La responsabilité de reconnaître luvre
Une production que personne ne reconnaît pour une uvre peut-elle en être une ? autrement dit la distinction qui définit luvre à lencontre de toute production de lesprit est-elle uniquement laffaire de lauteur ? si cest le cas, on peut concevoir la création comme une affairement purement personnelle, non seulement en fait (il est rare quun auteur trouve tout de suite son public) mais encore en droit (le public ne compterait absolument pas). Ce serait uniquement pour des raisons de narcissisme que les auteurs publieraient ? Ou alors est-ce que le public porte aussi la responsabilité de luvre, au sens où il aurait un certain devoir de la reconnaître ?
La responsabilité du public
Du point de vue de lauteur, on peut dire que la question ne se pose pas : si le public aime ce quil fait, tant mieux, sinon cela ne lempêchera pas de continuer, et sa souffrance restera de nature psychologique. Inversement, celui qui court après le succès en donnant au public ce quil souhaite ne rencontre lestime de personne et notamment pas de lui-même.
Mais la vraie question nest pas là : si on admet lidentification de luvre et du vrai, on admettra que sa reconnaissance lui appartient pour ainsi dire en propre, dans la mesure où la vérité qui ne produirait pas deffet de vérité ne serait que lidée abstraite et réflexive de la vérité. On pourrait le contester à la seule condition de donner une certaine consistance à la vérité, et par conséquent de poser quune uvre peut en être une objectivement, pour des raisons peut-être difficiles à indiquer mais en tout cas réelles, cest-à-dire indépendantes du jugement de ceux qui la rencontrent. Mais si luvre peut en être une en quelque sorte objectivement, cela signifie que la vérité se reconnaît à certains caractères (auxquels on peut ou non être attentifs, peu importe) et par conséquent que la vérité est une sorte de réalité. Contradiction. Il appartient donc essentiellement à luvre, parce quelle relève de la distinction et non pas de la différence de ne pouvoir être une uvre en elle-même, indépendamment de toute reconnaissance.
La reconnaissance du vrai comme tel, cela sappelle le respect. Le vrai nexiste donc comme tel que dans le respect quil suscite lequel est son effet. Lessence de luvre est par conséquent de devoir susciter ce sentiment chez ceux qui la rencontrent. Cest cette nécessité que je voudrais examiner aujourdhui en parlant de la responsabilité du spectateur ou du lecteur.
Quand je dis que le respect est une nécessité, il va de soi que ce nest pas une nécessité de fait, dès lors quil a le vrai (par opposition au réel dont il ne diffère en rien) comme objet. Dun autre côté, cen est pourtant une : il y a des gens ou des choses qui imposent le respect. Voilà le point crucial, à mon avis : cette imposition dont on va comprendre tout de suite en quoi elle doit sentendre comme responsabilité, précisément parce quon peut se soustraire au respect qui simpose.
Toute personne doit, en tant que telle, être respectée. Quand je dis cela, je dis que la " personnalité " (le fait quune personne soit une personne) impose le respect, quand bien même le sujet moral que lon considère à cette occasion imposerait le mépris. Mais la " personnalité ", si elle simpose comme objet du respect, ne contraint pas au respect : il y a des assassins, il y a des partisans de la peine de mort, bref des gens qui considèrent que la " personnalité " ne compte pas, quil faut en rester à ce qui importe (par exemple au fait que tel criminel pervers soit un incontestable danger social).
Il faut donc distinguer limposition de la contrainte. Or de quelle nature est cette distinction, sinon ici de nature éthique ? Car enfin être un assassin ou un partisan de la peine de mort, cest bien avoir originellement décidé que ce qui impose le respect (cest pour ainsi dire par définition que la " personnalité " le fait) ne le ferait pas vraiment. Or cette décision concerne non pas ce qui impose le respect (la " personnalité " nest nullement affectée par le fait quil y ait des assassins) mais le sujet qui éprouvera ou qui néprouvera pas ce sentiment (être un assassin, par exemple). Il y a des gens qui ne respectent pas ce qui a pourtant comme nature dimposer le respect. Cest leur affaire pas celle de ce qui continue de devoir être respecté : cest laffaire de leur dignité, ou celle de leur indignité. Si donc nous respectons ce qui a pour nature dimposer le respect, par exemple la " personnalité ", cest donc en réalité dun certain rapport à nous-mêmes quil sagit.
Dun autre côté, comme limposition du respect nest pas la contrainte au respect, il est bien certain que quon ne pourra plus distinguer cette imposition de sa simple idée, si aucune marque de respect nest concrètement donnée.
Voilà donc le paradoxe de la responsabilité : dune part elle concerne ce qui na nul besoin quon sy attache ou quon sy voue, mais dautre part elle maintient lirréductibilité de son objet à la représentation quon sen fait réflexivement. Car on nest jamais responsable que de ce qui compte et ce qui compte (contrairement à ce qui importe) ne saurait équivaloir réflexivement à sa propre représentation. Dans une société esclavagiste, par exemple, la dignité humaine nest quune idée ; mais celui qui reconnaîtrait cette dignité en ferait par là même une réalité que peut-être il naura pas la force ou le courage de défendre, mais une réalité tout de même.
Sagissant de luvre, le mécanisme est le même puisque luvre, à linstar de la dignité humaine, nest pas quelque chose quon puisse constater (il ne suffit pas quun texte soit de haute tenue littéraire pour constituer une uvre, puisque cest uniquement le nom propre qui compte) mais uniquement quelque chose quon ait à reconnaître.
Il appartient donc à luvre dune part dêtre absolument indifférente au jugement du public, dès lors que lauteur ne travaille pas pour avoir du succès mais uniquement parce quil est lui et non pas quelquun dautre, mais dautre part il appartient au lecteur ou au spectateur de porter la responsabilité de luvre. Doù lattitude souvent ambiguë de lauteur, entre arrogance et supplication : cest de lui et non pas du jugement du public quil sautorise exclusivement, mais dautre part luvre (et non pas lauteur, du moins comme tel) a besoin dêtre reconnue comme telle. Bref, le public est responsable ; nous portons la responsabilité des uvres que nous reconnaissons et de celles que nous ne reconnaissons pas.
La responsabilité de reconnaître luvre
Nous avons vu la dernière fois que lauteur se définissait de susciter une décision qui concerne son uvre : limpossibilité de justifier quune uvre en soit une se traduit par la nécessité de décider quelle en est une. On appelle donc uvre non pas ce qui en est une, mais ce qui a suscité la décision de sa reconnaissance, et ce qui la dès lors suscité à bon droit.
Car luvre nen est pas une, selon une réalité objective aussi paradoxale quon voudra et dont il nous suffirait de prendre acte. Inversement la prétention à produire une uvre ne suffit pas à susciter cette décision : elle en suscite seulement lidée (on voit que quelquun produit quelque chose dont il attend des autres quils croient que cest une uvre). Si je dis au contraire que luvre qui suscite la décision de sa reconnaissance en est par là même déjà une, cest pour indiquer que limpossibilité de jamais justifier cette décision (précisément : cest une décision et non pas un choix) ne peut la situer quau niveau de notre sensibilité. Ce nest jamais avec notre intelligence que nous reconnaissons quune uvre en est une, puisquil appartient essentiellement à cette notion, pour garder notre exemple paradigmatique de lécriture, que de mauvais textes puissent en relever et que des bons en soient exclus. Ce qui revient tout simplement à dire quil appartient à la reconnaissance de luvre quelle puisse récuser les raisons quon peut se donner de la reconnaître ou de ne pas la reconnaître.
Je ne veux certes pas nier, en disant cela, limportance de la culture. Il est bien évident que plus on est cultivé et plus on est à même dapprécier et de juger les productions de lesprit, quelles quelles soient. Mais justement : cela vaut pour toute production de lesprit, selon ce qui sera forcément une échelle de différences (y compris qualitatives), alors que la question de luvre est celle de la distinction dune de ces productions. La culture du spectateur et donc sa compétence importent au plus haut point, mais elles ne comptent pas parce quil est impossible que la reconnaissance de la distinction puisse être représentée, dès lors que la distinction nest pas une sorte de différence. Autrement dit, si une personne inculte est privée du commerce des uvres, cest simplement parce que celles-ci sont des productions de lesprit, quelles donnent lieu à des effets de sens dont lignorance des codes implique forcément la méconnaissance, et non pas parce quelles sont des oeuvres. (Doù parfois lillusion quon pourrait mettre les personnes incultes directement au contact des plus grandes uvres, comme si ce qui compte faisait disparaître ce qui importe !)
Quand je dis que la reconnaissance de luvre est une décision, cest pour dire quelle nest pas une estimation. Quand on estime, on sautorise de sa compétence, et on traduira cette impersonnalité par une échelle de valeurs : telle production de lesprit vaut indubitablement plus et mieux que telle autre (car lestimation nest pas seulement objective, elle est aussi morale, puisque la réflexion confère une compétence morale), laquelle était déjà supérieure à telle troisième, et ainsi de suite. Etre cultivé, cest pouvoir établir des hiérarchies qui ne soient pas arbitraires. Or qui ne voit que lon désigne ainsi la plus ou moins grande importance (historique, stylistique, psychologique, sociale, etc.) de ce quon juge ? Eh bien la question de luvre apparaît précisément quand cette question est laissée de côté : elle nest pas celle de ce qui importe, mais uniquement celle de ce qui compte. Et cest seulement par réflexion quon pourra établir une hiérarchie des importances (par exemple dire que Mozart est plus important que Debussy dans lhistoire de la musique), mais cette réflexion, parce que cest une réflexion, est parfaitement étrangère à la responsabilité des reconnaissances.
Car enfin, en réfléchissant on prend le point de vue que nimporte qui aurait raison davoir (par exemple le point de vue dun professeur dhistoire de la musique). Cest donc un point de vue de totale irresponsabilité autrement dit le point de vue dun " en tant que " (cest en tant quon connaît suffisamment lhistoire de la musique quon peut situer tel compositeur plus haut ou plus bas que tel autre dans léchelle des importances). Eh bien la responsabilité du spectateur ou du lecteur est exactement le contraire de lirresponsabilité de lexpert : celui-ci nest jamais pour rien dans ce quil pose, puisquil est seulement le véhicule anonyme dun savoir, alors que celui-là doit au contraire décider que luvre en est une, toujours en extériorité à son propre savoir. Cest pourquoi il peut sagir de vérité dans une décision et jamais dans un choix : il appartient à la nature du choix de pouvoir donner lieu à justification, et décider suppose que les raisons aient cessé de compter.
Ce qui est justifié ne saurait daucune manière se rapporter au sentiment de la reconnaissance du vrai, qui est le respect. On ne respecte que ce qui est sans raison, ou plus exactement que ce dont les raisons ne comptent pas. Or la définition de luvre est quelle soit une chose donnant lieu au respect, quelle soit contingente.
Si donc la reconnaissance de luvre, dans sa distinction davec les autres productions culturelles (qui lui sont éventuellement supérieures), est avant tout une affaire de respect (sa rencontre est une épreuve et non pas une expérience, autrement dit), alors on voit bien quil serait absurde dopposer à la reconnaissance de telle uvre la supériorité objective ou morale de telle ou telle autre production de lesprit. Bref, le respect ne se commande pas et cest depuis cette évidence quil faut poser la question de la responsabilité du spectateur.
On dira quil ne se commande pas mais quil se mérite. Faux. Il y a des gens de grand mérite qui suscitent seulement lidée (éventuellement très insistante) de les respecter, et dautres qui nen ont aucun et qui suscitent le respect lui-même (par exemple les gens qui ont du " charisme ").
Javais opposé le respect en général et le respect particulier, en disant que le premier valait seulement comme représentation donnant lieu à un commandement, alors que le second seul était un sentiment. Le criminel pervers, lescroc qui abuse de la faiblesse de ses victimes, le commerçant bouffi dargent et satisfait de lui-même, voilà assurément des gens quil est impossible de respecter, bien que le commandement de les respecter soit valable pour eux comme pour nimporte qui. Cela signifie seulement quà travers eux, cest lhumanité quon respecte : eux, ils ne comptent pas, cest elle qui compte. Et poser que quelquun ne compte pas, cest justement lui refuser le respect. Par contre il y a des gens qui le suscitent immédiatement : ce nest pas lhumanité en général quon respecte en eux, mais cest bien eux (même si par ailleurs cest-à-dire là où ça ne compte pas, ils sont exemplaires dune humanité souhaitable : ils importent comme modèles éventuels, mais pour nous ce sont des gens qui comptent).
Le respect étant une épreuve et non pas une expérience (mais je rappelle que toute épreuve devient une expérience quand elle est réfléchie, puisque cest le propre de la réflexion de rabattre la vérité toujours singulière sur le savoir toujours ordinaire), la question de savoir si on laccorde avec équité ne se pose pas.
La reconnaissance concerne élection, pas la valeur
Je le dis encore autrement : élire, ce nest pas choisir. Les gens qui ont été choisis ont dû faire montre de qualités ou daptitudes qui le justifiaient, mais la question na aucun sens à propos des élus au sens du " peuple élu " dont la notion nest pas celle dun peuple que Dieu aurait des raisons de préférer aux autres.
Je donne le concept : le jugement applique une nécessité à un fait singulier, alors que la question de lélection est uniquement celle de la contingence.
Si donc lessence de luvre réside dans sa contingence, si le génie est la contingence elle-même (il se trouve que Picasso était lui et non pas nimporte qui, et il na jamais cédé sur cette distinction), comment pourrait-on arguer de la nécessité (par exemple : il faut du métier) pour décider quune uvre en est une ? Non : une uvre en est une dès lors quelle est bien elle et non pas nimporte quelle produit de lesprit qui aurait pu se trouver à sa place. La question de luvre est celle de son élection, nullement celle de son choix au sens où lon aurait choisi la plus intéressante des productions de lesprit disponibles à une époque donnée.
Etre responsable, au sens où le spectateur lest de luvre, cest répondre dune élection. Pour cela, il faut du courage, parce quon ne pourra jamais se dissimuler derrière un savoir qui nous ex-cuserait.
Celui qui choisit sautorise de son savoir, mais celui qui élit sautorise de lui-même.
Le spectateur est responsable de luvre au sens exact où, dans le mythe, Dieu est responsable de lélection du peuple juif. Cela ne signifie pas que ce peuple soit meilleur que les autres, plus pieux ou plus méritant, parce quil ny a délection que du contingent dans sa contingence, au grand scandale de ceux qui voudrait que tout se mérite et quil y ait des justifications à tout : il ny a quune seule raison à lélection du peuple juif, cest quil soit le peuple juif. Et mettre en avant cette raison, cest dire quil est le peuple élu à cause de Dieu et non pas à cause de ses mérites que Dieu aurait eu lobligation de prendre en compte.
Est-ce que cela ne nous rappelle pas quelque chose ?
Souvenez-vous dune certaine bataille napoléonienne racontée par Victor Hugo, sur lissue de laquelle nous avons médité quand je vous parlais de la " vie spirituelle " (javais emprunté la citation à Umberto Eco). Il y a beaucoup de raisons qui peuvent expliquer une défaite, et des raisons très réelles. Mais sous la plume du poète, qui ne les contesterait pas, il ny en a quune qui soit vraie : larmée française à été vaincue " à cause de Dieu ". Aux historiens détablir la réalité, mais à lui de dire la vérité.
Linconsistance de la vérité interdit de voir là une nouvelle raison à quoi les historiens naurait pas pensé : dire " à cause de Dieu " comme vraie raison, cest dire quil ny a aucune autre raison que les raisons réelles. Sauf quelles ne sont pas vraies. Javais dit que la vie spirituelle se situe dans cette distinction du vrai et du réel, dans la reconnaissance quen effet, (même pour moi qui suis aussi athée quon peut lêtre )cest bien " à cause de Dieu " que larmée a été vaincue
Eh bien cest dune telle causalité quil sagit quand nous parlons de la responsabilité dont lauteur, qui propose son travail non pas à notre jugement mais à notre décision, assure par là même la donation. Car décider, cest forcément sautoriser de soi-même, à lencontre de toutes les raisons dont la reconnaissance se traduirait par un choix. Luvre, cest une chose quil nous appartient en propre délire. Mais il ne nous appartient aucunement de la choisir, puisque notre choix peut au contraire valoriser tout autre chose que ce qui compte. En quoi je rappelle simplement que la rencontre dune uvre est un événement spirituel, et nullement une expérience (mobilisation de savoir donnant lieu à un surcroît de savoir). Si cétait une expérience, bien sûr, les raisons seraient seules à compter et nous serions sans responsabilité (ce nest pas notre faute si tel livre est mieux écrit que tel autre, par exemple).
Or sil nous appartient de lélire, cest quelle était déjà élue faite de sa propre contingence quand toutes les choses sont faites de leur nécessité. Et une chose faite de sa contingence, cest une chose dont quelquun est vraiment responsable : cest de lui-même, et non pas de sa place ou de son savoir, quil sest autorisé. Voilà pourquoi je définis lauteur comme un donateur de responsabilité mais bien sûr, ainsi quil convient dès quon se retrouve dans la problématique du don, il lest sans le savoir.
La prochaine fois, je poursuivrai dune manière plus générale ma réflexion sur la responsabilité.
Je vous remercie de votre attention.
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