Il ny a dautorité que de la métaphore
Nous avons appris la dernière fois que lautorité était inséparable de la question de lâme, justement parce quil ny avait dautorité quà lencontre du savoir qui la justifierait ou, si lon préfère, parce que la vérité nest pas une sorte de réalité. Impossible par conséquent de séparer la question de lautorité de lâme, quon pourrait nommer un lieu si sa détermination nétait pas uniquement négative (car encore une fois, il ny a rien dautre que la réalité et que le savoir auquel elle peut donner lieu) : il est question de lâme quand le savoir ne compte pas alors même quil ny a rien dautre. Et si autre chose comptait (par exemple lâme) il nen serait pas question : elle serait alors le premier des biens, cest-à-dire, à la réflexion, la chose la plus importante (celle à laquelle, par exemple, on pourrait sacrifier toutes les autres).
Car subjectivement parlant, le savoir est toujours celui du service des biens et cest à lavoir reconnu quon peut entendre quun homme ait perdu ou, parfois, sauvé son âme. Lâme est lenjeu ultime et pourtant elle ne consiste en rien, parce quil ny a pas denjeu ultime et quaprès toute chose il y a encore autre chose ; ou plus exactement : lâme nest rien dautre que limpossibilité quon puisse jamais la reconnaître comme étant quelque chose (sil y a une âme, alors il ny a pas dâme). Cest cette impossibilité qui compte, quand tout le reste importe plus ou moins (parfois absolument ce qui fait alors de lâme le prix à payer pour vivre).
Lautorité est identique à ce statut denjeu de ce qui ne saurait en aucun cas être reconnu comme étant. Ce dont je fais ainsi la synthèse constitue pour nous un acquis décisif, bien quen vérité on explicite ainsi seulement que lautorité est une notion spirituelle.
Or si lon réfléchit cette nécessité pour lâme quelle se réduise à limpossibilité quil y ait jamais quelque chose comme lâme nécessité en quoi consisterait ultimement lautorité si la notion dâme ne sentendait précisément à lencontre de toute éventualité de position ultime, il faut reconnaître que la question de lautorité sentend dans un premier temps comme celle de lextériorité au savoir, dès lors quon ne donne pas là une indication topologique. Car sil y a un lieu dextériorité au savoir à penser comme une sorte de " moins-un " qui rendrait consistant tel ou tel ensemble, alors il ny en a pas, tant il est vrai que nous pouvons encore penser limpensable comme tel. Admettre limpensable en un lieu quon lui attribuerait logiquement, je dis que cest un mensonge dont il faut nommer " supplément dâme " le corrélat objectif. Le supplément dâme est le dernier moment de lirrespect parce que cest celui du " rejet " de lautorité quand le simple asservissement aux biens pouvait en être le refoulement : nul, par exemple, ne sera plus bourgeoisement satisfait (car, nest-ce pas, " lhomme ne se nourrit pas que de pain ") quun directeur de centre commercial ayant inclus quelque lieu de prière ou de " méditation " parmi les boutiques dont il assure la gestion.
Si donc la question de lautorité est inséparable de la question de lâme (par exemple il ny a pas de différence entre avoir perdu son âme pour un pays et faire de ses écrivains un " patrimoine culturel " à gérer), et dautre part sil appartient à lâme de ne surtout pas être lâme, alors cela signifie que lextériorité au savoir qui en réfléchit la notion nest pas, précisément dun point de vue réflexif, lindication dun autre savoir, dun savoir qui serait spirituel par opposition à un autre qui resterait temporel. Car lautorité, cest quil ny ait rien à savoir là même où la question du pourquoi continue dinsister : il y a autorité quand la question " de quel droit ? " se pose et quand il est par avance exclu quelle reçoive une réponse. Ces deux conditions simposent. Evidence dont il faut tirer la conséquence, toujours sur le plan de la réflexion, en disant quelle est limpossibilité que le concept (y compris celui de soi-disant réalités " spirituelles ") puisse jamais compter.
La question de lautorité, cest-à-dire celle de lauteur, on peut donc la ramener à celle de la distinction du concept : non pas celle dautre chose, mais celle de limpossibilité (laquelle est originellement éthique) que le concept compte bien quil continue évidemment dimporter, puisquon se trouve dans une problématique réflexive. Limpossibilité que le concept compte alors même quil importe toujours, nous savons que cest la question de la métaphore. Je vais donc expliquer aujourd'hui quil ny a, finalement, dautorité que de la métaphore.
Cest de ne rien dire de plus que la métaphore fait autorité
Réflexivement parlant, la question de lâme est celle de lextériorité au savoir, puisquil y a un savoir de tout et quelle nest rien. Le savoir de nimporte quoi, cest son concept. La question de lâme, cest-à-dire celle de lautorité (cest formellement lâme quon respecte), est par conséquent inséparable de celle de la métaphore qui nenseigne jamais rien sinon une pure absurdité (que le dernier chevalier français ait été un félin de la savane africaine, etc.). Et quest-ce quenseigner une pure absurdité (exemple du maître Zen, entre autres), sinon enseigner que le savoir ne compte pas ? Là où le savoir compte, par exemple dans la construction dun aéroport ou dun centre commercial, il ny a pas dâme cest-à-dire pas dautorité : seulement des " usagers " définis par leurs droits quand ce nest pas par leur caprice, et nullement par un respect qui simposerait à eux et qui, avons-nous appris, serait toujours celui de sujets auteurisés deux-mêmes. Bref, là où il est vrai que le savoir ne compte pas est lâme en quoi jen indique la dimension réflexive.
La question de lauteur est par conséquent celle de cette vérité : se demander ce que cest quun auteur, cest se demander à quelles condition il est vrai que le savoir ne compte pas.
Je rappelle que nous sommes partis de lopposition, flagrante notamment dans les études philosophiques, entre les textes qui produisent un effet de savoir (manuels, thèses, articles historiques, commentaires de toutes natures), qui sont pour ainsi dire périmés à linstant même de leur parution et qui ne comptent pas, et les textes qui produisent un effet de vérité en ce sens que la question dêtre convaincu, cest-à-dire dadmettre quune réalité y correspond (par exemple que Dieu soit une substance infinie ou que le fond des choses soit la volonté), na tout simplement aucun sens. Ces textes (par exemple de Spinoza ou de Schopenhauer), ils comptent parce quainsi cest deux-mêmes et non pas par leur soumission à une réalité préalable quils sont vrais. Laccord est unanime pour les distinguer en disant que ce sont les textes des auteurs.
Or comment cette liberté quon nomme autorité serait-elle possible, si elle ne sentendait justement dun savoir (car enfin, ils disent bien quelque chose, ces textes : on peut faire des contresens en les lisant !) qui ait comme caractéristique de ne pas compter ? Noublions pas que tout savoir est savoir de quelque chose ; et il est impossible quun auteur parle de rien Eh bien cest justement cela qui ne compte pas, sagissant des auteurs. Et un savoir qui a pour vérité de ne pas compter alors quil se présente expressément comme tel a forcément la métaphore pour principe. La métaphore ainsi définie est le lieu exclusif de lautorité, puisquil est dune part indéniable quelle pose un savoir (nous apprenons que Bayard était fort et courageux) mais que dautre part ce savoir plus ou moins important est justement ce qui ne compte pas, dès lors que cest par une métaphore et non par un concept quon le transmet. Car de toute métaphore comme donation de savoir, il est impossible quil ny ait pas déquivalent conceptuel : il suffit de parler assez longtemps pour dire ce quon a à dire (indiquer quel était le genre très particulier de courage qui caractérisait Bayard, par exemple).
Si donc on décide déliminer cette possibilité qui est celle de la communication, cest bien que lessentiel nétait pas là. Où est-il alors ?
Eh bien le paradoxe de la métaphore est quil soit dans lautorité ! Car celui qui énonce la métaphore là où la nécessité réflexive imposait le concept (dont la périphrase relève évidemment), il atteste malgré lui que la nécessité réflexive nest pas son lieu propre : que cest seulement " par ailleurs " que son discours relève de la communication. Par ailleurs, cela désigne le lieu du sujet " en général ", celui qui pose la métaphore malgré lui (car lui, plein de bonne volonté, il veut simplement communiquer), celui qui est toujours le même quand lépreuve a fait de lui désormais quelquun dautre (or il est bien évident quil faut être le même, pour être un autre). Bref, celui qui pose la métaphore alors que par ailleurs cest un concept quil aurait eu raison de poser, atteste malgré lui quil nest pas en vérité ce sujet de la réflexion quil est évidemment pour soi autrement dit nous comprenons quil nest pas nimporte qui, puisquil ny a pas de différence pour une proposition entre simposer réflexivement et valoir pour nimporte qui. Lui qui est désormais un autre, cest depuis ce temps très particulier quil parle, alors quil communique dans un autre temps, celui de lindéfinie substitution quon désigne en disant quon est toujours le même. Bref, le sujet distingué parle par métaphore et le sujet commun par concept. Or le sujet distingué, cest le vrai sujet : celui qui fait autorité.
Je poserai donc que la métaphore est le prototype de la parole autorisée, à lencontre de celle qui, contrairement au concept qui renvoie à luniversalité de lentendement et de la référence, est toujours soumise. La métaphore suffit à assurer la distinction cest-à-dire à faire autorité puisquelles sont à chaque fois la parole dun sujet qui ne dit pas ce que nimporte qui aurait eu raison de dire.
Finalement, on peut dire que toute autorité est originellement métaphorique, pour cette raison. Je tiens à souligner le caractère exclusif de cette raison : il ny a dautorité que de celui qui nest pas nimporte qui, et uniquement pour cela ; or il ny a que dans la métaphore quon ne le soit pas. La métaphore est donc le lieu propre de lautorité. On peut donc considérer nimporte quelle autorité en pensant la métaphore dont le caractère inouï, autrement dit absurde (au sens où il est absurde de dire que le dernier chevalier français était un félin de la savane), est la cause.
Pour la représentation, la cause de lautorité ne peut être quabsurde, puisque le propre de lautorité est quelle récuse toute éventualité dêtre jamais fondée : quelle le soit, pour une raison aussi fondamentale quon le voudra (la volonté de Dieu, lordre de la nature sont les principaux exemples), et elle ne lest pas : on ne mentionnera jamais quun fait, dont on ne voit dès lors pas en quoi il serait le moins du monde obligatoire (Dieu veut ce quil veut, et moi ce que je veux ; la nature produit les microbes et moi je prends des antibiotiques quand je souffre dune infection, etc.)
Il est donc bien évident que se poser la question de lauteur revient à se poser la question du caractère métaphorique de ce quil fait. Mais nous savons que ce nest pas ce que fait lauteur qui compte, puisque la signature suffit à constituer luvre comme telle : cela importe seulement. Je renvoie donc à ma notion de la " métaphore personnelle " pour penser lautorité, et il est bien certain quelle en recèle le principe : cest là où lon est vraiment cest-à-dire métaphoriquement soi-même quon fait autorité. Je crois que personne nest sans savoir cela, et que nous avons reconnu laberration métaphorique (et non pas une certaine manière de communiquer, par quoi on resterait au contraire asservi à la généralité de la signification et des biens) en tout ce qui nous impose le respect
Je me sens conforté dans mon hypothèse par la nécessité de considérer le travail des auteurs comme une sorte de symptôme, puisque ce travail est pour chacun dentre eux une nécessité harassante et ingrate (il ny a presque jamais de bénéfices, et quand il y en a ils ne sont jamais à la mesure de ce quils ont coûté) qui empêche de vivre mais quon simpose envers et contre tout (à commencer bien sûr par soi-même). Le symptôme ainsi caractérisé, nous savons quil a une structure de métaphore, et on peut présenter subjectivement la question de lautorité en disant quelle sera celle de ce symptôme auquel léthique des créateurs serait de se tenir. Je reviendrai sur cette approche en quelque sorte psychanalytique, mais lessentiel est ici de retenir que cest la métaphore comme telle, cest-à-dire comme aberrante (à lencontre du substitut de concept quelle est par ailleurs et en quoi nimporte qui aura raison de se reconnaître), qui fait autorité.
De nêtre pas revenu, lauteur est celui qui a droit de parler les autres nen ayant que la possibilité.
La métaphore dit quelque chose dont la réflexion nous montre limportance en en faisant une comparaison : Bayard est fort et courageux comme un lion peut lêtre, voilà ce quil importe de savoir pour sen faire une représentation relativement correcte. Mais elle pose aussitôt de manière expresse que ce quelle vient davancer ne compte pas, parce que ce qui compte est tout autre chose : dans cet exemple cest la marque quil a laissée et dont lindication objective nest en quelque sorte que loccasion, puisquà lentendre métaphoriquement désigné, on reconnaît lautorité de celui qui parle : une personne qui nest toujours pas revenue de lavoir vu combattre. Un peu à la manière des anciens dAusterlitz selon Napoléon (quand vous direz " jy étais ", on dira " cest un brave "), celui qui ne peut pas parler de Bayard autrement que par métaphores alors que nimporte qui a la possibilité den parler par concepts, fait autorité : il parle non pas depuis sa réflexion cest-à-dire sa vie qui est son incapacité de vérité, mais au contraire depuis sa marque. Bref : la métaphore fait autorité parce quelle est le discours de celui qui nest pas revenu. Le concept non, parce quil est le discours de celui qui est là. Et on ne peut être là que dans le monde commun, cest-à-dire quà être nimporte qui
Jappelle vérité le faire ou le dire de celui qui nest pas revenu, et mensonge le faire ou le dire de celui qui est là (raison pour laquelle, soit dit en passant, lauthenticité et la sincérité sont des formes du mensonge).
Tel est, vous le savez, lessentiel de ma thèse sur cette question de la métaphore que jespère enrichir considérablement quand je trouverai loccasion de reprendre avec vous, au-delà de ce que jen ai déjà dit notamment lannée dernière, la question de lénigme. Car toute métaphore est dabord une énigme
Pourquoi ce rappel aujourdhui ? Eh bien parce quon appelle précisément " auteur " celui qui produit un savoir qui ne compte pas, et que cest justement ce qui définit selon moi la métaphore, puisquelle est par ailleurs un mode de communication. Spinoza produit assurément un savoir sur Dieu. Mais quai-je besoin dadmettre la réalité objective de la notion de Dieu pour lire et relire Spinoza ! En vérité, la question de Dieu est parfaitement indifférente à celui qui a reconnu en Spinoza un auteur cest-à-dire quelquun dont le discours compte. Je sais bien que je ne suis pas une monade, et pourtant je lis Leibniz. Quant à la volonté comme fond ultime des choses, cest une idée que je ne peux pas isoler de lhistoire de la métaphysique (quelque chose comme un chaînon formel entre Kant et Nietzsche) et lidée de me demander sil en est réellement ainsi, autrement dit si Schopenhauer est une sorte de savant, me semble seulement grotesque. Mais je sais quil est un vrai sujet : quelquun qui pense, par opposition à un quelconque sujet humain produisant des représentations dans sa tête. Or je dois bien entendre cette opposition q comme son absence, puisquil appartient à ces auteurs de parler toujours alors quils sont morts ce qui revient à dire que cela leur appartenait dès lorigine. Là où ils nétaient pas, de nêtre pas revenus de lépreuve qui les a distingués (Spinoza, Leibniz, Schopenhauer ce nest pas nimporte qui !), ils ont parlé. Et leur parle est vraie delle-même. Je le dis autrement : elle ne donne pas à comprendre, elle donne à penser. Car davoir lu les philosophes, on ne comprend pas mieux la réalité que les autres hommes (et on nest pas mieux armé pour affronter des épreuves comme la perte de ceux quon aime), mais on est invité à philosopher soi-même. Voilà luvre de la métaphore, paradigmatiquement : elle nous donne davoir à parler vraiment quand le concept ne nous interpelle quà répondre intelligemment. Nous connaissons cette nécessité : cest la tradition, dont jai souvent indiqué que la notion était inséparable de celle de la vérité la métaphore létant non pas dune chose quil faudrait donner à connaître mais du moment dénonciation précédent.
En rappelant ainsi la nécessité de nommer " auteur " (par opposition à savant) celui dont le discours compte (par opposition à celui dont le discours importe), ou en citant ces noms propres comme des moments de la tradition, je ne fais rien dautre que mentionner lautorité : il faut par exemple lire les textes de Spinoza pour la seule raison quils sont de lui, y compris ceux qui pourraient être " faibles " (textes de jeunesse quon retrouverait, voire les fameuses " notes de blanchisserie "). Et nul ne contestera que cette exclusivité suffise à pointer lautorité. Car celui dont il faut lire les ouvrages en raison de lobjet dont ils traitent, celui-là ne fait pas autorité ce nest pas un auteur, puisque ce sont les choses dont il parle qui comptent et non pas lui. Plus simplement : au savoir de celui-ci (par exemple un traité de géologie ou une étude sur Spinoza), aucun sujet ne saurait être supposé, alors que cette supposition suffit à constituer celui-là non pas comme un savoir réel (justement non : sa réalité objective ne compte pas) mais comme un savoir vrai. Jinsiste sur cette suffisance, dont le principe est quun nom propre suffit à constituer luvre. Tant quil y aura des êtres humains à peu près civilisés, on lira Spinoza non pas parce que lobjet de ses réflexion sera resté intéressant (pour cela, nul besoin dêtre civilisé : on reste enfermé dans le service des biens), mais parce que ses réflexions sont les siennes, à lui qui est Spinoza et non pas celui quun autre aurait été à la même place. Cette distinction, je le rappelle, nest pas réelle : on ne constate pas que Spinoza est un autre individu que celui qui aurait occupé la même place (qui aurait possédé le même patrimoine génétique, les mêmes empreintes digitales, etc.), puisque cette idée est simplement absurde (occuper la place de Spinoza, cest être Spinoza) : on le décide. Cest bien entendu à cette décision que je fais allusion en disant que la métaphore donne à penser alors que le concept permet de comprendre. Car hors delle, il ne reste que cette trivialité que la métaphore permet de comprendre et de communiquer.
Est-ce que ce trait qui définit lauteur nest pas précisément celui qui, au-delà du semblant de savoir quelle aurait apporté, définit la métaphore, dès lors quon a décidé quelle ne serait pas un moyen supplémentaire de communication ? je viens de le dire : ce qui compte en elle nest pas ce quelle dit (une absurdité) ni ce quelle permettrait de reconstruire (une comparaison dont on ne voit pas pourquoi on ne lénonçait pas clairement) mais la marque de celui qui la produite, autrement dit sa distinction ou encore son autorité (lui, contrairement à nous, il peut parler : il y était !) Je dis par conséquent que la métaphore est le dit de la distinction, si la marque (par opposition au signe) est ce qui distingue. Or quest-ce que le distingué (par opposition au différent), sinon le vrai lui-même ?
Le vrai sujet parle par métaphores, précisément parce quil ny a de vrai sujet quà nêtre pas revenu de lépreuve (originellement celle du langage, mais on peut aussi parler de toutes les marques dont nos corps et nos âmes sont criblés), et que la métaphore est ce que nul ne peut poser (aucun sujet présent ne peut affirmer que Bayard était un félin africain : il faut nêtre pas revenu de sa rencontre pour le dire).
Un auteur, cest un sujet vrai et cest de cela quil sagit quand on parle dautorité.
Toute uvre est originellement métaphorique : cest son autorité
Si donc il faut penser lauteur non pas comme un savant ni comme un homme très intelligent (deux façons dimporter) mais comme quelquun de vrai (il compte), et si dautre part cest la marque qui distingue le vrai du réel dont par ailleurs il ne diffère pas (on décide du génie alors que lon constate le talent, le savoir ou le métier), alors il est évident que ce que lauteur a posé, et quon appelle son uvre, a pour nature dêtre métaphorique une fois la métaphore définie comme le discours de celui qui est marqué.
Dire que toute uvre est de nature métaphorique ne renvoie donc pas à un quelconque savoir impliqué dedans, au su ou à linsu de celui qui la posée (auquel cas, il ne faudrait pas perdre son temps à lire les auteurs mais il faudrait se limiter à lire les critiques !), mais uniquement au fait que lui qui la posée était, quant à lavoir fait, vrai, mais ni sincère ni authentique (encore que ce ne soit pas interdit, si cela ne vaut que " par ailleurs ", cest-à-dire là où ça ne compte pas)
Luvre nest pas en ce sens lexpression de celui qui la produite, mais elle est ce quil a eu raison de poser dans le seul moment où il la posée le moment non pas de sa simple absence, mais de limpossibilité dêtre revenu.
Car il est bien certain quon ne saurait faire de la " vérité " une qualité de certains humains dont on nommerait " uvres " les expressions lidée duvre sentendant dabord à lencontre de toute idéologie de lexpression (dont relèvent lauthenticité, la sincérité et autres notions du même tonneau). Là où lon est marqué on est capable de vérité, et là seulement. Or on nest jamais là où lon est marqué, puisque la marque est un morceau dimpossibilité pour la vie : un morceau dimpossibilité pour la compréhension et la communication. On ne saurait donc poser la " vérité " de lauteur ailleurs que dans la production de luvre, et luvre est le vrai précisément de venir du point de vérité de celui qui la posée et qui, par ailleurs, était un individu parfaitement ordinaire.
Cest seulement dêtre une métaphore que la métaphore est vraie, dès lors que la vérité sentend à lencontre du savoir que la réflexion devra identifier au concept, et non pas dêtre une représentation spécialement adaptée à on ne sait quel ineffable. Réfléchir la métaphore en effet ne donne rien (on ne voit quune absurdité) sinon la nécessité de la remplacer par un concept (dont relève la périphrase) et donc de leffacer.
Cest que la question de la métaphore nest pas celle de la représentation mais, dabord et trivialement, celle du langage : la meilleure des métaphores nest pas celle qui dirait enfin une réalité que les générations précédentes auraient été incapables dapercevoir mais celle qui fait jouer avec le plus de diversité et dampleur les possibilités du champ de sa pertinence, de la " sémiosis ", comme dit Eco.
En quoi nous retrouvons ce que je vous ai expliqué : pour quil y ait pensée, cest-à-dire uvre, il faut quil y ait un transfert quant à la fonction sujet. Le sujet du tableau, par exemple, ce nest pas le peintre (le sieur Untel possédant plus ou moins de talent et de métier), cest la peinture ou la couleur, si lon détermine le sujet à partir de sa capacité (voilà de quoi la couleur a été capable !). Pareillement, si le critère de la métaphore est lampleur de la sémiosis, cest quil nest pas " lexpression " de celui qui la formulée, ni la " réalité " des choses dont elle semblait parler (par exemple le type dénergie déployée par Bayard au combat) : elle est vraie davoir le langage comme sujet, et non pas lêtre humain ni la réalité supposée préalable. Nous retrouvons notre idée de transfert de la fonction sujet.
Seulement, ce transfert, il faut quil soit autorisé ! Nimporte qui ne peut pas faire des métaphores,. Car si elle est le dire vrai : il faut être vrai soi-même. Et comme la vérité subjective sentend réflexivement à partir du respect, on dira quil faut avoir reconnu que dans le langage ce nest jamais lénoncé qui compte (le savoir) ni même lénonciation (le désir du locuteur) mais limpossibilité de parler dès lors que parler est une manière de vivre. Entée en la marque et donc originellement vraie, il appartient à la métaphore quelle ne veuille jamais rien dire même si " par ailleurs " la réflexion sefforcera den faire un ersatz de concept.
Non pas que la " vérité " soit une capacité humaine dont labsence réduirait à limpuissance les autres locuteurs, au sens où ils ne pourraient pas faire des métaphores exactement comme celui qui nest pas un haltérophile entraîné ne peut pas soulever un quintal de fonte : elle est au contraire limpossibilité singulière comme inhérente à la possibilité commune.
Dans la métaphore par exemple, il faut que le moment vital qui est la position dun savoir (Bayard était fort et courageux) soit transi dimpossibilité (cétait un lion !). Ce qui compte, cest la marque de limpossible ce qui importe (transmettre une information sur le caractère de Bayard) nétant là que de ne pas compter (cette parole a fait autorité).
Quand le morceau de mort, si lon nomme ainsi la parque comme impossibilité ponctuelle, est le lieu de la position dune chose, je dis que cette chose est une uvre. Toute uvre est donc originellement métaphorique. De cette nécessité, jai déjà donné la traduction en disant quil appartenait à luvre de susciter les interprétations, et aux interprétations de ne pas compter. Bref, luvre se définit avant tout de rester énigmatique. La question de la métaphore débouche ainsi sur celle de lénigme, que nous navons pas fini dexplorer.
Quon reconnaisse seulement aujourdhui la parenté de cette notion avec la nécessité pour la pensée dêtre seulement pensée de la mort (" de " sentendant à lablatif de provenance, mais pas seulement). La question de lautorité est donc celle de la métaphore dont la dimension subjective est celle de la radicale impossibilité dêtre le sujet de ce quon est en train de produire (les problématiques de la vérité et de lexpression sont absolument exclusives), et dont la dimension en quelque sorte objective est celle de limpossibilité pour luvre, qui donne de ne pas rester une énigme.
Je vous remercie de votre attention.
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