Contingence, distinction, souffrance
La spiritualité de lauteur nest pas une autre nécessité que linconsistance de la vérité. Le spirituel soppose, comme vous savez, au trivial de second degré (exemple : sil y a un Dieu, il partage avec ce caillou la trivialité dexister, même sil est évident quil nexiste pas de la même manière). Le trivial de second degré, je le range du côté de la différence, par exemple celle quil y aurait entre le naturel et le surnaturel qui nest précisément quun naturel (donc un trivial) de second degré. Le spirituel est dabord constitué du refus de cette nécessité quon en fasse un domaine propre, quon surajouterait aux autres. Car si le spirituel existe, il concerne un type de besoin humain : il est bien connu que lhomme ne se nourrit pas que de pain. Eh bien lidée du spirituel, et donc ici de lauteur, il faut précisément lentendre à lencontre de cette éventualité : on a certes besoin de biens immatériels et symboliques (par exemple des choses culturelles ou religieuses, puisquon peut admettre quil existe des besoins spécifiquement culturels ou religieux), mais pas de spiritualité, puisque cette notion ne correspond à rien et quon ne voit pas comment cela pourrait correspondre à un besoin, qui est forcément besoin de quelque chose. Je rappelle largument essentiel : si la notion du spirituel correspondait à quelque chose (et donc puisse satisfaire un besoin dont on admet la spécificité), cela signifierait que la vérité serait elle-même quelque chose, et quen conséquence il faudrait la comprendre comme une nouvelle réalité (certes spécifique, comme toute réalité). Ce qui est absurde, puisque la notion de vérité sentend précisément à lencontre de celle de la réalité.
La " spiritualité " de lauteur, si lon appelle ainsi celui qui produit un texte de vérité par opposition à lindéfinie trivialité des textes de savoir, cest par conséquent limpossibilité que la vérité soit une réalité, en loccurrence un savoir, spécifique.
Linconsistance de la vérité et linconsistance du spirituel, qui sont le même, cause lauteur comme tel. Vous savez quil faut nommer " génie " cette causation qui est toujours celle dune distinction et dès lors pas dune différence. Quand donc je parle de " spiritualité " de lauteur, cest pour rappeler limpossibilité de jamais considérer le génie selon une quelconque consistance (par exemple ce nest pas un talent très grand, ni un quotient intellectuel très supérieur à la moyenne). Dailleurs tout le monde le sait : le génie, cest simplement le fait dêtre soi-même mais de lêtre vraiment (par opposition à celui que nimporte qui serait à notre place).
La spiritualité de lauteur, je rappelle ainsi quelle est identique à sa contingence, et que le génie nest rien dautre que la contingence. Il se trouve par exemple que Sartre a existé. Et, contrairement à la plupart des humains, il na pas fait semblant davoir dû exister, cest-à-dire que son écriture nest pas celle dun " en tant que " (par exemple rédiger un cours en tant que professeur, or les professeurs sont nécessaires) mais seulement la sienne, à lui qui existait, dès lors sans raison (il y a des raisons à tout, mais labsolu de lexistence, cest que les raison qui lexpliquent ne comptent pas). Pas de différence entre sautoriser de soi (ce qui est le génie, subjectivement parlant) et sautoriser de sa propre contingence. On pourrait aussi parler dune ville, qui est sa propre contingence et par là qui est une entité spirituelle : elle aussi peut devenir identique à sa propre nécessité notamment en se " modernisant " (en jouant son rôle de capitale économique, etc.), au point de " perdre son âme " cest-à-dire dêtre toujours elle-même en réalité mais de ne plus lêtre en vérité En quoi nous retrouvons lopposition du savoir (qui est toujours savoir des nécessités) et de la vérité dont la notion dauteur indique la subjectivation.
Si donc le génie consiste UNIQUEMENT à ne pas céder sur sa propre contingence alors il est bien évident que la " spiritualité " de lauteur na de sens quà lencontre de toute nécessité quon pourrait lui reconnaître. Cest cet encontre que je vais étudier maintenant.
Cerner le paradoxe dune contingence
Il sagit de penser non plus la contingence en général, dont jai déjà parlé, mais bien la contingence de lauteur dans le paradoxe de sa notion qui est dexclure toute nécessité de fait.
Je mexplique : puisque la notion de nécessité sentend forcément à travers celle de lexpression (sexprimer cest nécessiter quelque chose comme nécessaire par exemple les différents effets qui sont lexpression dun choc), on appellera auteur quelquun dont le travail ne soit pas lexpression : être auteur, cest ne pas sexprimer dans ce quon fait, bien quon ne fasse " par ailleurs " (mais par ailleurs seulement !) rien dautre, bien sûr. Lopposition du " ne pas " de lexpression et de son " par ailleurs ", voilà la spiritualité inhérente à la condition dauteur.
Certes on pense avec sa structure, avec ses fantasmes qui sont dailleurs facilement visibles dans la plupart des uvres. Mais justement : cette trivialité (nimporte qui sexprime en faisant nimporte quoi un chef de bureau en portant une cravate rayée ou Shakespeare en composant Hamlet) ne compte pas, et cest à le reconnaître quon approche seulement luvre comme telle. En quoi la pensée ne peut pas se ramener à la sublimation quelle est en fait, alors même quon reconnaît comme un des traits de cette sublimation la possibilité et même la nécessité que la structure soit un instrument de vérité : Sartre a suffisamment parlé de sa " névrose ", par exemple, qui a donné pendant lessentiel de sa vie une détermination concrète à sa sublimation. Mais justement : cela ne compte pas. LEtre et le Néant est, dit-il, un ouvrage " idéaliste ", manifestation de ladite névrose dont il mettra " trente ans " à se défaire. Or quest-ce qui compte, dans cet ouvrage ? Une seule chose: quil soit de Sartre. Et cest pour cette seule raison quil appartient à notre culture, et que nous avons le devoir de le lire et de le relire. Le nom nest donc finalement nom daucun individu (en loccurrence dun " névrosé ") et cest de cette exclusion que simpose indistinctement sa contingence et la spiritualité qui institue (et non pas constitue) luvre.
Car le paradoxe du spirituel est bien que lauteur nen soit pas un davoir produit tel et tel ouvrage, mais que ses livres accèdent au statut duvres, y compris dans léventualité où ils seraient médiocres, pour la seule raison quils sautorisent de sa signature. Le spirituel, cest dabord que la réalité ne compte pas, et dans ce domaine la réalité serait avant tout la qualité des productions. Un mauvais texte de Sartre et il y en a un certain nombre dans ses publications posthumes appartient de droit à la culture humaine pour la seule raison quil est de Sartre, alors que le plus intelligent des cours du plus savant des professeurs est toujours déjà englouti dans sa médiocrité originelle.
Si donc cest uniquement le nom qui fait luvre, autrement dit si la réalité de ce qui a été fait ne compte absolument pas, cela signifie que la contingence dont il sagit nest pas celle de cette réalité, précisément. Car cest bien comme auteur et pas comme sujet de ses expressions que lauteur est contingent ! Comme sujet de ses expressions, il est contraire nécessaire : on peut montrer, et même éminemment dans lordre subjectif, que nous sommes ce quil était impossible que nous ne fussions pas. Je le dis autrement : quest-ce quune cause, sinon ce que les effets nécessitent comme leur intelligibilité ? Or les effets sont donnés, et par conséquent la cause, qui ne lest pas, est nécessaire dune nécessité rétrospective, celle-là même qui permettra de refaire intellectuellement le chemin inverse et de reconnaître que les effets ne pouvaient pas ne pas advenir. Eh bien la question de lauteur sentend à lencontre de celle de la cause humaine quil serait de certaines productions " culturelles " : ce nest pas de talent quil sagit à son propos, mais dautorité pas de style ni même doriginalité mais de signature. Aberration du caractère purement juridique de la vérité que je nomme " spiritualité ".
La contingence doit donc sentendre en un double sens, sagissant de lauteur.
Quand je dis que le génie nest rien dautre que le refus de céder sur sa propre contingence, cette dernière idée est dabord susceptible dune compréhension triviale : il se trouve quon existe, on aurait très bien pu ne pas venir au monde, et il y a une certaine abjection à parler " en tant que " cest-à-dire à dénier sa contingence grâce à lirrécusable nécessité de la fonction (par exemple la fonction professorale est nécessaire à la reproduction de la société par elle-même, donc elle lest pour soi depuis toujours). ) Ensuite elle est susceptible dune compréhension qui lest peut-être moins : il se trouve quil y a " quelque chose et non pas plutôt rien " concernant la même réalité, et cest au lieu même de cette alternative, antérieur à toute nécessité et donc aussi à toute contingence au premier sens, quon se tient quand on pense, cest-à-dire quand on est un auteur.
Je le dis autrement : est auteur celui qui fait autorité, or il ny a jamais dautorité que de lorigine. Voilà concrètement le spirituel.
Lorigine nest pas la cause, et par conséquent ne relève pas de la nécessité rétrospective dont je viens de parler : comment ce qui nest rien (puisquelle précède par définition le commencement) pourrait-il devoir être, y compris à partir de ce quil permet de comprendre ?
Le nom de lauteur sentend donc " spirituellement " : renvoi à lorigine identique à sa propre impossibilité, par opposition à lidentification dune cause nécessaire. Cest ce nud que jappelle contingence, ici.
Vous savez quil faut identifier luvre et le vrai. Pourquoi ? Je réponds aujourdhui que lon appelle vrai cela qui est dorigine exactement comme on peut opposer des " pièces dorigine ", portant à la marque dun constructeur automobiles, à dautres qui leur seraient exactement identiques, qui viendrait des mêmes usines de sous-traitance, mais qui, ne portant pas cette marques, ne seraient dès lors pas des " vraies ".
Le vrai ne diffère en rien du réel (cf. lexemple paradigmatique du faux billet de banque, fabriqué avec des encres, du papier et des machines dérobées à limprimerie officielle), mais il sen distingue. Il peut avoir la même provenance, mais le faux nest pas dorigine alors que le vrai lest. La distinction de la provenance, quon peut entendre de manière subjective, et de lorigine est la spiritualité même.
Paradigme : la souffrance de larpenteur égyptien
Je mexplique à partir de lexemple habituel. Lorigine nest pas le lieu même idéal, ni lacte même transcendantal dont quelque chose provient. Ainsi lidéalisation nest pas plus lorigine de la géométrie que lidéalité supposée éternelle des figures. Quelle est cette origine, alors ? Eh bien je répondrais en décidant de considérer la géométrie comme une activité spirituelle et pas simplement comme un savoir. Selon cette décision (dont jenvisage quon puisse la discuter), je dirai que lorigine de la géométrie réside dans une chose que jappellerai la souffrance de larpenteur égyptien. Car le savoir des arpenteurs qui restituaient les parcelles après les crues du Nil, jimagine quil jurait dans sa réalité objective avec sa réalité formelle, pour parler comme Descartes à qui je me réfère implicitement.
Car enfin les procédures quils mettaient en uvres distinguaient leur pensée : là où les paysans ne voyaient que peine et servitude, là où leurs maîtres ne voyaient que rentrées fiscales, eux ils avaient éprouvé limpossibilité den rester à ce que les choses étaient réellement pour reconnaître ce quelles étaient vraiment. Lindifférenciation qui suivait les crues devaient être abstraite au profit de nécessités que nous disons idéales et à partir desquelles une répartition " juste " était seulement possible. Cest la distinction qui cause le juste comme tel alors que tout le monde simagine que cest ou bien la force qui sassure delle-même, ou bien que cest le droit qui se fortifie. Si donc vous maccordez cette vérité, alors vous maccordez que la justice dans la répartition des terres cultivables renvoyaient à une justesse première dont lidéalisation géométrique est à nos yeux la condition.
Mais justement, pour eux, cette condition nétait pas encore réalisée : cétaient des arpenteurs et non pas des géomètres. Ils étaient donc prisonnier dune distinction (ici des arpenteurs ne sont pas de simples mesureurs de terrains) qui restait sans effectivité, dune réalité qui nétait pas aussi triviale quelle-même, pour le dire simplement. Et là où le trivial ne compte pas est la vérité. Personne ne lignore, absolument personne à commencer par ceux qui identifient leur existence à la rage de le dénier. De sorte que lon se trouvait devant la contradiction dune pensée distinguée dont lobjet était pourtant trivial de part en part.
Impossible de ne pas nommer " souffrance " cette contradiction. Eh bien je dis que cest delle que la géométrie procède comme activité spirituelle. Car si lon sen tient à la nécessité transcendantale, la géométrie a son origine dans lacte didéalisation qui est toujours en train dêtre effectué par la conscience qui a objectivé des nécessités spatiales. Mais si lon y reconnaît un acte spirituel, alors cet acte a forcément la souffrance que je viens de dire pour origine. La souffrance, je lai indiqué de diverses manières, on peut dire que cest limpossibilité éthique que le savoir puisse jamais compter (on le voit négativement en analysant la figure la plus abjecte qui soit, qui est celle du " bon vivant "). Le double savoir de lidéalité des procédures intellectuelles et de la réalité des choses concernées est ce qui ne compte pas, dans lexemple que je propose ; et je lappelle souffrance en disant quil est lorigine de la géométrie entendue spirituellement.
Eh bien un auteur, à mon avis, est subjectivement fait de cette souffrance (qui na par ailleurs aucun besoin dêtre consciente ni même dêtre inconsciente : je ne fais pas de la psychologie en disant cela), et cest delle, précisément comme souffrance, que son nom (réponse à la question " qu "i, par opposition à toutes les autres réponses qui concernent la question " quoi ") tient son impossibilité, son statut dexclusivité spirituelle puisquil suffit à causer luvre comme telle.
La question du nom qui cause luvre est celle de lorigine. Non pas surtout que lorigine soit une chose de nature spirituelle, puisque la définition même du spirituel est dêtre épuisé par sa propre impossibilité (sil y a du spirituel, alors ce nest pas du spirituel) et que lorigine nest elle-même rien (elle se définit de précéder le commencement), mais en ceci que lorigine nest pas plus la provenance subjective quelle nest le fondement : sy rapporter est la souffrance dune mémoire qui nest mémoire de rien. La suffisance du nom, je dis quelle relève de cette distinction, autrement dit de la nécessité pour toute mémoire dêtre mémoire de quelque chose.
Que cette nécessité soit récusée, voilà lautorité : indistinctement le fait dêtre un auteur et la nécessité du respect.
Je vous ai déjà expliqué que la distinction ne pouvait jamais se reconnaître que comme le trait pour nous, qui ne la confondons pas avec la provenance ni avec la raison dêtre de lorigine comme telle cest-à-dire comme contingence. Or la reconnaissance qui est une réflexion ne porte, dès lors, que sur ce qui est rétrospectivement toujours déjà constitué comme nécessaire. La reconnaissance de lorigine est donc une souffrance qui ne séteint pas. Et cest là que je vois la spiritualité.
Redescendons un peu et nayons pas peur de recourir à des exemples banals ou même triviaux pour faire entendre les notions philosophiques. Lexemple sartrien du " bourgeois distingué " montre une fois de plus ce dont il sagit : le vrai bourgeois, qui est le bourgeois dorigine bourgeoise (par opposition au parvenu qui nest bourgeois quen réalité), cest le bourgeois qui est simple dans ses manières, qui ne saccroche pas à ses privilèges parce que ceux-ci lui ont permis dêtre au-dessus de la nécessité qui les constituent. Ainsi un krach boursier, qui poussera le parvenu au suicide, suscitera seulement en lui une réflexion sur léphémère des possessions matérielles. Lautorité réside donc dans la contingence, dont vous reconnaissez ainsi quelle est une souffrance (par opposition à la douleur sociale et psychologique du parvenu ruiné), puisquelle concerne ce qui ne saurait compter et ce dont, pourtant, on tient non seulement sa réalité mais sa vérité. Cest cette souffrance toujours possible qui suscite le respect, autrement dit qui est lautorité du " bourgeois distingué ".
Les auteurs, ce sont les scripteurs quon respecte. Il y a des foules de scripteurs quon apprécie et quon utilise, et même quon estime ; mais il ny en a quun très petit nombre quon respecte. Celui qui produit un texte de savoir, on peut lestimer mais on ne le respectera pas. Pour celui qui produit un texte de vérité cest linverse. Le paradoxe dun respect séparé de lestime est le paradoxe même de lautorité.
Bref, je termine ce paragraphe en disant que si luvre est suffisamment constituée dêtre rassemblée par un nom propre, au sens où sa réalité ne compte absolument pas (un billet de banque vaut-il moins dêtre mal dessiné, par exemple ?), cest parce quelle est instituée dune autorité, celle de ce nom, qui, précisément comme suffisance, nest que contingence, et qui, comme contingence pour la réflexion qui la reconnaît, est à son tour identique à une souffrance que rien ne saurait jamais combler.
Peut-être une présentation plus positive de mon idée la rendra-t-elle plus claire. Je demanderai alors ce que cest quun nom tout seul (car le nom de lauteur est bien le seul signifiant qui suffit) sinon un signifiant qui, à titre de nom propre et par opposition à tous les signes de la langue, nest même pas nécessité par tous les autres ?
Qui nierait que le nom propre relève du langage ? Et comment la réalité du langage, et par là de lautorité (parler cest toujours répondre), pourrait-elle exister autrement que dans la nécessité pour les signes de toujours en appeler à dautres ? Le nom propre relève de cette nécessité, à ce quil semble, puisquil appartient forcément à une langue (Martin est français, Smith est anglais ). Et pourtant non : supprimez-le, et vous naffectez en rien la valeur des autres termes ! Uniquement fait de sa nécessité (" Martin " est fait de francité, etc.) il peut aussi bien ne pas être : dans lordre du tout, il ne compte pas. Etranger absolu dans sa propre " maison ". Voilà en quoi un nom dauteur a sa propre souffrance pour réalité.
Cela signifie donc quil compte à lencontre de tout Car il y a potentiellement un savoir de tout, de sorte que cet encontre est une souffrance. Voilà en quel sens on peut dire que le nom propre suffit à faire autorité, à causer originellement quelque chose comme le vrai.
Jarrête ici pour aujourdhui. La " spiritualité " de lauteur comprend encore de multiples dimensions, notamment celle de la responsabilité et celle de linconsistance de la loi. Jen parlerai sûrement les fois prochaines.
Je vous remercie de votre attention.
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