Lautorité : reconnaissance dune vérité matérielle préalable
Lidentification du sujet à lobjet est apparue, la dernière fois, comme le ressort de lautorité cest-à-dire du fait dêtre un auteur. Cest pour moi un acquis décisif. On considère habituellement cette identification en privilégiant le premier terme, par exemple quand on fait la théorie de la fin de lanalyse. A mon avis, cest le second qui doit lêtre quand on pose la question non pas du sujet dans sa réalité mais du sujet dans sa vérité de ce sujet dont le paradoxe est quil soit pensable dans sa vérité dêtre humain à travers linhumanité du matériau. En quoi je rappelle seulement ce que tout le monde sait depuis toujours, à savoir que cest de son rapport à la vérité dont le vrai doit encore être la cause, que lhumain sinstitue comme tel. Le marbre du sculpteur, le son du musicien ou la lettre du poète, voilà assurément des réalités qui nont rien de subjectif, mais qui sont en vérité les sujets dun " devenir " dont jai essayé de vous montrer la dimension éthique un devenir que lidée du passage du sujet à la personne permet de concrétiser comme nécessité éthique de luvre. Et bien sûr, cest dêtre le sujet de sa propre apparition que celle-ci se signale avant tout, de sorte quon se trouve devant le paradoxe dune chose fait déthique. Une telle chose, je dis que cest une uvre, ou encore que cest le vrai sujet de la vérité et donc des effets de vérité, qui sont les marques. La nécessité des effets de vérité dont luvre est à chaque fois le sujet, on la nomme tradition, de sorte que celle-ci sentend formellement à travers la question de la métaphore (tout moment est la métaphore du précédent) et matériellement à travers celle des marques (cest le même dappartenir à une tradition et de marquer depuis les marques, cest-à-dire les lieux de vérité, que le moment précédent a laissées sur nous).
Luvre est ce qui éprouve personnellement
Il ne faut pas penser luvre comme une chose magique possédant on ne sait quelles propriétés métaphysiques, mais comme lêtre éthiquement devenu du sujet matériel. En fait, tout ce que je dis là tient à lévidence suivante : une uvre, ce nest pas une chose dont on a lexpérience mais uniquement une chose dont on fait lépreuve une chose qui marque, autrement dit encore une chose qui compte. Bref, je le dis dun mot : la question de luvre est toujours pour nous celle dune rencontre celle dune temporalité personnelle (et pas simplement réelle) du toujours et du désormais (" désormais je suis un autre, bien que je sois toujours le même "). Corrélativement la question de lauteur est celle dune marque renvoyant à une antériorité dont la prise en compte définira la vérité dun certain travail, puisquun sujet personnel se définit de la vérité dont il sautorise et quil faut donc identifier à un préalable. La question du génie est celle dun temps toujours antérieur, parce quelle est celle de lillégitimité quil y aurait à ramener un être à la réalité qui est indéniablement la sienne. Et on ne saurait parler dillégitimité quà se référer à une antériorité dont il va de soi quelle nest pas réelle (sinon la vérité serait une nouvelle sorte de réalité, dont il suffirait de pointer le caractère paradoxal de la temporalité). Nous savons maintenant quil faudra penser cette antériorité impossible (celle de la vérité à elle-même, donc) en la rapportant à lidentification du sujet à lobjet dont jai parlé lautre jour. Car le génie dun peintre ou dun sculpteur, par exemple, cest un certain droit que la couleur ou la pierre ont depuis toujours de suivre leur destin à eux et non pas son vouloir à lui.
Poser la question de notre rapport à luvre comme celle dune rencontre cest lui reconnaître un statut personnel la personne étant définie de la vérité dont elle sautorise à faire ou à être ce que nous ne pouvons pas nous représenter quelle ait raison de faire ou dêtre.
Une chose quon rencontre, par opposition à toutes les autres, si intéressantes quelles soient, dont on fait lexpérience, voilà luvre. Toute uvre fait événement, mais tout événement nest pas une uvre : certes, il compte et donc il marque, mais il nest pas sujet et ne relève pas du devenir-personne où le sujet trouve sa vérité. Pour quon parle duvre, il faut quil y ait un sujet qui soit advenu comme vérité là où il pouvait sembler quil était comme réalité par exemple comme statue là où était simplement de la pierre mais une pierre qui " était " déjà vraie, puisquelle est le matériau de la statue et non pas un matière quun artisan forcera à ressembler par exemple à un corps humain.
Je dis que luvre est une chose quon rencontre, et par là même quelle est une chose personnellement marquante. Cela signifie quon nen fait pas lexpérience mais quon est éprouvé par elle, et cela signifie aussi que cette épreuve est personnelle et non pas réelle (comme serait une épreuve réelle un accident ou une maladie dont on resterait marqué), parce quil ny a duvre que par une antériorité de vérité (le génie) et que cest justement de cette antériorité que la personne, sujet de droit par opposition à lindividu sujet de fait, se définit.
En faisant appel à la formule freudienne de léthique pour en penser la propriété, je ne dis absolument rien dautre : parler de rencontre personnelle, cest bien mentionner implicitement quun certain sujet est advenu là où il était originellement, cest-à-dire déjà en vérité. Luvre et une chose qui existe comme si elle était une personne, cest-à-dire autorisée à être ce quelle est, et donc toujours déjà instituée dans lordre dune épreuve qui ne peut pas ne pas produire un effet de vérité.
Le génie est la reconnaissance du matériau comme sujet
Corrélativement à cette idée de rencontre personnelle, il faut définir lauteur en disant que sa signature, cela même qui suffit à constituer luvre, assure cette passe du sujet à la personne dont la citation freudienne donne la formule. En dehors de cet effet quil faut dire véritatif de la signature, il ny a quun rapport de mise en forme, étranger à quelque vérité que ce soit, puisque lartisan auquel il faudra alors se référer se sera autorisé de son métier et de tout ce quon voudra dautre, et non pas de lui-même. Il serait en effet absurde, sagissant de lartisanat, davancer que la signature suffit à constituer luvre.
Lantériorité de vérité qui définit luvre comme réalité personnelle, on peut donc aussi bien la considérer à partir de lautorité de lauteur qui laura signée quà partir de limpossibilité pour le matériau de ne pas être le sujet advenu de luvre elle-même, qui est encore lui et uniquement lui. Car le matériau, dêtre celui de luvre, était déjà vrai. Je voudrais donc penser le " war " dans le cadre très particulier de la considération du matériau comme sujet dont la mêmeté avec lauteur permettra de penser lautorité de celui-ci. La signature suffit à causer luvre, cest-à-dire à autoriser le sujet à sentendre personnellement.
Pour penser lautorité, cest-à-dire ce que cest quêtre un auteur, il faut opposer le devenir du sujet matériel (par exemple la statue comme être devenu de la pierre) à la mise en forme dont nimporte qui, avec du métier et du talent, est capable (par exemple une représentation humaine faite à partir dun bloc de pierre). Ici est la question de la réalité, là celle de la vérité. La pierre, par le nom propre, disons de Michel Ange ou de Rodin, est ce quelle avait a être depuis toujours, alors que nimporte quel prix de Rome vous produit des sculptures très jolies, parfois même magnifiques, qui montrent de quoi lui, et non pas la pierre, était capable. Tant mieux pour lui, si cet individu est capable de performances extrêmes. Cest alors un champion de sculpture comme il y a des champions de boxe ou de course à pied, mais ce nest pas un artiste. On ne dira jamais assez de quoi les médiocres sont capables (cest la question du métier et du talent), alors que les auteurs, paradoxalement, ne le sont de rien, puisque leur travail consiste toujours à reconnaître la capacité de vérité dun autre, ce sujet que nous appelons le matériau.
Cest cette reconnaissance de la capacité de vérité dun autre qui est lessentiel, ici. Je parle du génie.
Or cette notion désigne lêtre personnel, au sens dêtre vraiment soi-même. De quoi en effet pouvons-nous nous autoriser pour exister personnellement ? Une seule réponse possible, que certains dentre vous connaissent depuis longtemps : de la reconnaissance de la vérité non pas des autres, ce qui ne donnerait lieu quà une vérité représentative autrement dit quà une doctrine philosophique (représentation), mais la vérité dun autre (existence). Cest seulement là où je reconnais lautre avoir raison que, en vérité, je suis. Car alors je suis causé par la vérité, et mon être personnel sentend expressément comme effet de vérité. Mais par ailleurs je ne suis quun effet de réalité. Les plus anciens dentre vous savent que cette reconnaissance est la constitution de la première personne à partir de la seconde je dis bien la première personne par opposition au sujet quon est soi-même ; ils savent aussi que cest larticulation de lêtre et de lexistence qui permet de penser métaphysiquement ce rapport. Mais il suffit de dire ici que je ne puis avoir raison quà reconnaître ce qui se définit précisément de nécessiter sa reconnaissance, ce qui se définit dans la rencontre dêtre toujours déjà passé du statut de sujet à celui de personne.
Certes, jindique ainsi la condition éthique du jugement esthétique.
Car on ne peut reconnaître quune uvre en est une quà le faire à travers une catégorie originelle de passage : il faut que ce soit la pierre elle-même et non pas la pratique du sculpteur qui rende compte de la statue, au sens où celle-ci apparaît comme lêtre devenu de cette pierre et non pas comme le travail dimposition dune forme quun artisan aurait opéré. Or il est certain que cette nécessité ne correspond à rien, en fait : je ne peux pas constater que telle sculpture a la pierre pour sujet et non pas le sculpteur : il faut que je le décide. Cette décision est un acte subjectif dans lequel je mengage envers et contre tout ce que je pourrais constater et cest pour cette raison que le spectateur nest pas passif devant luvre, alors quil lest forcément pour les productions qui réclament du talent et du métier, puisque ceux-ci sont évidents et consistants et que par eux, la réalité compte. Mais la décision davoir affaire à une uvre, est aussi bien celle dune interdiction : ce ne sera pas la réalité qui comptera, mais seulement la vérité ou plus exactement leur distinction, puisque la vérité nest pas autre chose que la réalité. Je décide donc que la réalité ne comptera pas et je traduis cette décision subjectivement par le sentiment de respect (par opposition à lestime pour le talent ou le métier) qui détermine alors ma sensibilité. Cest dans cette décision sensible que réside lintelligibilité de la rencontre. Jappellerai alors " auteur " celui dont la signature aura justifié (de manière purement juridique) cette décision. Là où jai raison, comme spectateur, de reconnaître avoir été personnellement affecté par une chose qui était originellement son propre matériau, là est pour moi le génie. Là, cest au niveau de ma sensibilité : dans le sentiment de respect que jéprouve. Mais inversement là où je néprouve que de lestime, alors il ny a pas de génie mais du talent ou du métier, puisque le matériau de ce que je considère apparaît en avoir été la matière dès lors, précisément, que cest le talent ou le métier que jai pris en compte.
Bref, je synthétise : là où je respecte, cest le matériau qui est sujet et il faut dès lors quil sentende selon la formule freudienne ; là où jestime cest lêtre humain qui est sujet et il faut quil sentende selon la causalité " formelle " pointée par Aristote qui, parlant de statue, de bronze et de sculpteur, ne parlait pas dart cest-à-dire de vérité mais dartisanat cest-à-dire de réalité.
Je parle comme spectateur quand je reconnais dans propre respect une décision toujours déjà prise. Lauteur, lui, ne décide pas que luvre en sera une : que la pierre, ou le marbre ou le bronze aient proprement à être telle ou telle uvre, il ny est littéralement pour rien, dès lors quil sagit bien de matériaux et non pas de matières, autrement dit dès lors quil sagit à chaque fois du sujet et non pas de lobjet à quoi un artisan appliquera son attention et son talent. En ce qui concerne ce que lauteur se constituera davoir reconnu, cétait déjà vrai depuis toujours et ce létait là où était le matériau. Le génie nest rien dautre que cette reconnaissance, sagissant dun matériau, dune nécessité qui était la sienne.
Lauteur est celui qui distingue le matériau
" Là où cétait ", cétait où, sagissant du matériau ? Et ce lieu non pas mystérieux mais énigmatique où le sujet éthique (ici, luvre en tant quelle ne se donne pas à laperception mais à la rencontre comme épreuve) doit " advenir ", cest où encore ? Pour comprendre ces questions, il faut les rapporter à la nécessité quelles concernent le matériau et non pas la matière, autrement dit à la nécessité pour le vrai, sujet tautologique de la vérité, quil lait déjà été, puisque cest la structure de la vérité quelle se précède véritativement elle-même.
Si le matériau est le sujet de la statue, il nest pas celui qui en a la capacité. Jentends capacité non pas comme une aptitude réelle à fabriquer des statues mais bien au contraire comme une aptitude juridique à produire des uvres. En effet, lauteur nest pas celui qui fait, bien quil le soit aussi par ailleurs : il est celui qui signe. Jinsiste sur la distinction ainsi définie : là où il ny a quune aptitude juridique, en fait, il ny a rien ; et cest justement parce quil ny a rien, contrairement à ce qui vaut dans le cas du talent ou du métier, que le spectateur devra décider que ce quil voit est une uvre. Dans le cas du métier ou du talent, il ny a pas à décider : tout le monde voit tout de suite ce quil en est. Bref, je parle de lautorité, qui ne contraint pas à la constatation mais qui oblige à la reconnaissance, lobligation ne sassumant que dans une décision subjective. Donc lantérieur de la statue dont la pierre est le sujet, ce nest ni le talent ni le métier du sculpteur mais seulement son autorité quon ne séparera dès lors pas de la nécessité propre à la pierre d " advenir ". Ainsi il pourra signer des productions qui en fait auront été réalisées par ses aides, ce qui serait impossible si la notion du génie correspondait à quelque réalité que ce soit. Et par ailleurs il est bien impossible de considérer cette autorité comme une autre chose que le matériau, puisque la distinction qui définit lauteur est précisément identique à limpossibilité que son autorité consiste en quoi que ce soit.
On nest sculpteur, par exemple, quà ce que son travail consiste à laisser le marbre advenir à sa vérité. Et comme cest du marbre de la statue quon parle et non pas dune matière minérale à laquelle un quelconque artisan (éventuellement plein de talent) aurait imposé une forme imaginée par lui, on reconnaîtra que cétait déjà en lui, et précisément comme matériau, que le matériau était autorisé !
Etre autorisé, je le dis, cest être signé : porter le nom propre de lauteur à titre de marque. Le marbre qui allait donner la statue, il était déjà marqué. On peut dailleurs imaginer le sculpteur choisissant tel bloc dans une carrière : cest tel bloc quil avait décidé de prendre et non pas tel autre, dont on pourrait admettre quil présentait par exemple moins dimperfections. Bref, vous voyez où je veux en venir : ce bloc qui ne différait en rien des autres, le sculpteur la distingué.
Et sil la distingué, cela signifie quil lui a reconnu un destin.
Pure distinction que cette notion du destin, qui ne correspond en effet à rien. Jai souvent dit quil fallait lopposer à la destinée ou encore la fatalité. Cette dernière indique une nécessité inéluctable toute en extériorité ; par exemple le 31 décembre de cette année arrivera fatalement, même si entre temps la planète a été détruite. La destinée indique une nécessité identifiée à un savoir qui décide davance de lexistence ; par exemple les animaux de boucherie sont destinés à labattoir, dès avant même leur conception. Quant au destin, nous avons vu que cétait la notion réelle de la liberté : cest le même de dire que Napoléon était vraiment lui-même et de dire quil avait non pas une vie, comme nimporte qui, mais un destin. Le destin, donc, cest la nécessité quen soi il aille vraiment de soi. Eh bien jaffirme que cest la reconnaissance (par opposition à la constatation ou à la connaissance) dune telle nécessité quon traduit en disant que le sculpteur a distingué un bloc de marbre parmi tous ceux quil aurait pu acheter au responsable de la carrière.
Distinguer le destin, dans ce cas, cela signifie que la nécessité de la statue comme vérité propre (et non pas comme information contrainte !) du marbre était déjà sa réalité. Il y a des enfants qui sont marqués et qui sont déjà ce quils ont originellement à être bien quen réalité ils ne soient encore rien de particulier (par exemple tel élève de lécole militaire de Brienne). Il y a des êtres qui sont leur propre promesse. Ceux-là, quand on les rencontre, on en reste marqué. Le marbre aussi peut être déjà sa propre vérité, puisquil sera le sujet de luvre et que celle-ci, comme vraie, létait forcément déjà. La promesse se donne donc à reconnaître, et cest à reconnaître en un certain bloc la promesse dune certaine uvre que le sculpteur, pour garder notre exemple imaginaire, laura distingué.
La question de lauteur devient donc celle de ce quil faut être pour reconnaître le matériau comme sujet, autrement dit comme identique à sa propre promesse puisque cest lui exclusivement qui donnera luvre et quil nen sera pas la matière.
Qui est capable de reconnaître une promesse, dans la distinction de sa notion ? Telle est maintenant la question de lautorité.
La distinction nominale du matériau comme antériorité de la vérité à elle-même
Tout le monde nest pas capable de reconnaître une promesse : la plupart des gens ne sont capables que de reconnaître les engagements.
Lauteur se distingue de reconnaître, lui, la promesse originelle du matériau.
Vous savez que ce qui distingue la promesse de lengagement est que la réalité ne compte pas : quand je mengage à quelque chose (par exemple à faire le prochain cours), jadmets davance que certaines choses peuvent sy opposer : je peux être malade, victime dun accident et même être mort dici la semaine prochaine auquel cas vous mexcuserez de manquer notre rendez-vous ; jaurai en effet " la meilleure des excuses ". Lidée dengagement implique donc quen dernière instance ce soit la réalité et non pas le sujet qui décide (si je suis mort dici la semaine prochaine, la réalité aura décidé que notre prochaine séance naura pas lieu). Dans le cas de la promesse, cest le contraire : on ne promet jamais quenvers et contre tout, cest-à-dire originellement envers et contre la meilleure des excuses. On ne promet donc que par-delà la mort : quoi quil en soit de tout (sous entendu cette aberration : " même si je suis mort "), je ferai ce que jai dit. Telle est la formule littéralement folle de la promesse, dont lenvers est cette vérité que toute excuse, à commencer par la meilleure et la moins récusable dentre elles, est toujours un mensonge.
Si donc on appelle " matériau " (par opposition à matière) le sujet de luvre, on lidentifie à la promesse de celle-ci. Si la statue par exemple est le vrai, alors cela signifie que cest le marbre qui laura donnée pour la seule raison quil simposait envers et contre tout. Le marbre est un matériau prometteur. Voilà ce qui apparaît au sculpteur. Le marbre offre de multiples possibilités, voilà ce qui apparaît à lartisan. Cest ce que le sculpteur a reconnu quand il a distingué tel bloc de tous les autres, dont par ailleurs il ne différait pas puisquen réalité la promesse est parfaitement inconsistante (il ny a aucun répondant quand on dit quun mort est obligé).
Alors je le demande : cette promesse qui définit le matériau comme sujet, comment la comprendre, sinon à partir dune nécessité qui soit " auctoriale ", puisque cest justement de la promesse de luvre quil sagit ?
Or quest-ce qui fait lautorité ? le nom propre , et rien dautre, puisque lui seul suffit à constituer luvre comme telle. En effet : on appelle uvre une diversité quelconque, dès lors quelle est unifiée par un nom propre.
Lantériorité qui définit le matériau comme tel et non pas comme matière, autrement dit qui en fait le sujet ayant à advenir là où il est déjà, je dis par conséquent que cest le nom propre, parole qui reste au-delà de tout et par conséquent toujours promesse. Et comment rassembler le matériau sujet et le nom promesse, sinon à reconnaître une " nature " ?
Quand jai réfléchi avec vous sur ce que cétait que philosopher, jai proposé ce concept pour désigner ce dont traite chaque philosophe. Or si vous admettez, comme il est impossible de ne pas le faire, quune philosophie est une uvre, autrement dit si vous admettez que cest le nom propre du philosophe qui conditionne quant à valoir en vérité la reconnaissance de ses objets, vous allez reconnaître que ceux-ci, les " natures ", ne sont rien dautre que le matériau de son uvre ! Et ce qui vaut pour le philosophe vaut pour tous les autres domaines de la pensée, cest-à-dire les autres domaines autorisant quon substitue lidée duvre à celle de production ;
Reprenons les exemples philosophiques, et nous verrons ensuite que cette nécessité définit tout uvre, et par conséquent aussi toute autorité.
Plus cest simple et évident, mieux cest. La morale pour Kant, lhistoire pour Hegel, voilà notamment des matériaux de leurs uvres. Vous voyez bien quil ny a pas de différence entre reconnaître le matériau dune uvre et reconnaître en ce matériau lantériorité de la vérité dont je parlais plus haut. Cest ainsi que la morale " commune " dont Kant fait son matériau (par exemple dans la première partie de la Fondation de la métaphysique des murs), nous savons bien, nous et quiconque accepte dy réfléchir, quelle était déjà kantienne ! Voilà exactement ce que jappelle lantériorité de la vérité à elle-même : le vrai cest luvre (un ensemble de textes rassemblés sous le nom de Kant, ici) et le sujet de cette identité, le matériau, devait bien comme tel déjà être vrai au sens où luvre lest absolument. Et de fait, la morale commune dont Kant semparera pour en penser à la fois la possibilité et les implications, nul ne peut nier quelle ait été déjà kantienne. Elle létait bien avant la naissance de Kant, infiniment avant éternellement avant, si je puis dire. Pareillement, lhistoire dont Hegel fait son matériau, elle était hégélienne depuis toujours ! et ainsi de suite, pour tous les concepts quon voudrait emprunter à lhistoire de la philosophie.
Mais on pourrait en prendre dans tous les domaines de la pensée. Je pense notamment à une sculpture de Picasso : une tête de taureau, qui est en réalité une simple selle sur laquelle il a soudé un guidon sans doute pris à la même bicyclette. Rien de plus étonnant que cette uvre : on voit bien que ce sont des objets triviaux, empruntés tels quels à la réalité. Car absolument rien na été modifié : lobjet est là dans sa nudité et sa simplicité originelle une selle et un guidon de vélo, voilà tout. Eh bien cette tête de taureau appartient sans conteste à lunivers des tableaux et des autres sculptures qui lentourent, et fait apercevoir au visiteur médusé que la selle et le guidon, puisquils nont été modifiés en rien et quils sont soudés de la manière la plus simple qui soit, étaient déjà sans le savoir de nature " picassienne ",si lon peut dire. Létonnant de cette sculpture est la certitude qui sempare de nous de reconnaître cette antériorité pourtant objectivement impossible. Ces objets banals étaient déjà vrais et la pensée de lauteur na finalement été rien dautre que de prendre acte dune antériorité qui était depuis toujours celle de la vérité dont ils étaient les sujets. Jinsiste pour dire que Picasso ny est pour rien : il a pris ces choses telles quelles. Car la selle et le guidon sont les sujets de la tête de taureau, qui nest que leur vérité à eux : Picasso ne les a pas utilisés pour les forcer à ressembler à une tête de taureau mais en les rassemblant il les a simplement autorisés daccéder à une vérité (leur nature " picassienne ") dont la bicyclette à laquelle ils appartenaient primitivement était linterdiction. Il les a libérés de la mondanéité cest-à-dire de lordre des importances et cest bien là où ils étaient depuis toujours que, par son nom qui était leur nature, ils sont advenus dans lun de la tête de taureau. Voilà exactement quelle est ma compréhension du " war " de la formule freudienne.
Nous apercevons comment on peut parler du sujet de la vérité : le matériau est sujet et il nest rien dautre dans luvre que son accomplissement éthique de sujet au sens exact et exclusif de la formulation freudienne. Mais il doit être autorisé à lêtre. Et pourquoi ? parce quil est originellement interdit de lêtre à cause de la nécessité mondaine, cest-à-dire du service des biens. Et quest-ce que le service des biens, sinon lanonymat, au sens où un bien (la santé quand on est malade, la richesse quand on est pauvre et ainsi de suite) est ce que nimporte qui a raison de rechercher ?
Pas de différence par conséquent entre libérer la matière du service des biens pour en faire le matériau, et sêtre depuis toujours libéré soi-même de la nécessité à la fois vitale et transcendantale dêtre nimporte qui. Là où était lobjet est le sujet doublement donc.
Je vous remercie de votre attention.
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