Lautorité de lauteur : contingence du don
Luvre est une " nature ", telle est lidée essentielle à laquelle nous sommes parvenus. Bien sûr, toute la question est celle des guillemets dont ce terme est inséparable. Cest la question du nom propre parce que cest lui qui distingue ce qui par ailleurs est commun, justement parce que le nom répond à la question qui en laissant de côté la question quoi. Luvre est cette chose dont on ne peut pas vraiment dire quelle exprime son auteur. Disant cela, je définis lauteur par sa distinction : quil soit la raison de son uvre, voilà précisément ce dont, comme auteur, il est toujours déjà distingué. Et cest de travailler depuis cette distinction quil est un auteur, cest-à-dire quil sautorise de lui-même : sa vérité qui est dinstituer luvre comme le vrai, nest pas sa réalité qui est de linstituer, elle aussi, comme réelle. Le travail de lauteur est dopérer la distinction de la vérité à lencontre de la réalité dont elle ne diffère pas, et par conséquent de se distinguer de celui quil est " par ailleurs " cest-à-dire en réalité, là où il importe autant quon voudra mais là où il ne compte pas.
La question de lauteur est celle de la dimension subjective de cette opposition. Elle exclut tout narcissisme parce que celui-ci consiste à se donner de limportance ou à jouir de celle quon a. Dire quon ne pense jamais que sans soi, ou dire que lauteur est celui qui compte, cest la même chose. On doit nommer uvre la " nature " qui est corrélative de cette distinction : une uvre, cest une chose qui ne simpose quen un certain nom dont elle est limpossibilité réalisée. Cest de son impossibilité comme nécessaire que le nom simpose comme étant ce qui cause luvre à être vraie et pas simplement réelle. Un nom possible comme celui quon imagine pouvoir donner en réponse à la question de savoir qui lon est, indiquerait seulement une causation réelle : un type dexpression parfaitement exclusive de toute vérité, puisque cest le propre de nimporte qui de sexprimer en nimporte quoi. Bref, la question de limpossibilité du nom (ou encore de sa propriété) se confond avec celle de lautorité, si lon nomme ainsi la causation propre dun réel en vrai.
Contingence et vérité : ni nimporte quoi ni (donc) nimporte qui
Lauteur est la raison dêtre de son uvre, mais il nest un auteur que parce que ne compte pas, pour luvre, quil en soit la raison. On appelle uvre une chose qui sautorise de la contingence de sa raison dêtre. Et comme cest la nécessité qui définit la raison dêtre, la définition que je viens de donner peut aussi bien être traduite par lidée que luvre est " sans raison ". Mais une uvre nest pas une rose : quelle soit sans raison signifie que sa raison, qui est lauteur, sentend à lencontre de sa propre dimension réflexive et que cest depuis cet encontre que luvre se reconnaîtra. Autrement dit, luvre se reconnaît non seulement à lencontre de cette évidence quelle " exprime " son auteur (ou plus précisément son intersubjectivité) mais aussi à lencontre de toute éventualité quelle ait été voulue, comme tout le monde le sait au moins depuis Kant. Comment ne pas nommer cela sa contingence ? Définir lauteur par limpossibilité du nom, autrement dit par la propriété de celui-ci (quil sagisse de son propre nom et non pas du nom dun père), ou identifier luvre à sa contingence en traitant celle-ci comme une nécessité (luvre est la chose qui simpose), cest tout un.
Il faut donc appeler uvre non pas ce quon a raison de faire (et qui serait dès lors une figure du bien) mais au contraire ce quon a raison davoir fait ! La nuance temporelle nest rien dautre que la distinction de la contingence relativement à lirrécusable nécessité. Disons le autrement : luvre, cest ce quon a raison davoir fait alors quon navait pas à le faire, mais quil fallait quon le fasse. Voilà sa contingence : dans une nécessité dont lirrécusable, qui ne compte pas, exclut la représentation : elle est un nécessaire quon navait pas à produire mais dont on reconnaît après coup quon avait le devoir de la produire. La question de lauteur est celle du paradoxe de cette reconnaissance tardive. Rien là que de très évident : personne ne peut avoir lidée dune chose dont la réalité sentend hors de toute possibilité quon en ait lidée, forcément, mais dun autre côté il est bien certain que La critique de la raison pure, par exemple, est un livre que Kant devait écrire. On reconnaît là lopposition de la nécessité morale qui se structure forcément dune représentation, et de la nécessité éthique, irreprésentable sinon après coup, quand on reconnaît dans ce quon a fait la réponse à la question que nous sommes pour nous-mêmes. Après coup seulement le nom propre se met à signifier quelque chose et cest cette conversion que la réflexion institue en nécessité éthique.
Sans la signification du nom propre la nécessité éthique reste proprement impensable. Car sa représentation lidentifiera forcément à une nécessité morale. Cest le propre dune action morale quon puisse expliquer sa nécessité, cest le propre dun acte éthique quon ne le puisse pas. Par exemple, on peut expliquer pourquoi il fallait aider telle personne en difficulté, mais on ne peut pas expliquer pourquoi il fallait (ou pas) pardonner.
La morale concerne le sujet universel alors que léthique concerne le sujet singulier : aucune des raisons quon pourrait imaginer après coup pour justifier un acte ne peuvent être convaincantes, alors que celles qui expliquent une action le sont forcément (du moins jusquà ce quon atteigne cette instance éthique que lidéalisme appelle " libre arbitre " et qui est la décision éthique de soi). Léthique est par conséquent lordre de la contingence, par opposition à la morale qui est celui de la nécessité. Ainsi on peut reprocher à quelquun de navoir pas fait son devoir, mais on ne peut pas lui reprocher de navoir pas pardonné même si le pardon inspire un respect que le refus de pardonner ninspire pas. Mais cette contingence, qui sera lorigine de luvre comme étant le vrai, nest pas laléatoire ni moins encore labsurde. Cest au contraire lintelligibilité même, dès lors que limpossibilité qui définit le nom propre devient sa nécessité, dans limpossibilité que luvre nen soit pas une autrement dit dans limpossibilité quelle ne simpose pas. La reconnaissance du vrai qui simpose, nous le savons, cela sappelle le respect. Or quest-ce que le respect imposé par luvre, sinon justement la reconnaissance de cet impossible nom propre comme étant désormais nécessaire ? Il y a des choses qui ne sont pas nimporte quoi, cest-à-dire qui ne sont pas le travail de nimporte qui. Car bien sûr cest léquivalence des deux nécessités qui institue la double notion de luvre et de lauteur, dès lors que lenjeu ny est pas un type particulier de réalité (luvre serait un objet particulièrement ouvragé) mais bien la vérité elle-même comme identique à sa propre distinction. Et si la vérité nest que sa distinction, autrement dit si elle nest que limpossibilité quon lidentifie à la réalité bien quelle ne soit pas autre chose, alors forcément cest la distinction entre qui et quoi, à cause de son inconsistance, est, si lon peut dire, la raison de la contingence. La contingence nest pas le contraire de la nécessité mais sa distinction, et cest dans limpossibilité inconsistante de ramener la question qui à la question quoi impossibilité qui définit lauteur quand elle est corrélée à limpossibilité pour une certaine chose dêtre nimporte quoi que la contingence du vrai le fait reconnaître.
Le don dune alternative : comprendre, ou sétonner ?
Concrètement, leffet de vérité que jai déjà défini en disant quil fallait appeler " vrai " ce qui nous divise entre ce que nous sommes et la réponse à la question de savoir qui nous sommes, cest la reconnaissance de la contingence. Cette reconnaissance donne lieu à la méditation alors que celle de la nécessité donne lieu à la réflexion. Le propre dune uvre est par conséquent de nous faire méditer. Quand on parle de lautorité qui définit lauteur, il faut donc la considérer comme le don dune nécessité, celle de méditer.
Dailleurs tout cela est très évident. Est-ce quun bâtiment imposant (un palais, pour reprendre un exemple kantien) ne nous fait pas, au-delà de toute réflexion sur son coût et son éventuelle inutilité, méditer sur la majesté du pouvoir ? Cette nécessité, cest lautorité dont ce pouvoir se constitue comme étant précisément du pouvoir et pas simplement de la puissance. Eh bien un auteur, puisquon nomme ainsi le sujet de lautorité, cest quelquun qui opère cette donation : quand nous rencontrons son travail, il est impossible que nous nopérions pas en nous cette conversion de la réflexion à la méditation. Cette conversion, je la mets en rapport avec la distinction propre à luvre : toujours déjà faite de sa propre division entre sa réalité et sa vérité par ailleurs inconsistante, induisant un effet de division en moi entre ce que je suis et qui je suis.
Cet effet, je le reprends à mon compte en renvoyant toute réflexion à son essentielle médiocrité (par exemple Napoléon comme une nécessité découlant de la Révolution), cest-à-dire en refusant de céder sur ce qui compte (par exemple Napoléon comme lidentité du génie et de la gloire). Là où je reconnais la vérité (quun sujet soit lidentité du génie et de la gloire), je suis vraiment ; là où je reconnais la réalité (quun pouvoir fort soit une nécessité historique inhérente à la réorganisation de la France postrévolutionnaire), je ne suis que réellement.
En distinguant la méditation de la réflexion comme la vérité se distingue du savoir, et comme la chose qui simpose de celle qui procède, on pose aussi la question de luvre, et lon fait de lauteur le sujet dune donation particulière. Non pas surtout quil soit le donateur de luvre, puisque justement celle-ci simpose contre toute expression (ici ce ne serait pas lexpression de lidiosyncrasie de lauteur, mais celle de sa générosité ), mais quil soit le donateur dune nécessité, précisément celle de méditer. On ne médite jamais quà ce que la nécessité nous en soit donnée, et il est bien évident que la problématique de la vérité comprend lintelligence de cette dimension. La donation de la nécessité de méditer, cest la division qui définit en nous leffet de vérité. Car sans cette donation, il faudrait simplement réfléchir (comprendre, tirer toutes sortes de leçons, et autres impératifs bourgeois). Le don de la nécessité najoute rien, mais il change tout. Cest ce changement que jappelle " effet de vérité " et que je propose de cerner à travers lopposition de ce qui fait méditer (le vrai) et de ce qui fait réfléchir (le réel). Lauteur, en donnant à méditer, produit en moi une division entre ma propre vérité et les leçons que, à ma place, nimporte qui aurait raison de tirer.
Ainsi dois-je reconnaître en moi la dimension éthique la décision de moi-même qui se trouve suscitée par tout auteur : vais-je réfléchir ou méditer ? Ce nest pas la question de lobjet (par exemple Napoléon quon peut voir comme un opportuniste dévoré dambition ou comme lidentité du génie et de la gloire) mais cest ma question, celle de ce que je vaux vraiment cest-à-dire concrètement celle dune reconnaissance qui sera ou bien celle dun concept, ou bien celle dune métaphore dès lors personnelle.
En fait, cest de létonnement devant le surplus métaphorique quil sagit dans la reconnaissance de lauteur et donc de notre admiration (notion dont il faudra que nous traitions en détail, bien sûr). Personne nest étonné par lexistence dambitieux prompts à saisir les occasions de se hisser aux premières places, par contre quun homme soit lidentité du génie et de la gloire, voilà qui étonne au sens où cest de la vérité elle-même et comme telle quil pose la question. Cest pourquoi on peut dire que notre réalité éthique se joue originellement dans notre capacité dadmirer.
Eh bien cest de cette distinction dans sa reconnaissance dont lauteur a, précisément, lautorité : lautorité qui fait lauteur, cest le caractère étonnant (mettant en jeu la vérité comme telle) dune métaphore que, dès lors, il faut dire personnelle et quon peut parfaitement dénier, non seulement en prenant le point de vue du valet de chambre, mais surtout en prenant, contre leffet de vérité, le point de vue du savoir.
L " auteur " celui qui nous donne lalternative de reconnaître en ce quil fait un concept ou une métaphore, dès lors personnelle. Par exemple on peut lire Kant et, si lon sappelle Schopenhauer, écrire un livre intitulé " Le monde comme volonté ou comme représentation ". Subjectivement, cela se joue dans ladmiration : si cest de Kant lui-même (de son vrai nom, en distinction de ce quil était) quil sagit dans ses uvre, alors cest de nous-mêmes quil sagit dans notre lecture, puisque lirréductibilité de la métaphore personnelle au concept est forcément quelque chose qui marque. Et là où lon est marqué (comme par exemple Schopenhauer la été par sa lecture) on est capable de vérité : en ce lieu où qui se distingue de quoi, la parole est vraie et non pas savante. Or se tenir en sa propre capacité de vérité, cest tout simplement sautoriser de soi-même sauteuriser. Métaphore dune métaphore, par conséquent autrement dit : tradition (par exemple Schopenhauer appartient à la tradition kantienne, lui-même moment de la tradition réflexive cest-à-dire cartésienne )
Jappelle " auteur " le sujet du don de cette alternative entre savoir anonyme et vérité personnelle. Ce don, on peut lappeler marque. En quoi la question reste celle de la division que nous acceptons dêtre pour nous-mêmes, puisquil ny a pas de différence entre reconnaître quelque chose pour le vrai et, dans cette reconnaissance même, séprouver comme divisé. Ce qui importe est davoir lu et ce qui compte est décrire. Voilà lalternative, et chacun de nous la mobilise en reconnaissant des auteurs.
Je vous remercie de votre attention.
Retour en haut de cette page