Lauteur et la responsabilité
On reconnaît un auteur à ceci quil établit contre la réflexion que ce qui importe ne compte pas. Inversement le scripteur quelconque établit conformément à la réflexion que les choses qui comptent sont plus importantes que les choses qui importent. Exclusivité de la réflexion et de la vérité, donc.
La question de lauteur est celle, littéralement, de lautorité. Lautorité est lobjet du respect au sens où le respect est la reconnaissance du vrai comme tel et où cest lautorisation du vrai qui le constitue. Celui qui pose le vrai, et quon appelle lauteur, le fait pour la seule raison quil est lui : il sautorise de lui-même, autrement dit il sinstitue de sa propre distinction, et dune manière générale on doit nommer " vrai " cela qui sentend depuis une origine distinguée ou, puisque lorigine est sa propre distinction, ce qui est dorigine. La problématique de loriginalité est une application de cette nécessité : est original ce qu un sujet a posé à lencontre de sa propre possibilité réflexive. Ainsi obtient-on une chose qui suscite le respect cest-à-dire la reconnaissance que ce qui compte nest jamais ce qui importe. On appelle " auteur " celui qui nous apprend cela en le déterminant, et simple scripteur celui qui apporte des choses qui peuvent être plus ou moins importantes (parfois extrêmement importantes). Or la donation et la reconnaissance de la distinction de ce qui compte, je dis quil faut les appeler lune et lautre responsabilité. On nest en effet jamais responsable que devant ce qui compte, non pas comme une chose existante, mais comme limpossibilité que ce qui importe puisse jamais compter. La responsabilité sentend donc dune distinction originelle et cest sa reconnaissance qui nous produit comme sujets responsables. Je vais essayer aujourdhui de vous montrer que la question de lauteur est celle dune certaine définition de la responsabilité.
Corrélation respect / responsabilité /auteur
On ne peut donc pas séparer la question de lauteur de celle du respect. Et de fait : parmi tous les scripteurs, il y a ceux quon estime à cause de ce quils nous apportent, et puis il y a ceux quon respecte quand bien même, avons-nous vus, leurs textes seraient mauvais. Dailleurs cest la définition même dun brouillon quil le soit or un auteur, cest quelquun dont il faut conserver les brouillons. La distinction entre respecter et estimer correspond à celle qui définit lauteur à lencontre de nimporte quel scripteur ce qui revient à dire que lauteur est toujours un scripteur distingué de lui-même (la preuve : si son texte est mauvais, cela ne compte pas ), un vrai scripteur quand les autres ne sont que réels, puisque toute distinction est originellement celle du vrai relativement au réel, dont par ailleurs il ne diffère pas.
(Je prends lopposition auteur-scripteur comme paradigme, mais il est bien évident que la notion dauteur ne concerne pas seulement le domaine des choses écrites.)
La distinction qui définit lauteur comme scripteur imposant le respect, il faut la nommer " autorité " cest-à-dire tout simplement le fait dêtre un auteur. Lautorité nest finalement pas autre chose que la distinction, cest-à-dire limpossibilité à soi dont on appelle " respect " la prise en compte. Lautorité impose le respect et il est permis penser la " spiritualité " de lauteur à partir du respect quil impose, puisque le respect est le sentiment spirituel par excellence. On est forcément responsable devant lautorité, et le paradoxe de notre interrogation tient à ce que nous ayons décidé de définir lautorité comme le fait dêtre auteur faute de quoi lidée de sautoriser de soi-même restera inintelligible.
Les notions dauteur et de responsabilité sont inséparables. Car si objectivement le respect est la reconnaissance du vrai, il est subjectivement linstitution de la responsabilité : il ny a pas de différence entre respecter, cest-à-dire reconnaître lautorité de ce qui simpose, et se constituer comme responsable. Par exemple si lon respecte les règles de son propre métier, cela signifie quon se sent responsable de la qualité du travail quon fera. Evidemment, la question est bien plus intéressante quand il sagit du respect particulier que certaines personnes nous inspirent : on sent quun reproche dont nous reconnaîtrions la justesse et la légitimité peut venir delles par opposition à dautres reproches dont on reconnaîtrait seulement lexactitude et la légalité et qui viendraient de nimporte qui. Cette distinction appartient au respect comme sentiment " spirituel ".
Vous vous souvenez quon a opposé le respect " en général " au respect " particulier ". Le premier relève de la réflexion et se trouve toujours déjà dévié vers sa représentation. Dire que je respecte chaque être humain pour la raison quil est un être humain, cest une manière de dire que je ne le respecte absolument pas (je respecte lhumanité, et lui, qui la représente, ne compte pas). Par contre le respect que jéprouve réellement est toujours un respect particulier. Eh bien cest cette particularité quil nous faut mettre en rapport avec ce qui fait lauteur : quil sautorise de soi et par conséquent quil soit original. Les gens que nous respectons, nous les avons reconnus dans leur originalité, cest-à-dire dans le fait quils sont vraiment eux-mêmes et non pas les représentants (indifférents) dune humanité qui serait seule à compter.
Puisquil est toujours particulier, et que sa généralité en est tout bonnement limpossibilité, le respect signifie que lautorité nen est vraiment une quà être originale. On ne respecte pas lautorité en général : on (se) représente quon la respecte et on vit selon cette représentation (qui pourrait respecter un chef de bureau ou un directeur du personnel ?). Par contre le charisme de certains individus nous en impose, comme on dit : on reconnaît leur autorité comme étant la leur propre, cest-à-dire comme étant vraiment une autorité (par opposition à reconnaître un représentant de lautorité). Eh bien il faut appeler " auteur " celui dont lautorité propre (autrement dit une autorité dont il ne soit pas le représentant) cause juridiquement (autorise) quelque chose que, dès lors, on nommera une uvre.
Luvre est sans réalité spécifique, puisque cest comme vraie quelle compte. Autrement dit, elle ne consiste pas en un texte (ou un tableau, ou une partition .) qui comprendrait un ingrédient spécifique. En quoi je rappelle que le génie ne consiste en rien, sinon dans la singularité irréductible du sujet irréductible à la place quun autre aurait pu aussi bien occuper. Cest limpossibilité quil y ait un critère objectif de luvre quon exprime en disant que la signature suffit à la causer et quà la limite un penseur pourrait signer nimporte quoi. En quoi cest bien son autorité qui apparaît (son génie, donc), puisquon exclut ainsi que cette autorité soit fondée. Une autorité qui serait fondée serait un fait, pas une autorité. Cest donc la même raison, celle que jai souvent rappelée en disant que la vérité nétait pas une sorte de réalité, qui interdit de faire du génie quelque chose de consistant ou didentifier luvre à un type particulier de production. Voilà lautorité : que luvre puisse être à la limite nimporte quoi, avant quelle ne soit signée. Après, cest tout le contraire : on a une chose distinguée (mais pas différente !).
Or si nous reconnaissons une distinction là où, justement pour cette raison, il ny a rien à constater (cest une distinction et non pas une différence), est-ce que la reconnaissance de luvre nest pas une responsabilité, radicale parce que sans garantie possible, que nous prenons ? Et une uvre qui simpose à notre respect, est-ce quelle nimpose dès lors pas que nous prenions cette responsabilité radicale ? Je le dis autrement : est-ce que lessence de luvre ne saccomplit pas dans sa responsabilité de notre responsabilité ?
Le respect, parce quil est forcément particulier, renvoie donc à une autorité propre que nous reconnaîtrons à travers un certain effet produit sur nous, qui est leffet de responsabilité. On ne peut donc pas plus parler de la responsabilité en général quon ne peut parler du respect en général : il ny a jamais de responsabilité que particulière parce quil faut nommer " responsabilité " leffet de lautorité et que toute autorité est singulière cest-à-dire géniale (au sens, encore une fois, où ce terme désigne le fait dêtre soi).
Cest ce rapport du respect et de la responsabilité qui constitue lautorité, cest-à-dire lauteur, comme spiritualité : de même quon ne peut parler concrètement du vrai quà partir de leffet de vérité (par opposition à leffet de savoir), on ne peut parler du spirituel quà partir de leffet de responsabilité. Le spirituel est toujours particulier. Cest ce quon aperçoit facilement en reconnaissant quil donne lieu non pas à la réflexion mais à la méditation.
Nous ne sommes jamais responsables quà ce que la responsabilité nous ait été singulièrement donnée, et il faut nommer " auteur " celui qui a opéré cette donation.
Jinsiste sur la nécessité pour lautorité dêtre " géniale " cest-à-dire absolument singulière. Rien là que de très évident : je rappelle seulement que ce qui fait autorité doit forcément sêtre autorisé de soi, sinon on repousserait simplement la question. Dans le cas de l " en tant que ", on ne sautorise de son savoir quà ce que le savoir soit génial (la médecine lest, par exemple), ou de sa place quà ce que le système (par exemple lEtat) le soit. En quoi je rappelle la nature " spirituelle " de lautorité, limpossibilité quelle soit jamais fondée et quon puisse jamais la constater comme telle. Car " spirituel " veut dire impossible à la réalité : si lautorité avait la moindre raison objective (par quoi jentends la reconnaissance dune réalité, de quelque ordre quelle soit) elle serait un fait dont il suffirait de prendre acte, bref tout le contraire dune autorité.
Cest cette nécessité dont le respect est la conscience : on ne respecte jamais que ce qui est sans raison et cen est même la reconnaissance quon appelle respect, puisque lobjet du respect est quelque chose dont la réalité ne compte pas et que par là même il faut dire vrai.
Voilà où je voulais en venir : luvre nous donne notre propre statut de sujet responsable, et elle est responsable de cette donation. Cest cette responsabilité seconde quil faut appeler autorité.
La responsabilité de lauteur est de maintenir cette nécessité, dont lautorisation de soi est la présentation en termes subjectifs. Ne pas céder sur la distinction de ce qui compte et de ce qui importe (or quand on a retiré tout ce qui importe, il ne reste rien), cest sautoriser de soi ; de sorte que cette autorisation nest elle-même pas un fait mais déjà une distinction faute de quoi elle établirait que ce qui compte est en réalité plus important que ce qui importe (un savoir métaphysique dont on ne voit dès lors pas en quoi il ferait autorité).
En quoi je rappelle seulement une évidence : on appelle uvre une chose dont quelquun soit vraiment sujet.
Je termine donc en définissant lauteur comme le sujet vraiment responsable : responsable dune donation de responsabilité puisquil donne à reconnaître quelque chose que son public na jamais de bonnes raisons de reconnaître. En quoi nous admettons quen cette reconnaissance, forcément, nous devons bien nous autoriser de nous-mêmes Il ny a dauteur que de la liberté.
La prochaine séance sera encore consacrée à la responsabilité si particulière de lauteur.
Je vous remercie de votre attention.
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