Lauteur et la responsabilité de lêtre
Je vous remercie dêtre fidèles, cette année encore, à nos petites séances, et je vous présente tous mes vux pour 2002. Puissions-nous avoir suffisamment de paix en nous et hors de nous pour en rester à ce qui compte Cest ce que nous pouvons nous souhaiter les uns aux autres.
Javais commencé lannée 2001 par le rappel de la voie sur laquelle nous sommes engagés, au moment où nos techniques acquièrent quelque chose comme une autonomie dont lidée dintelligence artificielle est lindication pour ainsi dire destinale. Mais lannée qui vient de sécouler na pas été prophétique uniquement dans son chiffre : elle la été dans son contenu, puisquelle a fait voir, de manière on ne peut plus spectaculaire, lautre péril qui nous guette : celui du fanatisme et de la jouissance identitaire qui est toujours jouissance de la mort (regardez leurs yeux briller quand ils disent quils sont prêts au " martyr "). Lhorizon lointain du risque extrême pour lesprit, et lhorizon très proche du risque extrême pour la vie ne sont pas des contingences diverses mais lenvers sombre de notre vérité qui, pour nous les européens, est originellement de philosopher. Car cest nous qui avons produit ces épouvantes nous qui, du même geste originellement philosophique, avons ouvert les chemins parallèles de la maîtrise qui rendra un jour obsolète lespèce humaine et de la pensée dont la simple idée rend déjà fous les tenants de la jouissance mortifère. Ne nous méprenons pas : ce qui leur est intolérable nest pas notre maîtrise de la réalité quau contraire ils sapproprient avec une facilité extrême, mais cest que cette maîtrise soit occidentale, appuyée sur un noyau européen cest-à-dire inséparablement juif et grec quon peut appeler la pensée, laquelle doit être comprise ici comme lindéfinie réélaboration des ambiguïtés humaines. Toute notre dignité réside dans cette réélaboration indéfinie, et par conséquent cest elle quil nous faut avant tout préserver. Puissions nous en trouver la force, bien quelle ait pour envers diabolique de susciter toujours plus de jalousie puisquelle nous faire apparaître comme les élus non seulement du monde que nous avons fait matériellement et culturellement, mais de la vérité dont, contre les certitudes et les dogmatismes de tous ordres, la critique que nous continuons à pouvoir faire de nous mêmes nous permet de maintenir le service
Voilà. Je ne voulais pas commencer mon enseignement de cette année sans avoir souligné le caractère doublement prophétique de lannée qui vient de se terminer.
Je reviens maintenant à nos préoccupations habituelles.
Et nos préoccupations habituelles, justement, se ramènent toutes à une seule qui est la question de la vérité. Comme la notion de lauteur est le thème de notre réflexion actuelle, je vais essayer davancer un peu en examinant lidée étonnante que la vérité ait des responsables.
Lauteur, un responsable de la vérité
Rien ne paraît à première vue plus contradictoire quun tel syntagme : le propre de la vérité nest-il pas quelle soit indépendante de tout sujet humain ? Tout au plus pourrait-on, comme semblerait le faire Descartes, limputer à Dieu (en réalité non : la vérité pour lui nest pas le savoir décisionnel de Dieu mais bien que notre savoir ne soit pas par là même la vérité puisquun savoir infini et créateur, pour différent quil soit dun savoir fini et purement représentatif, nen reste pas moins un savoir). Bref, ou bien on confond la vérité avec le savoir légitime dont nul nest responsable (et certes, il serait absurde de dire que Dieu à raison de savoir ce quil sait), ou bien on lidentifie à limpossibilité formelle quon puisse lidentifier au savoir (on ne sait pas ce quelle est, mais on la pointe en disant quelle nest pas le savoir), mais cela revient au même : on ne peut limputer à personne.
Nous, nous avons proposé une autre définition de la vérité : on a dit quil fallait entendre cette notion à partir de son sujet, lequel par définition doit être nommé le vrai, et on a vu que le vrai nétait pas une autre chose que le réel. Le vrai, ce nest pas le réel à quoi on aurait ajouté ou retiré quelque élément, parce qualors il faudrait dire que la vérité est une sorte de réalité, ce qui est absurde. Pour cette raison, je vous ai proposé de diverses manières didentifier le vrai au distingué le paradoxe de celui-ci étant quil le soit en lui-même (il y a des gens distingués, par exemple) alors même que sa distinction sentend à lencontre de toute éventualité de différence.
La question de lauteur devient donc de savoir si lon peut considérer quil y a un responsable à la distinction, et elle semble dautant plus aporétique que la propriété de la distinction exclut quelle soit conférée de lextérieur (si cest moi qui distingue une chose dune autre, cette chose est un objet que je distingue pour telle ou telle raison, et non pas une chose distinguée).
Traduisons : comment le vrai peut-il avoir un responsable, alors quil a pour définition dêtre lui-même le sujet de la vérité ?
Eh bien, je dis que cette question est la question de lauteur, puisque cest autorisé de son nom que luvre en est une, et que la mention du nom est expressément celle de la responsabilité.
Lautorité comme distinction de la fondation
En refusant de faire de lauteur une fonction du texte (comme le fait Foucault, notamment), nous en faisons, semble-t-il, une sorte de cause : il suffit par exemple de découvrir quun texte est de Victor Hugo pour quil appartienne par là même à la littérature, quand bien même il sagirait dune note de blanchisserie, selon lexpression consacrée (par exemple on intègre sa correspondance privée à lédition de ses uvres complètes). Il y a donc une antériorité de droit de lauteur sur luvre, celle-là même que nous avons reconnue en disant quil faut nommer " uvre " une production dont le sujet nest pas nimporte qui mais bien lui-même un sujet qui, contrairement à ce que nous faisons constamment quand nous nous exprimons " en tant que ", na pas cédé sur sa singularité.
Lidée de lauteur comme cause (et non fonction) de luvre est cependant affectée dun paradoxe, qui constitue toute notre problématique : la cause en question, il faut la définir non pas par sa réalité (on parlerait alors du génie comme " faculté " de produire des uvres !) mais uniquement par sa distinction. Je viens de le rappeler : ce qui fait lauteur nest pas la quantité de neurones quil a dans la tête ni la manière dont ils sorganisent entre eux, mais cest une certaine position par rapport à soi-même ou, si lon préfère dire la même chose dun autre point de vue, par rapport au savoir. Car il ny a pas de différence entre dire auteur celui pour qui le savoir importe et ne compte pas, et dire auteur celui qui ne consent pas à devenir, comme nimporte qui le fait constamment, un " en tant que " (autrement dit : on définit suffisamment luvre en disant quelle est le fait dun sujet qui nest pas nimporte qui).
Dès lors que la réalité de lauteur ne compte pas mais uniquement sa distinction (ce nest pas une question de capacité innée ou acquise mais uniquement une question déthique), la causalité quon met en avant en rapportant lune à lautre les deux notions de luvre et de lauteur cesse de valoir. Ou plutôt : elle vaut, oui, mais pas vraiment. Voilà comment je formulerais notre paradoxe, aujourdhui.
Or en quoi consiste ce rapport dont la question de lauteur consiste à dire quil faut lui ôter sa vérité ?
Très simple : elle consiste en ce que jai appelé une certaine " nomination de lêtre ". Vous savez en effet depuis longtemps quun fondement nest pas une autre chose que lensemble des fondés, puisquil a pour définition de sépuiser en eux (ce quon appelle son " expression "). De sorte quil ny a en réalité rien dautre que lensemble des fondés. Mais précisément : ce sont des fondés. En disant cela, il est bien évident que nous nommons leur être, sans pour autant rien leur ajouter (le fondement ne se tient pas derrière les fondés : il nest pas une chose quon pourrait retrouver en les retirant un à un). Lindication du fondement sera donc la manière dont nous déterminerons la nomination de cet être. Doù la définition que jai pu donner du fondement, considérer non pas en soi (auquel cas il faudrait faire abstraction de son caractère fondamental) mais bien comme fondement (cest-à-dire à partir de ce dont il est lintelligibilité) : le nom de lêtre.
Or je le demande, est-ce que la question de lauteur nest pas exactement la question du nom de lêtre ? Sauf quil doit sagir dun nom propre alors que la question du fondement est celle dun nom commun.
Et lopposition du propre et du commun, comment peut-on la nommer, sinon distinction ?
Voilà exactement en quel sens il faut dire que la question de lauteur est la même que celle du fondement (lantériorité de lauteur est du même type que celle du fondement : il est bien évident quon ne saurait se dire auteur si lon na produit aucune uvre) : un auteur est un fondement distingué.
Seulement la distinction quon rapporte ainsi nest pas une différence, même interne à la compréhension du concept. Autrement dit, mettre en avant la distinction qui est celle du nom propre et du nom commun interdit demblée de faire de lauteur une sorte de fondement.
En pointant cette interdiction, je rappelle la donnée première du problème, à savoir que le vrai est lui-même sujet de la vérité : cest luvre qui est le vrai, et ce nest pas lauteur qui est le sujet de luvre donc de la vérité.
La distinction quon indique en la situation entre le nom propre et le nom commun, il faut donc la traduire en disant que lauteur nest pas le sujet de luvre (il nest donc pas sujet du sujet de la vérité, puisquil ny a pas de vérité de la vérité), mais ce qui lautorise. Lauteur autorise le sujet de la vérité à lêtre. Voilà comment on assume la distinction du propre et du commun : en faisant de ce qui est communément nommer causalité (ou plus généralement fondation) autre chose, quon nommera autorisation.
Mais est-ce bien autre chose ? La notion de distinction linterdit, puisquelle na de sens quà lencontre de la notion de différence. Et de fait, la fondation est une sorte dautorisation, puisque le fondement nest en lui-même absolument rien sinon la justification que nous reconnaissons comme constitutive aux fondés en tant que tels !
Voilà la distinction : lautorisation nest pas une sorte de fondation, mais la fondation est une sorte dautorisation. Où en est le principe, demanderez-vous en me renvoyant que fonder et autoriser sont à chaque fois la mise en uvre du " nom de lêtre " ? Tout simplement en ceci : il sagit bien de la même chose, sauf que le nom est commun dans le cas de la fondation, et propre dans le cas de lautorisation.
Lessence de lautorité réside là, à mon avis, dans cette pure distinction nominale.
Vous avez compris que je viens de définir la responsabilité.
Dans les prochaines séances, il sagira de subjectiver ce qui apparaît maintenant comme lessence de lautorité : la responsabilité de lêtre, et aussi de comprendre de quel droit nous nommons vrai létant dont lêtre, pourtant propre (la définition tautologique de létant est quil soit sujet de lêtre), a un responsable. Dune manière plus générale, il sagira que nous répondions à la question de savoir comment lêtre en général (lêtre de létant en général, car lêtre nest bien sûr pas un super-étant qui gouvernerait les autres) sentend, dans sa compréhension originaire, selon la responsabilité. Gageons que la question du caractère " secret " du nom propre, celui que lauteur se constitue comme tel de ne pas pouvoir dire, sera impliquée dans la suite de nos réflexions sur la responsabilité.
Je vous remercie de votre attention.
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