Lauteur et la responsabilité, suite
Nous avons vu la dernière fois que la notion dauteur renvoyait à celle de la responsabilité, dune manière qui tient à limpossibilité que la vérité soit une sorte de réalité, autrement dit à limpossibilité que luvre soit positivement constituée comme telle. Les questions de la vérité et de la responsabilité sont inséparables, puisquon nest jamais responsable que devant lautorité, laquelle institue le vrai comme tel cest-à-dire comme objet du respect. Le vrai en effet est le réel marqué : le réel autorisé de quelque chose qui ne le diffère pas mais qui le distingue. La question de lauteur est celle de la responsabilité de cette distinction, selon un génitif quil faut entendre au double sens : dune part on appelle auteur celui qui distingue un réel en le faisant advenir comme vrai, cest-à-dire comme sujet de la vérité (car bien sûr cest le vrai et non pas lauteur qui est le sujet de la vérité), et dautre part la nécessité dans laquelle nous nous trouvons de reconnaître une distinction institue en nous une responsabilité dont lauteur est le donateur.
Lauteur : au pied du mur de la responsabilité
Tout ce que je dis procède du refus de faire de la vérité une sorte de réalité, autrement dit den maintenir la notion (et celle des " effets de vérité ") contre les meilleures raisons. Là où il y a des raisons, on ne respecte pas : on ne respecte que là où il ny en a pas que là où en vérité il ny en a pas, bref que là où la réalité ne compte pas. Lobjet du respect est toujours tel que sa réalité ne soit pas sa vérité ainsi lêtre humain en général, qui na pas besoin dêtre dans son intégrité pour être humain (un infirme nest pas moins humain quune personne bien portante, bien que sa réalité soit assurément diminuée), et qui na même pas besoin dexister (les morts ont droit au respect comme les vivants, alors même que, comme sujets, ils nexistent plus cest-à-dire pas du tout). Dire que le vrai est lobjet du respect, cest par conséquent dire que sa réalité (et donc, subjectivement, sa compréhension) ne compte pas.
La réalité des productions de lauteur, cest forcément leur statut dexpression. Or nimporte qui sexprime en faisant nimporte quoi alors que le vrai est du réel distingué et par conséquent lauteur un sujet distingué. Distingué, cela signifie dabord différé de ses semblables dont par ailleurs il ne diffère pas, mais cela signifie aussi différé de ses expressions, alors que, forcément, il sépuise en leur totalité. La notion stricte de lauteur, qui est celle du génie, ne correspond donc à rien, et cest pour cette raison quelle relève en nous du respect.
La distinction de lauteur, cest donc lillégitimité quil y aurait à en penser la notion selon la catégorie de lexpression. La puissance de la signature ne dit rien dautre que la distinction ainsi entendue : luvre en est une non pas dexprimer un " génie " qui serait une qualité innée ou acquise du scripteur mais uniquement de porter la marque de celui-ci, la marque dun sujet de décision. Ce quon signe, cest en effet toujours une décision, et lauteur nest pas celui qui produit luvre mais celui qui décide (notamment par la signature, mais on peut concevoir bien dautres moyens) quil sagira dune uvre parce qu il a décidé de ne prendre en compte aucune nécessité, den rester à sa propre contingence.
Car on appelle auteur un sujet qui ne cède pas sur sa propre contingence et uvre ce qui en résulte quelque chose quil serait dès lors déplacé (passage de ce qui compte à ce qui importe) dexpliquer.
Voilà lauteur : quil soit sujet de cette décision, alors que nimporte qui est sujet de son expression, et par conséquent aussi responsable de la valeur de celle-ci. Il est bien évident que toutes nos expressions ne sont pas équivalentes, non seulement dun point de vue objectif (tous les textes quon écrit ne se valent pas) mais surtout dun point de vue moral et surtout éthique : certaines de nos productions attestent de notre sérieux, et dautres de notre désinvolture. Eh bien lauteur est le sujet dune responsabilité qui récuse ces évidences : les uvres peuvent ne pas se valoir objectivement (il y a des tableaux qui sont plus " intéressants " que dautres), elles peuvent ne pas se valoir moralement ou éthiquement (certaines productions attestent dune complaisance envers un style qui a été mis au point auparavant et qui est exploité), il nempêche quune seule chose compte, au-delà de toutes ces importances que personne ne songerait à nier, et cest la signature (ou son équivalent, comme marque du sujet dans sa contingence).
Cest ce paradoxe que jappelle responsabilité de lauteur : non pas quil ait produit une uvre, mais quil ait décidé que sa production, par ailleurs susceptible de divers jugements de valeur, soit une uvre. Que le texte ou le tableau soit bon nest pas une raison suffisante, et quil soit mauvais nest pas un empêchement. La réalité de luvre, dont nul ne songerait à nier limportance, nest absolument pas ce qui compte : une uvre nest pas un ensemble unifié par certaines caractéristiques de qualité décriture ou de pensée, mais un ensemble unifié par un nom propre (par exemple ce qui compte dans tel texte, cest uniquement quil soit de Sartre). Voilà, sur le plan des principes, la nécessité quon signifie en disant que lauteur est le sujet qui sautorise de lui-même.
Une responsabilité partagée ?
Mais la responsabilité dont la notion est originellement impliquée dans celle de luvre nest pas simplement laffaire de lauteur, dès lors que luvre nexiste pas seulement pour lui mais encore pour nous et que ce qui la définit pour nous aussi est linsuffisance des raisons quon aurait à lui accorder ou à lui refuser le titre duvre. Car il ne suffit pas quun texte soit bon pour que nous reconnaissions le génie de celui qui la produit, autrement dit pour que nous reconnaissions sa décision à lencontre de toute problématique de lexpression. Celui qui possède parfaitement son sujet peut produire un texte excellent sans pour autant être un auteur la question de luvre proprement dite étant justement celle de cette distinction puisquon reconnaîtra comme uvre le texte ou le tableau qui compte, par opposition à un autre qui peut éventuellement être beaucoup plus important.
Donc si la réalité de luvre nest pas du tout ce qui compte pour quelle soit une uvre, la reconnaissance que nous en opérons se fait sous notre responsabilité, laquelle consiste à assumer la division que jai déjà mentionnée comme effet de vérité : il va sagir pour nous de laisser de côté limportance de telle production de lesprit pour nous en tenir à notre capacité dêtre ou non marqué par lui.
La marque ne répond aucunement à un critère de réalité : ce ne sont pas les textes objectivement les mieux écrits ni les plus riches en informations qui feront de nous quelquun dautre. Or la qualité de lécriture et la quantité des informations sont des raisons que nous pourrions donner pour justifier un jugement particulièrement laudatif. Eh bien luvre apparaît dès lors que tout cela ne compte pas : on ne pourra pas se cacher derrière des caractéristiques objectives comme celles-ci pour sex-cuser de notre attitude envers le livre ou le tableau pour que cette attitude ne soit pas vraiment la nôtre.
Lauteur nous met donc au pied du mur de notre responsabilité qui est dabord notre division entre notre vie (notamment culturelle et intellectuelle) où se mesurent les importances et un certain ordre dimpossibilité de vivre quil faut nommer celui de la marque.
Cet ordre, on peut dire quil est celui de la vérité en nous, puisquil est la suspension (toujours locale) de lexclusivité qui définit la vie à lencontre de la vérité. Là où nous sommes marqués, pour cette raison négative, nous sommes donc capables de vérité, et par ailleurs nous ne le sommes pas. Eh bien cest de cette division opérée en nous par la vérité que nous sommes responsables quand nous avons affaire à une réalité qui pourrait bien être une uvre Car la vérité nest jamais reconnaissable que là où elle est déjà. Et là où elle nest pas (prenons lexemple du philistin comme paradigme) elle ne pourra pas être (pour lui rien nest jamais marquant : il ny a pas duvres mais seulement des " produits culturels ", pas de génie mais seulement des gens qui sexpriment). Bref, il faut nêtre pas nimporte qui pour accéder à la reconnaissance de luvre (par opposition au produit culturel quelle est par ailleurs).
Le sujet indifférent est parfaitement irresponsable : la question de luvre na aucun sens pour lui, qui se ramène ici à son affectivité ou à sa compétence. On ne prend aucune responsabilité à reconnaître quune chose est meilleure ou pire quune autre, car à le faire on sautorise non pas de soi mais du concept de cette chose ; or quand il sagit de reconnaître le génie par opposition au talent, cest-à-dire quand il sagit de reconnaître quune chose a été laissée à elle-même par un sujet qui ne sautorisait dès lors ni de ses intérêts ni de son savoir, il ny a pas de garantie : il faut prendre sa responsabilité. Reconnaître cette nécessité suffit à la distinction du spectateur ou du lecteur : on ne peut pas constater quune uvre en est une, il faut le décider. Et bien sûr la décision ne se prend jamais quau lieu de la marque en nous.
Voilà ce que jappelle " effet de responsabilité ", corrélativement à leffet de vérité qui est un effet de division (reconnaître que la réalité ne compte pas) : dans le même mouvement nous nous distinguons depuis luvre de celui que nous sommes par ailleurs, et nous distinguons luvre depuis cette distinction. Nous avons la responsabilité de luvre, puisquaucune raison nest suffisante pour quon soit obligé de la reconnaître, dans lacte même où nous portons la responsabilité, en nous, de la vérité contre la réalité. Ainsi la responsabilité qui est la nôtre est celle de la décision : il ne sagit pas de choisir entre deux options, entre accorder ou refuser notre reconnaissance, mais bien de décider.
Est auteur celui qui nous somme comme étant la question même de notre vérité de décider si ce quil nous présente est ou non une uvre.
Et bien sûr, dès lors que cette sommation sadresse à nous, cen est une.
Cest sur cette réponse que jarrête notre séance, et je vous remercie de votre attention.
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