant les énigmes) et en fonction dun mot originellement manquant dit " mot de lénigme ".
Exclure ainsi la vérité du monde, cest rappeler quil ny a dautorité quà lencontre de la nécessité transcendantale, qui est aussi bien celle, pour toute chose, de sinscrire dans un horizon préalable de compréhensibilité. Et cest ce que jai essayé de traduire en refusant quil puisse jamais y avoir de raison à lautorité. A mes yeux, il ny a aucune différence entre souligner laberration littérale de la métaphore (à lencontre de sa fonction de remplacement conceptuel) et rappeler quil serait contradictoire à la question de lautorité quelle renvoie à un fondement consistant, quil y ait une raison (jamais soi mais toujours un autre : la nature, Dieu, le consentement, lidée dhumanité ou tout ce quon voudra) dont celui qui prend la responsabilité aurait à sautoriser.
Ainsi la confusion du savoir et de la vérité, et ce quon pourrait appeler son retour moebien qui est la confusion de la vérité à lexactitude, constituent dans leur unité la décision originelle de nêtre pas un auteur.
On le voit très clairement dans le discours universitaire, où il sagit toujours que lauteur soit un autre, et dont lexactitude est le critère en quelque sorte obsessionnel, non pas au sens où lon devrait en rester à des considération platement positiviste mais au sens où sautoriser de son savoir revient concrètement à saccomplir comme scripteur dans cette modalité décriture si particulière quest la note en bas de page. Il y a évidemment celle qui permet de développer une idée seulement incidente par rapport au discours principal, mais elle nest pas spécifiquement universitaire : celle qui nous intéresse a pour fonction de donner une référence dont il est impératif quelle soit exacte, parce que si elle ne lest pas, cest à celui qui écrit que la responsabilité de ce quil avance devra être attribuée.
Que signifie en effet une référence en bas de page, sinon ceci : " allez voir vous-même, et vous constaterez que je ne suis pour rien dans ce que je dis " ? Cette modalité de lécriture est paradigmatique du discours universitaire où il sagit indistinctement de nêtre pour rien dans ce quon dit (on se proclame serviteur : cest toujours un autre qui compte) et dextraire le savoir dun auteur comme on extrait le jus dun citron quon se sent ensuite autorisé à jeter. Et certes, si vous lisez une thèse intitulée " la vérité chez Untel ", vous pouvez jeter ledit auteur à la poubelle : à le lire, en la supposant rigoureuse, vous napprendrez rien de plus ! Cest du moins lidéologie de ce type décrits, auxquels les étudiants, si enclin à se dispenser de lire les uvres au profit dun discours de seconde main, ne demandent en général quà souscrire.
Mais plus originellement elle est paradigmatique de lexactitude comme impératif. Car léthique de la note en bas de page (" Je me lave les mains de ce que je viens de dire : cest lautre, au lieu dont je vous donne ci-joint ladresse exacte, qui doit en répondre ! ") procède lui-même de ce quon peut nommer linterdiction de soi dont, puisquil ny a de sujet quen extériorité au savoir ou quau lieu de son inconsistance, le principe est toujours dimaginer le savoir consistant. Car quest-ce que lindication donnée en bas de page, sinon la preuve par le fait (" constatez-vous-même ") quil y a des raisons à lautorité (" si paradoxal que soit mon discours, jai donc raison de le tenir ") ?
A contrario, on peut dire que lauteur sentend comme tel à lencontre de lidéologie de lexactitude. Non pas surtout quil puisse être désinvolte (au contraire : la désinvolture consiste à actualiser indifféremment ses possibilités alors que lauteur est dans sa propre impossibilité) mais en ceci quon nest auteur quà ce que linterdiction commune de penser (limpératif den rester au communicable) ne compte pas.
Dans Quatre-vingt-treize (III, II, 12), Victor Hugo nous parle dun très bon soldat dexécution, homme " médiocre ", qui " avait sur lâme et sur le cur ces deux abat-jour, la discipline et la consigne, comme un cheval a ses garde-vue sur les deux yeux " et qui était " exact dans lobéissance ". Par cette indication, nous comprenons que ses chefs pouvaient compter sur lui : pas de risque quil interprète les ordres, cest-à-dire quil leur reconnaisse une dimension métaphorique, parce qualors il aurait été responsable de linterprétation et donc de laction quelle impliquait. A contrario, jai vu à la télévision un ancien chef des services secrets raconter que quand il présentait la nécessité déliminer physiquement quelquun au Président de la République, celui-ci se détournait et laissait silencieusement errer son regard dans le parc ce qui pouvait être interprété comme une autorisation, lautorisation dun acte dont seul linterprète devrait porter la responsabilité si les choses tournaient mal. Voilà (pour lapparence admise comme telle) le contraire dune obéissance exacte. Car les deux termes de lacte subjectif sont réunis : la métaphore et la responsabilité. Responsabilité en effet qui est toujours celle dune aberration puisquil sagissait bien didentifier un silence à un ordre dassassinat ! Et certes, il faut être fou pour reconnaître un commandement dune telle gravité dans une simple absence de parole : aussi fou que celui qui a le premier identifié Bayard à un lion. Telle est la responsabilité.
Car dans ce qui est justifié, il ny a pas de responsabilité ! Que je vous explique les raisons qui justifient ma conduite et elle devient celle de nimporte qui : à mécouter, vous reconnaîtrez que dans les mêmes circonstances objectives et subjectives vous auriez fait la même chose. Jai donc disparu : il ny a plus que lidée formelle et vide dun sujet pour les actions formalité et vacuité qui sont en réalité fausseté, puisquen mentionnant un choix jaurai en réalité établi que le savoir était le vrai sujet de ce que jai fait, puisque je ne peux faire que ce qui mapparaît préférable et que cest mon savoir qui décide de cet apparaître. Dune décision, au contraire, il ny a rien à dire : ce silence est la reconnaissance du sujet comme tel.
Il ny a donc jamais de responsabilité, réflexivement parlant, que daberrations cest-à-dire que de choses en quoi il est impossible au semblable de se reconnaître : cest toujours des décisions quon est responsable, jamais des choix puisquil suffit de les expliquer (" avec le savoir dont je disposais sur le moment, voilà ce qui mest apparu comme préférable ") pour quaussitôt celui à qui lon sadresse se reconnaisse lui-même comme sujet réflexif (celui qui se soumet aux meilleures raisons) dans ce quon a fait. Réflexif, ici, cela signifie destitué de soi au profit du savoir puisque cest toujours le savoir qui est le vrai sujet du choix (par opposition à la décision). Lessence du choix réside dans lirresponsabilité : ce nest jamais moi, cest toujours le savoir qui autorise mes choix : ce terme désigne le sujet comme une fonction du savoir. Et la décision, justement, cest quand le savoir ne compte pas : ou bien quil ny en ait pas, ou bien quil soit inopérant comme dans les situations où il y a autant darguments pour que darguments contre. Or quand le savoir ne compte pas, il faut bien sautoriser de soi. Cest pourquoi on signe les décisions alors quon explique les choix.
Lexactitude sentend au contraire comme une éthique de lirresponsabilité. Dailleurs je viens moi-même de faire une citation de Victor Hugo exactement référencée. Est-ce que le sens de ce passage nest pas de vous faire admettre que la corrélation choquante posée par moi entre médiocrité et exactitude, eh bien il ne faut pas me la reprocher parce qualors vous devrez la reprocher aussi au plus grand poète français ! Alors ou bien vous noserez pas, ou bien vous admettrez quen effet la corrélation existe. Bref, dans un cas comme dans lautre, je ne suis pas responsable de ce que je dis
Dans tout ce que jai lu sur lexactitude, jai trouvé la même méconnaissance de son statut déthique. De même que le secret de la métaphore ne réside pas dans ce quelle dit (il y aurait des aspects du monde inaccessibles au concept et impliquant un " signifié métaphorique ") mais dans la question de savoir qui parle (un sujet marqué cest-à-dire capable de vérité, ou au contraire nimporte qui), de même la question de lexactitude ne réside pas dans une nécessité (objective ?) de transposer (métaphoriquement ?) les règles de létablissement des textes en philologie ou de la mesure en physique mais dans le seule horizon de la responsabilité.
La démission de soi, dont la note en bas de page est en quelque sorte lemblème, est ainsi le principe éthique de lexactitude, son essence est négative : que lacte subjectif y soit proscrit. Et quand les tenants de lexactitude (donc notamment des notes en bas de page) en appellent aux " faits " ou à la lettre, qui ne voit que cest toujours pour interdire la pensée ? " Tenez vous-en au texte, Monsieur le fantaisiste ", dit le professeur à lélève imaginatif.
Quant à mettre en avant lidéal dune " correspondance " entre un discours et un fait, cest une pétition de principe puisque la métaphore aussi peut sentendre comme une correspondance. Mais on précisera : correspondance, oui, mais adéquate, réussie à la différence dautres qui sont inadéquates et ratées. Et quand on insiste encore, linterlocuteur précisera la nature de cette " correspondance " : on le forcera à avouer que par adéquation ou réussite, cétait en réalité coïncidence quil entendait ! Par exemple, il faut que le bord de la feuille de papier coïncide avec le zéro du double-décimètre pour quon puisse la mesurer exactement ; ou alors il faut que les termes dun texte allemand coïncident avec les termes de la traduction française, y compris bien sûr dans les jeux sur les racines et les étymologies.
Coïncidence, cela signifie quil ny a pas despace intermédiaire. Je demande donc : quest-ce que la coïncidence, quand on en fait un impératif, sinon linterdiction dun espace dont on voit bien, sagissant du discours, quil est lespace de la pensée len plus qui distingue ce quon a dit de ce que lon voulait dire (et que nimporte qui aurait dit) ? Il est bien certain que lélève de lécole maternelle ou primaire devra faire coïncider la feuille de papier avec la première graduation de son double-décimètre, ou que luniversitaire français traduisant Heidegger devra fabriquer des néologismes pour faire entendre point à point le soubassement des termes du philosophe allemand. Impératif non pas positif mais bien négatif : que rien nadvienne dun sujet que dès lors on identifierait à larbitraire.
Et certes, toute pensée est arbitraire quand on prend le critère de la coïncidence, puisquelle est métaphorique et que la métaphore se définit précisément de ne pas coïncider !
La pensée saccomplit là où elle ne coïncide pas, et cest par conséquent le même dériger la coïncidence en norme catégorique et dinterdire de penser. Il faut être un universitaire et pas un philosophe pour traduire exactement Heidegger, de même quil faut être un élève appliqué et non pas imaginatif pour mesurer exactement la longueur dun morceau de papier : quentre le texte français et le texte allemand on ne découvre surtout pas de métaphore cest-à-dire de pensée (et certes, cest Heidegger et non pas son traducteur quon veut lire), de même quil ne faut pas que le double-décimètre de lenfant puisse apparaître, dans lordre disons de la longueur, comme la métaphore de sa feuille de papier.
Que, par hypothèse, ce soit le cas, et lon serait dans le domaine de lart. Car on peut par exemple concevoir (mais justement : quon la conçoive a priori suffit à lexclure de lart ) une " performance " qui serait une telle mesure : les spectateurs médusés verraient dans le bord du double-décimètre le bord de la feuille de papier, à ceci près que cette identité serait métaphorique ; autrement dit : ce serait la même chose, non pas dans la réalité mais seulement dans la métaphore dès lors identifiée à lacte dune distinction du vrai.
Le secret de lexactitude, cest par conséquent laberration littérale de la métaphore : il faut toujours quil y ait quelque chose, alors quelle sépuise à poser, à titre de vérité, que cela ne compte pas ! Lopposition de quelque chose à rien, on le comprend, apparaît comme celle du savoir et de la vérité en tant quelle vaut impérativement : limpératif que le savoir suffise et quon bannisse toute vérité ; or il ne peut suffire quà la condition quon le réduise finalement à une coïncidence. Je le dis autrement : limpératif de lexactitude, cest quil ny ait surtout pas à interpréter puisque dans linterprétation le savoir fonctionne comme vérité ! Or quest-ce quinterpréter, justement, sinon reconnaître un sujet ? La boucle des questions de lexactitude et de la responsabilité est donc bouclée.
Dans le culte de lexactitude, on cherche une correspondance qui soit finalement une coïncidence et cest une telle trivialité que, satisfait comme le pharmacien Homais devant les victoires de la science positive, lon nommerait vérité.
La question de lauteur est tout autre, puisquelle est celle de limpossibilité dêtre jamais autorisé par tout ce qui dune manière ou dune autre peut autoriser
Cela dit, la question de lexactitude nest pas épuisée, notamment parce quil y a des discours qui ne sont rien dautre quune recherche scrupuleuse et obsessionnelle de lexactitude (je pense bien sûr à Shoah, de Claude Lanzmann, mais aussi à Foucault) et qui produisent par là même un effet de vérité. Or ce qui produit un effet de vérité, forcément, cest le vrai. Mais précisément : cest un paradoxe ; autrement dit cela nest vrai que sur le fond dune vérité plus originelle dont certains auteurs ont su opérer la subversion, et qui est celle que jai dite.
Je vous remercie de votre attention.
Retour en haut de cette page