Distinction de lauteur et du sujet éthique
Abordons maintenant la question de lauteur, qui est plus exactement celle du cercle que constituent les deux notions duvre et dauteur dont on sort par un questionnement éthique, résumable ainsi : cest le même de sautoriser de soi et de produire le vrai. Toute la question de lauteur se tient dans cette équivalence passablement énigmatique. En quoi cest bien de la vérité quil sagit, dans une équivalence faisant apercevoir que cette notion, avant tout autre domaine (notamment logique) relève de léthique.
Le vrai, par définition sujet de la vérité, est ce qui en décide. Et il ne peut en décider que dans un acte par lequel lêtre humain se soit libéré de toute éventualité den être la raison. La vérité nest pas humaine parce que lhumain est le reste dun impact, celui de la vérité sur la vie.
Et dès lors que la vérité constitue lhumain comme son effet (il revient au même de dire que le vrai est ce qui nous divise ou quil est ce qui nous humanise), celui-ci ne saurait bien sûr en être la cause. Or il sexprime dans ce quil fait. Donc luvre sentend dun " retrait " dont le sujet humain a la responsabilité et qui soit tel que, de nécessaire (forcément, si elle est son expression), une de ses production devienne contingente. Cest ce " retrait " qui est la question de lauteur telle que je vais laborder aujourdhui : sautoriser de soi, ce nest pas sautoriser de celui quon est.
Lauteur nest pas le sujet éthique
Il serait absurde de nier quune uvre soit lexpression de son auteur, et il va de soi quune approche reposant sur cet axiome est susceptible dépuiser son objet. Mais justement : on nest un auteur quà la condition éthique et non pas métaphysique que cela " ne compte pas ". En opposant ce qui importe à ce qui compte, on passe de la métaphysique qui est toujours celle de la nécessité à léthique essentiellement inconsistante, puisque justement, ce qui compte, on ne peut en établir limportance. Ou plus exactement on peut le faire, mais on le fera réflexivement (pour la réflexion toute décision est un choix, puisquelle se révèle avoir été bonne ou mauvaise), et léthique sentend précisément de son indifférence à la réflexion (raison pour laquelle son lieu exclusif est la sensibilité : cest là où nous ressentons, et non pas là où nous voulons, que nous valons ce que nous valons).
Linconsistance de léthique, cest un autre nom pour dire lautorisation de soi. Parler dinconsistance de léthique, cest dire quil ny a aucune raison quon puisse communiquer qui puissent justifier ce quon fait. Par exemple on peut exposer les raisons quon avait de faire telle action morale, mais on ne peut jamais dire pourquoi on a pardonné ou pas. Vous voyez en quel sens je dis que léthique est inconsistante : on sautorise de sa réflexion dans la morale et plus généralement dans les actions, mais de rien voilà le " soi " dans léthique et plus généralement dans les actes. Pardonner ou promettre, si lon prend ces paradigmes, impliquent la solitude, alors que les actions renvoient toujours à des possibilités identificatoires : on nest jamais seul quand on choisit, on lest toujours quand on décide, et la signature atteste en premier lieu de cette solitude, cest-à-dire de limpossibilité quon se reconnaisse jamais aucun semblable. Car si laction est bonne, on sidentifie au sujet universel de la réflexion (" je nai aucun mérite : nimporte qui aurait fait de même "), et si elle est mauvaise, on sidentifie au sujet empirique singulier (" si vous aviez été dans ma situation financière, vous auriez pareillement gardé largent "). Dans léthique, cest impossible. Linconsistance de léthique et la solitude du sujet sont donc le même : il y a bien des raisons, mais léthique, précisément, cest quelles ne comptent pas. On peut dailleurs donner une définition suffisante de léthique en disant quelle est lordre de la solitude, parce que cela exclut la réflexion dans laquelle on est en compagnie de soi-même. Bref, léthique, cest la solitude comme sensibilité.
Que lacte créateur, précisément en tant quacte, relève de la solitude, cela va de soi et on le sait depuis toujours. On peut tous en faire lépreuve, par exemple dans lopposition entre préparer un cours médiocre cest-à-dire académique (même si lon est tout seul dans son bureau, on le fait en compagnie des étudiants et plus généralement du système général de léducation) et travailler. Car quand on travaille, on ne sait pas quels concepts vont ou non surgir sous la plume, quels étonnements vont semparer de nous et nous contraindre à reprendre tout ce dont on était pourtant satisfait. La solitude, cest donc dabord dêtre sans soi et elle est en ce sens une condition de la pensée entendue comme exclusivité absolue de la vérité et du savoir, pour lequel on est toujours accompagné de son cadre institutionnel et de ses références. Lopposition du savoir et de la vérité, subjectivement, renvoie à lopposition dune médiocrité subjective dun côté (ce que je sais, nimporte qui ayant lu les mêmes livres que moi le sait également) et de ce quon nose pas appeler une existence puisque précisément il ny a personne pour exister. Mais ce personne, bien sûr, cest le sujet de la décision, au sens où toute décision se prend dans la sensibilité donc sans " soi ", si lon désigne par ce terme le sujet qui évalue les données et surtout apprécie leur effet sur lui-même.
Certes, quand jinsiste pour dire quon ne pense jamais que sans soi, cest pour dire que la pensée se fait exclusivement au niveau sensible. Lauteur est donc toujours le sujet dune sensibilité, par opposition au savant qui est le sujet dune réflexion.
Mais on ne peut pas ramener lauteur au simple sujet éthique, parce que cela reviendrait à confondre luvre et lacte. Que la production dune uvre soit un acte, personne ne le niera, mais la vérité de luvre est quelle soit son propre sujet, si on accorde de nommer " uvre " une chose qui compte. A moins bien sûr den rester à un Acte quon transformerait en hypostase, à la manière de certains peintres contemporains qui ne produisent comme tableau que la trace du geste de peindre (autrement dit : le tableau lui-même ne compte pas en quoi ces gens sont des médiocres, puisquils ont produit un signe qui demande interprétation et non une chose qui simpose delle-même) Mais si lon refuse dappeler uvre la trace de sa propre production pour la raison de principe quune uvre est une chose qui compte, alors on refuse par là même de réduire lauteur au sujet dun acte, même de " création " (de toute façon ce ne serait pas un acte, parce quil faudrait sautoriser dun concept préalable et non pas de soi). Bref, lauteur nest pas du tout réductible au sujet éthique, bien quil ny ait dauteur que comme sujet éthique. Ainsi lauteur a-t-il pour condition première que sa réalité ne compte pas, en tant quelle serait la raison dont luvre serait, dune manière aussi sublimée quon voudra, lexpression. Les dettes de Balzac qui expliquent sa prolixité, la paranoïa de Rousseau qui lui fait admettre quon puisse penser la société à partir dun commencement idéal, ne comptent absolument pas dès lors quon parle de lauteur de la Comédie humaine ou du Contrat social. Sauf quen disant cela on reste encore en-deçà de la vraie question, puisquon rappelle simplement que la pensée est une éthique. Or toute éthique nest pas activité de penseur, bien entendu.
Du sujet éthique à lauteur : que la raison soit métaphorisée davoir en être
Le passage du sujet éthique à lauteur peut sopérer, à mon avis, au moyen dune substitution dont il faudra bien sûr nommer " métaphore " le principe. Je crois quil faut opposer les raisons quon a (quand elles ne comptent pas, on parlera du sujet éthique : le sujet de la décision par opposition au sujet du choix) à la raison quon est. En fait, mon idée est quen cette substitution, dont la raison est le sujet, se trouve le secret de la " métaphore personnelle " - cest-à-dire tout simplement de la réponse réelle à linterrogation que chacun est pour lui-même, telle quon peut la réfléchir en demandant à chaque fois aux choses quon a produites sans y être quelles nous disent non pas ce que nous sommes mais bien qui nous sommes.
Jappelle " uvre " une chose qui donne une telle réponse, et il est bien certain que la notion dauteur ne peut être explorée quà la condition de cette donation. Je mexplique en rappelant que cest la vérité qui distingue la question qui de la question quoi et quen conséquence, si une chose est capable de dire non pas ce que lon est, mais bien qui lon est, alors cette chose doit être reconnue pour le vrai. Telle est, subjectivement parlant, le soubassement de toute mon interrogation.
Est-ce quen philosophie (pour prendre notre exemple préféré), on fait autre chose que produire lexposition de ce quon pensait sans le savoir ? On écrit toujours pour découvrir ce que lon pensait quand on ny était pas. Et certes, vous me direz quà ce moment on ne pensait rien. Je laccorde volontiers, mais cet argument ne modifie pas la nécessité de travailler parce quelle va produire quelque chose (si on pense vraiment, ce sera une uvre philosophique) dont après coup on pourra dire quelle était ce quon devait produire. En un mot, cest la question de la vérité personnelle comme origine (laquelle nest rien que son propre mythe, comme chacun sait) qui préside au travail présidence qui définit lauteur, selon moi.
Je disais donc quil faut opposer les raisons quon a (des dettes, une structure psychotique ou plus paradigmatiquement un fantasme de névrosé articulé à une place dans le " champ " littéraire) à la raison quon est. Et la raison quon est, cest le " soi " qui doit avoir été constitué comme rien par luvre, dès lors quune uvre est une chose qui simpose, une chose qui vaut par elle-même et non pas par une raison, lauteur, dont elle serait lexpression inessentielle.
La production de luvre est un acte (premier moment du problème), et les raisons quon avait de la faire ne comptent donc pas ; mais dautre part le propre de luvre est quelle simpose (deuxième moment du problème), en ce sens que ne compte pas la raison quon est forcément relativement à elle. Cest de cette articulation quil sagit dans lidée de " sautoriser de soi ".
Il ny a duvre quà ce que lauteur ne compte pas, et la question de lauteur est celle de limpossibilité quil compte. A quoi vous pouvez mopposer que lauteur est justement ce qui compte, dans luvre. Eh bien pas du tout : une uvre nest pas lensemble des productions dun individu, mais cest uniquement un ensemble que constitue un nom propre. Si cest le nom propre qui cause luvre comme telle, est-ce que cela ne revient pas à dire que le propre de lauteur est justement dêtre un sujet qui ne compte pas ? Luvre sautorise du nom, cest-à-dire de ce sujet très particulier qui ne compte pas ! Et certes, il ne faut pas compter, pour que le nom compte.
La difficulté devient maintenant de comprendre comment luvre peut être la chose qui compte en tant que telle, alors que cest de ce quun nom propre compte, quelle est une uvre. Je ne crois pas trop mavancer en disant que cest la propriété de ce nom (par opposition au nom que nimporte qui porte forcément et qui est toujours impropre parce quil est le nom dun père) qui rend compte de luvre comme telle dès lors quelle est le vrai et que la question de la vérité, avons-nous appris à partir du paradigme de la philosophie, est celle du nom propre. Bref, je termine en avançant le concept : toute uvre est une " nature ", au sens où jai pu dire, à propos de la philosophie, que lIdée était de " nature " platonicienne ou que la nécessité a priori était de " nature " kantienne.
En fait, mon idée sur la question de luvre, et donc aussi de lauteur, est celle dun déchirement : jappelle uvre la chose qui déchire lun de la vérité et de la réalité pour faire advenir la vérité comme nétant pas la réalité, bien quelle ne soit assurément pas autre chose. Que ce déchirement ait la propriété du nom pour cause, voilà lauteur.
Je vous remercie de votre attention.
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