Sautoriser de soi : promettre, valider, entendre
De lauteur importe tout ce quon voudra, mais le nom est seul à compter. Lauteur nest donc pas le scripteur, bien que par ailleurs il nen diffère pas. Il ne faudrait dès lors pas limaginer plus " profond " ou plus " authentique ", puisquon oppose seulement un nom qui ne veut rien dire et qui cause le vrai comme tel à une réalité aussi riche quon voudra et qui en ferait sa représentation. Autrement dit la question de la vérité na rien à voir avec la question de lauthenticité au contraire, serais-je même tenté de dire, lauthenticité paraissant plutôt un gage de non vérité, à cause de lillusion impliquée dans cette notion quon pourrait revenir enfin à la chose elle-même, celle en deçà de quoi il ny aurait plus à remonter. Tout est toujours déjà sa propre exposition et par conséquent rien nest jamais authentique. Mais il y a du vrai, quil ne faut dès lors pas confondre avec lauthentique : le marqué, autrement dit le distingué de ce dont par ailleurs il ne diffère pas, on ne peut pas le ramener à la chose " elle-même ". Le refus de toute problématique de lauthenticité me paraît en ce sens inhérent à toute interrogation sur la vérité : ce nest pas de la chose absolument première quil est question (ne serait-ce que parce que la primauté est un effet de la secondarité !), mais uniquement de ce nom identique à sa propre impossibilité, celui que jai appelé " secret " et qui ne diffère pas de celui qui reste disponible. Lauteur est le sujet défini par limpossibilité de son nom, limpossibilité en quelque sorte " actée ". Cela, nous le savons depuis longtemps.
Identique à son propre nom contre sa réalité et donc aussi contre son authenticité (on na notamment que faire de sa sincérité ni du fait quil ait ou non vécu ce dont il parle), lauteur peut être identifié au sujet de la promesse qui est vraiment lui-même (la réalité ne compte pas, donc la vérité nen est pas le savoir), par opposition au sujet de lengagement qui est toujours un " en tant que ". La promesse, précisément, cest que la réalité ne compte pas, non seulement dans son énonciation mais aussi dans son énoncé : ce que je promets, contre toute réalité, cest que la réalité ne comptera pas. Et la suppression de la réalité, sagissant dun sujet, ne fait quun avec la position de son nom dès lors propre (par opposition au nom de famille ou nom impropre et disponible). Il revient au même de définir lauteur par limpossibilité de son nom et le faire sujet dune promesse, puisquil ny a précisément dauteur que par la position dun nom envers et contre tout, et que cette position est formellement lacte de la promesse. Je le dis autrement : être auteur, cest navoir pas cédé sur la promesse. Quelle promesse ? Nous avons déjà compris que cétait la promesse du nom, dans son essentielle impossibilité. On appellera donc " uvre " une chose qui soit telle que le nom y soit promu précisément comme impossible. Ma thèse, en identifiant lauteur au sujet de la promesse, est par conséquent de ramener luvre à la " nature " : delle la seule chose qui compte est quelle soit, et cette exclusivité ne sentend quà ce que cet être soit impossiblement nommé (par distinction du fondé dont lêtre est nécessairement nommé puisque lauteur nest pas pour son uvre une sorte de cause).
Si donc on appelle auteur celui qui na pas cédé sur la promesse dont la suffisance de son nom à constituer luvre indique le caractère originel, alors cela signifie que, là où nous nous trouvons, la question de lauteur est dune part celle de cette promesse que chacun est originellement de lui-même, et dautre part celle de sa tenue. Car nul nest sans savoir quun auteur est quelquun qui a tenu la promesse que chacun lisait en lui quand il est venu au monde.
Cest cela, à mon avis, quon doit appeler " sautoriser de soi " - sauteuriser.
Or si lauteur est le sujet de la promesse, la question de lauteur devient celle de savoir de quoi la promesse était la promesse. Car enfin, promettre contre toute réalité que la réalité ne comptera pas, cest décider dinstaurer le vrai. Ce vrai, quelle en est donc la nature, si elle relève non pas dune qualité ontologique particulière mais uniquement dune décision ? Et si lon accorde au vrai quil ait pour nature la " nature ", il faut que nous la pensions à lencontre de toute nécessité, puisque la nécessité renvoie aux raisons et que les raisons excluent absolument la décision (on décide uniquement là où il ny a pas de raisons, sinon on parle dun choix et pas dune décision). La promesse sentend donc en exclusivité de toute réflexion quon en pourrait faire : si la " nature " est nomination originelle distinguée, cela signifie à la fois que les notions duvre et dauthenticité sont exclusives puisque la référence à un auteur qui serait la cause de luvre est précisément ce à lencontre de quoi la question de lauteur peut seulement être posée, et que la distinction qui définit luvre nest pas une différence dont on pourrait prendre acte pour dire ce qui est une uvre et ce qui nen est pas une.
Doù lidée capitale que javais avancée lautre jour : on ne constate pas quune uvre en est une, pas plus quon ne le déduit : on le décide.
Nous arrivons ainsi à comprendre l " autorité " comme limpossibilité même dêtre lautorité, dès lors que lauteur est le sujet de la promesse, celui qui sentend précisément à lencontre de toute réalité à commencer par la sienne propre. Dans lautorité, il ny a que le nom qui compte, dans son essentielle inconsistance puisquau sens strict il ne saurait être, même en tant que nom, la " cause " de quoi que ce soit.
Contingence et inconsistance peuvent seules permettre le vrai
On peut sans difficulté nommer " distinction " lidentification de quelquun à son nom, car le nom est ce qui sentend à lencontre de la nécessité, ainsi quon le voit dans la promesse : on ne promet quà navoir pas de raisons de le faire (pour lengagement, on en a forcément) parce que la promesse est précisément que les raisons quon aurait pu avoir de la poser (et qui auraient justifié et expliqué un engagement) ne comptent pas. Lessence de la promesse réside par conséquent dans sa contingence et le sujet de la responsabilité, celui qui a promis, lest par conséquent dêtre lui-même originellement contingent : non seulement la promesse est contingente, mais le sujet de la promesse lest aussi rétrospectivement. Quon le déduise en effet de la promesse en posant que toute promesse est forcément le fait de quelquun et lon convertit subrepticement la promesse en engagement, puisquon en ferait son expression. Lauteur est donc identique à sa propre contingence, bien que par ailleurs il soit aussi déterminé et nécessité que nimporte qui. En quoi je rapporte sa distinction à son existence, comme la notion exige originellement quon le fasse (la distinction nest pas une qualité quon ajouterait à quelquun qui existe déjà, mais elle est son existence même, précisément comme telle).
Dautre part celui qui donne sa parole le fait à lencontre de toute éventualité que la réalité vienne la contredire, à commencer par " la meilleure des excuses " qui nen est ainsi jamais vraiment une. La mort en est réellement une, certes et assurément la meilleure de toutes celles quon peut imaginer, mais quand même, sagissant de lautorité : pas vraiment. Et cest de cette distinction quon s " autorise ", autrement dit quon est un auteur, puisquelle a pour effet que le nom compte seul. Et cest bien la définition de lauteur quon donne là : ce sujet dont, à lencontre de tout autre, seul le nom compte. Ce que jai appelé " la meilleure des excuses " est précisément ce qui installe le nom, et donc la vérité, dans son essentielle inconsistance, cest-à-dire dans limpossibilité quil soit un moment spécifique de la réalité, dans limpossibilité quil soit une sorte de cause à laquelle nous naurions pas encore pensé. Le nom ne cause pas plus la vérité que les morts ne tiennent leur parole. Pas plus, certes en réalité, mais pas moins en vérité Voilà lauteur : celui dont ne reste que le nom ramené à la double nécessité de sa contingence et de son inconsistance. En quoi on aperçoit bien que la vérité qui en procèdera est étrangère à toute indication en terme de fondation.
Lautorité, cest linconsistance de la causation de la vérité, et par conséquent cest la nécessité que la contingence soit, dans le vrai, ce qui compte. Le vrai est ce qui compte, mais en lui cest la contingence qui compte quand on en réfléchit la notion. Par là je rappelle ce que nous savons déjà de la causation de vérité comme distinction de la question du fondement (qui est celle du " nom de lêtre " et non pas des " natures ").
Quon trouve une cause à la vérité autre que le pur nom qui ne dit rien et ne veut rien dire (et nest donc une " cause " que par commodité analogique), et lon en fait un type de réalité, aussi particulier quon voudra (la vérité serait une sorte de réalité). Or tout le monde le sait : une uvre est simplement un ensemble unifié par un nom propre et en aucun cas la totalité des expressions dun même individu. Cest pourquoi le nom de lauteur nest pas du tout le nom de lindividu quil est par ailleurs, parce quil faut exclure entre le nom et luvre tout rapport de nécessité. Le nom, au contraire, atteste de la contingence de luvre non pas dans sa réalité (on peut toujours établir a posteriori quelle réalise le " conditionnement " de celui qui la produite) mais dans sa vérité, cest-à-dire dans limpossibilité que cette réalité soit ce qui compte. Il ny a rien dautre que cette impossibilité quand on parle de vérité, et cest bien pourquoi on parle de vérité. Le nom établit cette impossibilité comme propre, et par là même il est propre : distingué de lhabituelle impropriété. On appelle uvre le réel de cette distinction entre réalité et vérité, en tant quil est contingent et ne sarticule en aucun discours suivi cest-à-dire déductif. Ce qui revient donc à dire que la consistance de la vérité est la propriété du nom, lequel nest jamais un moment dune vérité quun discours forcément métaphysique pourrait ensuite reprendre. Pour sexprimer trivialement, cest un peu comme si luvre sadressait au métaphysicien toujours occupé à la penser (puisquil ne peut pas ne pas y reconnaître le vrai) en lui disant " cause toujours ".
Une première indication de l" objet " de la promesse originelle est ainsi donnée : on aurait promis que le nom, toujours celui dun autre (chacun de nous sappelle comme nimporte qui se serait appelé à sa place et cet anonymat est corrélatif de la nomination dun père qui nest lui-même que sa propre impropriété), soit vraiment le nôtre.
Autrement dit la contingence serait le premier " objet " de la promesse : ce quon aurait originellement promis, cest de ne pas céder sur notre contingence, de ne pas devenir un " en tant que " (par exemple inscrire son nom " en tant que " fils). Et certes, il appartient à la définition de la promesse quelle relève de léthique, puisque sa notion sentend expressément à lencontre de toute éventualité que la réalité compte jamais, à commencer bien sûr par celle dune relation qui rendrait compte du nom.
Cest à la contingence du nom que se réfère la nécessité quil soit décidé et non pas constaté (réel) ni déduit (nécessaire) quune uvre, quil suffit à causer, en est bien une.
La distinction est absolument capitale non seulement pour la question de lauteur mais pour lensemble de la problématique de la vérité. Plus précisément ici, elle fait apercevoir la contradiction quil y aurait à vouloir justifier lautorité, à vouloir lui reconnaître une consistance qui induirait forcément la confusion de la réalité et de la vérité (comme on le ferait par exemple en définissant le génie comme un très grand talent). En quoi je rappelle simplement que cette notion relève du " spirituel ", et par conséquent aussi celle de luvre.
Cest la raison pour laquelle il est impossible de vouloir faire une uvre : on peut seulement en avoir fait une, si elle produit un effet qui soit lui-même de nature spirituelle cest-à-dire nimpliquant aucune différence (notamment de qualité : une uvre nest pas forcément un meilleur livre ou un meilleur tableau quun autre) mais une distinction. Là où la distinction est donnée, lexpérience (donc les estimations, les comparaisons) est impossible comme est impossible la déduction : il faut décider.
On a donc produit une uvre quand on met les autres en position davoir à décider que cest une uvre, parce que cette position est leffet de vérité lui-même. Pour le dire banalement : luvre est à la fois incontestable et indécidable, puisquon appelle habituellement ainsi quelque chose qui donnerait les raisons de la position quil susciterait. Dire quon décide quune uvre en est une revient donc à rappeler que la notion duvre ne correspond à aucune expérience, mais seulement à une épreuve et donc, réflexivement, à un respect qui sest imposé.
En quoi nous retrouvons le respect (par opposition à lestime) comme moment subjectif de la reconnaissance du vrai, puisque le paradoxe du respect est quil ait toujours lieu sans raison. Lestime en exige, mais pas le respect qui est précisément le sentiment que la réalité (et donc les raisons quon aurait pu avoir de respecter !) ne compte pas. Or il ny a de respect que de lautorité, laquelle ne lest donc quà exclure quon puisse jamais établir quelle lest
Après Pascal qui souligne limpossibilité dexhiber les principes autrement dit limpossibilité détablir que lautorité soit fondée, Kant rappelle cette évidence que linstauration du droit nest pas elle-même de nature juridique, et quen conséquence le meilleur droit est toujours appuyé sur une force, une violence première dont il est dès lors impossible dadmettre la légitimité. Car si tout droit est originellement une violence (ce qui va de soi, puisquil a dû être instauré et quil na pas pu lêtre juridiquement), cela signifie quaucun droit nest réellement un droit. Voilà exactement ce que jappelle une problématique de la distinction. Car justement : la question du droit nest pas celle de sa réalité mais celle de sa légitimité, autrement dit de son impossibilité, puisquil ny a de droit quà bon droit et donc quen impossible antériorité à soi. Cela implique la nécessité dans laquelle nous sommes dinstaurer le droit chaque fois que nous lappliquons ou, ce qui revient au même, chaque fois que nous nous y soumettons, précisément parce que nous navons jamais de raison de le faire (les raisons pragmatiques ne pourraient concerner que les règles du jeu social, et aucunement le droit comme tel). Il ny a de droit quà bon droit, or rien ne précède par définition le commencement, de sorte quen réalité aucun droit nest jamais un droit. Cest au pied du mur de cet argument que nous nous trouvons constamment, et jappelle " responsabilité " la nécessité dans laquelle nous nous trouvons de décider ou bien quil y a du droit, ou bien quil ny en a pas. Telle est, quant à la dimension toujours problématique de sa reconnaissance (on ne peut pas constater, il faut décider) le statut de lautorité, donc de lauteur puisque lantériorité du droit à lui-même, cest le génie entendu comme inconsistance de la vérité.
La responsabilité de la reconnaissance est celle dont jai traité récemment sous le nom deffet de vérité. Rien ne précède le légitime, et cest de ce rien quil sagit quand on parle dune uvre : sentendra-t-il en termes de vérité auquel cas on parlera du vrai, ou bien en termes de réalité auquel cas on parlera dexpression ? Question déthique, par conséquent : notre reconnaissance sera-t-elle une reconnaissance cest-à-dire une distinction, ou seulement une constatation cest-à-dire une trivialité ? Je parle déthique parce quil sagit de décider : tout se joue dans limpossibilité quil y ait des raisons ou, si lon préfère, dans limpossibilité que lune simpose à lautre puisque le fait et le droit forment ensemble un tourniquet réflexif. Voilà en quel sens lauteur nous met au pied du mur : allons-nous céder à la trivialité objectivement impliquée dans limpossibilité quil y ait une différence, ou maintenir une distinction là où il ny a aucune raison de le faire ?
Bref, on a toujours les auteurs quon mérite et lon appelle dès lors " auteur " un responsable qui lest dabord de notre responsabilité.
Celui qui na pas été reconnu comme auteur ne peut donc sen prendre quà lui parce que la reconnaissance de luvre nest pas imposée au public par une qualité éminente que celui-ci aurait pu constater et sur quoi lauteur pourrait appuyer sa prétention à la reconnaissance, mais parce que le public a dû, hors de toutes les raisons, au premier rang desquelles la qualité objectives, en assumer la décision. Jappelle " auteur " celui qui prend la responsabilité de cette responsabilité. Comme le public a les auteurs quil mérite, lauteur a le public aussi quil mérite. Contingence et inconsistance, donc.
Quest-ce que valider ?
Leffet de lautorité sappelle la validation quand on en pose la question dans lordre de la production. Ce quon attribue à un auteur, par opposition à ce qui viendrait dun simple scripteur, cest quelque chose qui se distinguera davoir été validé. En quel sens exactement ?
Je commencerai par proposer une réponse analogique à cette question en disant quil appartient au vrai de ne pas différer du faux mais de sen distinguer, comme dans lexemple paradigmatique du faux billet : aucune différence avec un vrai, sauf que cest un faux. Un faux, cest simplement un billet qui dont la fabrication na pas été validée par un ensemble de procédures qui ne sont pas matérielles (on admet que le faussaire les a toutes accomplies) mais juridiques. Le billet est un faux pour la seule raison quil nest pas autorisé. Mais que la production du faussaire soit ensuite officiellement intégrée à la monnaie par lautorité compétente, et les faux billets deviennent instantanément des vrais : la représentation devient la chose même ! On appelle " validation " cet effet, et " autorité " le statut de sujet attaché à un tel acte. Comme la réalité de sa production ne compte pas (cest son nom qui fait luvre et non pas son talent ni son savoir) on peut dire que lauteur nest rien dautre quune instance de validation.
Valider ne sentend jamais dune expérience, mais toujours dune épreuve (exemple des diplômes, etc.). Cela signifie que celui qui valide le fait dêtre un sujet marqué et donc marquant (la société est par exemple marquée par le système scolaire, qui est lui-même marqué par la nécessité quelle se reproduise : il ne peut la marquer que depuis sa propre marque bien que par ailleurs il lui importe hautement).
On appelle auteur celui qui produit quelque chose dont la reconnaissance ait la vérité, cest-à-dire la distinction de soi, pour effet. Et cela ne peut se comprendre quà définit luvre comme étonnante si lon oppose létonnement qui renvoie à la vérité à la surprise qui renvoie simplement au savoir (celui qui est surpris ne laurait pas été sil avait su, alors que celui qui est étonné, par exemple en constatant quun lapin sort dun chapeau dont on lui avait bien montré quil était vide, reconnaît limpensable de la vérité).
Et certes, quoi de plus étonnant que lautorité, dès lors quelle nest rien et quon ne peut jamais en établir le bien-fondé (ce qui de toute façon repousserait simplement la question dun cran) ? Quoi de plus étonnant que la procédure de validation qui produit tellement deffet et qui ne consiste pourtant en rien ? La notion de lauteur est donc celle du sujet étonnant.
La notion de distinction est paradigmatiquement étonnante : tout sy joue, et pourtant il ny a pas de différence. Lopposition de la vérité à la réalité est par conséquent au principe de létonnement qui en est, subjectivement, la différance. La question de lautorité est par conséquent celle de la production étonnante.
Jénonce cette vérité de la manière la plus simple et la plus traditionnelle : la question de lauteur est aussi celle de la création, dont la définition pour ainsi dire tautologique est " faire être à partir de rien ", par opposition à la fabrication qui consiste à " faire être à partir de quelque chose " et à lexpression qui consiste à " faire être à partir de soi ". Rien de plus étonnant que la création. Mais étonnante aussi est la distinction du vrai et du réel le vrai advenant là où, comme vérité, il ny avait assurément rien et où il ny a toujours rien, puisquil faut décider quil y a de la vérité. Lauteur est bien créateur mais, dans la réciprocité éthique dont je viens de parler, il lest de vérité cest-à-dire concrètement de responsabilité. Valider produit cela comme effet.
La " vraie " responsabilité ne concerne pas simplement létant dont lêtre est nommé, puisque cette définition est celle du fondé autrement dit du rationnel, mais elle concerne la distinction de cette nomination. Opposées au rationnel (le fondé comme tel), il faut considérer les natures : la question de la vérité se joue dans cette opposition, puisque la notion de vérité sentend expressément à lencontre de celle du savoir et que tout savoir lest de la nécessité.
Autrement dit, il faut définir lacte de validation comme lacte de production inconsistante des " natures ".
Réfléchissons un peu sur lidée de validation. Valider nest pas simplement confirmer : cest en même temps confirmer et signer. Impossible par conséquent de séparer lassurance de lêtre (confirmer, cest assurer dêtre ce qui était déjà) dune signature qui najoute absolument rien, sinon quelle légitime en marquant. Signer, cest apposer sa marque sur quelque chose dont on dira dès lors quelle est vraie. Par exemple un chèque non signé nest quun bout de papier (cela dit, ce bout de papier ne laisse pas dêtre réellement un chèque) et la signature en fait vraiment un chèque. Ce nest donc pas dans sa détermination que la chose est concernée par la validation mais bien dans son être. Et cet être, dès lors que valider est aussi un acte de signature, est nommé.
Car signer ne consiste pas à inscrire son nom comme un signifiant, mais comme une marque.
En effet : on nécrit pas sa signature, on lappose. Toute signature fait donc advenir du marqué, cest-à-dire du vrai (il ny a pas de différence mais une distinction entre ce qui est marqué et ce qui ne lest pas). Mais dautre part, il nen reste pas moins que celui qui signe, et en tant quil signe, inscrit son nom. Donc le signé est bien du nominativement distingué : sa distinction en fait le vrai, mais par un nom propre adjectivé, ou plus exactement ici rendu adverbe. Cest " balzaciennement ", si lon peut dire, que Rastignac conquiert Paris et lon peut dire en ce sens que son ambition est " vraie ". Je préciserai donc la notion dimpossibilité en disant que la question de la marque sentend comme celle du devenir-adverbe du nom.
Or de quoi sagit-il, ici, sinon les " natures " - celles qui sont la consistance de la philosophie (par exemple les Idées sont de nature platonicienne, limpératif catégorique est de nature kantienne, etc.) comme réflexion étonnée de la vérité ? Doù la définition que je viens davancer et que je redis : valider, cest produire comme " nature ", au sens très particulier que ce terme est amené à avoir dans la problématique de la vérité.
Nous savons reconnaître une telle production : elle concerne ce qui donne à méditer, par opposition à ce qui donne à réfléchir. Les personnages de Tolstoï et même Hegel ! disent par exemple leffet de vérité que la simple apparition de Napoléon produisait. Par méditation, cest donc la reprise réflexive de la vérité comme telle, cest-à-dire comme opposée au savoir, quon entend.
Leffet de vérité, on peut tout simplement le nommer " autorité ". Quest-ce en effet que lautorité, sinon ce qui valide ? Et quest-ce que valider, sinon produire le vrai là où il ny avait que du réel ?
Un chef militaire (réalité) défile sous les fenêtres dun philosophe, qui reconnaît là " lEsprit à cheval " (vérité). Voilà un exemple très concret de validation, dont on aperçoit clairement quelle est constitution en vérité et non pas en réalité dune " nature ", ici la " nature " hégélienne de Napoléon. Or la question de cette nature est bien la question de lauteur, puisquil revient exactement au même de dire cela de lempereur et de dire que son apparition a été validée par le philosophe, lequel advient par là même à sa propre vérité puisquil ny a pas de différence entre constater que lEsprit est sur un cheval, et être Hegel par opposition à être nimporte quel autre spectateur du défilé, dont le philosophe est ainsi distingué !
La validation est donc indistinctement la production du vrai comme tel et, parce que cette production est forcément celle dune " nature ", celle de la vérité de celui qui valide, donc aussi sa capacité de valider : son autorité son statut dauteur.
Voilà lautorité : limpossibilité que ce dont on parle ne soit pas originellement dune " nature " que le nom propre peut seul qualifier. Et lautorité ne peut pas être ramenée à un cercle, puisque cest dune nomination ontologique et non pas dune détermination quil est question là. Lhégélianisme nest pas une détermination de lEsprit, mais bien sa " nature ". Ne faisons pas comme si lautorité était possible, alors que cest le nom qui fait luvre et que ce nom nest rien dautre que sa propre impossibilité.
Validant ce qui lui " parle ", lauteur est sujet de la méditation
La distinction de la vérité est, réflexivement, celle de la question quoi à la question qui. La seconde est identique à sa contingence, alors que la première lest à sa nécessité. Dès lors reconnaissons-nous que la contingence est toujours celle du nom propre, par là même vraie raison des uvres, qui sont dabord leur propre contingence (elles ne sont pas des expressions) et leur propre inconsistance (on ne constate pas mais on décide quelles sont des uvres).
Ce qui revient tout banalement à dire quon reconnaît subjectivement luvre à ceci quelle impose la méditation, en simposant delle-même. Car on ne médite pas sur le nécessaire, qui nest pas énigmatique puisquil est imposé par notre raison. (A moins bien sûr quon en réfléchisse la nécessité, auquel cas on y reconnaîtra la forme suprême de la contingence.) Or quest-ce que le contingent, sinon le nécessaire distingué ? Car enfin, le contingent nest pas laléatoire, ni labsurde : cest quelque chose qui nest nécessaire que par ailleurs, là où il est réel mais non pas là où il est vrai. La vérité sentend en effet à lencontre du savoir, et par conséquent à lencontre de la nécessité dont il est la reconnaissance mais non pas en contrariété avec elle, puisque la vérité nest pas une autre chose que le savoir, à quoi celui-ci devrait faire place, mais limpossibilité éthique (cest toute la question dêtre auteur) que le savoir compte jamais.
Mais cette distinction, dont la méditation est la reconnaissance réfléchie (autrement dit : cest le même dinspirer le respect et douvrir à la méditation), il faut bien lentendre originellement : dans lirréductibilité par ailleurs impossible de la question qui à la question quoi. Lauteur, dont on peut dire quil subjective cette distinction (en quoi consiste donc sa distinction propre), ne se reconnaît donc lui-même que " distinctement ", si lon peut dire. Je mexplique en reprenant lexemple précédent : si lon dit quil fallait être Hegel pour apercevoir " lEsprit à cheval ", cela signifie aussi que lapparition de Napoléon était quelque chose qui lui parlait en vérité, cest-à-dire qui répondait pour lui à la question de savoir qui il était par opposition à celle de savoir ce quil était. Autrement dit Hegel ne voit pas Napoléon " en tant que " spectateur du défilé ou même en tant que professeur duniversité apte à saisir la portée générale des événements singuliers, non : sa vision est vraie parce quelle est " hégélienne " et quil est Hegel autrement dit pour la seule raison quil est lui-même en vérité, dans la contingence de son existence et dans linconsistance de la réponse que cela constitue.
Ce quil nous rapporte de ce spectacle, cest la validation quil en opère. Valider, viens-je de dire, cest à la fois confirmer et signer. Est-ce que la formule quil utilise à ce moment nest pas sa signature ? Mais apposée sur quoi ? Je réponds : sur lapparition même de Napoléon. Lempereur est, à cet instant, apparu " hégéliennement " !
Eh bien je dis que cela constitue le secret de la méditation : méditer cest écouter son nom secret, et ce nom est le dit de ce qui apparaît dès lors adverbialement. La formule célèbre que je viens de rapporter nous donne la méditation de Hegel sur ce quil venait de voir, et qui était un apparaître " hégélien ". On ne médite jamais que sur le secret de son propre nom comme nom propre de lêtre (par opposition au nom commun qui est celui de la raison dêtre, de ce au nom de quoi les fondés sont, et sont ce quils sont).
Bref, toute méditation porte en réalité sur la " nature " des choses : on ne médite pas sur ce qui ne nous dit rien et qui pourra dès lors se réfléchir en savoir, mais uniquement sur ce qui nest pas sans nous dire quelque chose ce nom secret des " natures " (et donc, réflexivement, de la philosophie) dont limpossibilité nous constitue comme sujet personnel (réponse à la question qui).
Or je le demande : est-ce que cette position nest pas celle de lauteur ? Car enfin, quest-ce quun auteur sinon justement celui qui entend son propre nom là où nimporte qui nentendrait que luniversalité du savoir ?
Je dis la même chose autrement : celui qui a décidé de nêtre pas sourd à son nom secret que lui disent les choses marquantes, celui-là est un auteur.
Si vous maccordez cela, vous maccordez que lon peut nommer " auteur " le sujet de la méditation comme tel cest-à-dire par opposition au sujet universel de la réflexion. Doù ma thèse de luniversalité principielle de la notion dauteur : quiconque est capable de méditation est structurellement un auteur sauf bien sûr à se trahir ensuite lui-même en se mettant à penser " normalement " cest-à-dire dans le déni de la distinction, pourtant éprouvée de manière expresse, de la méditation et de la réflexion.
Jespère que nous avons progressé, et que nous nous approchons ainsi du terme de notre enquête sur la notion dauteur. Ce terme, il est facile den déduire le principe : si la vérité nest la vérité quen vérité et non pas en réalité, la question à laquelle il nous reste à répondre est de savoir de quoi lauteur est vraiment lauteur.
Je vous remercie de votre attention.
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