Spiritualité de lauteur
Limpossibilité qui définit lorigine aussi bien à lencontre du commencement (réalité) que de la fondation (nécessité), on la pense en termes subjectifs en parlant du nom propre, celui que lauteur se constitue de ne pas pouvoir énoncer. La reconnaissance de lauteur est par conséquent celle dune nécessité spirituelle, si lon nomme ainsi une cause inconsistante de vérité.
La nature spirituelle de lautorité
Tout auteur sentend de limpossibilité originelle de son nom : il ne peut pas lénoncer précisément parce quil se définit de ce que ce soit luvre elle-même qui compte. Pas de différence entre reconnaître que cest luvre qui compte, et reconnaître que le nom qui la cause comme telle napporte rien, ne lui impose pas une nécessité dexpression dont elle serait linessentiel. Il faut mettre en corrélation la propriété du nom, cest-à-dire limpossibilité pour soi de ladjectiver, et la reconnaissance de luvre comme telle de la part des autres, de ceux qui, précisément, pourront nommer la vérité dont elle relève. Les personnages de la Nausée, par exemple, sont sartriens et cest du même mouvement que nous reconnaissons ce livre pour une uvre, autrement dit que nous reconnaissons Sartre pour un auteur et pas simplement un scripteur, et que nous admettons que " sartrien " donne une certaine réponse à la question de lexistence et de la vérité. Mais cest une réponse spirituelle, parce quon ne peut pas dire que lexistence est sartrienne comme dit que le papier est blanc : en cette réponse, il sagira pour nous dune méditation et non dune réflexion. Tout auteur livre donc son uvre à la méditation, et inversement cest dans la méditation de ce quil nous donne que nous le reconnaissons comme auteur. Je le dis dun mot : lautorité nest telle quà donner à méditer.
Rien ne saurait donner à méditer sans être étonnant. Impossible de séparer la question de lautorité de celle de létonnement qui force à poser la question de lauteur, cest-à-dire du nom impossible à cause de sa propriété, au niveau de la vérité et non pas de la réalité. Létonnement se distingue en effet de la surprise en ceci quil porte sur la vérité comme telle. Javais pris lexemple du prestidigitateur qui pratique un art étonnant : si un lapin peut sortir dun chapeau dont on vient à linstant même de nous montrer quil était vide, cest que nous navions rien compris à la nature de la réalité et à la nature de lexistence. Luvre est toujours étonnante, parce que lessentiel réside dans la définition de la vérité et de lexistence qui rendra possible en même temps chacun et tous de ses éléments. Il est bien évident, par exemple, que la " chimie des sentiments " relève dune conception de la vérité que Sartre récuse et pointe en même temps dans lEtre et le Néant à travers ses critiques phénoménologiques : à comprendre la " fausseté " de la psychologie proustienne, on comprend par là même quil fallait être Proust pour dire tout ce qui la été, puisque ce qui est exact est comme tel accessible à nimporte qui. Autrement dit ses descriptions produisent un effet de vérité, et pourtant elles ne correspondent pas à la réalité cest-à-dire quelle ne produisent aucun effet de savoir. Voilà la dimension proprement spirituelle.
On pointe ce paradoxe en parlant de distinction : il y a toutes sortes de monographies sur la jalousie, et puis il y a le texte de Proust. La distinction nest pas la différence et cette opposition est la forme réfléchie de limpossibilité qui définit le nom comme propre, ou encore qui constituera la " nature " comme telle (la jalousie de Swann est de " nature " proustienne). La spiritualité de lauteur, limpossibilité de son nom, ou la nécessité que lexistence et la vérité relèvent originellement dune " nature " dont ce nom est la seule indication possible, cest tout un.
La donation de cette nature, voilà en quoi consiste luvrer, lactivité de lauteur : en tant quil appartient à la " nature " de se suffire à elle-même, cette donation ne peut pas être expression mais seulement autorisation. Le nom de Proust autorise une certaine jalousie (entre mille autre choses) et la rend vraie, par opposition à celle quon peut voir décrite dans les traités de psychologie et qui est, tout au plus, réelle (correspondant à une description exacte). Cest la littérature qui nous intéresse, pas la vie sur ce point. Voilà lautorité de lauteur, le don de la distinction quil nous a faits, à nous ses lecteurs. Un don qui sentend à lencontre de la vie, cest ce que jappelle lesprit, au sens du " spirituel ".
Pareillement, dans notre domaine, on nest philosophe quà partir du moment où cest la philosophie et non pas la réalité dont elle serait supposée rendre compte qui nous intéresse. On nélucide pas tel ou tel problème qui serait supposé exister en soi dune manière ou dune autre mais on fait de la philosophie. Cette distinction est la dimension spirituelle du travail : elle est identique à limpossibilité originelle que la vérité soit nommée (elle le sera éventuellement par les autres, mais alors il ne sagira plus que dune " nature " et non pas de la vérité qui cause notre travail). Par exemple si lon pose la question de savoir si la vie a un sens (formulation dautant plus juste quelle est plus naïve), y répondre vraiment ne consistera pas à établir que la vie a ou non un sens et si oui lequel, mais seulement à produire un texte philosophique qui soit vrai sujet, au lieu du lecteur, dun effet de vérité et non pas dun effet de savoir (personne ne songe à lui enseigner quoi que ce soit). Voilà, subjectivement parlant, ce que cest quêtre un auteur : quelque chose dont on ne peut absolument pas être assuré soi-même mais dont apprendra éventuellement quil sagit dune donation donation de vérité, donc effet de division, par opposition à donation de savoir.
Donner à quelquun ce qui le divise, voilà en quoi consiste lautorité. Cest pourquoi toute autorité est forcément de nature spirituelle, parce que cette division nest pas létablissement dune différence mais celle dune distinction. Et il est impossible dêtre positivement le sujet dun tel don. Si jamais une personne témoigne de ce quelle laura reçu, cela ne donnera jamais de notre part quà une audition en forme de malentendu : on est responsable de son travail, mais pas de la vérité et moins encore de son effet.
On peut dire que lirresponsabilité de lauteur est la dimension spirituelle de lautorité. En quoi il faut bien entendre cette formule au sens éthique et non pas au sens moral. Je veux dire que la notion dirresponsabilité est simplement lenvers de celle du don, au sens où lon ne peut jamais donner quà ne pas être le sujet du don que, dès lors sans soi, on aura fait. Mais bien sûr on peut retourner la proposition en disant que la vraie responsabilité est celle de lauteur par opposition à celle du sujet. Cest une question de point de vue et cette dernière formulation sera acceptable si lon oppose une responsabilité qui serait vraie et qui caractériserait les auteurs à une responsabilité qui serait réelle et qui caractériserait les sujets.
La dimension spirituelle de lautorité, cest donc que la responsabilité dont relève la donation du vrai ne soit pas réelle mais vraie, parce quon ne saurait disposer du vrai pour ensuite le donner. Limpossibilité quil soit jamais disponible (on pourrait même soutenir que son indisponibilité suffit à le définir, relativement à nous) cest limpossibilité quon veuille le donner, et par conséquent cest limpossibilité quon soit responsable du fait de lavoir donné. On ne donne que sans soi, parfois malgré soi, parce quon ne peut vouloir donner que ce qui complèterait lautre, alors que la question de la vérité quil aura été susceptible de recevoir sera celle de sa division. On ne se remet jamais du don quon peut nous avoir fait de la vérité, et pour cette raison il est impossible quon puisse à son tour vouloir la donner.
Cette impossibilité dont je parle est exactement la même, au sens pratique, que celle du nom quil est impossible de dire en première personne. Recevoir quelque chose qui soit fait de cette impossibilité, cest être marqué, parce que cest de limpossibilité même quon sera affecté. Voilà le spirituel de lautorité : que limpossible produise un effet de division, et que le divisé soit par là même un distingué. Je donne ainsi la définition formelle de ce que cest quêtre un auteur.
Je vous remercie de votre attention.
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