Autorité personnelle et sujet de la méditation
Jaborde pour ainsi dire la dernière ligne droite de notre réflexion sur lauteur en posant la question sur laquelle jai terminé la séance précédente : de quoi lauteur est-il vraiment lauteur ? Quil le soit de luvre nest pas une réponse mais une tautologie. On peut en sortir de plusieurs manières. Dabord en sinterrogeant sur le nom qui ne constitue luvre quà être " secret ", cest-à-dire quà constituer une " nature ". En ce sens la notion duvre nest pas celle dune forme, ou plus exactement elle ne désigne une forme que pour la réflexion : ce qui compte dans luvre nest pas le découpage que sa notion permet deffectuer dans le domaine apparemment indéfini de la pensée mais le procès de nomination de lêtre entendu comme procès " distingué " (sinon lautorité serait un type particulier de fondation). Ensuite on peut le faire en sinterrogeant sur lobjet de la méditation, par opposition à celui de la réflexion, en soulignant que cest justement le propre de lautorité quelle opère en nous la distinction de la méditation et de la réflexion distinction quil faut donc, subjectivement, identifier à leffet de vérité considéré dans son concept. Jai déjà exploré la première voie ; je vous invite aujourdhui a suivre la seconde.
Marque et méditation
On ne médite pas sur nimporte quoi, je lai dit souvent, mais uniquement sur ce qui nous " touche " et nous " parle " en même temps : sur ce qui nest pas sans nous laisser entendre ce à quoi notre capacité réflexive est précisément notre surdité pour la raison quelle est notre accession à luniversel. Tel est en effet le paradoxe négatif de la méditation : là où je me représente nécessairement que jai raison (point de vue cartésien), il est impossible que je sois, moi qui, pour moi, ne suis jamais nimporte qui. Cela signifie que la méditation, toujours dans sa dimension négative, nous fait apercevoir lexclusivité du savoir (dont le sujet est par définition nimporte qui) et de la vérité, qui se reconnaît à son effet dont on ne se remettra jamais. En méditant, autrement dit, japerçois que je fais par ailleurs semblant de mêtre remis des rencontre que jai faites, puisque la méditation est à la fois une réflexion cest-à-dire une position danonymat indéfinie et la reconnaissance dune épreuve dont nous ne sortons pas et par quoi nous advenons à notre propre impossibilité.
On sétonne que la méditation soit une réflexion. Il y a en effet quelque chose de contradictoire dans la position subjective quon indique ainsi, puisque réfléchir consiste à se produire soi-même comme sujet indifférent et que méditer consiste au contraire à revenir sur ce qui nous a marqués et par là même distingués. Je crois que la partialité de la mort (réalité de la marque) permet de lever cette contradiction, puisquen méditant je me trouve confronté à une mort, la mienne, dont la réflexion est précisément lexclusion. Je le dis autrement : on peut décrire la méditation comme une réflexion barrée : lattitude réflexive que jadopte devant certaines choses devrait les rendre absolument inessentielles (si tout ce qui est, est pour moi, il ny aura jamais que moi) mais, justement parce quelles sont vraies, cette nécessité se trouve barrées par elles. La méditation est la reconnaissance de ce barrage : alors quelle en est lexclusion même, la réflexion doit en quelque sorte déposer les armes devant ce qui simpose comme vrai. Cest cette déposition qui constitue lacte méditatif, qui par ailleurs reste une réflexion cest-à-dire une décision danonymat.
Définir la méditation comme déposition de la nécessité transcendantale alors même quil ne sagit pas den nier luniversalité, cest rappeler la nécessaire partialité de la vérité : la vérité est ce qui produit un effet de vérité, et ce qui ne nous touche pas, produisant par là même un effet de sensibilité (production qui est la marque proprement dite). Et donc cest rappeler que nous ne sommes jamais nous-mêmes, en vérité, que localement. Etre vraiment soi-même, cest répondre dun nom qui soit vraiment le nôtre ainsi quon le voit en reconnaissant que ce nom suffit à constituer luvre, laquelle est laccomplissement personnel dun sujet par ailleurs indifférent et sourd.
On médite uniquement sur ce qui nous " parle ". Cette parole silencieuse que personne nignore et que tout le monde méconnaît, cest bien sûr le nom, telle quil apparaît dans la mention des " natures ". Ce nom, je lai déterminé comme nom " secret " en indiquant par là quil nétait pas à chercher dans lordre de la représentation, bien que par ailleurs il ne sagisse pas dun autre nom que le nôtre, celui que nimporte qui aurait porté à notre place. Nous méditons toujours sur quelque chose qui ait pour " nature " le secret de notre vrai nom, celui qui est radicalement distingué (mais pas différent) de limpropre que nous portons publiquement. La vérité nest pas publique, bien que la thèse inverse réalise la nécessité réflexive sous forme de proposition, puisque la réalité se donne uniquement à réfléchir. Quand nous méditons, cest que nous avons reconnu tout autre chose : du vrai qui ne laisse pas de simposer contre tout ce que nous pouvons en savoir et qui par là même, fût-ce dans lhorreur, ne laisse pas dinspirer le respect.
Mais que respecte-t-on, réflexivement, cest-à-dire pour soi ? une seule chose : la parole dès lors quelle sentend envers et contre tout. Quand elle sentend selon tout, on ne la respecte pas. Et cet " envers et contre tout ", nous lavons appris il y a longtemps, désigne la promesse. Chaque moment de méditation, parce quil est un moment de respect, nous concerne comme sujets de la promesse. Bref, nous donne à méditer cela qui nest pas sans nous rappeler la promesse que nous étions originellement, lidée de promesse renvoyant à limpossibilité quaucune réalité et donc aucune place puisse jamais compter, autrement dit à léthique elle-même.
Par éthique, jentends expressément les conséquences pratiques de ce secret quil faut dire en quelque sorte transcendantal parce quil ne concerne pas un objet (le nom propre est tout bêtement le nom impropre) mais limpossibilité originelle dêtre soi à partir de quoi seulement il pourra y avoir pour soi des objets engagés dans une vérité dont, à la réflexion, on peut toujours faire une philosophie. Car il est bien certain que tout objet figure dans une philosophie, puisque son concept nest jamais absolument assuré comme tel, autrement dit que le savoir ne se fonde pas lui-même. De sorte que tout objet laisse reconnaître la vérité dont il est autorisé, puisque précisément il apparaît et ne peut, en tant quobjet, lavoir fait de son propre chef. Mais il ny a rien dautre que les réalités qui sont là, de sorte que lautorité originelle dont elles relèvent, et quon réfléchirait dans une philosophie, nest par ailleurs rien du tout sinon justement limpossibilité quun sujet existe positivement pour être à la base de tout cela. Cette impossibilité que pour la plupart nous passons notre vie à trahir en nous imaginant possibles, il faut la nommer " génie " : la singularité dêtre soi et non pas nimporte qui, précisément en tant quimpossible. Car il est bien évident que poser lidée du génie consiste dabord à dénoncer labsurdité quil y aurait à prétendre être vraiment soi dès lors que la vérité est distinction et non pas différence et quen conséquence rien ne saurait faire que quelque chose soit en vérité autrement quen réalité.
Ce qui revient à rappeler une nouvelle fois que la question de la vérité est bien exclusive de celle de lauthenticité : être vraiment soi, ce nest pas être " authentiquement " soi, et rien ne serait plus absurde que dappeler " géniale " une production dun sujet qui aurait su ( ?) rester " authentique ", puisque la question du génie est précisément celle de limpossibilité dêtre vraiment soi ou, si lon préfère, limpossibilité de ramener la distinction à une sorte de différence. Il faut considérer cette impossibilité, ici où nous lentendons à travers la question de lauteur, non pas dans son concept mais dans les effets de contingence et dinconsistance quelle produit. Jespère avoir fourni des éléments propres à éclairer ces diverses possibilités, depuis que je vous entretiens de ces questions.
Si donc on appelle " auteur " le sujet considéré dans son rapport effectif à la vérité (cest-à-dire en tant quil appartient à celle-ci de produire des " effets " dont on appellera " méditation " la reprise réflexive), la problématique générale de lauteur doit se conclure par une interrogation portant sur notre capacité de vérité que jai appelée " marque " et dont nous devons interroger le corrélat en quelque sorte objectif et subjectif. Je mexplique en rappelant que lauteur est celui qui parle là où il est marqué (ailleurs, il ne parle pas : il bavarde comme tout le monde, surtout sil est intelligent et savant) et quen conséquence lobjet de la méditation (par opposition à lobjet de la réflexion) devra sentendre depuis limpossibilité subjective dont cette notion de marque est limplication.
Limpossibilité subjective, telle quelle simpossibilise là où lon parle, jai dit que cétait le principe même de la littérature, telle quelle apparaît notamment dans le dit dun événement, qui se reconnaît dêtre un fait marquant. La littérature est le dit du vrai en tant que tel, cest-à-dire en tant quil lui appartient de renvoyer à rien le savoir dont par ailleurs personne ne nie quil relève exhaustivement. Parler depuis sa marque, cest parler littérairement cest-à-dire en impossibilité de soi. La notion dimpossibilité inséparablement à la distinction du concept et de la métaphore et à une certaine impossibilité subjective (la possibilité subjective et le concept sont corrélatifs) puisque la marque est un morceau de mort en quelque sorte fiché en nous et rendant localement impossible cette " falsification vitale " dont nous nous satisfaisons habituellement (la vie et la médiocrité sont le même, en ce sens : cest uniquement là où il ne sagit pas pour nous de vivre mais dexister être mort que nous sommes capables de vérité). Et parler en impossibilité de soi, cest parler en impossibilité de toute compréhension. Il faut donc bien nommer " littérature " cette impossibilité elle-même, du point de vue de son effectuation. Son principe, si on le rapporte à la parole de celui qui est marqué en tant que marqué (de celui qui nest pas revenu, et là précisément où il nest pas revenu), cest la métaphore quil faut opposer au concept, comme la méditation soppose à la réflexion, et comme limpossibilité à soi soppose à la nécessité à soi.
En posant la question de lauteur à travers lopposition paradigmatique des textes de vérité et des textes de savoir, on la transpose objectivement à travers celle de la métaphore et du concept et subjectivement à travers celle de la méditation et de la réflexion. Un auteur est quelquun qui donne à méditer, et il faut nommer " autorité " cette donation elle-même. Et la question de lauteur est celle du sujet de la métaphore, non pas au sens dune performance linguistique mais au sens où celui qui métaphorise le fait à dire ce qui était impossible à dire (je parle bien dune impossibilité et non dune impuissance), parce que pour dire il faut être. Et on se contredirait à dire être le sujet de la métaphore, puisquune métaphore est une absurdité. Mais justement : cest une absurdité qui implique la méditation
Ainsi lauteur dit toujours le marquant, si lon conserve pour penser sa notion la nécessité que son dit ou son faire soient repris méditativement et non pas réflexivement (réflexivement, si, parce que cela importe mais cela ne compte pas). Identifier lauteur à sa propre impossibilité, cest simplement rappeler que la vérité ne sentend comme telle quà travers ses effets qui sont toujours de distinction et non pas de différence. Je rassemble tout cela à travers ma notion de marque, en disant quon est capable de vérité seulement là où lon est marqué, cest-à-dire seulement là où il y a en nous un effet (forcément local) de vérité.
La question de lautorité de lauteur et celle de leffet de vérité peuvent donc être inscrits dans la problématique plus générale du don. Ce qui revient à rappeler que cest toujours sur le donné comme tel quon médite. Le sujet du don est formellement lauteur lui-même, non seulement parce quon donne (et quon reçoit) toujours sans le savoir, mais encore parce quon ne donne jamais que ce qui marque. Rien ne nous a été donné que nous ne soyons toujours en train de le méditer. Cest ce " toujours " qui fait lauteur, à mon avis.
Lauteur ne donne à méditer quà exister lui-même méditativement. Quon mentende bien : je ne suis pas en train dexposer une quelconque " psychologie " des auteurs, qui nont pas à être des " personnalités " spécialement méditatives (encore que ce ne soit pas interdit). Non : la méditation dont je parle est une posture en quelque sorte transcendantale : on nest auteur quà ce tenir là où la vie est désormais impossible. Quon se situe au contraire là où elle est encore possible, et lon en reste au semblant : on est nimporte qui, ce sujet indifférent dont la réflexion est la constante réassurance. On appelle " auteur " celui qui est sa propre impossibilité parce quil se tient là où il est marqué, cest-à-dire là où il produit un effet un effet dimpossibilité que, à lencontre de lordre des importances, on devra dès lors nommer " effet de vérité ".
Il y a des gens qui croient quils existent, et par là même confondent lexistence et la vie. Eh bien un auteur, éthiquement, cest exactement le contraire : il pense, bien que " par ailleurs " cest-à-dire là où il est nimporte qui, il vive et donc ait aussi cette croyance. Il distingue par conséquent lexistence et la vie. Que la réflexion et la croyance en sa propre existence soient vitalement (ou transcendantalement) inhérentes lune à lautre ne doit pas étonner, mais il faut savoir que cette corrélation, telle quelle se traduit quand on oppose réfléchir à méditer, est ce à lencontre de quoi le vrai peut simposer, puisquon ne pense quà navoir pas réfléchi, cest-à-dire que sans soi. Cest la définition même du vrai quil simpose et quil le fasse de lui-même, là où dès lors il nous est désormais impossible dêtre sujets. Bref, la marque est limposition du vrai, à lencontre de toute éventualité de constitution dont, par ailleurs il est bien évident que nous restons les sujets. Il ny a pas dautre sujet de méditation que le vrai dans son imposition, quon nomme aussi son inéluctabilité.
La marque : là où je ne saurais être, donc là où je suis vraiment
Le vrai produit un effet qui est la marque : un lieu singulier dimpossibilité pour la compréhension, puisque vivre et comprendre lêtre sont le même. En vérité, là où je ne comprends pas, je suis là seulement. Non pas au sens dun cogito, mais bien au contraire au sens dune impossibilité dont leffet sera, en première personne, un effet de vérité. Leffet de vérité, en première personne, cest un effet daberration et dimpossibilité, autrement dit un effet détrangeté radicale. Cette étrangeté, il faut bien entendu la rapprocher du caractère " secret " de notre " vrai " nom, celui qui par ailleurs ne diffère pas du nom que nimporte qui eût porté à notre place.
Là où je suis vraiment, cest-à-dire là où je pense (au sens des penseur et non pas de la représentation), je ne suis pas puisque le vrai seul est par définition sujet de la pensée. Là où je me représente (même inconsciemment) toutes sortes de choses, je suis ; mais je ne pense pas parce que je reste sujet et que cette position est par principe exclusive de toute vérité. Car de la vérité, par définition, le vrai seul est sujet. Il faut appeler " marque " le rapport de cette nécessité proprement métaphysique à une autre nécessité, cette fois transcendantale, qui est celle quil y ait un sujet au moins pour dire quil ny a pas de sujet. Cest ce que je synthétise en définissant la marque comme un morceau de mort et en détermination la vérité comme exclusivement locale : là où je suis marqué, cest là où je ne suis pas, puisque cest le vrai qui a été sujet de la vérité qui y est en question, cette nécessité ayant produit un impact sur une compréhension dès lors localement impossible. Là, je pense : limpossibilité que jy sois, cest la nécessité que jy pense, puisque pensée et vérité sont indissociables et quil ny a de vérité que locale. Cest pourquoi je peux dire aussi, après avoir rappelé lopposition de la réalité et de la vérité et exclu que celle-ci relève jamais de celle-là, que je pense vraiment là où il est originellement exclu que je sois, justement pour cette raison.
La méditation concerne cette impossibilité subjective que nous réfléchissons comme la condition transcendantale du vrai. Non pas que le vrai relève du transcendantal, mais la réflexion que nous en faisons (la notion de vérité est philosophique cest-à-dire originellement réflexive) impose que nous nous en posions la question de manière transcendantale, puisquil y a du vrai et que nous avons à nous demander comment cest possible. Mais en soi, si lon peut dire, la question ne se pose pas : le vrai simpose et rien dautre ne compte. Mais nous qui philosophons reconnaissons quil y a du vrai (puisque nous éprouvons du respect) et quil faut dès lors sinterroger pour savoir, mais uniquement dans le cadre de notre réflexion, comment nous pouvons nous en représenter la possibilité sans oublier que cette possibilité est rétrospectivement constituée par cette nécessité même.
Méditation et partialité de la vérité
La question de la méditation, entendue comme réflexion de la mort propre et forcément locale, est inséparable de celle du respect. Tout le monde le sait : il ny a pas de différence entre inspirer le respect et donner à méditer. La partialité du respect ne doit pas être méconnue, même si elle appartient à sa réalité et pas à sa définition : les gens que nous respectons, par ailleurs nous leur sommes indifférents !
Lauteur est cette partialité même, puisquon appelle ainsi celui qui est vraiment sujet celui qui, là où il ne vit pas, produit par là même un " effet ".
Alors que la réflexion nous concerne comme sujets de lexpérience (laquelle consiste à effectuer une constitution en vue dun surcroît de savoir), la méditation porte sur le rapport dimpossibilité à nous-mêmes dont on peut nommer " marque " linstauration. On ne médite jamais que sur ce qui nous a marqués, et par conséquent que sur notre propre mort localement reconnue. Je le dis encore autrement : on ne médite jamais que sur des choses dont la rencontre soit une épreuve et non pas une expérience, le propre dune épreuve étant quon nen revienne pas. Celles qui donnent lieu à une expérience excluent la méditation : elles renvoient seulement à la réflexion et donc au savoir. Cest pourquoi, je le rappelle, les notions dexpérience et de vérité sont parfaitement exclusives (le nier revient à avoir décidé de confondre ce qui compte avec ce qui importe).
Quon médite uniquement sur ce dont on ne saurait avoir lexpérience, voilà je crois qui ouvre à la dimension réflexive de la méditation : contrairement à la réflexion proprement dite où je mapparais à moi-même comme le sujet indifférent (le sujet de lexpérience en général : nimporte qui), celui qui est concerné par la méditation (et non pas celui qui médite, puisquelle est encore une réflexion !) est vraiment moi. En quoi on répète que lobjet de la méditation nest jamais celui qui nous enrichit mais uniquement celui qui nous marque celui qui implante un morceau de mort en nous, cest-à-dire une absence locale de nous-mêmes. Le vrai sujet de la méditation, si lon peut dire, est le sujet impossible quon est dès lors sans le savoir le sujet marqué, celui qui naura raison quà parler depuis sa propre impossibilité forcément locale, depuis sa marque par là même distinctive et donc productrice dun vrai.
La partialité de la vérité et la localité de la mort, à mon avis, cest la même chose (et donc aussi le génie, puisque cest là où lon est marqué quon est vraiment soi).
Cela, on ne peut le penser quà opposer lexpérience qui enrichit à lépreuve qui marque lexpérience qui rend de plus en plus anonyme (le plus expérimenté des médecins, par exemple, est celui qui présentifie le mieux lart médical) et lépreuve qui singularise toujours plus, mais au sens quantitatif du terme, puisque les marques saccumulent au cours de la vie (de toute façon une seule marque suffisait à distinguer : on y était vraiment soi-même, mais sur un seul point). Les gens marqués que nous avons rencontrés, nous ne les oublions pas puisque, là où ils étaient marqués, nous les avons rencontrés (par ailleurs, nous les avons aperçus, comme on aperçoit nimporte qui). En première personne, on peut dire que nous sommes parsemés de points aveugles qui sont autant de points où de la vérité peut, forcément sans nous puisque ce sont des points dabsence, advenir.
Tout le monde a compris que cette aberration désignait le lieu originel de la métaphore, laquelle trouve donc sa condition dans la partialité qui caractérise indistinctement la vérité et la mort.
Voilà sur quoi nous méditons : sur ce qui est déjà engagé dans un procès de métaphore dont nous ne pouvons pas être les sujets puisquune métaphore est une absurdité (nul ne peut dire que le dernier chevalier français était un félin de la savane africaine !), mais dont nous sommes vraiment les sujets puisquelle dit une sensibilité hors de toute compréhension.
Et là où lon ne comprend pas, de ce quon ne soit plus là pour comprendre et de ce quon refuse de faire semblant dêtre là, est la pensée. Laquelle est donc originellement méditative, quand bien même elle semblerait sépuiser en virtuosité conceptuelle.
Leffet de vérité est toujours celui du don. On ne peut pas donner sans marquer, cest-à-dire sans tuer localement. Là où aucune réalité, ni a fortiori aucune authenticité, nest plus admissible, il y a une impossibilité qui, comme telle et à son tour, produira son effet, si la totalisation réflexive ne vient pas imposer le semblant. On est toujours auteur contre sa propre conscience de soi puisquon nest auteur que là où, dès lors sans soi, on est vraiment. Et comme la méditation est une réflexion, on peut dire quon médite toujours un savoir : celui de sa propre impossibilité subjective, là où on la reconnue. Ce lieu dont la méditation est formellement le repérage, je dis quil est le lieu de la métaphore.
On appelle tautologiquement " auteur " celui qui sautorise de lui-même et ainsi fait autorité. Si ce que je viens de dire est vrai, cela signifie quon nest jamais auteur que dune métaphore, laquelle est dès lors le vrai objet de la promesse originelle, celle dont chaque marque est le rappel et donc chaque réflexion est le déni
Il me reste deux grands thèmes à aborder avant den avoir fini avec cette notion : lun qui est le nom secret entendu rapport de la promesse à la " métaphore personnelle " doctrine permettant seule de penser lidée de sautoriser de soi ; et lautre, plus banal dans son principe (mais, jespère, pas dans son traitement), qui est la question du style. Nous verrons ce que cette double nécessité deviendra dans les prochaines séances.
Je vous remercie de votre attention.
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