Lauteur élève le sujet matériel à la dignité de personne réelle.
Lautorité qui définit lauteur est paradoxale en ceci quelle désigne un principe actif (être auteur, cest travailler) en même temps quelle exclut toute éventualité dimplication subjective. Lauteur, en effet, cest dabord quelquun qui ne s'exprime pas comme il appartient à nimporte qui de le faire à propos de nimporte quoi. Et justement, nous avons découvert quon pouvait suffisamment définir lauteur en disant quil nétait pas nimporte qui, et suffisamment définir luvre en disant quelle nétait pas nimporte quoi (ce que jai traduit à chaque fois par ladverbe " vraiment " pour indiquer la distinction à lencontre de toute éventualité de différence).
Lautorité réside dans cette contradiction, quon peut résumer dans létonnante formule suivante : permettre est un travail. Voilà ce que je vais essayer dexpliquer aujourdhui, en inscrivant ma réflexion dans lhorizon que jai indiqué et qui est celui de la " métaphore personnelle ". Grâce à lapproche que je vais en donner, je voudrais non seulement échapper à la répétition de ce que jai déjà dit sur cette notion mais surtout permettre de penser ce quil est convenu dappeler " création " et que je préfère appeler pensée en distinction de la théorie habituelle de la sublimation. Il est évident en effet que tout auteur est engagé dans un processus de sublimation dont chacun sait quil consiste à " élever lobjet à la dignité de la Chose ", mais je ne voudrais pas men tenir là parce que la notion de sublimation, outre quelle déborde le domaine étroit des uvres (il y a mille façons de sublimer), ne rend pas compte de lenjeu de notre questionnement qui est la vérité et donc, subjectivement parlant, son " service " qui doit encore en relever. Car la question de la vérité est aussi bien celle de savoir en quoi le service de la vérité est déjà et encore la vérité. La problématique générale de la marque a pour fonction que nous ne nous dérobions pas à cette obligation, et en loccurrence on doit lassumer en reconnaissant au vrai le statut tautologique dêtre sujet de la vérité, lui qui ne lest que depuis son autorisation à lêtre.
Quen est-il donc du travail, sil est non pas une expression humaine mais linscription dune marque sur quelque chose qui, dadvenir ensuite comme le vrai, devait par conséquent lêtre déjà ? Comment nommer lantérieur au vrai, sachant dune part quil est déjà le vrai, mais dautre part quil ne lest pas encore ?
Jai une réponse que vous pourrez évaluer tout à lheure : on doit dire que cest un sujet. Relativement à la définition lacanienne que je rappelais, jopère donc une distinction en substituant " sujet " à " objet ", et mon idée daujourdhui est que cette substitution en implique mécaniquement une autre, celle de " personne réelle " à " Chose ". Si nous suivons correctement cette direction, je pense que nous aboutirons à une définition de lautorité qui permette son identification claire au génie puisquaussi bien ce dernier terme spécifie lauteur et que lautorité le définit. Car, si cest le vrai qui est par définition sujet de la vérité, il faut bien poser quêtre auteur consiste à permettre la vérité, toute la question étant bien sûr de reconnaître cette permission comme relevant elle-même de la vérité, cest-à-dire darticuler ce paradoxe à la nécessité pour la vérité quelle se précède elle-même puisquil ny a de vérité quen vérité et jamais en réalité. La problématique de la marque assure cette fonction, puisque cest là seulement où nous sommes marqués que nous sommes capables de vérité, et donc dautoriser. Or la marque est aussi leffet du vrai, qui se précède ainsi véritativement lui-même en rendant impossible la compréhension dont, par ailleurs cest-à-dire là où la vérité est originellement bannie, on pourra toujours dire quil relève.
Je traduis cette nécessité en disant que permettre, cest décider de la légitimité, au sens exact où jai indiqué quil fallait avoir décidé (et non pas constaté, ce qui se ferait en suivant des raisons) quune uvre en était une.
On ne décide jamais au présent. On a décidé alors quau contraire le choix renvoie à la présence des arguments pour et contre, ou plus exactement à la présence de leur différence, telle quelle apparaît dans son effet qui est de " faire pencher la balance ". Cest dailleurs pourquoi la pensée et le cogito sont exclusifs : on ne pense jamais au présent mais, en se relisant, on constate quon a pensé exactement comme prendre une décision consiste à prendre conscience quon la déjà prise.
Bref, je synthétise en disant que permettre, cest avoir décidé que ce qui était en réalité adviendrait en vérité, instituant par là que ce qui était en réalité ne létait pas vraiment, puisquil devait déjà être en vérité. Voilà le nouage en quoi consiste concrètement lautorité.
Et comme il est impossible denvisager lidée de décision autrement quà travers le paradigme de la signature qui consiste à faire de son nom une marque, nous retrouvons la corrélation du vrai qui lest forcément en lui-même et du nom, dont nous savons que la propriété doit sentendre comme impossibilité. On appelle " génie " la corrélation de la nécessité pour le vrai de simposer (cest-à-dire de nêtre pas une expression humaine) et de la signature comme acte suffisant à sa constitution (puisque le nom suffit à constituer luvre). Or le génie na quun seul ordre possible : la métaphore que dès lors il faut bien dire " personnelle ". Cest son exploration que nous commençons aujourdhui et que nous poursuivrons ultérieurement quand nous nous interrogerons sur le paradoxe du style (tout auteur a un style alors même que son nom suffit à faire uvre dès lors quil est vraiment le sien).
Métaphore du véritatif par le représentatif
Pour penser lautorité dans son paradoxe qui est dêtre à la fois une positivité incontestable (elle inspire le respect, lequel est bien un effet positif) et une impossibilité de principe (autoriser, cest dabord ne pas simmiscer), je propose dexaminer un autre paradoxe qui est essentiel à la morale, puisquaussi bien cette notion désigne la représentation (certes pas la réalité !) dune posture qui, à linstar de celle qui définit lauteur, est dabord une " autorisation de soi ".
Mon idée est dexplorer lanalogie du représentatif et du véritatif.
Proposition qui nest assurément pas fortuite dans lhorizon général de cette interrogation où la vérité sentend à lencontre du savoir et donc du concept. Quest-ce en effet que le représentatif, sinon la métaphore du véritatif c'est-à-dire du personnel, telle quon le transposerait dans lordre de lanonymat ? Je concrétise mon allusion en disant que le véritatif se métaphorise en représentation, dune part en substituant nimporte qui à quelquun c'est-à-dire le sujet transcendantal qui est celui de la possibilité au vrai sujet qui est celui de la contingence, et dautre part en substituant le présent de la représentation cogitative (dans sa nécessité transcendantale le " je pense " ne peut se conjuguer quau présent) au passé (ou au futur antérieur) qui est le temps propre de la pensée puisquon ne saurait penser, mais seulement avoir pensé, luvre, hors de quoi il ne saurait être question de pensée, nadvenant comme telle quau moment final de la signature (et puis la formule " ce que je fais est génial " est grotesque, alors quau soir de leur vie quelques personnes peuvent honnêtement affirmer avoir donné naissance à une uvre).
Donc cette métaphore du véritatif par le représentatif (du vrai sujet par le sujet transcendantal), il faut la prendre là même où le représentatif pose expressément lessentiel : à travers la notion dautonomie.
La vérité étant une question déthique et non de métaphysique, je définis la représentation par la décision de ramener au réflexif tout ce qui pourrait avoir été marquant, et donc de le dénier comme tel de dénier par là même la localité du vrai. En effet : tout ce que je vois est vu par moi, qui suis celui que nimporte qui aurait été à ma place ; de sorte quen tout ce que je puis me représenter il sagit de la nécessaire constitution des objets, dès lors non-vrais, par le sujet originellement indifférent que je constate être. En quoi je pointe le caractère mensonger de la structure représentative, puisquil est logiquement impossible que le vrai ne soit pas le sujet de la vérité, et quil est éthiquement impossible que je sois nimporte qui pour moi-même, cest-à-dire que la primauté qui définit la première personne soit sans incidence éthique. Bref, jappelle représentation le refus du vrai, en tant que ce refus est paradoxalement irrécusable. Car si vous me faites remarquer que tout ce que je vous dis, cest moi qui vous le dis, je ne pourrai rien objecter : ce renvoi rendra mes paroles " subjectives " cest-à-dire relatives donc triviales et fausses puisquelles seront par exemple lexpression de ma place dans la société et/ou celle de ma névrose particulière ce dont je ne pourrai me défendre et qui mimposera de me taire.
Dans cet ordre du mensonge originel qui consiste à nier que le vrai soit le sujet de la vérité alors même que c'est sa définition tautologique, l'essentiel, à savoir ce que la vérité désigne comme " sautoriser de soi-même ", apparaît donc comme " autonomie ". Notion mensongère par conséquent, dont la distinction kantienne de larbitre et de la volonté éclairait déjà la difficulté (la liberté sentend comme autonomie, mais dun autre côté elle lui est antérieure puisque la conscience morale commande dêtre autonome). Si, nonobstant cette difficulté pourtant rédhibitoire, on conserve à l'autonomie la légitimité que lui confère la réflexion, on est obligé dy apercevoir la métaphore de lautorité sa transposition dans lordre du mensonge originel (lequel a donc sa vérité propre, précisément comme métaphore). Et comme on appelle " morale " leffectuation du sujet représentatif comme tel, on reconnaîtra que la question de la morale peut nous fournir une analogie utile à penser lidée du " vrai " sujet ou de la " vraie " responsabilité, autrement dit la question de lauteur !
La morale consiste à effectuer la nécessité représentative (agir bien, cest agir en tant que sujet de la représentation et exclusivement comme tel), et donc à définir la bonne action comme effectuation de lautonomie est irrécusable. Or une bonne action, Kant nous fait remarquer que nous navons jamais aucun mérite à lavoir accomplie, puisque nous y avons agi pour ainsi dire normalement, comme il convient à un être réfléchissant cest-à-dire agissant par la représentation de la loi (et non pas la loi elle-même, ainsi quil en va pour les choses de la nature). Pour rendre cela évident, il renvoie analogiquement la bonne action au remboursement dune dette. En effet : dun certain point de vue celui qui rembourse une dette à laquelle il aurait pu se soustraite agit bien (l'honnêteté est assurément une qualité que tout le monde ne possède pas), mais dun autre point de vue il ne fait que ce quil avait à faire cest-à-dire absolument rien en termes de vérité, puisque cétait la constitution même de la dette quelle donne lieu à remboursement. Il serait donc absurde de féliciter celui qui na fait que ce qui devait être fait celui qui, répété-je, a agi normalement (raison pour laquelle la satisfaction de soi ne peut jamais caractériser que des personnes mauvaises : il faut être un salaud pour croire quon est quelquun de bien). Jinsiste sur ce paradoxe de lautonomie qui est à la fois celui dune positivité irrécusable (on a dautant plus de mérite à faire son devoir quon avait plus dintérêt à ne pas le faire) et celui dune inconsistance radicale (celui qui a fait son devoir, quelles quaient été les difficultés, na jamais fait que son devoir).
Si je poursuis lanalogie que lordre représentatif (la morale où tout se ramène à la question de lautonomie) peut fournir pour lordre véritatif (lautorité comme être-auteur, où tout se ramène à la question de " sautoriser de soi "), je poserai donc quun " auteur " est tout simplement un sujet " normal ", alors même que, sous le nom mythifié de " génie ", nous ne pouvons pas ne pas ne pas nous étonner de ce quil a fait, et ne pas ladmirer de lavoir fait. Bien sûr il y a là quelque mauvaise foi : comme Nietzsche le souligne, nous sommes tout heureux dutiliser ce terme de " génie " pour nous dédouaner dêtre médiocres (cest la fonction de lidéologie des " dons naturels "), alors que ce terme signifie simplement le fait de ne pas céder sur linvraisemblance dêtre soi. Positivité absolue dun côté puisque le génie a une incidence positive (lauteur est rangé dans le canon des études, ses uvres originales séchangent à des prix astronomiques, etc.), inconsistance absolue de lautre puisque chacun est forcément lui-même quand il ne fait pas semblant dêtre nimporte qui. En disant quun auteur est simplement quelquun qui est lui-même quand tous les autres (et lui aussi " par ailleurs ") sont nimporte qui, des " en tant que ", on lui reconnaît le même genre de mérite quà lemprunteur remboursant une dette à laquelle il aurait eu la possibilité de se soustraire. On ne félicitera pas plus Picasso davoir été lui quon ne félicitera un homme trouvant dans la rue une grosse somme dargent et la rapportant au commissariat (ce qui permettra aux flics de bien rigoler avant de se partager le magot au prorata du grade et de lancienneté je plaisante). Dun autre côté, ils suscitent notre admiration.
Le paradoxe de la morale, tel quil apparaît quand nous prenons conscience quon peut au mieux agir " normalement ", on le traduira objectivement en disant quil est absurde dimaginer que le bien existe alors même que le mal règne partout (non pas comme une entité métaphysique diabolique qui serait de toute façon identique à sa propre innocence, mais réellement comme lidentité de la jouissance et de la négativité et subjectivement comme limpossibilité à la représentation). Or la dissymétrie que jindique en disant que le mal existe mais pas le bien, est-ce que ce nest pas celle qui définit le génie ? Je le dis autrement : il ny a pas de génies puisque luvre est simplement le fait de celui qui est lui-même et non pas nimporte qui, mais il y a des médiocres, ceux qui font comme sils étaient nimporte qui alors quils sont eux-mêmes (cest pourquoi la question qui se pose réellement nest pas du tout celle du génie mais celle de la médiocrité). Rien ne serait donc plus absurde que de reconnaître aux génies une qualité (un don naturel ou une situation sociale paradoxale) qui les différencierait des autres. Bref, cest pour la même raison quil est impossible dêtre quelquun de bien (mais être un salaud, cest très possible !) et quil ne faut pas céder sur l'opposition de la différence et de la distinction. Nous sommes depuis longtemps dans lanalogie que jexplicite aujourdhui.
Le paradoxe de la morale se transpose en paradoxe de léthique : admirable conduite dun côté, rien que de très normal dun autre côté. Je rappelle que lidée dadmiration comprend celle de létonnement qui renvoie à la vérité qui aurait ainsi été reconnue contrairement à celle de la surprise dont nous avons vu quelle renvoyait au savoir. Car lunité de cette analogie, cest bien sûr que la vérité soit reconnue comme telle, cest-à-dire à lencontre du savoir. Dans le premier cas en effet, nous savons que Picasso na pas choisi ni voulu être lui-même mais nous nen sommes pas moins étonnés quun être humain nait pas cédé sur sa propre singularité, exactement comme dans le second cas, où nous savons à quel point le tout venant des humains est moralement peu estimable, nous sommes étonnés que quelquun ait agi comme quiconque aurait eu raison dagir. Vérité personnelle dun côté, vérité anonyme de lautre comme si lanonymat était une sorte d" antimétaphore " de la personnalité. Car si la métaphore est productrice de vérité, la réflexion qui, par lidée de sujet, métaphorise " quelquun " en " nimporte qui ", nest rien que lentreprise de sa dénégation. (En termes nietzschéens, je dirais que la représentation nest rien dautre que leffectuation du ressentiment, dont la notion indique expressément la dimension réflexive.)
Alors que la métaphore est lordre de la vérité (objectivement parce quelle sentend à lencontre du avoir, et subjectivement parce quelle est lacte dautorisation où le sujet ne sidentifie pas à sa qualité), le représentatif ne pourra indiquer la vérité quà en retourner les principes : là où il y avait quelquun, il y aura désormais nimporte qui ; là où il y avait une métaphore il y aura désormais un concept ; là où lon sautorisait de soi, on sera autonome ; là où il y avait à méditer, il y aura à réfléchir. Et, suprême nécessité : là où il y avait la vérité, il y aura désormais le mal. Car bien sûr toute réflexion sur le mal est aussi une réflexion sur la vérité, puisque le mal est, dans la représentation, ce qui lui est irréductiblement rétif (quest-ce quune mauvaise action, sinon ce quil est impossible de se représenter quon ferait ?).
Matériel et personnel
La réflexion est un procès où la chose se métaphorise en objet, où la vérité se métaphorise en mal, où lautorité se métaphorise en autonomie. Mais le sujet ? de quoi est-il la métaphore ? Et puis dans lordre représentatif, le sujet assure la nécessité transcendantale quil est pour lui-même à travers la notion de dignité. De quoi la dignité du sujet est-elle alors la métaphore ? Autrement dit, quelles sont les vérités que lactivité réflexive sépuise à dissimuler ?
Dans lordre de la vérité, lindication du sujet va de soi : cest le vrai. On peut en effet construire une analogie entre létant (je nai pas dit le réel) et le vrai, en posant dune part le " cercle ontologique " où létant et lêtre se définissent réciproquement (létant est le sujet de lêtre, et réciproquement on appelle " être " lacte de létant en tant quétant) et dautre part ce quon appellerait le " cercle véritatif " où lon appellerait " vrai " le sujet de la vérité comme telle, et " vérité " lacte du vrai comme tel. Mais cela ne présenterait guère dintérêt, dautant que la question serait en réalité celle de la légitimité comme condition de lanalogie elle-même, et que le vrai se dédouble en une définition abstraite (non pas létant comme étant, mais létant comme étant à bon droit) et une définition concrète (le vrai, cest le distingué, autrement dit le marqué). Je présente encore cette difficulté en soulignant la nécessité quil y aurait à construire lanalogie sur lindication expresse du caractère éthiquement mensonger de la posture réflexive puisque réfléchir consiste dabord à dénier que le vrai soit sujet de la vérité pour attribuer ensuite ce statut à un étant spécialement inventé pour l'occasion et qu'on appellerait " lhomme " en faisant comme si l'éventualité même que lhomme soit sujet pour la vérité ne supposait pas elle-même un rapport plus originel de cet homme à la vérité (on ne peut se prétendre sujet, même mensongèrement, quà se supposer avoir raison de se prétendre lêtre et on ne ment quà se supposer avoir raison de mentir ce qui est bien reconnaître lantériorité de la vérité comme telle et par conséquent son statut de condition pour la dénégation même quon voudrait en opérer). Abandonnons donc cette première hypothèse.
Pour trouver celle qui est la bonne, je crois quil suffit de se poser la question du critère de luvre, puisque la compréhension de lautorité comme être-auteur de lauteur oblige à reconnaître luvre comme étant le vrai (ce qui nempêche pas quil y ait un " vrai naturel ", nous le savons : cela qui suscite le travail de lauteur comme tel, autrement dit les réalités originellement " littéraires " - celles qui marquent et par là imposent quon les dise métaphoriquement). Alors, je demande : quel est le critère de luvre ?
Ma question nest pas celle de sa reconnaissance de luvre, puisque cest une décision et quon ne décide jamais que là où il ny a pas de raisons (quand il y en a, on ne décide pas : on choisit). Non : il faut entendre cette question à partir de lhypothèse des degrés du génie. Jen ai déjà parlé et jen parlerai encore ; pour linstant, je me contente de rappeler son évidence en pointant la nécessité didentifier tout créateur à son propre génie dune part, et en pointant limpossibilité de mettre tous les artistes au même niveau dautre part (Bonnard est un vrai peintre, mais il nest pas au niveau de Picasso ; Chopin et un vrai musicien, mais il nest pas au niveau de Bach ; Bergson est un vrai philosophe, mais il nest pas au niveau de Hegel, et ainsi de suite). Alors, de ce point de vue, quel est le critère de luvre (ce qui nest pas non plus la même question que celle des degrés du génie) ?
La réponse est simple, et elle va nous permettre daccéder à ce " sujet " dont le sujet réflexif est la métaphore mensongère. Si je prends la poésie, par exemple, je vois bien que le meilleur poème est celui qui montre le plus de quoi la langue est capable et non pas de quoi son auteur est capable, car alors il faudrait identifier luvre à un expression humaine et par conséquent lui dénier toute éventualité de jamais être vraie.
Le critère de luvre est son matériau, lequel en est dès lors reconnu comme le sujet.
Voilà le sujet : le matériau. Celui-ci est humilié dans l'utilisation (par exemple un escalier, pour la pierre) et il est rendu à lui-même dans luvre (par exemple une statue). En tout poème, le langage est sujet, et ainsi de suite. Tout domaine sentend comme celui dun sujet dont la question de lautorité est de savoir ce quil va devenir, précisément comme sujet. Mon idée est en effet dinterroger lautorité comme un advenir du sujet du sujet réel, à savoir le matériau. Réel et matériel séquivalent, ici : cest la résistance du matériau (sa " réalité ") qui donne le sens du travail, par opposition à une matière qui serait totalement " plastique " et quon asservirait à volonté au concept quon avait préalablement. Et cest bien la résistance du matériau (les veines du marbre, le fil du bois, les nécessités grammaticales, etc.) qui donne le travail, puisquelle force lauteur à produire quelque chose qui ne soit pas ce quil avait lintention de produire, autrement dit qui installe son travail dans lordre originel de la métaphore quand lui, dans sa subjectivité, était asservi à lordre du concept quil sétait fabriqué. Voilà pourquoi je dis que le matériau est sujet.
Et bien sûr, il lest aussi de ce quil " parle " à lauteur au sens où, avons-nous vu, il y a des choses qui nous parlent et dautres qui ne nous disent rien. Rien là que de très concret : on peut méditer un son, une image, une couleur pendant une journée entière et se mettre en quelque sorte à leur écoute, puisquelles nous indiquent où nous sommes vraiment La méditation dont jai déjà parlé longuement, on laccomplit dans une reconnaissance qui est toujours celle dune chose comme sujet. Lauteur est dabord celui qui médite son matériau.
Mais noublions pas quil sagit de vérité. La question de lautorité, puisquelle est originellement celle de lauteur (et non pas dun commandement ou dune puissance qui nen sont que des métaphores plus ou moins triviales) est une question à la fois éthique et juridique ; cest par conséquent depuis cette nécessité quil faut interroger le sujet réel ou matériel de luvre.
Or je le demande : est-ce que le devenir à la fois éthique et personnel du sujet nest pas son institution dans un nouveau statut qui est celui de personne ?
Vous avez compris : on appelle auteur celui qui, là où le sujet matériel était, le fait advenir comme personne (jassume léquivocité de la formule). Je synthétise: il faut définir lautorité comme la causalité personnelle en jouant sur le double génitif impliqué dans cette qualification. Car cest quand la personne parle comme telle (et non pas comme individu) quelle fait autorité, et dautre part ce quelle produit causalement comme étant une personne et plus simplement un sujet, cela fait autorité.
On peut rapporter cela à larticulation de lêtre et de lexistence telle que jai essayé de lindiquer quand je m'interrogeais, dans Ethique et Vérité, sur la première personne comme telle, autrement dit sur le miracle dêtre soi miracle de nature originellement véritative. Mais aujourdhui la question est celle de lautorité qui, certes en première personne (puisque le génie est lagir de la première personne comme telle), cause le vrai comme sujet de la vérité. Je crois donc que larticulation quil faut pointer ici est celle du sujet du travail dune part, et du sujet de la vérité dautre part. Le sujet du travail, cest le matériau ; le sujet de la vérité cest luvre lautorité proprement dit sentendant comme le devenir uvre du matériau, cest-à-dire dans lordre de lexistence et non pas de la représentation comme le devenir personne du sujet !
Car un sujet considéré dans sa nécessité éthique et juridique, cela sappelle une personne. Et si le matériau est bien le sujet de luvre, au sens où le plus grand poète est celui qui est le plus fidèle au langage, alors il faut reconnaître que le travail du créateur, désignable comme autorisation (puisque la signature suffit à constituer luvre), est dinstituer ce sujet comme une personne.
Luvre est la personne ; le matériau est le sujet. Le même, selon la distinction. Voilà, à mon avis, de quoi les notions morales de personne, de sujet et de liberté sont les métaphores.
Elever le sujet à la " personnalité ", en cela consiste lautorité.
Lauteur est celui qui ne sest pas imposé : là où nimporte qui sexprime en faisant nimporte quoi, lui qui nest pas nimporte qui a en quelque sorte donné la parole au matériau quil a donc libéré comme sujet (on peut reprendre lexpression heideggerienne du " laisser être ") ; mais le propre de cette libération, dont sa signature est paradigmatiquement le moyen, cest quelle a fait advenir la personne, dès lors que le sujet a été autorisé à lêtre de lui-même. Quest-ce que luvre en effet, sinon que le matériau soit effectivement sujet dune existence dès lors irrécusable ? Et cette effectivité, comment la nommer sinon responsabilité de soi, et donc " personnalité " ?
Moi je dis que cest la pierre qui est responsable de la statue. Et quand je peux le dire (mais ce nest pas souvent possible), la statue est une uvre : la pierre elle-même, désormais en vérité.
Bien sûr le " désormais " que je mentionne ici est celui que nous avons longuement examiné : celui de lépreuve, autrement dit celui du " moment de vérité ".
Et puis il y a quelque chose dabstrait à dire que le matériau est sujet, si lon najoute pas aussitôt que dans luvre, " désormais " dudit sujet matériel, ce qui compte, c'est quelle existe !
Jai plusieurs fois signalé le rapprochement qui simpose entre luvre et la personne en disant que dans les deux cas lexistence comptait seule. Lordre des sentiments rend cette vérité particulièrement évidente : les gens quon aime ne sont pas forcément les mêmes que ceux quon apprécie et a fortiori quon admire. On peut tout à fait reconnaître chez une personne quon aime des défauts qui peuvent aller jusquà la rendre détestable. Mais justement : cela ne compte pas (même si cela peut importer beaucoup !). Car ce qui compte, cest une seule chose : que cette personne existe. Or est-ce que ce nest pas ce quon reconnaît dans une uvre, dès lors quon la reconnaît comme uvre ? (Comme il sagit de ce qui compte et non de ce qui importe, cette reconnaissance est forcément une décision et non une constatation.)
Voilà lauteur, par conséquent : là où nimporte qui asservit la réalité en sexprimant, la distinction de son acte sentend comme le laisser être dun sujet matériel (la pierre, le langage, le son, la lumière, etc.) qui, par là même, saccomplit en vérité, une vérité qui soit celle du sujet réel lui-même, et nullement celle de lêtre humain.
On pourrait ramener cette idée à la définition de lauteur par le respect et dire, finalement, quexercer lautorité nest rien dautre que respecter un sujet qui nest pas soi et par là même avoir absolument raison. Le vrai sculpteur na quun caractère : il respecte la pierre et sil lélève à la " personnalité " on dira quil laura respectée absolument. Or on a absolument raison de respecter.
Avoir absolument raison, cest la définition subjective du génie. En quoi on peut dire, en référence à ce que nous avions appris de la reconnaissance personnelle, que la première personne se constitue comme autorité davoir laissé " parler " (être sujet) un matériau à quoi elle a été sensible. Mais il y a toutes sortes de matériaux auxquels, dès lors, on est également insensible (ce nest pas le son quun peintre restitue comme sujet, par exemple). En ces lieux, qui sont ceux de la vie singularisée par la situation, on est médiocre : simplement vivant, sans existence personnelle. Là où, au contraire, le matériau " parle ", on est sensible cest-à-dire vraiment soi-même. Et là où lon est vraiment soi-même, on est sensible à ce qui, matériellement, nous " parle " au sujet qui doit advenir comme uvre, pour paraphraser la formule freudienne que jai gardée constamment à lesprit aujourdhui. Cest pourquoi il ny a pas de différence entre définir la marque comme le lieu où lon sera sensible au statut de sujet du matériau et la définir comme le lieu où lon est vraiment soi le lieu du respect en nous, le lieu du " désormais ". Car si le respect est le sentiment produit la reconnaissance du vrai, son lieu est forcément celui de leffet de vérité. Il faut lappeler " marque " : là où lon est marqué, et là seulement, on est (vraiment) soi ; ce quon y fait est toujours un acte dautorité, celui qui consiste à permettre au sujet (le matériau) de lélever à la dignité de sa propre " personnalité " puisque luvre est quelque chose qui existe comme si elle était quelquun. Une chose distinguée, en somme. Vérité par conséquent.
Je vous remercie de votre attention.
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