Auteur, don et méditation
Lauteur est responsable de la vérité, tel est son statut originel. Il faut penser cette nécessité en reprenant lidée dune distinction qui soit toujours celle du nom, puisquon appelle auteur quiconque parle et agit en son propre nom (par opposition aux " en tant que ") et que la corrélation des questions de lêtre et du nom se donne à penser comme la question du fondement, dont la question de lauteur sinstitue dêtre la distinction. En vérité, lauteur nest pas le fondement de son uvre, dès lors quon appelle " uvre " une production qui, contrairement à toutes les autres réalités offerte à notre emprise et donc à notre compréhension, simpose. En réalité, il est évident quelle lest. Ici comme ailleurs (cest la problématique générale du respect comme reconnaissance du vrai), la distinction sénonce en mentionnant que la réalité " ne compte pas ". Il y aurait contradiction, on le voit bien, entre définir luvre par sa liberté (elle simpose, à lencontre de notre plaisir esthétique autant quà lencontre de ce que lauteur " voulait ") et définir lauteur comme le fondement de ladite uvre, bien que par ailleurs le rapport qui les unit ne soit pas, comme nomination de lêtre, différent. Cest le même, oui, mais comme luvre est le vrai, il faut préciser : pas vraiment le même. Doù la définition quon peut donner de luvre : la chose distinguée, au sens où le sujet distingué est, par opposition à tous les autres qui sont comptés par là même, celui qui compte. Lauteur distingue une chose que dès lors on dira vraie, bien quen fait elle soit son expression : que luvre exprime lauteur est une trivialité, que lauteur la distingue et par là même produise la nécessité dun respect qui la concerne en propre, est une vérité. En mappuyant sur lidée de la signature qui autorise, je définis par conséquent lauteur par sa distinction davec le fondement dont, par ailleurs (cest-à-dire là où ça ne compte pas : au niveau de lexpression) il ne diffère pas. Doù lidée dopposer le nom commun qui dit la fondation au nom propre qui dit lautorité. Opposition en quoi je vois, ai-je dit pour finir, lessentiel de la responsabilité. Voilà à peu près ce que nous pouvons tenir pour acquis.
Lauteur, donc, est responsable du vrai lequel est sujet de la vérité. Il faut dès lors opposer le responsable de la vérité (et le propre dun responsable est dabord de signer, constituant ainsi sa responsabilité comme " autorité ") au sujet de la vérité. Car lauteur est tout sauf le sujet de la vérité : si un humain peut être sujet de la vérité, on ne parle pas de la vérité mais seulement de la représentation. Or la représentation est la constitution opérée par un sujet, alors que la notion de vérité sentend précisément à lencontre de toute idée de constitution ! La question devient donc de penser la responsabilité pour la vérité, sachant quil ne sagit en aucun cas de la question dun sujet pour la vérité lequel par définition est le vrai lui-même : la chose qui simpose contre toute constitution. Cette imposition, il est habituel en phénoménologie de la nommer " donation ". Parlons donc du donné, qui serait donc toujours distingué.
Mais on ne peut le faire, évidemment, quà partir de son effet sur nous. Comment sappelle cet effet, dun point de vue réflexif ? Poser cette question, cest tout simplement demander si la réflexion, qui porte toujours sur quelque chose dont le savoir soit la vérité, peut elle-même être distinguée Je lannonce demblée : la réflexion distinguée, ce nest plus la réflexion (bien que ce ne soit pas autre chose) : cest la méditation. Ma thèse est quon médite uniquement sur ce en quoi on a reconnu lautorité. Cest en interrogeant la corrélation de la donation et de la méditation quon répondra, je crois, à la question de lautorité cest-à-dire à celle de lauteur. Je propose de le faire en rassemblant cette problématique à travers lidée de responsabilité.
Le don de la vérité distingue le responsable, cest-à-dire lauteur
Le responsable est celui qui répond, évidemment, et on ne répond jamais quen première personne. Même dans les pratiques sociales, celui qui est responsable dune entreprise ne lest quà se voir potentiellement sommé de répondre personnellement de ce quil a fait : un décideur peut être renvoyé par les actionnaires, à la limite être mis en prison, voir ses biens hypothéqués, etc. On lui dénierait la qualité de responsable si son emploi était tel que toute éventualité de ce type soit écartée davance (par exemple dans la fonction publique, il faut bien reconnaître que lirresponsabilité est très grande, si elle nest évidemment pas totale). Bref, le " me voici " est constitutif de la responsabilité.
Dans le cas de lauteur, cette nécessité est spécifique. Il peut certes avoir à répondre du contenu de ses livres (propos racistes ou antisémites, diffamation, etc.) mais ni plus ni moins que nimporte quelle autre personne tenant des propos publics. Quand on pose la question particulière de lauteur on nenvisage donc pas du tout la responsabilité à ce niveau mais au niveau de la signature, puisquelle suffit à convertir une chose réelle (paradigmatiquement un texte, comme nimporte qui est susceptible den écrire) en chose vraie. Cest de la conversion, et donc de la distinction, et par conséquent aussi de la " différance " du réel et du vrai, que lauteur est responsable.
La vérité a-t-elle été différée de la réalité, oui ou non ? La chose est-elle distinguée, ou au contraire commune ? Le nom est-il celui dun sujet dexpression cest-à-dire de nimporte qui (puisque cest le propre de nimporte qui davoir un nom), ou au contraire est-il celui dune autorité qui ait à répondre personnellement. Telles sont les questions, concrètement. A chaque fois une décision simpose qui soit celle de la reconnaissance de luvre une décision (et non n choix, forcément appuyé sur des raisons), dont nous avons vu quelle était la responsabilité du public.
Car il ny a aucune expérience de la vérité dont on puisse, par réflexion, tirer un savoir qui justifierait que tel livre soit une uvre et que tel autre ne le soit pas (il y a seulement des livres dont on est sûr davance, par statut, quils ne peuvent pas être dun auteur : manuels de toutes sortes, thèses universitaires, etc.). Il ny a pas dexpérience de la vérité, mais uniquement lépreuve de la vérité et cest à partir de cette distinction que nous devons admettre la reconnaissance de luvre comme une décision et non pas comme un choix.
Assumée dans celle du public, la responsabilité de lauteur est davoir opéré la distinction du vrai, et par là davoir différé (pour la réflexion) la vérité de la réalité. Cela revient à dire quon nomme " auteur " celui qui a la responsabilité quil y ait de la vérité. Voilà en quel sens il faut dabord comprendre lidée dune responsabilité pour la vérité : avant denvisager cette dernière dans sa détermination (puisquelle a le vrai pour sujet), il faut poser réflexivement quil y a de la vérité, et on appelle auteur linstance qui en assure la position par différance de la réalité (cette différance, cest que la réalité ne compte pas). Sans auteur, il ny a pas de vérité, mais seulement de la réalité, aussi riche ou aussi pauvre quon voudra.
Je le dis autrement : sil ny a pas dauteur pour linstituer (terme quil faut entendre par opposition à la constitution transcendantale dans laquelle le sujet est seul à compter contre tout), alors rien ne compte. La responsabilité de lauteur, on la reconnaît donc très concrètement en ceci quil y a des choses qui comptent.
La chose qui compte, à cause de cette responsabilité, est luvre. Je viens de rappeler que celle-ci était sa propre distinction, puisquelle en est précisément une en ceci que sa réalité, qui consiste à " exprimer " son auteur, ne compte pas. Et il sagit bien de distinction, puisque la notion dexpression renvoie expressément à un représentant qui soit nimporte quoi et à un représenté qui soit nimporte qui (nimporte qui sexprime en faisant nimporte quoi). Pour la réflexion, la notion duvre est pour cette raison identique à celle de la différance de la vérité. Donc la responsabilité de lauteur est avant tout quil y ait une uvre (forcément !), cest-à-dire que la vérité soit différée.
Quand nous réfléchissons sur luvre, une seule question se pose : la vérité a-t-elle été différée, oui ou non ? En quoi je viens de définir la pensée : la différance de la vérité ce qui constitue la réflexion de la définition du vrai par sa seule distinction.
Mais je ne crois pas quon puisse aussi simplement identifier le vrai à luvre en méconnaissant que la différance de la vérité peut avoir lieu dune manière en quelque sorte naturelle. Jai déjà indiqué cette nécessité en disant que certaines choses suscitent notre méditation, par opposition à celles qui suscitent notre réflexion, et que ces choses valaient comme vraies. On peut nommer " spiritualité " ce valoir. Et certes, il suffit de " spiritualiser " le réel pour en faire du vrai ce qui se fait très simplement : en lautorisant à simposer de lui-même.
Généralement parlant, relève de la vérité tout ce qui suscite la méditation. Disant cela, je rends justice aux uvres, puisque la différance de la vérité dont elles sont littéralement lopération est lobjet même de la méditation. On ne médite jamais sur autre chose, dès lors que la méditation serait une réflexion (position pour soi du savoir après lexpérience) en quelque sorte barrée davance et par là distinguée. Le rapport de la réflexion à la méditation est le même que celui de lexpérience à lépreuve : lexpérience donne lieu à une réflexion où le savoir apparaît comme ce qui comptait depuis toujours, tandis que lépreuve donne lieu à une méditation où, au contraire, le savoir apparaît comme nayant jamais compté. Doù cette définition : on appelle auteur le sujet dune donation particulière, celle dune chose à méditer
Par conséquent on dira que lautorité est la donation dun type très particulier de chose, la chose à méditer : il faut toujours lentendre en distinction de la réflexion à quoi son savoir pourrait donner lieu.
Je traduis cette nécessité en disant que lautorité nest rien que sa propre inconsistance, autrement dit que limpossibilité quelle soit jamais fondée. Cela est valable bien au-delà de la problématique de lauteur. Lautorité de lEtat, par exemple, relève de cette définition, et plus généralement toutes sortes dautorités (je vous renvoie à ce que nous avons déjà dit du " charisme "). Concernant lauteur, limpossibilité que lautorité soit fondée identifie le génie lequel est, comme vous savez depuis longtemps, sa propre inconsistance. En quoi cest toujours de " spiritualité " que je parle.
Ma thèse est en effet que la méditation sentend exclusivement depuis la contingence (on ne médite jamais sur le nécessaire : on le comprend et on réfléchit sur lui), laquelle est la distinction même de son sujet (le vrai) puisquil appartient à la réalité de ce sujet dune part quil soit nécessaire (on peut trouver des raisons à tout) et dautre part que ces raisons ne comptent pas. La nécessité du nécessaire ne compte pas et il a par conséquent pour vérité sa contingence. On peut dire que cet enchaînement définit le génie.
Nous sommes ainsi conduits à poser que lauteur, en assurant cette donation du contingent, ne produit ses livres, ses tableaux ou ses films, que de manière inessentielle ! Car on pourrait dire que la donation est la nécessité du donné comme tel. Eh bien cest précisément cela qui ne compte pas et qui, dès lors, définit la donation ! On ne donne jamais que du contingent et je crois que lessence du don réside dans la contingence du donné.
Eh bien, lautorité, cest cela : linhérence dun don que la contingence du donné identifie forcément à sa propre impossibilité. Et comme donner est un acte, il sentend originellement selon le nom propre : en tout don il est question du nom propre du donateur frappé dimpossibilité par ce quil a donné, précisément parce quil la donné et non pas offert ni présenté (ni a fortiori vendu). Vous commencez à comprendre pourquoi il appartient à ce qui est donné de sautoriser dun nom, le sien, que le donateur ne peut pas dire ! Comment dirait-on sa propre impossibilité ? Doù la définition de lauteur que je vous ai présentée demblée : celui qui ne peut pas dire son nom, bien que par ailleurs il dise un nom (le même, mais pas vraiment) qui est le sien, au sens où il appartient à nimporte qui davoir un nom.
Lautorité sentend selon le don, et cest pourquoi elle nest rien dautre que son impossibilité. Il ny a rien à réfléchir, dans limpossible, même pas son concept qui ne correspond à rien. Il y a seulement à méditer. On ne médite jamais que sur le donné comme tel. Le donné comme tel (par opposition à létant qui serait simplement là), cest le vrai. On nomme donc " auteur " celui, dès lors identifié à une autorité qui ne consiste en rien, qui est responsable de la vérité. Cest le même dêtre responsable de la vérité et de ne pas pouvoir écrire son nom.
Le don du donné, même naturel
Je vais essayer dêtre plus concret, à propos de la méditation qui nous fait réflexivement reconnaître le vrai par distinction de la réflexion à quoi il devrait donner lieu sil nétait que réel. Quand nous méditons sur lautorité de lEtat, nous méditons par là même sur des choses comme lunité, la puissance, la souveraineté, le droit de vie et de mort, et dautres qui ne sont pas forcément compatibles entre elles : nous nen restons pas à quelque intuition vague et romantique dun sublime politique dépassant nos petites individualités (ce qui donnerait encore lieu à un nouveau type de méditation), mais nous nous référons à chaque fois à une donation dont nous pouvons identifier le responsable. Par exemple Louis XIV. Mais on pourrait parler aussi de la République et de Rousseau, etc. Disant cela, je veux souligner la corrélation de la méditation et de la reconnaissance dune autorité, autrement dit dun auteur.
On dira quil existe des réalités naturelles suscitant la méditation, et quen ce sens on doit dire vraies. Daccord : il y a du vrai dans la nature si certains de ses aspects donnent à méditer. Mais alors je nie quon puisse lui conserver sa définition initiale, celle qui lidentifie à son anonymat total et définitif. Labsence définitive de ceux que nous avons aimés en est une, la méchanceté humaine en est une autre, linfinité de lunivers en est une troisième, son indifférence une quatrième, et ainsi de suite. Or je le demande : pour que ces choses soient vraies (et, encore une fois, jaccorde quelles le sont, puisquelles donnent à méditer et pas seulement à réfléchir), ne faut-il pas quelles nous aient été données ? Je viens de le dire : le donné nest pas ce qui est là " bêtement ", mais cest ce dont lêtre là (même au sens trivial et quotidien que revêt le terme Dasein en allemand) est distingué. Car quest-ce que la question de la donation, sinon justement celle de la distinction du donateur ? Ce qui est reçu dun donateur distingué, je dis que cela porte sa marque, et que cest pour cette raison quil est vrai. Je pose donc que sil y a du vrai dans la nature, cest quil nous a toujours déjà été donné, et quil nest pas, quand même nous passerions notre vie à le méconnaître, sans porter quelque " marque ". Bref, mon idée est quil y a des choses décisives dans la natures, mais que cela renvoie nécessairement à quelque autorité, à un auteur. Non pas surtout à un quelconque bon Dieu qui nous aurait fait cadeau des choses (et à qui nous aurions obligation indéfinie de dire merci !) mais bien à un auteur, cest-à-dire à un sujet ayant pour vérité subjective limpossibilité dans laquelle il se trouve de dire son propre nom, précisément parce que ce nom nest plus un signifiant disponible mais désormais une " nature ". Comment par exemple le ciel étoilé peut-il nous être donné, lui qui est de " nature " kantienne ? Si nous le voyons au dessus de notre tête sans référence à ce philosophe, cest dautre chose quil sagit par exemple du champ des nécessités newtoniennes. Méditerions-nous sur létonnante nécessité, pour la plupart des étoiles qui appellent notre regard, quelles soient mortes parfois depuis des milliards dannées ou quelles aient intrinsèquement courbé un espace dont nous voyons pourtant quil est plat, que cest sur un univers einsteinien que nous méditerons.
Si lon parle dune " donation " de réalités naturelles qui nous font méditer, on ne se réfère donc pas à cette trivialité de second degré que serait un bon Dieu nous faisant cadeau de la nature mais à limpossibilité de ne pas être marqué par certaines choses.
Les choses qui nous font méditer ne le font jamais quà ce quelles nous aient marqués, et quà ce que nous revenions sur la marque que nous tenons delle marque qui est désormais notre capacité de vérité.
Jappelle méditation le retour que nous faisons sur notre être de sujet marqué cest-à-dire sur notre être de sujet pour la vérité. Alors que la réflexion se définit habituellement par son universalité et donc par lidentification de la vérité au savoir (la vérité, cest la réponse que nimporte qui doit posséder), elle se distingue delle-même en récusant cette nécessité pourtant transcendantale, et en en restant, dans la subjectivité, là où le sujet est capable non pas de savoir mais de vérité. Bref, si vous voulez une formule, je dirai que la méditation est la réflexion distinguée.
Je vous renvoie à ce que javais dit un jour sur lopposition entre le don, le présent, et le cadeau. Pour le moment, il nous suffira de retenir que celui qui donne, sil le fait selon le savoir (donner en le sachant, donner à quelquun qui sait qui lui donne ce quil est en train de recevoir), ne donne pas : il aliène (et, la plupart du temps, il vend au moins contre lidée déprouver de la reconnaissance envers lui). On ne donne donc jamais que sans le savoir à quelquun qui ne le sait pas non plus. Le don est en ce sens exclusif de la représentation (et donc de la constitution), puisque toute représentation conditionne son intentionnalité (elle est forcément représentation de quelque chose) à son statut réflexif (en tout ce que je me représente, il sagit de moi comme sujet constituant). Voilà qui permet de penser la distinction, ici, puisque le commun se définit par le savoir auquel il peut essentiellement donner lieu.
La problématique de lessence et celle de la communauté dun savoir identifié à ce qui compte sont inséparables. Platon et Nietzsche sont daccord, sur ce point. Le vrai est le réel distingué, et par conséquent la méditation est la réflexion distinguée : on ne médite pas sur ce qui est commun et on ne médite pas quand on est soi-même commun (on réfléchit). Eh bien je réserve le terme de donation à cette double distinction : à la contingence du donné et à son " effet " (au sens esthétique du terme) sur moi. Ce qui revient à dire que seul le vrai est donné parce quil ny a de donation que sans le savoir. La contingence sans le savoir, cest la distinction même, autrement dit la vérité. Le non vrai est au contraire fait de la nécessité du savoir, puisquil doit saccomplir selon son concept, lequel sera sa vérité à lencontre de sa contingence.
Dailleurs la contingence, quand on en désigne subjectivement la notion, est tout simplement le génie.
Les choses vraies décident delles-mêmes et gouvernent laperception dont, de notre point de vue, elles relèveront. Non pas une nécessité eidétique, mais un " effet ", celui-là même que jappelle marque et qui ramène notre propre capacité davoir raison à une rencontre dont nous ne nous sommes pas remis. Cest ce gouvernement qui justifie quon parle de méditation et non de réflexion : on ne médite jamais que sur ce qui renvoie à rien une compréhension dont, par ailleurs, nous restons capables et qui suppose quon soit toujours le même. Car comment nommer ce renvoi, sinon " marque " ? Et quest-ce que la marque, sinon limpossibilité de la trace que laisserait nécessairement la cause de luvre, autrement limpossibilité véritative que luvre soit jamais une expression ? Lauteur est sa marque et luvre nest rien dautre que cette marque, qui est son être propre, autrement dit sa contingence (vous savez que cest de Descartes que je tiens cette idée).
Voilà ce que cest que lautorité, au sens qui nous intéresse ici : la donation opérée par lauteur, donation qui est bien indistinctement celle du vrai lui-même comme sujet de la vérité, et celle de notre être pour la vérité. Celle-ci définit notre dignité. Car il ne faut pas séparer la dignité de la capacité de respecter (retenons cette leçon kantienne) ; or quest-ce que le respect, sinon justement la reconnaissance du vrai comme tel cest-à-dire de sa distinction ?
Je noublie pas lobjection des vérités naturelles, mais je voulais indiquer dabord que notre dignité entendue comme être pour la vérité nest pas un état de fait métaphysique (elle serait incluse dans lessence de lêtre humain comme tel), mais bien toujours déjà une donation. Et certes, il y a des gens à qui la dignité na jamais été donnée ou, ce qui est la même chose, qui lon toujours déjà refusée (ceux pour qui lordre de ce qui compte est identifié à celui de ce qui importe). Eh bien, si vous maccordez que lêtre pour la vérité nest pas un état de fait dont il suffirait de prendre acte, une essence métaphysique de lhomme, vous maccordez du même coup quelle a dû être donnée. Cest ce que comprend expressément la notion de marque. Et comment aurait-elle pu lêtre, sinon par une donation qui soit celle du vrai lui-même, en tant quil appartient à celui-ci de gouverner sa reconnaissance cest-à-dire de marquer ? Donc sil y a des réalités naturelles qui donnent à méditer, moi je dis que ce sont des réalités qui suscitent en nous du respect et elles ne peuvent le faire, pour nous, que depuis la reconnaissance dune autorité ! Car il ny a de respect que de lautorité. Et lautorité, cest la non vérité de reconnaître un auteur comme cause de ce quil a fait.
Comment en effet voudriez-vous que nous reconnaissions du vrai dans la nature sil ne simposait pas ? Or il ne peut le faire que dautorité, cest-à-dire quen étant autorisé à le faire. Il ne faut en effet surtout pas confondre le vrai qui est sujet de la vérité avec lautorité quon doit lui supposer pour que, précisément, il puisse lêtre dès lors quil ny a de vérité quen vérité cest-à-dire de droit quà bon droit ! Mon argument est en effet de faire remarquer la naïveté quil y aurait à supposer un vrai naturel (ce que jaccorde, à condition quon y reconnaisse toujours une " nature " cest-à-dire un nom propre) sans articuler ce statut de sujet pour la vérité et donc pour sa reconnaissance, à une autorité forcément préalable puisquil appartient à la structure de la vérité quelle soit sa propre antériorité. Car si le vrai nest tel (sujet de la vérité) que vraiment, cela nous oblige bien à reconnaître une sorte de vérité conditionnant la vérité à être la vérité ! Et comment voulez-vous appeler cette vérité antérieure, sinon " autorité " ? Concrètement, cest le nom secret. Par exemple, la sublimité du ciel ne peut plus se donner désormais que " kantiennement ", exactement comme certaine défaite française ne pouvait être méditée que depuis le caractère originellement hugolien de sa donation.
Donc nous découvrons que le vrai naturel relève forcément dune donation qui ne soit pas, elle, naturelle pour lexcellente raison que cette nécessité de la donation ne correspond tout simplement à rien, quand toute nécessité naturelle correspond forcément à quelque chose. Contingence du donné et impossibilité que lautorité soit jamais fondée sont le même, et cest ce que le respect, qui est toujours reconnaissance (et non pas constatation !) de lautorité nous enseigne. Bref, ce que nous méditons est toujours déjà nommé dun nom impossible (par exemple la souffrance de larmée française dans la plaine immense, qui est originellement hugolienne), et cest à cette condition seulement que nous sommes capables déprouver le respect de sa reconnaissance.
Voilà lauteur : la cause toujours antérieure de la méditation.
Je vous laisse méditer cette réponse, et je vous remercie de votre attention.
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