Définitions concrètes de lautorité et de la dignité
Répondre à la question de lauteur, autrement dit savoir ce que signifie concrètement " sautoriser de soi-même ", nous avons appris dans les dernières séances que cela passait par lintelligence dune certaine identification, quon peut réfléchir abstraitement comme celle de lidentification du sujet à lobjet (du sculpteur à la pierre, etc.) mais quon doit penser concrètement à travers le paradoxe dune éthique matérielle celle du matériau comme sujet de luvre, dès lors intrinsèquement personnelle. Luvre nest pas personnelle au sens où elle " exprimerait " singulièrement celui qui la produite, puisque nimporte qui sexprime en faisant nimporte quoi, mais au sens où son être duvre doit être pensé comme un advenir éthique dont le matériau, précisément comme son matériau et non pas comme matière indifférente, était le sujet. Phénoménologiquement, une uvre est une chose qui existe comme si elle était quelquun et non pas quelque chose. Je ne cède pas sur cette évidence et cest à partir delle que je veux comprendre ce que cest quêtre un auteur, à lencontre de toutes les théories de lexpression dont celle de la sublimation fait encore partie, bien quelle ne soit pas triviale. Pour ce faire, il était donc nécessaire que nous posions une dualité de sujets (lauteur, le matériau) dont nous puissions comprendre, selon une nécessité que je vais encore essayer déclaircir, quils étaient le même. Je crois en effet que la question de lautorité, autrement dit celle de lautorisation de soi, ne peut pas trouver sa réponse ailleurs que dans lintelligence de cette nécessité paradoxale.
Or cette nécessité, quand nous la réfléchissons et donc quand nous lexprimons en termes de morale, elle se donne comme celle dun certain respect : alors que le fabricant asservit la pierre à son dessein, le sculpteur (je parle de lartiste, et non de léventuel champion de sculpture) est celui qui la respecte et qui la laisse par conséquent aller à son propre destin lequel est, par exemple, la statue. Là, et nulle part ailleurs, se trouve la dignité de lauteur, cest-à-dire du vrai sujet. Les notions dautorité et de dignité sont donc inséparables et cest ce lien que nous allons explorer aujourdhui.
Le soi dont lauteur sautorise
Le matériau soppose à la matière comme ce qui est voué à la vérité (et donc déjà vrai) soppose à ce qui est voué à la réalité (et donc déjà pris dans un projet humain dinformation). Le matériau relève de la vérité telle quelle apparaît avec la signature par quoi luvre et le vrai seront le même, et cest pourquoi je dis quil est sujet. Sujet éthique, cela veut dire sujet marqué. Et de fait, puisque signer consiste à marquer une chose du nom propre, il faut admettre que le matériau est déjà marqué du nom propre de lauteur, et quen conséquent il l" était " depuis toujours : ce nest pas dune matière qui servira ultérieurement à produire une uvre que je parle, mais du matériau de cette uvre même, tel que nous lenvisageons rétrospectivement à partir de la signature et donc tel que, rétrospectivement, nous disons quil était. Là où ce sujet était, il doit advenir : luvre nest par conséquent rien dautre quun étant comme étant, identique à la marque au sens exact où il se pourrait bien, selon Descartes, que louvrage ne diffère pas de la marque de louvrier.
A travers cette idée de " nature ", jindique dune part que ce qui compte dans luvre, cest quelle existe et aussi et sous le même rapport quelle soit par exemple de Picasso. Voilà luvre, en effet : lidentité de ce rapport. Identité aberrante à première vue : lexistence et la détermination ne pouvant être mis sur le même plan.
Et certes il serait absurde de mettre en avant pareille identité si elle ne constituait déjà le paradoxe de notre notion de nature : que lêtre le la nomination originelle soient le même, et quils le soient sur le mode du passé immémorial. Cest ce quon voit très bien quand on admet par exemple que la morale était depuis toujours de " nature " kantienne ma thèse étant que cest de cette antériorité originelle que Kant sest autorisé pour en faire le matériau de son uvre pratique : la morale, cest un sujet de travail philosophique qui lui " parlait ". En quoi, vous maccorderez quil sautorisait de lui-même : de son nom comme propre (le nom impossible, celui de la vérité), et non pas du nom que nimporte qui aurait porté à sa place (le nom possible, celui de la réalité).
Voilà lautorité, par conséquent, telle quelle apparaît dans la signature qui, de marquer, rend par là même vrai depuis toujours cela que, dès lors, on reconnaîtra comme depuis toujours voué à la vérité. Depuis toujours, cela se dit aussi : selon le destin. On dira par conséquent que lobjet de la signature est la promesse que le matériau était de luvre, autrement dit celle de luvre comme destin du matériau.
La question de lautorité, dont le principe dintelligibilité est donc la " nature " (quil ny ait dêtre que selon le nom) apparaît maintenant comme celle de la reconnaissance de cette promesse : là où le sujet quelconque aperçoit une matière vouée au devenir de la réalité, lauteur reconnaît un matériau voué à une vérité quil avait depuis toujours pour destin. Lauteur est celui qui reconnaît la vérité là où tout autre ne voit quune réalité, cest-à-dire que ce que nimporte qui aurait raison de voir.
La pensée que nous élaborons ainsi de lautorité est aussi bien celle de la dignité. Quest-ce en effet quun peintre ou un sculpteur, par opposition à un décorateur ou à un fabricant descaliers, sinon quelquun qui a reconnu la dignité de la couleur ou de la pierre, alors que les autres ne les asservissent à leur volonté quà nier quils puissent jamais sentendre comme ce sujet voué à la " personnalité " quon doit nommer le matériau ? Mais est-ce que reconnaître la dignité de ce qui est voué à son propre destin nest pas aussi une dignité, et plus précisément celle de lauteur ?
Lauteur est celui qui place sa dignité dans la reconnaissance de la dignité réelle, celui qui respecte les choses parce quil sait quelles existent et quelles parlent disant ce quil lui est impossible, à lui, de dire à leur place, à savoir quelle est leur " nature ".
La question de lautorité devient donc celle de la reconnaissance de la dignité, et celle de la dignité quil y a à reconnaître une dignité là où nimporte qui ne voit quune indignité (pour imposer une forme, il faut considérer que la matière est sans dignité).
Je proposerai donc de penser lautorisation de soi en disant que lauteur est celui qui laisse le matériau à son destin " naturel ". Là est sa dignité : dans la reconnaissance dune dignité propre au matériau (cest la pierre elle-même qui compte, dans la statue) reconnaissance motivée par limpossibilité que le matériau ne parle pas. Ce quil dit, vous lavez compris, cest ce quon apposera sous lappellation de signature : le vrai nom, de celui qui par là même adviendra à soi comme vrai sujet.
La dignité de lauteur est donc aussi son éthique personnelle, son advenue à partir dun nom qui, du fond infiniment dense et obscur du matériau, était déjà lui comme auteur et quil va laisser advenir là où il signera.
Lautorité de lauteur
Lopposition du matériau, quon laisse advenir à une vérité qui était depuis toujours la sienne, et de la matière à laquelle il faut imposer une forme, se retrouve quand on dit que lauteur sentend dune seule détermination subjective, qui est le respect. Si le génie consiste à être " vraiment " soi-même (être soi-même en vérité, et pas simplement en réalité), et si cest seulement là où nous respectons que nous sommes vraiment nous-mêmes, alors on peut identifier le génie au respect : lauteur est celui qui respecte le sujet cest-à-dire le laisse aller à son propre destin.
Laisser aller le sujet à son destin, voilà donc comment il faut définir lautorité.
Et cela nest possible que par notre idée de la " nature ", parce que cette liberté du sujet (par exemple cest dans le tableau et non pas dans la décoration que la couleur est libre) est uniquement pensable comme une autorisation qui soit non pas donnée de lextérieur, comme si le sujet avait besoin dêtre autorisé à suivre son destin (auquel cas il en serait dépossédé) mais bien qui soit depuis toujours inhérente au sujet lui-même. Le matériau " était " donc déjà le vrai sujet quil avait à être, une fois la signature apposée. De toute éternité, si lon peut dire, le sujet était une certaine " nature " : lidentité de son être, par définition propre à son sujet (le vrai est létant comme étant : létant dont ce qui compte, cest quil soit), et dun nom qui, de ne pouvoir être celui dun autre (dun être humain qui imposerait sa volonté ou du moins son bon vouloir), était forcément déjà le sien (ce qui compte dans luvre, cest par exemple quelle soit de Picasso). Lidentité de lêtre et du nom dès lors propre au sujet matériel et par conséquent impossible à lêtre humain, cest exactement ce que dit la notion de " nature " que javais proposée quand je me proposais de comprendre de quoi il était question en philosophie. Cest pourquoi je maintiens que le génie peut se ramener à lindisponibilité du nom, dont le paradoxe est quelle définisse sa propriété : le nom en qui est en cause dans le génie, cest toujours celui dune " nature " qui était originellement celle du matériau et dont on voit dès lors quil est absolument indisponible. Lépreuve de cette indisponibilité définit lauteur dans son travail.
Lauteur est celui à qui le matériau " parle ", au sens où le nom secret quil lui laisse entendre nest pas le sien, à lui lauteur qui pourrait enfin en (re)prendre possession, mais sa vérité, à lui le matériau puisque cest justement lui qui parle. Si je reprends les exemples commodes des concepts philosophiques désignant autant de matériaux pour les doctrines, il est bien évident que la morale " parlait " à Kant, de lui dire non pas son nom à lui, Emmanuel Kant, mais bien son nom à elle, elle dont nous savons quelle est de " nature " kantienne. Et cest de respecter cette propriété du nom, en loccurrence davoir laissé la question morale dérouler ce quelle supposait et impliquait, que le philosophe sest fait un nom quil est en somme advenu là où, depuis toujours, il était. Léthique du sujet est donc paradoxalement une, une fois ledit sujet pensé selon une " identification à lobjet " dont notre notion de " nature " permet seule de rendre compte. On dira ainsi que lautorité de Kant comme auteur nest rien dautre que son éthique davoir laissé la question morale parler de lavoir respectée, elle qui était en elle-même depuis toujours kantienne.
Or lidentité de lêtre propre et donc intransitif (autrement dit de lexistence) et du nom, comment peut-on la désigner en langage subjectif, sinon en disant quelle est le destin ? Pour garder le même exemple, je dirai ainsi que luvre kantienne est la réalité destinale de la question morale, et ainsi de suite pour tous les concepts dont la philosophie est à chaque fois linvention et que nous pouvons considérer à chaque fois comme le matériau dune uvre à venir. Inventer vaut donc au double sens, et doit par conséquent sentendre aussi au sens dinventer un trésor. En faisant de la question morale le matériau conceptuel dune partie de son uvre, Kant linvente, elle qui était kantienne depuis toujours. Pour lui, cest son trésor quil exhume en faisant la théorie de cette chose quil est impossible de penser dans sa vérité sans dire quelle est de " nature " kantienne. En fait tout auteur est occupé à une telle exhumation, puisquon ne pense jamais que ce qui, depuis toujours, nous " disait " ce quil en était vraiment de nous et que notre vérité nous est absolument barrée, toujours située là où nous ne serons jamais (dans le matériau comme sujet dun destin qui soit le sien propre et non pas le nôtre). Lauteur est celui qui na pas cédé sur le respect dune nécessité éthique aperçue dans ce qui lui parlait et comme propre non pas à lui-même mais bien à cette chose qui lui parlait et lui disait ce quil faudra ensuite comprendre comme étant son " vrai " nom.
Doù cette définition : lautorité nest rien dautre que le respect du destin. Voilà exactement ce qui définit lauteur, et voilà en quoi cela consiste, sautoriser de soi, puisque cest seulement là où nous respectons que nous sommes (vraiment) nous-mêmes.
Les autorités
La définition que je donne ainsi répond à la question de lauteur, telle quelle apparaît dans lhorizon de la question des " natures ". Mais elle rend compte aussi de lautorité, jusque dans la plus triviale de ses acceptions.
Est-ce que, par exemple, lautorité du maître décole sur les enfants ne procède pas de la nécessité de leur reconnaître un destin ? Oh certes, il ne sagit généralement pas dun destin au sens rigoureux du terme cest-à-dire au sens où Napoléon était lhomme dun destin, puisque ce sont au contraire des destinées qui sont presque toujours en jeu : des destinées de pharmacien, de chef de bureau ou de professeur. Mais est-ce quon ne peut pas considérer quun destin collectif est engagé, dès lors par exemple que lensemble de tous les enfants sur lesquels les maîtres exercent leur autorité constituera une génération (au sens où lon parle de la génération de 68 ou de celle du baby-boom) qui pourra bien, elle, être le sujet dun destin ? Et plus généralement encore, est-ce que les enfants daujourd'hui ne sont pas le peuple européen de demain ? Or leuropéanité nest-elle pas un destin spirituel propre à lensemble des européens, si médiocres quils puissent par ailleurs être à titre individuel ? Eh bien je dis que lautorité de lécole nest pas séparable de ce type dhypothèse. Car sil ny a par exemple pas de peuple européen comme sujet dun destin collectif, on ne voit pas à quelle nécessité il sagirait dêtre fidèle quand on est maître décole cest-à-dire quand on est en charge du peuple européen de demain. Y être fidèle et avoir de lautorité sur les enfants, pour le maître décole, cest donc la même chose. Disons-le autrement : celui qui apprend à lire aux enfants à chaque fois respecte un avenir un avenir et non pas un futur, et par conséquent un destin : sa mission est de maintenir la promesse comme telle, et cest justement cela quon appelle son autorité.
Même lautorité du sergent de ville au carrefour est encore appuyée sur la nécessité dun destin, si triviale quelle apparaisse : la loi dont il est le représentant a une dimension destinale puisque, comme le souligne Rousseau, elle nest pas simplement organisatrice pour la vie mais littéralement constituante. En effet les bonnes lois sont non pas celles qui organise la vie de la manière la plus commode mais celles qui font les bons citoyens. La fin de la loi nest la vie mais la citoyenneté (la loi nest le règlement, autrement dit) ce quon traduit encore en disant que la loi oblige pour la seule raison quelle est la loi et non pas en fonction de son utilité (par ailleurs souhaitable : cela importe au plus haut point mais ne compte absolument pas). Or je le demande : est-ce que ce nest pas un destin qui est indiqué là, et quil appartient constitutivement à tout représentant de la loi, si modeste que soit sa situation, de respecter ? Et ce respect, quest-il, concrètement, sinon son autorité ? Car celui dont la vie est instituée par la loi a cette institution pour destin : il nest pas seulement citoyen mais il a à lêtre (" là où il était, il doit advenir "), et cest de cette nécessité proprement destinale que toute autorité le concernant est le respect. Quelle que soit lautorité que lon considère, elle répond à la définition que je propose ici.
Cest dire que toute autorité est reconnaissance dune promesse et quil ne saurait y avoir dautorité là où aucune promesse nest reconnue.
Je donne un dernier exemple : lautorité parentale. Tout enfant est une promesse, et cest de lavoir reconnue que ses parents ont une autorité irréductible au devoir social quils assurent délever un nouveau membre de la société. Que la promesse ne soit presque jamais tenue nentre pas en ligne de compte, ici : lenfant pourra bien se trahir lui-même et exister comme sil était nimporte qui en devenant coiffeur ou notaire, président duniversité ou auditeur à la cour des comptes, il nen reste pas moins quil était la promesse dune existence propre et irréductible (par opposition à celle dun être humain qui parlera " en tant que "), autrement dit géniale puisque le génie nest rien dautre que le refus de céder sur lirréductibilité de la personne quon est à celle que quiconque, à la même place, aurait été. Là où il était, il nadviendra pas, la plupart du temps mais cest lui qui sera responsable de sa trahison, alors que la responsabilité de ses parents est de lavoir reconnu, lui, précisément là où il était et donc là où il devait advenir. Tel est le principe lautorité parentale : toujours la reconnaissance dun destin, hors de quoi il ne serait jamais question que délevage et de nécessité politique (les parents comme délégués éducatifs de la société).
Définition concrète de la dignité
Pas dautorité sans dignité : cest le même davoir perdu sa dignité et davoir perdu jusquà la possibilité de faire autorité. Est digne (comme instituteur, sergent de ville, parent, etc.) celui qui voit une promesse là où les autres (y compris lui-même par ailleurs) ne voient rien là où les autres ont raison de ne rien voir puisquune promesse, en fait, est une folie, le sujet de la réflexion ne pouvant admettre une parole posant que la réalité (à commencer par " la meilleure des excuses) ne doit pas être prise en compte.
Jinsiste sur ce paradoxe : la dignité sentend toujours à lencontre de la position de celui qui a raison, dès lors quon convient de référer la vérité à la réalité. Je signifie la même chose en disant quest digne celui par qui la vérité nest en rien soumise à la réalité. Car cest justement de la distinction du vrai et du réel quil sagit dans la dignité : la vérité nest pas un nouveau domaine auquel on accèderait par quelque initiation mais cest simplement que la réalité ne compte pas cette réalité que le sujet anonyme (nimporte qui) se détermine précisément de prendre en compte.
Qui, par exemple, nierait la bassesse générale des actions et des pensées humaines, autrement dit le caractère exceptionnel de la grandeur et de la générosité ? Eh bien la dignité ne consiste pas à nier cette réalité, mais à refuser quelle compte. La dignité est limpossibilité éthique que cela compte quand il est question de ce quil en est vraiment de lhumanité. Le cynisme est toujours une attitude indigne, bien quil ait la " vérité " (cest-à-dire la soumission de la représentation à un réel préalable) pour lui.
Je viens de pointer le lieu de la dignité : dans lopposition entre constater et décider. On dira par exemple que tout le monde constate labjection majoritaire des êtres humains (y compris bien sûr de soi-même) mais la dignité consiste à décider que cette réalité nest pas la vérité de lhumain bien quil ny ait par définition rien dautre que la réalité. Car il ne sagit pas dargumenter en citant des exceptions et en posant ainsi que les humains ne sont pas si mauvais que cela. En quoi on parlerait de choisir lattitude la plus conforme à une réalité dont on aurait patiemment pris connaissance. Or la question nest pas de choisir mais de décider : on décide toujours à lencontre de toutes les raisons qui pourraient justifier notre décision (et donc en faire un choix) ou, si lon préfère, pour la seule raison quon est soi et non pas nimporte qui, puisquil appartient à nimporte quel sujet réfléchissant de tenir compte des aspects multiples que les questions présentent toujours.
Je me souviens avoir expliqué un jour que lauthenticité et la vérité ne se recouvraient pas ; vous voyez aujourdhui que la lucidité et la vérité sont encore plus étrangères. Laissons les lucides à la conscience représentative : notre dignité est davoir décidé que la vérité nétait pas là, bien quils soient ceux auxquels la réalité donne constamment raison. Mais alors, si cest la réalité qui décide, cela signifie quelle est seule à compter, à lencontre des lucides qui sont par là même de parfaits médiocres, puisquils ne comptent pas. Et de fait, il ny a pas de différence entre être lucide et avoir comme point de vue celui du sujet absolument indifférent. Lucidité, exis desclave. En quoi nous retrouvons ce que nous avons compris depuis longtemps, à savoir que la dignité est la distinction en acte, laquelle est toujours celle de la réalité et de la vérité.
La distinction de la vérité à lencontre de la réalité, cest ce qui définit la promesse une parole vraie qui sentend envers et contre tout. Celui qui est capable de promettre (par opposition à celui qui peut sengager) est donc un sujet distingué cest-à-dire un vrai sujet : quoi quil arrive, cest lui qui aura décidé et non pas la réalité. Inversement sera distingué celui qui reconnaîtra une promesse et donc verra un avenir là où tout le monde (y compris lui par ailleurs) ne voit quun futur. Voilà ce qui inspire le respect, reconnaissance dans un " objet " que ce nest pas la réalité qui compte de sa dignité, autrement dit.
Est " digne " un être dont la vérité nest pas la réalité, bien quen fait il ny ait jamais rien dautre à considérer que cette dernière (sil y avait autre chose, on serait encore dans la réalité).
Tout être susceptible de souffrir est digne, puisque la souffrance est toujours en deçà de sa propre réalité (cest déjà un malheur et non pas un simple fait quil y ait le malheur) et quelle ne diffère dès lors pas de sa propre distinction.
Par contre est indigne un être qui dénie sa distinction originelle cest-à-dire, pour être plus concret, quelquun qui a décidé quil ny aurait jamais que des choses plus ou moins importantes, des choses sur lesquelles il est par définition toujours possible de céder puisquon peut toujours leur trouver des équivalents. Tel est lesclave : celui dont nous avons appris lannée dernière quil était incapable de respect, cest-à-dire incapable de distinguer ce qui compte de ce qui importe. Ce qui importe, cest de vivre ; assurément et pour lui il ny a rien dautre, notamment pas de limite au prix quon acceptera de payer pour vivre encore, puisque cest dans cette question quapparaît que la vie nest pas tout bien quil ny ait par définition rien dautre. Seul un être capable de dénier la distinction est susceptible dêtre indigne, bien sûr. Il est par exemple impossible quun animal fasse preuve dindignité, par exemple en étant sans pitié (le lion ne dévore pas la gazelle parce quil est mauvais, mais simplement parce quil est un lion et que, contrairement à ce quil en est pour lhumain, cette détermination nest pas une question mais une réponse).
Lindignité se donne à penser concrètement, si nous reprenons lexemple du maître décole dont lautorité consiste à maintenir la promesse comme telle (cest-à-dire contre la réalité), quand nous reconnaissons quil peut trahir sa mission, comme le font dans les petites classes ceux qui remplacent les apprentissage fondamentaux qui ouvrent à lhumanité (ordre de ce qui compte) par des " activités déveil " qui sont supposés ouvrir à la vie (ordre de ce qui importe), ou plus tard ceux qui veulent " adapter " les élèves " au monde de demain " (ce qui importe assurément). Dans ce cas, on voit bien que lenseignant méprise le destin des enfants quil avait pour dignité de respecter : il prive les élèves de tout avenir (ce qui compte), sous le prétexte misérablement évident quil faut leur assurer un futur (ce qui importe), de sorte qua contrario la dignité apparaît comme le maintient de la distinction quil faut toujours décider de faire (et non pas constater) entre lavenir et le futur.
Agir dignement, cest refuser de céder sur la distinction en nayant aucune raison de le faire puisquen réalité il ny a pas de distinction mais seulement des différences, et quil ny a, à la réflexion, que des choses plus ou moins importantes. La dignité consiste à refuser que la réalité compte, elle qui importe autant quon voudra, de sorte que la dignité consiste paradoxalement à respecter (éprouver le vrai comme vrai), quand on est un sujet possédant la possibilité de dénier quil y ait distinction.
Cest par conséquent le même de mépriser ce quon a pour dignité de respecter et dabdiquer toute autorité. Si nous reprenons lexemple du système éducatif, dont lautorité était proprement le respect du destin auquel la nouvelle génération avait à chaque fois à " advenir ", on dira quil nest plus que sa propre indignité (pour ne pas dire sa propre abjection) quand il sy agit de " communiquer " et dêtre " à lécoute des jeunes ", et non plus de transmettre et dêtre à lécoute des auteurs ; quand il sagit de promouvoir le " culturel " et non plus de former des individus cultivés ; quand il sagit d" ouvrir à la vie " toujours anonyme et commune et non plus de donner accès à lespace intime et intérieur de la pensée toujours personnelle. Et certes nul (notamment pas les élèves dorigine populaire) ne saurait respecter un système qui a en grande partie décidé de nêtre rien dautre que sa propre indignité. Car lindignité nest pas lignorance de la distinction (par exemple celle quil faut faire entre un texte rédigé par un journaliste et un texte signé dun auteur) mais son refus (tous les textes sont intéressants), tel quil apparaît à chaque fois dans les misérables évidences quon avance pour justifier quon ait trahi sa mission, qui consistait précisément à distinguer ce qui compte de ce qui importe.
La dignité est inséparable de lautorité : est digne tout être qui est fait de sa propre distinction davec sa réalité, et fait autorité tout être qui, au nom de rien quand toutes les raisons vont en sens contraire, commande quon ne cède pas sur la même distinction.
Cest encore de lauteur que je parle en disant cela, lui qui a distingué le matériau que nimporte qui avait raison de confondre avec la matière, lui qui par conséquent sest montré digne du commandement muet proféré par un matériau dont la " nature " était un destin. Là où il était, au plus matériel de lexistence, il advient de signer à bon droit une uvre dont il nest pas le sujet. Voilà lautorité.
Je vous remercie de votre attention.
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