Lauteur est celui qui ne cède pas sur la vraie place
Nous avons considérablement progressé la semaine dernière. En décalant la définition lacanienne de la sublimation au nom de notre questionnement sur le vrai, jai avancé que lautorité consistait à élever le sujet à la dignité de la personne, le sujet étant le matériau et la personne étant luvre, dont jai dit ensuite que les notions subjectives et réflexives de " sujet " et de " personne " étaient les métaphores. Ce rapport est décisif, et permet de nous engager à nouveaux frais sur la pensée de la " métaphore personnelle ", à savoir linouï correspondant à limpossibilité dêtre soi, où la notion du génie trouve son correspondant en quelque sorte objectif puisquon indique ainsi ce qui fait quon est vraiment soi. Autrement dit nous avons progressivement compris quêtre vraiment soi consistait à navoir pas cédé sur limpossibilité dêtre soi. Or je voudrais montrer, aujourdhui et la prochaine fois, la nécessité pour toute autorité (cest-à-dire pour lauteur) dêtre préalablement autorisée. Et forcément, elle ne peut lêtre que du vrai comme tel. Que lautorité qui cause le vrai en le distinguant du réel ne le fasse quautorisée dun vrai préalable, cest ce qui justifie un certain rapport métaphorique dont lidée de tradition est bien sûr lindication. Car dire quon nest auteur que par une autorisation dont un vrai préalable soit le sujet, cest dire quon nest jamais auteur que dans et selon une tradition. Toute autorité est traditionnelle, en ce sens en quelque sorte transcendantal : elle relève dun préalable où nous avons déjà à reconnaître le devenir (" werden ") de quelque chose (" es ") que, sous le nom de matériau devenu vrai, javais nommé sujet. Le matériau comme sujet dune vérité qui en est le devenir, et qui nest reconnue comme telle quà avoir donné lieu à un inouï dont nous faisons le propre dun sujet, voilà qui pose par conséquent la question du redoublement dune notion, celle de sujet, dont je vais essayer de vous montrer quelle nest pas totalement arbitraire.
Antériorité du sujet réel et tradition
La question de lauteur est prise entre un aspect en quelque sorte objectif sur lequel nous mettons laccent en disant que le vrai seul peut, par principe, être sujet de la vérité, et un aspect subjectif sur lequel nous mettons laccent en nommant " auteur " celui qui sautorise de lui-même ou, si lon préfère, celui qui est capable non pas dinscrire son nom comme nimporte qui le fait presque à propos de nimporte quoi (remplir un formulaire, faire un chèque, etc. ) mais le marquer. Or la marque désigne limpossibilité (locale) dêtre soi, autrement dit le lieu de la pensée qui en soit aussi bien la nécessité.
Etre vraiment sujet pour un humain, cest signer au sens où la signature suffit à produire luvre, et par là même à constituer en vérité ce qui naurait existé quen réalité. Le sujet humain se reconnaît en vérité comme le sujet de ce passage, puisquil suffit quil soit vraiment lui-même, autrement dit quil nait pas cédé sur sa propre impossibilité, pour lavoir opéré. Et limpossibilité du sujet humain, cest tout simplement le statut de sujet du matériau : soit dans la peinture il sagit de la couleur (je simplifie, bien sûr) qui a donc son lieu là où le peintre est marqué (là où il est pour lui-même absolument impossible), soit il sagit de la volonté et de la maîtrise du peintre, là où pour lui-même il est nécessaire. Pas de différence, par conséquent entre dire que lauteur travaille là où lon est marqué, cest-à-dire au lieu de sa propre impossibilité, et dire que le matériau seul est sujet de ce qui aura été fait celle solitude du matériau étant son devenir (" werden ") autrement dit la vérité. Et la vérité, il faut bien quelle sentende juridiquement cest-à-dire à partir de lautorisation qui a été donnée au matériau dêtre le sujet, lui qui jusquici avait été serf de toutes sortes de perceptions et de mises en forme. Cest pourquoi encore il appartient originellement au matériau, précisément parce quil a à devenir, de requérir la signature. Il ny a dautorisation que signée. En quoi on aperçoit clairement ce que cest que signer : marquer et non pas inscrire son nom, puisquon nautorise que là où lon nest pas, cest-à-dire quau lieu de sa propre impossibilité : partout ailleurs on nautorise pas, on soumet à son emprise.
Cest la formule freudienne qui décrit le rapport au matériau et de luvre, bien quelle ait évidemment concerné le sujet humain. Et certes, tout sujet lest dun tel devenir. Et le " devenir " du sujet, on peut lentendre comme distinction (le tableau, cest de la couleur distinguée, exactement comme l " autorité " est de lhumanité distinguée) et que la distinction est précisément ce qui oppose le vrai (le sujet " devenu ") au non pas au non-vrai mais au préalable du vrai dès lors déjà vrai, le matériau comme sujet, ou encore lêtre humain.
Voilà donc le paradoxe : depuis luvre, il est impossible de ne pas reconnaître que le matériau nétait pas déjà vrai, exactement comme il est impossible depuis lauteur de ne pas reconnaître que lhumain, pourtant aussi médiocre quon voudra, était déjà vrai ! Les plus attentifs dentre vous savent que cette nécessité est le principe de la " psychanalyse de droit ".
Quand je dis que le matériau est sujet (par exemple du tableau dans le cas de la couleur), je dis quil y avait déjà de la vérité dans le matériau lui-même et que lautorité(être peintre, ici) consiste à lavoir reconnue. Bref, on peut ramener le travail au respect : en peinture, lauteur (par opposition disons à lartisan décorateur) est celui qui a respecté la couleur et la forme. Or on ne respecte jamais que ce dont on reconnaît la vérité. De sorte que lidentification du travail au respect, dans ce contexte, est bien le fait de lauteur : on ne respecte que là où lon nest pas puisque là où lon est, on exerce son emprise. Cest ce que javais exprimé plus simplement en disant quon respecte ce qui compte. Donc pas de différence entre définir le travail de lauteur par le respect et reconnaître au matériau le statut de sujet : ce quon respecte, il compte en ce sens que cest de lui et non pas de nous quil sagit dans la reconnaissance que nous en avons. Là où il sagit vraiment de la couleur elle-même (et non pas du talent de lartisan) est la pensée puisque ce " là " est la marque du penseur. Comment pourrait-on ne pas lier la reconnaissance de la couleur comme sujet à la pensée dont il est exclut quun autre quelle soit sujet. Et quand cest ce qui est en cause qui est sujet de la pensée, il faut évidemment parler de vérité. Sujet plus vérité égale personne. Cette personne, dans le cas du matériau dont la vérité est luvre, convenons ici de la dire " réelle " et de reconnaître son essentielle antériorité à une autre personne quon dira humaine, qui nen sera vraiment une quà être un auteur cest-à-dire quà avoir respecté et donc quà avoir laissé être le sujet toujours antérieur dont, dès lors, elle sautorisera.
On distinguera donc la personne humaine telle que nous avons nécessairement raison de la reconnaître (personne et pas simplement sujet) si médiocre voire abjecte quelle soit (cest pourquoi la psychanalyse de droit identifie la vérité et le mal, celui-ci sentendant comme limpossibilité radicale de la représentation), de la personne telle que la figure de lauteur permet à la réflexion de la constituer à lencontre de léventualité commune dêtre nimporte qui, cest-à-dire de nêtre pas concerné par la formule freudienne. Il sagit de deux niveaux de problématiques bien différents et leur confusion entraînerait forcément des absurdités.
On peut réfléchir sur la personne et sur sa reconnaissance comme je lai fait en proposant les principes dune " psychanalyse de droit " mais notre propos actuel est de comprendre ce que cest quêtre un auteur, autrement dit ce que cest quêtre vraiment soi. En bref, mon idée est dinterroger le " de " quon trouve dans la formule " sautoriser de soi ", et dy reconnaître un procès bien particulier de métaphore, celui du vrai par lauteur qui sera à son tour, au lieu de sa propre impossibilité (là exactement où il est miraculeux quil soit lui), susceptible de faire advenir (" werden ") le vrai. Les plus habitués dentre vous reconnaissent la problématique de la tradition quon peut aussi nommer métaphore temporelle puisque chaque moment métaphorise le précédent (il laccomplit et dautre part il est absolument original par rapport à lui), telle quelle est impliquée dans cette nécessité quon ne soit jamais auteur que traditionnellement : on ne lest quà avoir été marqué par des uvres antérieures qui deviennent dès lors les sujets du fait quon soit, pour les uvres à venir, destiné à les signer.
Toute notre question se rapporte à comprendre comme le même ce qui apparaît dans un premier temps comme double : dune part on appelle auteur celui qui sautorise de soi, et dautre part lautorité quon définit ainsi nest jamais possible que traditionnellement. La question de la métaphore, bien sûr, résout cette difficulté et mon actuel travail est de montrer comment. Une indication précieuse apparaît dans la définition, à partir du vrai dont par ailleurs il faudra penser quil ait marqué lauteur à venir, du matériau comme sujet.
Si lautorité est toujours celle de celui qui sautorise de soi, et si on ne peut penser cela quà partir dun vrai préalable dont celui qui sautorise devra avoir été marqué, cela signifie quen toute autorité il sagit dune perte originelle dun sujet (le matériau), laquelle perte nest jamais reconnaissable que dans son ultime accomplissement métaphorisé par la production dune uvre actuelle ! Car si lon nest jamais auteur que " traditionnellement " autrement dit quautorisé (marqué) duvres préalables (donc elles-mêmes toujours déjà perdues), alors le matériau dont ces uvres était lêtre-devenu-vrai nest précisément sujet que comme perdu depuis toujours. On ne sautorise de soi quà partir dun sujet matériel depuis toujours perdu, et justement selon cette perte. On peut même parler dun redoublement de la perte, puisque luvre dont le matériau était le sujet nexiste comme telle quà avoir autorisé un dépassement qui en sera forcément la métaphore. Par exemple le cartésianisme autorise le spinozisme : cest comme marqué par Descartes que Spinoza travaille, de sorte que le matériau cartésien (disons pour aller vite lêtre-représentation) peut être dit sujet perdu pour la doctrine spinoziste. Si donc on veut penser plus concrètement la corrélation de la marque et de la tradition (toute tradition est une métaphore, et on ne métaphorise que là où lon est marqué), on peut donc remplacer luvre antérieure qui aura marqué (celle qui sera métaphorisée par luvre à venir, par exemple le cartésianisme par le spinozisme) par le matériau dont elle est lêtre devenu. Cette perte absolument originelle est alors ce qui cause la marque, morceau de mort fiché dans le corps et dans lâme dun sujet dont elle est localement la perte.
En fait, je pense que cest ce mécanisme de la perte originelle causant localement la mort dun sujet et par là faisant advenir luvre à venir, qui est le mécanisme de la tradition Et pour revenir à la stricte problématique de lauteur, je crois que la signature, où le sujet se pointe en quelque sorte comme tel, renvoie à ce matériau sujet absolument originel cest-à-dire absolument perdu : celui dont une première vérité, celle dont se sera autorisé, était déjà la perte. Ce point est capital, à mon avis.
Revenons à lacception " subjective " de notre idée de sujet, dont je voudrais vous montrer au cours de mon exposé daujourdhui quil nest pas vraiment un autre, selon quon le considère comme le matériau de luvre ou comme lêtre humain qui la signera (un autre bien sûr, mais quand même : pas vraiment). Le vrai sujet, cest le sujet traditionnel, cest-à-dire marqué, en tant quil marque. Les gens qui ne seraient pas marqués, si cela pouvait exister (or chacun lest au moins de nêtre pas revenu de son apprentissage du langage, de nêtre plus que sa propre représentation), seraient absolument inintéressants et ne seraient jamais susceptibles dêtre reconnus. Un auteur, au contraire, cest quelqu'un qui est vraiment sujet cest-à-dire qui marque ; et il ne peut lêtre quà ce que le lieu où il lest ait été véritativement institué comme tel, en un lieu qui a été en lui celui de la reconnaissance du vrai exclusif comme tel de lhabituelle emprise vitale (la " compréhension "). Bref, cest dans des morceaux de morts fichés en soi quon est auteur, quand on lest et nullement dans une vie qui se poursuit par ailleurs à toujours plus ou moins " comprendre " lêtre. Je reprends volontairement la formulation de Heidegger, pour bien montrer que la pensé est absolument étrangère à toute " compréhension de lêtre ". Car précisément, la pensée est laffaire de lauteur et on nest auteur que là où lon ne comprend pas. La marque est le lieu dune telle impossibilité (pourquoi jen figure la notion à travers lidée de morceaux de mort). Pointer lexclusivité de la vie qui est compréhension de lêtre et de la vérité qui est impossibilité originelle de la vie, cest tout simplement dire quon marque à la condition de parler depuis sa propre marque uniquement, ou cest encore répéter ce truisme quon nest dans la vérité que là où lon est capable de vérité, cest-à-dire incapable de compréhension. En quoi la notion de tradition apparaît en tout premier lieu appuyée sur lexclusivité tautologique de la vie et de la vérité.
En décrivant la tradition comme un retournement de la marque, je mets laccent sur une nécessité qui reste éthique de part en part : il ne faudrait pas imaginer la marque comme une sorte de traumatisme mais bien comme une épreuve qui, à reconnaître une vérité dont a posteriori on admet le sujet (le matériau), est toujours celle du respect et le respect de ce sujet, précisément. Telle est la reconnaissance : la vérité dont on fait lépreuve, elle était laffaire du vrai (je dis étais, car maintenant il sagit de limpossibilité avec laquelle nous allons désormais devoir vivre), le vrai sentendait par conséquent comme personne (en fait comme une personne seconde puisquelle marque : la troisième, quon se représente, ne marque jamais), dont le matériau apparaît, dans sa perte en quelque sorte originellement originelle, avoir été le sujet. Disant cela, je continue dexpliciter le " war " de la citation.
La marque vient forcément de lépreuve, et lépreuve est celle de la reconnaissance du vrai de ce vrai dont on ne constate pas quil lest mais dont il faut lavoir décidé. Car bien sûr, telle est lépreuve, comme moment décisif de la vérité Si lon constatait que le vrai est vrai, ce ne serait pas une épreuve mais une expérience. Et si cétait une expérience, il ne pourrait sagir du vrai, puisquon appelle expérience, comme je lai souvent dit, une mobilisation de savoir devant donner lieu à un surcroît de savoir, dans le plus parfait mépris du sujet de la dite expérience au double sens du mot sujet, puisque le propre dune expérience est dêtre faite par nimporte qui et que dautre part ce dont on a extrait le surcroît de savoir, une fois quon est satisfait, on le met à la poubelle. Et le critère de cette distinction, cest celui dont jai essayé de montrer à quel point il était crucial : quon décide de la vérité du vrai et non pas quon la constate. Cest dailleurs la raison pour laquelle dans ce que je reconnais comme vrai il sagit vraiment de moi, alors que dans ce que je reconnais comme réel il sagit de nimporte qui (même si je suis momentanément tout seul à avoir vu ce que jai vu).
Soyons plus concret et partons dun exemple simplifié : celui qui doit être peintre, au sens où cest bien dans la peinture quil a reconnu le point dont il est définitivement impossible quil se laisse déloger, il ne le sera quà sinscrire dans la tradition de cette discipline, cest-à-dire quà produire quelque chose qui soit la métaphore de ce qui laura marqué (par exemple luvre de tel peintre du siècle dernier). Or cette métaphore, qui est son acte de sujet, elle renvoie bien à une autorité, celle de cette uvre antérieure, puisque cest le métaphorisé qui gouverne la métaphore ! Car bien sûr, quant à ce quelle soit légitime, cest le représenté qui commande la représentation.
Voilà de quoi il sagit dans lautorité, en premier lieu : de ce gouvernement. On voit bien que lacte propre du sujet est absolument inouï (il est donc vraiment sujet) et en même temps pris dans une continuité historique, dans une transmission, bref dans une histoire ceci étant la condition de cela. Telle est la tradition.
Lautorité nest donc telle que depuis une autorité plus originelle, celle dun vrai préalablement reconnu, qui aura marqué et par là autorisé. Et il laura fait depuis une perte de son sujet (la couleur pour le tableau, la pierre pour la statue, etc.) qui aura été éprouvé. Car là aussi il faut reprendre ce que je vous ai appris de lépreuve : le propre de celle-ci, cest quon nen revienne pas (contrairement à lexpérience dont le sujet sort encore renforcé). Eh bien : est-ce que la peinture nest pas, par exemple, lépreuve dont la couleur ne reviendra pas ? Est-ce que la sculpture nest pas lépreuve dont la pierre ne reviendra pas ? Mais vous savez aussi que lépreuve produit un effet qui nest pas, comme lexpérience, un effet denrichissement, mais un effet de distinction : la peinture, cest la couleur en vérité, exactement comme la sculpture est la pierre en vérité. Dire que la couleur ou la pierre sont sujet pouvant autoriser cest par conséquent dire quelles le sont depuis leur épreuve. Voilà concrètement comment je comprends le mécanisme de la marque du marquage que le sujet perdu quelles sont désormais apposera sur celui qui, parfois des siècles plus tard, aura décidé de les reconnaître, cest-à-dire aura décidé que la vérité et lexpérience sont parfaitement exclusives lune de lautre.
Les uvres ne sadressent pas à nimporte qui mais uniquement à ceux qui ont pris cette dernière décision. Ceux qui veulent que la vérité et lexpérience soient liées, quils passent leur chemin, on ne parle pas pour eux (et moi, si je puis me permettre, je ne philosophe pas pour eux).
Quelquun de marqué (certes pas nimporte qui !) a décidé quune perte originelle était le devenir-vrai, et par cette décision il devient un auteur. Cette décision est une position (au sens verbal) de soi là où il est désormais impossible quil soit. Voilà ce que cest que " sautoriser de soi " - mais jy reviendrai encore de diverses manières.
Retenons pour le moment que cest toujours à métaphoriser quon est autorisé, et que cette autorisation, subjectivement parlant, on la tient de la reconnaissance quon a décisivement opérée dun vrai préalable.
La question de lauteur est bien celle de la métaphore, qui est un acte inouï et que personne ne pouvait produire à sa place, mais cet acte inouï ,et forcément aberrant puisquil a lieu à la marque qui est une impossibilité de compréhension, il est en même temps une reprise marquante de ce qui a produit la marque. Chaque moment de la tradition métaphorise le précédent dune manière absolument aberrante mais qui nest surtout pas arbitraire. En effet le représenté gouverne la représentation, et donc le métaphorisé la métaphore. Cest sur cette idée de gouvernement que nous nous appuyons pour dire par exemple que Spinoza appartient à la tradition cartésienne, cest-à-dire que Spinoza pensait, quil était vraiment lui-même. Or que lêtre représentation soit représenté par le deus sive natura cest ce quun cartésien de stricte obédience, cest-à-dire de stricte médiocrité, ne peut admettre. Pour que Spinoza soit un penseur, il faut donc quil ait été marqué disons par Descartes et quil se soit installé là où, par cette marque, il est désormais un autre que celui quil reste par ailleurs . On pourrait dire que tout lecteur de Descartes a été marqué par lui, mais presque tous se situent ailleurs quà la marque laissée par lui en eux, dans ce quon pourrait donc nommer la stricte obédience. Cette extériorité doit être nommée médiocrité ou compréhension, comme on préfèrera (quand on a bien compris Descartes, on est cartésien jusquà la fin de sa vie, voilà tout et on naura jamais pensé). Il ny a de génie que traditionnel et le génie est en exclusivité de toute compréhension, non pas par manque dintelligence mais parce que la question du génie nest pas celle de produire un savoir mais celle se tenir en un lieu de vérité la marque, précisément, quon peut présenter plus concrètement en disant que les penseurs de la tradition cartésienne sont ceux pour qui cette lecture, qui par ailleurs était une expérience et un apprentissage, est resté une épreuve. Et quest-ce quun génie, justement, sinon un sujet qui ne laisse pas ce quil comprend le déloger de ce qui la marqué cest-à-dire assigné ?
En quoi je répète quil ny a jamais dautre autorité que traditionnelle et de pensée quen étrangeté à soi. En somme on appelle " tradition " limpossibilité que loriginalité soit jamais identifiable à larbitraire. Eh bien cette impossibilité, je dis quil faut lappeler antériorité de ce qui aura marqué sur ce qui adviendra au lieu de la marque.
Le matériau comme sujet assigne le créateur à sa " vraie " place
Cette antériorité étant celle dune uvre, jai dit quelle était par là même identique à une perte dès lors originelle du matériau de ladite uvre. Cest le matériau perdu qui compte, dans lidée de tradition : le sujet dont à chaque fois luvre est le " devenir " personnel. Or le rapport à ce qui compte, cela sappelle respect. Revenons à lexemple de la peinture en disant que cest le respect de la couleur qui, de lavoir reconnue dans sa vérité et de lavoir délaissée dans sa réalité (on la reconnue respectueusement dans le tableau et pas dans la décoration où il sagissait de notre agrément), est le moteur éthique de la tradition dans ce domaine. Car le respect est le sentiment de la distance, non pas tant de la distance du sujet à son objet que de la distance propre à " lobjet " entre sa réalité et sa vérité (par exemple la personne humaine nest en rien diminuée quand sa réalité lest comme dans le cas des malades, des handicapés, voire à la limite des morts).
Eh bien cette distance constitutive du respectable est-ce que ce nest pas elle qui définit la création, opération qui consiste simplement à ne pas céder sur cette distance, et par là à la produire ? Car celui qui ne cède pas sur le caractère respectable de la pierre, par exemple, ne deviendra jamais fabricant descaliers : il sera sculpteur. Le fabricant descalier, lui, il a toujours déjà cédé sur la question de ce que cest vraiment que la pierre !
Ce qui revient à dire quil faut non seulement avoir reconnu ce qui imposait le respect (luvre antérieure dont on sautorisera pour autoriser) mais encore avoir reconnu ce respect lui-même et comme tel cest-à-dire, justement, comme distinction de la vérité et de la réalité : la peinture antérieure qui nous a marqués, elle était déjà faite de la couleur respectable, si je puis mexprimer ainsi à propos de cet exempl, et non pas de la couleur réelle. Il a fallu que lécart de la réalité et de la vérité soit à la fois reconnu et, précisément comme écart, respecté.
La marque est respect du respect en quelque sorte : si la pensée nest rien dautre que lactivité où la vérité est distinguée de la réalité (ce quon réfléchira en disant quil sagit à chaque fois de creuser leur écart), alors en effet chaque reconnaissance dun vrai fait de nous quelquun dautre (cest toujours cette altérité qui est notre pensée cest-à-dire notre distinction), un autre qui aura été originellement marqué par lécart dont il ne sest jamais remis de la reconnaissance (quand jai parlé du respect, je vous ai expliqué que cétait le distingué comme tel qui limposait). Or cet écart ou plus exactement cette distinction, il est plus simple de dire quelle est le respect du " sujet " (du matériau) puisque respecter consiste précisément à distinguer ce quon respecte comme nétant sa réalité que " par ailleurs ".
On aperçoit que lautorité doit sentendre à partir de la nécessité que le sujet matériel (le matériau, donc) soit ce qui compte dans la tradition, dès lors que vous maurez accordé que toute autorité est nécessairement traditionnelle. Ainsi pourrait-on dire par exemple que lordre de la sculpture, cest simplement la nécessité éthique que la pierre compte alors que partout ailleurs elle importe.
Reconnaître au matériau cette distinction, cela sappelle tout simplement sculpter, si ce matériau est la pierre ou peindre sil est la couleur puisque la sculpture ou la peinture nest pas un processus actif, une imposition de volonté, mais bien au contraire lacte de laisser enfin la pierre ou la couleur " advenir " à elle-même (cest toujours du même " werden " quil sagit). Dire que la couleur est le sujet du tableau ou que la pierre lest de la sculpture, cela signifie donc que le propre de luvre reconnue est quelle soit la distinction véritative de du sujet matériel (elle ouvre lécart de sa vérité et de sa réalité), mais elle ne peut lêtre quà ce que cette distinction ait déjà été celle dudit matériau. Voilà pourquoi je lappelle " sujet ".
Or tout sujet lest de quelque chose, à savoir dune vérité (dans cette exemple : un tableau, une statue), non pas au sens métaphysique du terme sujet (le sujet lest par définition de la totalité de ses expressions) mais au sens éthique où il sagit, quant on est sujet, de lêtre vraiment (ce que dit lensemble de la formule freudienne). Lidentité de la vérité et de la perte absolument originelle est ce qui marquera, et par là instituera quelquun au lieu du matériau qui, en comptant, désignera par là même la " vraie " place, celle dont on ne se laissera pas déloger, quoi quil arrive.
Voici lessentiel, en effet et la dernière chose que javancerai aujourdhui : la corrélation entre la nécessité pour toute autorité dêtre traditionnelle, la nécessité pour toute tradition dêtre celle dun sujet matériel, et limpossibilité, quand on est un auteur, de jamais céder sur la vraie place.
Rien là que de très simple à comprendre. Je viens de dire quon nétait, par exemple, peintre quà sinscrire dans la tradition de la peinture cest-à-dire quà métaphoriser les uvres qui nous ont marqués. Et quelles sont celles qui ont marqué, sinon justement celles qui faisaient littéralement la distinction de la vérité et de la réalité dont, rétrospectivement, on doit donc dire que la couleur procédait déjà ? Etre peintre, cest donc sinscrire dans cette tradition quon peut ramener à la simplicité en disant que cest la couleur qui compte. Or quand je la définis ainsi comme le sujet, jen fais aussi le lieu de la vérité propre de lauteur ! Cest au lieu de la couleur quun peintre est lui-même : ailleurs il est nimporte qui.
Je termine donc cette nouvelle présentation de lautorité en rapportant le sujet que la réflexion désignera comme lobjet (elle dira que la couleur est lobjet du peintre, puisquelle méconnaît que peindre consiste à laisser parler la couleur) à la place qui, sous le nom de " marque " a été désigné comme la place de la vérité.
Lauteur est celui qui se tient à cette place et qui nen bougera pas, quoi quil arrive. Par cette indication, je mentionne léthique à lencontre de toute volonté, cest-à-dire à lencontre du service des biens y compris les plus grands et les plus urgents (la vie elle-même, à la limite).
Quoi quil arrive, cela ne renvoie à aucun héroïsme, mais seulement à la marque : cest là quon est vraiment soi-même et donc, en langage subjectif, cest là que, vraiment, on est. Lauteur est celui qui ne cède pas sur cette contingence, alors que le médiocre est celui qui se trouve là où la situation exige quil soit (en quoi il est bien quelquun qui ne compte pas : ce nest pas lui qui compte, mais sa situation comme ne cessent de le proclamer ceux qui commencent leurs discours par " moi, en tant que ").
Nul nest moins souverain que celui qui sautorise de lui-même, lui dont la liberté consiste, précisément comme distinction de la vérité relativement à la réalité accessible à nimporte qui, à " laisser parler " le matériau, autrement dit à lui rendre justice en tant que sujet puisquil le respecte et que le respect est leffacement local de celui qui respecte. Lauteur est son propre génie, autrement dit la vérité elle-même dont le matériau est le sujet. Par exemple le peintre est ladvenir du tableau dont la couleur seule est sujet.
On a donc une corrélation entre ce qui définit lautorité, à savoir la reconnaissance du matériau comme sujet (cest lui et non pas lindividu humain qui " doit " " devenir ") telle que la tradition (les uvres antérieures qui seront métaphorisées dans luvre à venir)en est la distinction (quil y ait par exemple une tradition de la peinture, voilà concrètement la distinction de la couleur), et léthique dont la plus simple des expressions suffit à définir lauteur. Cette expression la plus simple, la notion de distinction nous lindique : la réalité ne compte pas, quelle quelle puisse être. Traduisons cette indication en disant que lauteur est celui qui ne cèdera pas parce que cest au lieu du sujet quil se tient, le sujet étant le matériau. Là où est vraiment le peintre, est la couleur. Il nest jamais auprès dun but (par exemple la décoration, la représentation historique, etc.) où la couleur serait de quelque importance. On peut donc lui proposer un pont dor ou au contraire le menacer de mort, rien ny fera : lauteur ne cèdera pas sur la place, dès lors quil la reconnue comme la place de la vérité. Léthique et linstitution de soi comme auteur, cest donc la même chose. Et il faut comprendre que la place de la vérité, ce nest pas la place du vivant quon est par ailleurs puisqualors on est nimporte qui et que le propre de nimporte qui est de pouvoir être nimporte où, mais bien la place du matériau lui-même, du vrai sujet.
Je conclus en répondant à la remarque indiquée au début, à propos du cercle où il aurait pu sembler que je risquais de menfermer. Quel est concrètement le rapport de lêtre humain (habituellement " sujet ") et du matériau que ma réflexion sur la tradition moblige à désigner comme le " sujet réel ou matériel " ?
Simple : lidentification, pourvu que cet être humain soit un auteur cest-à-dire quil soit vraiment lui-même. Pour les gens ordinaires, cette idée naurait aucun sens.
Car de quoi sagit-il dans léthique dont la réflexion énonce ainsi linjonction, sinon dêtre soi là où en vérité on a à lêtre ? Et ce " là ", est-ce que nous ne venons pas den forger le concept au moyen de la " subjectivation " du matériau opération qui consiste simplement, je le rappelle, à expliciter lidée de tradition ? Sil y a une tradition de peinture ou de sculpture, cela signifie que la couleur ou que la pierre est sujet. Quon le nie, et il faudra nier que toute autorité soit traditionnelle, autrement dit il faudra nier la notion même dautorité (il y aura des gens qui " sexprimeront " mais il ny aura plus dauteurs). Mais si lon refuse cette négation, on doit bien admettre que la place du sujet humain qui est un auteur est la place même du matériau qui est sujet de la tradition ! Sujet et sujet sont à la même place.
Voilà en quel sens très précis je parle didentification. En répondant à la question du génie, à travers lidée dune place pour la vérité, jespère avoir répondu à la question du rapport des sujets qui était restée en suspens. Identité métaphorique, par conséquent, quon peut encore expliciter en disant quun auteur est celui qui, de sêtre identifié à lobjet, ne cède pas sur la place où il se tient parce quelle est celle de la vérité.
Cest simple : un auteur se fait tuer sur place au sens où il mourrait de ne pas pouvoir travailler, comme le dit notamment Rilke dans ses lettres à un jeune poète. En quoi il ne sagit nullement dhéroïsme puisque le héros fait ce que nimporte qui aurait raison de faire mais que personne dautre que lui nose faire (par exemple se jeter dans un brasier pour sauver quelquun). Pour lauteur, cest tout différent : quand je dis quil se fait tuer sur place, cest pour indiquer quil ne sagit surtout pas dun idéal, comme dans le cas du héros, mais bien de sa place, sa vraie place celle où le sujet (ou lobjet, comme on voudra) auquel il sidentifie, par exemple la couleur sil est peintre, etc., " devient " vraiment lui, donc aussi lauteur en personne. Beethoven pouvait encore composer en étant sourd, puisque sa musique pouvait dabord sinscrire sur le papier ; mais on peut affirmer que Picasso naurait pas vécu si quelque maladie lavait rendu définitivement aveugle, sa santé et tous ses autres intérêts étant par ailleurs préservés. Le service des biens à quoi tout le monde a raison de ramener toute la vie ne compte pas, la seule chose qui compte est ce " sujet " qui a à " devenir ". Cest de cela que je parle, et non pas de quelque héroïsme (emprise de lidéal or tout idéal est anonyme), en disant que lauteur se fait tuer sur place. Dans sa vie il est sûr quil sautorise de le savoir
Je vous remercie de votre attention.
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