La vraie responsabilité
Les choses ne peuvent accéder à la vérité quà la condition dêtre données. Non pas seulement au sens phénoménologique de la donation qui précède la constitution, mais au sens où du vrai advient, dont la rencontre soit une épreuve et non pas une expérience. Car le vrai est la chose qui compte dès lors sans le savoir, puisque sa notion soppose à celle de lobjet qui importe. Lauteur donne une chose qui compte (par opposition à ce qui lui importerait plus ou moins à titre dexpression), et inversement on ne peut concevoir quune chose compte quelle nait été donnée par celui qui aura eu lautorité de le faire. Car la question du don est uniquement une question dautorité, si le donateur sentend en exclusivité à sa propre réalité (ce que je traduisais lautre jour en disant quon donnait et quon reçoit toujours sans le savoir). Le donné nest pas létant simplement subsistant, posé là dune manière inerte, mais bien létant dont la pro-duction, pour parler comme Heidegger, se fait en un certain nom qui soit le nom de quelquun et pas simplement la nomination dun sujet (puisquun sujet peut être réfléchi comme une sorte de fondement).
Cest pourquoi on ne peut reconnaître de vérités " naturelles " (tout ce qui nous marque cest-à-dire produit en nous une capacité locale de vérité) quà ce quelles aient préalablement été autorisées. Là est la question de lauteur, telle que nous pouvons la méconnaître quand nous nous imaginons dominer ce qui nous arrive alors que, précisément, cela nous arrive. Je donne un exemple générique et trivial en faisant remarquer quun paysage est comme tel une donation picturale : il peut bien exister des prés, des ruisseau, des montagnes et des arbres, mais ce qui est donné cest par exemple la montagne en arrière-plan du pré traversé par le ruisseau quon voit entre les branches dun arbre situé en premier plan. En quoi rien nest moins naturel que le paysage, bien que tout ce quil comprend soit naturel : il relève dun droit dont on peut à la limite faire la généalogie en posant un certain nom propre (un paysage dété renverrait à Poussin ou à Monet, par exemple). Seul par conséquent un spectateur marqué (cest-à-dire rendu localement capable de vérité) par une certaine fréquentation dune certaine peinture pourra voir un paysage : pour le berger, il ny a pas de paysage mais seulement les difficultés du terrain. Bref, tout de ce qui nous parle, et que je nomme ici le " donné " par opposition au simple être-là, le fait depuis un certain droit à le faire quil faut nommer une autorité, laquelle est leffet de lauteur comme tel.
Cest des auteurs que nous recevons notre existence à nommer ainsi les impacts toujours locaux de la vérité sur la vie, les marques sur notre corps et sur notre âme. En quoi on peut dire aussi bien que la question de lauteur est celle de la gratitude originelle On peut dire ainsi quil appartient au vrai quil soit donné et non pas quil soit réel, puisque la notion du vrai est une notion spirituelle, que le don est lacte spirituel par excellence, et que la notion du spirituel ne sort de sa méconnaissance quà ce quelle ne corresponde à rien (notamment le spirituel nest pas un trivial de second degré). De fait les choses qui comptent, cest sans le savoir que nous les reconnaissons (par opposition à celles qui importent) ; leur " spiritualité " et donc leur " autorité " doit être pensée selon cette impossibilité subjective. La vérité en nous est un lieu dimpossibilité définition de la marque.
Si donc on maccorde la corrélation du donné, de son autorité et de la nécessité quil compte, alors on maura accordé une notion que jexprimerai, pour reprendre ce que je disais lautre jour de la distinction, comme celle de la " vraie " responsabilité. Le responsable lest de choses qui importent, alors que le vrai responsable lest de choses qui comptent. Doù la définition que je propose à présent de lauteur : le vrai responsable où je ne fais que ramasser lidée quil y a des choses (éventuellement " naturelles ") qui comptent parce quelles relèvent dune certaine autorité. Car compter sans relever de lautorité, je tiens que cest exclu : pour les identifier, il faudrait confondre le vrai et le réel, cest-à-dire rabattre la distinction sur la différence. La question de lauteur devient donc celle de la vraie responsabilité.
La meilleure des excuses distingue le personnel du réel
Il faut penser lautorité comme telle, cest-à-dire dans sa " spiritualité ". La distinction que jindique ne renvoie pas à un surcroît de présence de lauteur dans la donation, parce quelle ne sentend pas comme un degré supplémentaire qui ferait la différence, mais elle répond au contraire à ce type particulier de responsabilité qui constitue la promesse comme vraie prise de responsabilité par opposition à lengagement où cest en fin de compte toujours la réalité qui décidera (ce que je me suis engagé à faire, je ne le ferai que si la réalité me le permet cest-à-dire que si rien ne men empêche). Or vous le savez : la promesse a une mesure, que jai appelée la meilleure des excuses.
Jinsiste sur la notion dexcuse, ici, puisquelle est lenvers de la notion de responsabilité. Quest-ce quêtre responsable, en effet, sinon être sans excuses ? Cest en effet le même dadmettre lexcuse et dexclure la responsabilité. Or lordre phénoménale se définit comme lordre de ce qui ne compte pas de cela précisément que tout est y toujours excusé. Cest dailleurs le leitmotiv des délinquants et des terroristes : ils nous expliquent quils ne sont pas responsables des agressions parfois atroces quils commettent parce quils sont dabord des " victimes ", comme si cette vérité (car le plus souvent cen est une) abolissait le fait irrécusable quils ont fait ce quils ont fait. Le mensonge, qui consiste à présenter comme automatique le droit dêtre un bourreau dès lors quon a été une victime (par exemple agresser les chauffeurs dautobus quand on est un " jeune-de-banlieue ") montre bien, comme tel, limpossibilité quon soit jamais excusé, puisquil y a toujours des excuses, quelles sont toujours suffisantes, et quelles sont labolition même de toute éventualité de reprise subjective. Bref, la responsabilité sidentifie au refus que les excuses, par ailleurs indéniables, comptent jamais. Aucune excuse nest vraie bien que toutes les excuses soient réelles, et cest cette distinction quon appelle responsabilité.
Eh bien la meilleure des excuses, pareillement, sera réelle mais elle ne sera jamais vraie : quand on a promis, on tient, même si lon est mort. Ici commence ce que jappellerai la " vraie " responsabilité, celle qui renvoie à rien la justification quon peut donner de son irresponsabilité car il est bien évident quon ne saurait reprocher aux personnes mortes de navoir pas agi comme elles lauraient dû. La " vraie " responsabilité, je dis quelle apparaît précisément en ce point dimpossibilité. Quon le nie en sen tenant à lévidence triviale qui lie labolition de lobligation à celle du sujet obligé, et lon se trouve contraint de rabattre la distinction sur la différence, autrement dit la vérité sur la réalité.
Délire, dira-t-on ? je veux bien, mais alors cest la notion même de promesse qui na aucun sens : il ny a jamais que des engagements et, comme dit la sagesse des nations, " à limpossible nul nest tenu ". Par contre, si lon décide (car le choix est forcément du côté de cette première opinion) de ne pas céder sur la distinction de la promesse et de lengagement, autrement dit si lon refuse de confondre ce qui compte (ici quon ait donné sa parole) et ce qui importe (ici la possibilité de la tenir), alors on se trouve amené à reconnaître, sous le nom de " vraie " responsabilité, le statut même de lauteur !
Car enfin, le propre de lauteur nest-il pas que sa mort ne compte pas ? Un livre que jai entre les mains en ce moment, si cest une uvre, il revient exactement au même que son auteur soit vivant ou mort. Le nom propre qui se trouve imprimé sur la couverture est la marque dune promesse dont le titre est lénoncé, et cest bien comme promesse (et non comme engagement, justement à cause de cela) que jai lu ce titre.
Par contre les livres qui ne comptent pas posent une question toute différente : si le contenu du livre ne donne pas ce qui était annoncé par le titre (combien de titres magnifiques dissimulent en réalité la besogne dun commentateur !), on peut toujours considérer que quelque chose explique la défection et ainsi excuse une trahison qui nest dès lors celle de personne. Un tel livre en effet na pas dauteur, puisque nimporte qui peut lavoir rédigé, dès lors quil rassemble du savoir et que le propre du savoir est précisément dêtre accessible à nimporte qui cest-à-dire de constituer un " en tant que ". Or est-ce quun " en tant que " nest pas davance excusé ? A tout reproche quon pourra lui faire, il répondra " je ne savais pas " ou " je ne pouvais pas savoir " - bref il invoquera le savoir anonyme là où, sagissant dun auteur, cest du sujet qui aura été vraiment lui-même (le sujet qui sautorise de lui-même) quil sagira. Cest pourquoi on doit dire que les livres qui ne comptent pas ont comme titre un engagement alors que les livres qui comptent ont comme titre une promesse. Et lessence de la promesse, cest que la réalité (dont les tenants de lengagement faisaient linstance décisive) ne compte pas. Quand je dis " réalité ", je renvoie implicitement à son paradigme qui est la " meilleure des excuses ", telle quelle est impliquée dans lidée dengagement : ce à quoi on sengage, on le fera si la réalité nen décide pas autrement. En quoi lengagement (et donc le statut subjectif d " en tant que ") renvoie à une responsabilité quil faut dire exclusivement réelle.
Eh bien la " vraie " responsabilité, cest le contraire : si la promesse nest pas tenue, la responsabilité restera personnelle.
Alors, je le demande : la meilleure des raisons relève-t-elle de la nécessité réelle ou de la nécessité personnelle ? Il suffit de poser la question pour avoir la réponse. Cest pourquoi jaffirme que la responsabilité de lauteur doit sentendre comme responsabilité personnelle et non pas comme responsabilité réelle. Toute la question de l " autorité " devient alors celle de cette distinction.
La question de lauteur sentend donc à partir dune distinction, celle du réel et du personnel, dont la mort propre soit le principe. La mort décide littéralement de la question, et lon appelle " auteur " celui que cette décision a distingué.
Lauteur : celui qui est vraiment responsable
Je ne saurais trop insister sur la décision que je viens dindiquer, puisquelle est constitutive du travail de lauteur quon pourrait à la limite suffisamment définir en disant quil en est la mise en " uvre ".
Nest uvre en effet que ce qui a été préalablement distingué. Et la distinction qui justifiera quon parle dune uvre doit sentendre comme distinction impossible. Quelle soit possible, et lon est dans lordre de lengagement, cest-à-dire dans celui de la démission subjective, alors que limpossibilité qui définit la promesse (même la mort ne justifie pas quon ne tienne pas parole) impose que la réalité ne compte pas. Et cest justement cela qui fait lauteur, puisque cest le seul nom et non pas le travail ni le talent qui pro-duit luvre comme telle. On peut en effet définir lauteur, à partir de lopposition du savoir et de la vérité, en disant quil est celui qui a raison envers et contre tout mais bien sûr raison sans le savoir (car croire avoir raison envers et contre tout, cest simplement la paranoïa !).
Je présente la même chose dun autre point de vue en indiquant que limpossibilité, pour la réalité, quelle soit jamais ce qui compte, détermine ce sentiment très particulier quon appelle le respect, dont la notion est inséparable de celle de la reconnaissance de lauteur (ou de luvre, quon na donc pas forcément besoin dapprécier). Le respect est le sentiment que nous inspire cela dont la réalité ne compte pas bien quelle importe au plus haut point, comme on le voit à propos de la plus massive des différences, qui est celle des vivants et des morts. Bref, ce que je viens de dire de la promesse peut être subjectivé en désignant comme " auteur " le scripteur quon respecte (par opposition à celui quon estime ou quon apprécie, bien que tout auteur soit " par ailleurs " susceptible dêtre estimé ou apprécié).
Limpossibilité à soi dont on appelle respect le vécu de la reconnaissance, on peut encore lindiquer en disant quelle est celle de la production subjective dont lidée de " sautoriser de soi-même " implique paradoxalement quelle soit la réalité impossible de lauteur, et permette de répondre à la question de la " vraie " responsabilité.
Comme vous le savez, on ne pense jamais que sans soi. Un auteur est donc absent à lui-même, faute de quoi il nécrirait que quand il aurait quelque chose à dire, à savoir jamais. Car on nest auteur quà navoir rien à dire, bien sûr, sinon le travail se réduirait à la matérialisation inutile dun savoir déjà là (écrire serait " sexprimer " ou même " communiquer " !). Or écrire, cest dabord apprendre ce quon ne savait pas quon avait à dire et par là se produire soi-même comme sujet. Tout le monde sait cela. Mais il faut tirer la conséquence de ces banalités, à savoir que la responsabilité, pour quon puisse la dire vraie, doit dabord être celle de soi-même comme sujet alors quêtre nimporte qui consiste à être irresponsable de sa production subjective. Et forcément, on ne se produit soi-même comme sujet quen absence de soi et que sans le savoir. Ce qui se traduit notamment par limpossibilité de vouloir dire quoi que ce soit : un auteur na jamais rien à dire, sinon justement la pure distinction dont on découvre quelle est, en première personne, celle de la question qui et de la question quoi.
Et certes, quand on pose la question de lauteur en termes subjectifs (" pourquoi écrivez-vous ? "), on fait appel à une responsabilité sans conscience, puisquen général les auteurs ne savent pas quils écrivent pour répondre à la question de savoir qui ils sont par opposition à celle du sujet quils sont par ailleurs.
Je rappelle que la question qui renvoie à la vérité, puisquelle est celle de la pure distinction (si on veut y répondre, la réponse quon donnera ne diffèrera pas de celle quon aurait donnée à la question quoi) par opposition à la question quoi qui renvoie au savoir.
Or je le demande, est-ce que la mention de qui par opposition à quoi nest pas expressément lindication dune responsabilité personnelle ? Bien entendu, la responsabilité personnelle nest pas la responsabilité réflexive puisque réflexivement, la question qui est tout de suite remplacée par la question quoi ; de sorte que la responsabilité nest pas du tout liée à la réflexion, contrairement à ce quon pourrait croire en disant quon nest responsable que de ce quon a voulu. La vraie responsabilité est toujours celle de ce quon ne peut pas avoir voulu. En quoi je reviens à la question du don, impossibilité subjective permettant de penser le sujet de lautorité.
La question de lauteur, à mon avis, est celle du passage de la responsabilité que lon entendra à travers la nécessité de répondre de soi à la vraie responsabilité que lon entendra à travers la nécessité de sautoriser de soi. En quoi je reprends simplement la distinction que je viens dindiquer entre la responsabilité réelle et la responsabilité personnelle : je distingue entre être responsable et être vraiment responsable, puisquil faut définir lauteur comme quelquun qui est vraiment sujet.
Sujet selon la réalité (et certes tout sujet sentend à lencontre et donc par un impossible quon peut nommer son " réel "), ce nest pas la même chose que sujet selon la vérité, puisque la notion de sujet vaut pour nimporte qui et quon nest vraiment sujet quà rendre impossible ce passage à luniversel, autrement dit quà exclure que le savoir compte jamais. Cette exclusion, jen ai déjà parlé dans dautres contextes : cest la pensée, dont la notion nest pas du tout inhérente à celle de sujet mais uniquement à celle de vrai sujet sil ny a par principe de pensée que depuis la vérité et que pour le vrai.
On ne peut donc pas confondre les notions dauteur et de sujet. Il serait absurde de dire que je suis lauteur de ma promenade quand je me promène, ou de dire que Shakespeare est le sujet de lécriture de Hamlet, puisque cest delle-même que cette pièce simpose, autrement dit quelle est vraie. Ce que je dis ainsi de la pensée et de la distinction des responsabilités est inséparable de ce quon vient de voir à propos de la mort comme instance qui décide de la distinction de la promesse et de lengagement.
Le sujet sans excuses, voilà lauteur : celui qui est vraiment sujet de ce dont il est le sujet, par opposition à ceux qui ne le sont pas vraiment à cause du savoir ou du système des places qui rend compte positivement ou négativement de tout ce quils font. Cest le même dêtre sans excuses et de ne pas sexprimer dans ce quon fait : lauteur ne sexprime pas en composant une pièce, par exemple, car son travail consiste seulement à la laisser advenir non pas à lui mais à elle-même. Et ce " laisser être " (jemprunte ce terme à Heidegger) ne saurait jamais être excusé puisquil a la vérité du vrai pour cause, alors que lexpression lest toujours : on ne sexprime que pour autant quon est soi-même lexpression dautre chose, cest-à-dire que pour autant quon est assujetti. Telle est la distinction de lauteur, son autorité.
Si lon appelle autorité le fait dêtre un auteur, et si être un auteur nest rien dautre quêtre vraiment responsable, alors cela signifie que lessence de lautorité réside dans la responsabilité. Or quest-ce que la responsabilité sinon le fait de répondre ? Et comme nous parlons ici du paradigme de la responsabilité, la question devient de savoir ce quon répond quand on est vraiment responsable et non pas simplement responsable de façon réelle (auquel cas on sexcuse toujours, même quand on assume). Eh bien je le dis : la réponse est toujours la même, et cest le nom propre.
Mais " propre ", vous le savez, signifie " impossible ", puisque cest de la vraie responsabilité que je parle et non pas de la responsabilité réelle. Limpossibilité en question, je lai nommée tout à lheure, cest la mort comme instance décisive de la distinction. Et la mort nest que " limpossibilité des possibles ", laquelle isole le nom comme vérité, puisquelle le fait à lencontre des excuses qui relèvent toujours du savoir. Cest en effet le même dexclure le savoir, dexclure les excuses (puisque le savoir nest finalement que savoir des excuses), et de reconnaître la causalité si particulière du nom, telle quelle apparaît dans le paradoxe de lauteur qui est que ce ne soit pas la réalité de ses uvres qui compte (auquel cas il serait nimporte qui) mais uniquement son nom.
Ma thèse est que le nom cause luvre dêtre la réponse à la seule question à quoi le savoir ne saurait répondre : la question qui. Un auteur, cest simplement quelquun qui ne cède pas sur la distinction de la question quil est pour lui-même : celle de savoir non pas ce quil est, mais bien qui il est. Jai exposé le mécanisme de cette réponse en parlant de la " nomination de lêtre " qui caractérise la fondation, dont lautorité est la distinction pure.
La responsabilité est celle de la reconnaissance personnelle
Mais si lon répond toujours par le nom impossible (nom propre, pure distinction du " nom de lêtre " que donnerait un fondement), il faut aussi reconnaître que la responsabilité est forcément responsabilité devant quelquun. Il est en effet impossible de parler de la responsabilité en général sans que la nécessité de répondre ne soit dune manière ou dune autre tournée vers quelquun devant qui on ait à répondre. Certes, cest la définition même de lauteur quil réponde devant soi seulement : on ne travaille pas pour faire plaisir au public ni pour se faire plaisir à soi-même, mais pour la seule raison quon est soi de sorte que la question de lauteur est bien, en première personne, la distinction de la question qui. Or cette distinction, précisément, cest comme réponse quelle sentend ! Doù le paradoxe dune nécessité quon pourrait présenter en disant quelle est celle dêtre autorisé à sautoriser de soi ! Rien là qui puisse étonner, puisquil appartient à la vérité de se précéder elle-même, et de le faire véritativement. Autrement dit ma thèse est de refuser absolument que la vérité, même entendue subjectivement (ce quénonce le terme de " génie " : navoir pas cédé sur la distinction dêtre soi), soit une spontanéité magique : sil ny a de vérité quen vérité, et si la vérité est forcément personnelle, cela signifie que la question de la vérité, qui est la question de lauteur, est celle dune antériorité personnelle.
On ne peut pas être responsable tout seul (doù ce principe juridique que nul nest tenu aux engagements envers lui-même), et dun autre côté la question de la responsabilité est celle dun sujet qui sautorise exclusivement de soi. Laporie que je pose ainsi est cesse dapparaître comme une contradiction si lon prend en compte les applications de la responsabilité. Prenons le cas de la parole donnée : donner sa parole est bien un acte dans laquelle il va vraiment de soi, mais on donne toujours sa parole à quelquun devant qui on sera responsable de la tenir ou dy manquer. Nécessité assurément paradoxale : si je donne ma parole à quelquun, jinstitue cette personne comme une autorité devant qui je suis responsable, quand bien même cette personne se révèlerait ensuite nêtre pas digne de confiance. Car si je donne ma parole à quelquun qui na pas de parole, ma promesse reste entière et absolue : lindignité éventuelle de lautre est dabord son affaire (bien quon doive accorder à Lévinas quon est aussi responsable de cela devant lautre), et ne saurait en aucune façon constituer une excuse pour que nous nous conduisions de semblable manière ce qui revient à dire que si nous le faisons, non seulement nous montrerons notre propre indignité mais encore nous lui ajouterons la mauvaise foi, puisque nous mettrons en avant une vérité (lautre na pas de parole) pour dissimuler à nos propres yeux une réalité qui nous concerne (la trahison de la parole que nous aurons pourtant donnée). Bref, toute personne ayant reçu une promesse est par là même instituée en autorité, quelle quelle soit par ailleurs, et cela ne contredit en rien la nécessité pour celui qui a promis de sautoriser de sa propre parole : le don de la parole possède donc la capacité de faire surgir lautorité devant quoi nous serons responsables.
On dira dune manière générale que sautoriser de soi consiste à avoir reconnu la seconde personne comme telle, cest-à-dire comme existante. Je parle donc de la personne quon a rencontrée, et non pas de celle (toujours la troisième même quand il se trouve quon la devant soi) quon a aperçue. Existante pour la personne quon est, il appartient à la seconde personne quelle ait toujours déjà marqué. (Je ne développe pas la théorie de la marque impliquée ici comme le rapport de lêtre propre à lexistence éprouvée, puisque cest un des thèmes de Ethique et Vérité.) Là où nous sommes marqués, nous sommes capables de vérité ; partout ailleurs, nous sommes seulement capables de savoir cest-à-dire de médiocrité, puisque là où le savoir compte, nous sommes nimporte qui. Bref, cest là où nous avons vraiment reconnu quelquun que nous sommes vraiment nous-mêmes.
La question de lauteur est pour cette raison identique à celle de lantériorité de la vérité à elle-même (de lexistence sur lêtre, si lon veut être précis). Cest en effet à la condition quil y ait déjà de la vérité, quil peut y avoir de la vérité. Ou encore : il ny a jamais de vérité quen vérité. Or comment concevoir cette vérité dont la vérité doit forcément sautoriser, sinon à partir de la distinction du réel et du personnel ?
Pour opérer la distinction (ce qui sappelle penser, puisque cest causer le vrai comme tel) il faut déjà lavoir opérée cest-à-dire avoir reconnu une causalité véritative, une causalité de pure distinction (précisément : celle que jai décrite comme distinction de lêtre sur lexistence). En quoi cest de la reconnaissance personnelle que je parle, puisquune personne, cest la même chose quun sujet, sauf quelle en est distinguée par la vérité.
Vous savez doù je suis parti : on ne peut avoir originellement raison quà reconnaître lautre dans sa personnalité, au sens du fait dêtre une personne et pas simplement un sujet. La différence de ces notions est la mention de la vérité : il ny a de personne que pour et par la vérité, parce quil est impossible de reconnaître quelqu'un sans poser par là même quil a raison, bien que par ailleurs il nous soit impossible de nous représenter quil ait raison. Reconnaître en effet que lautre à tort, cest forcément lexcuser (cest la fatigue, la situation aliénante ou tout ce quon voudra du même ordre qui explique quil pense et fasse ce dont il nest dès lors pas vrai quil soit le sujet), et donc ne pas le respecter dans sa réalité concrète. Doù ma thèse déjà ancienne, à laquelle je reste attaché, que la reconnaissance personnelle est inséparable de la reconnaissance de la vérité : on appelle " personne " le sujet qui a raison, en tant quil a raison. La personne que lon est ne peut avoir raison quà reconnaître celle quelle rencontre, comme telle cest-à-dire comme ayant raison. Doù lidée de nommer " génie " le statut de la première personne comme telle, cest-à-dire comme personnellement instituée de la légitimité de la reconnaissance de la seconde comme ayant raison.
La vérité ne se connaît pas, elle se rencontre ; contrairement au savoir, elle ne relève pas de lexpérience mais de lépreuve. Et la vérité nest pas quelque chose de réel : cest quelque chose de personnel. Sa rencontre se fera donc personnellement et cest le réel de cette nécessité que, réflexivement, nous nommons " deuxième personne ". De sorte quon peut nommer rencontre lépreuve par laquelle on va non pas apercevoir la vérité dun autre (comme un cas, dans un ouvrage de psychanalyse) mais relever soi-même de cette vérité. Car si lon na raison quà reconnaître la vérité toujours personnelle, cela signifie que cest bien de cette vérité celle de la deuxième personne, sil ny a de vérité que dans lépreuve de rencontrer quon sautorise pour avoir raison de la reconnaître. Doù la nécessité de reconnaître pour premier trait de la vérité quelle soit véritativement antérieure à elle-même : il ny a de vérité quen vérité (en réalité, il ny a pas de vérité mais tout au plus un savoir légitime). La nécessité pour la vérité quelle se conditionne non pas réellement mais véritativement elle-même, quand on la considère dans son réel, il faut la nommer " rencontre ". Dans la rencontre jai raison de reconnaître lautre avoir raison (autrement dit être quelquun et non pas simplement quelque chose), et cest forcément de sa raison que moi, qui le reconnais dans sa distinction, jai raison contre ce que je me représente nécessairement. En quoi la pensée advient à sa propre distinction : il est impossible que je me représente lautre avoir raison (autrement dit il est toujours une figure du mal, il suffit que les médiations soient assez nombreuses) mais que sa rencontre soit une rencontre et non pas une aperception ou une expérience implique que je sois fait de la légitimité dune reconnaissance par ailleurs absolument impossible. Lopposition du vrai et du par ailleurs est donnée, et cest ma capacité de vérité que je décris ainsi.
Il revient donc au même, paradoxalement, de sautoriser de soi-même et de sautoriser du génie dun autre, puisque cest seulement de reconnaître la vérité impossible à savoir quon puisse avoir vraiment raison et de la reconnaître là où elle est, dans lépreuve personnelle qui renvoie à rien la nécessité représentative.
La responsabilité de lauteur, originellement, est bien celle-là : est auteur celui qui est resté marqué par une rencontre, celui qui na pas cédé sur lexistence même de qui il avait devant lui, quand par ailleurs dans le monde cest seulement de sa représentation quil était question.
La représentation ne compte pas devant lexistence, et cest à ne pas céder sur cette distinction de lexistence quon assume une responsabilité qui, là où elle la été, cest-à-dire au lieu de la marque, cela celle dun auteur.
Si jai raison de dire que la vérité dont on est capable en première personne est forcément la vérité de la seconde (la raison quon a eu de la reconnaître contre la représentation par ailleurs légitime quon pouvait sen faire), cela rappelle déjà que cest justement de se distinguer de la représentation que lexistence simpose la représentation dune chose ne contenant rien de moins que la représentation de la même chose existante. Pas de différence, mais tout est pourtant changé distinction.
Le paradoxe de la distinction, nous savons quil faut le comprendre à travers une problématique de lorigine : le vrai, qui est le distingué puisquil ne diffère en rien du réel, il est dorigine laquelle nest rien, comme chacun sait.
Eh bien, comment ne pas nommer vraie responsabilité le maintien dune telle distinction, dès lors quelle a sa propre inconsistance comme nature ?
Quand il sagit dune différence, par exemple celle quil y a entre le bleu et le rouge ou entre une chaise et une table, la question de la responsabilité ne se pose pas : il suffit à quiconque douvrir les yeux pour constater que le rouge diffère du bleu et quune chaise nest pas une table. Il revient donc au même de pointer une différence, dexclure la question de la responsabilité et de renvoyer à un sujet indifférent, ou encore anonyme (" nimporte qui "). Par contre, si cest dune distinction quil sagit, alors il faut nommer un gardien, quelquun qui assume la responsabilité et qui peut tout aussi bien se dérober à sa mission en traitant la distinction comme si elle était une différence et en trouvant ainsi lexcuse de sa désertion (" Regardez vous-même : vous voyez bien quil ny avait rien à garder ! ").
Je crois que la question de la responsabilité de lauteur, quand on lentend subjectivement, se pose dabord dans ces termes : jappelle auteur celui qui a gardé une distinction et qui ne sest pas démis de sa propre mission en faisant semblant de confondre la distinction et la différence (" propre " renvoie au nom propre).
Jarrête ici pour aujourdhui. Vous entrevoyez la conséquence de tout cela : linconsistance de lautorité. Si lon ne fait autorité quà navoir pas de raison de le faire (le nom de lauteur suffit à constituer luvre) cela signifie quil appartient à la nature de lautorité de ne pas être lautorité. On nome " auteur " celui dont ce paradoxe est la constitution subjective.
Je vous remercie de votre attention.
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