Lauteur et la vérité
Comme je vous lai annoncé, je vais reprendre la question de lauteur dune nouvelle manière qui, je lespère, viendra compléter nos acquis de lannée dernière. Lidée générale est dinterroger cette notion selon une opposition quon peut radicaliser, à partir du domaine qui nous est le plus familier, en faisant remarquer quil comprend dune part des textes de savoir et dautre part des textes de vérité. Les seconds sont ceux qui comptent, mais ils nimportent pas parce quil ny a pas de savoir philosophique portant sur des réalités qui seraient de mieux en mieux connues : il ny a pas de progrès en philosophie ce qui revient à dire que le modèle de la science ne vaut pas, en ce qui la concerne. Les " natures " dont chaque philosophe fait la théorie (par exemple Hegel fait la théorie de lhistoire, et ainsi de suite) ne sont pas la Nature dont la science assure une connaissance de plus en plus fine, puisque cest le nom propre de lauteur qui définit son objet (par exemple : lhistoire comme devenir soi de lEsprit est de " nature " hégélienne) de sorte que, sans le savoir (en quoi il sagit bien de philosophie et non pas de métaphysique, bien que par ailleurs tout philosophe soit un métaphysicien) il ny a que le nom qui compte.
Des scripteurs distingués
Il est évident, sans même quon ait encore posé la question du nom de lauteur (par exemple cest la " nature " hégélienne de lhistoire qui fait de Hegel un auteur), quon doit nommer ainsi la personne qui produit quelque chose qui compte.
Ce qui compte, cest toujours un événement et quand lévénement simpose dans lordre humain, on lappelle une uvre. Les notions dauteur et duvre forment un cercle que personne ne méconnaît, et dont nous pouvons espérer briser cette année le caractère répétitif car à définir lauteur comme celui qui a produit une uvre et luvre comme ce que rassemble le nom dun auteur, on navance guère (sauf dune manière négative, puisque cette idée interdit par exemple de sembarrasser daucune considération psychologique et exclut philosophiquement quon ait jamais recours à la notion dexpression car cest le propre de nimporte qui de sexprimer en faisant nimporte quoi).
Que personne ne méconnaisse cette corrélation, cest ce que montre socialement linstitution universitaire, tout entière identifiée à lhabitude de parler des " auteurs " en un sens absolu (par exemple on peut demander quels auteurs figurent au programme des concours cette année), et par là de considérer quil y a des textes distingués relativement à quoi les autres, paradigmatiquement les siens propres, ne comptent pas.
Linjonction universitaire est celle de revenir au texte lui-même ; elle constitue une thèse implicite et toujours réitérée sur la distinction des auteurs. Cette injonction na en effet de sens quà reconnaître une valeur dorigine à ce à quoi il faut faire retour et nous savons désormais quil ny a pas de différence entre présentifier lorigine et être " distingué ". Cette reconnaissance de la distinction propre à certains textes, et donc à certains noms qui les identifient, donne lieu à linstitution de ce quon appelle le " canon ". Au sens strict, lexpression dauteur canonique est un pléonasme, et on pourrait poser la question de lauteur en prenant comme point de départ la nécessité dune telle injonction.
Puisque la distinction est toujours distinction du vrai (souvenez-vous de lexemple sartrien du " bourgeois distingué " qui est un " vrai " bourgeois), cest la distinction du savoir et de la vérité qui est en cause. Car le canon nest précisément rien dautre que cet ensemble de texte dont on ne se demande pas sils ont ou non raison de dire ce quils disent puisque cest en eux-mêmes quils sont vrais ! On appelle " auteur ", par opposition au tout venant des scripteurs et autres fabricants de biens culturels, celui qui produit du vrai. Les autres ne produisent que des réalités.
Ce qui revient à dire tout simplement que, comme savoir, les textes canoniques ne comptent pas : les " auteurs ", on les cite mais il nest pas question de les contredire. Autrement dit, ce que dit le texte peut importer plus ou moins mais cela ne compte jamais, car la seul chose qui compte est le nom de son auteur.
Vous me direz pourtant que la plupart des uvres de la philosophie commencent par des réfutations. Mais justement : un auteur, quon le réfute ou pas, cest ce qui revient exactement au même Lui, il sera toujours là, parce que la réfutation naura jamais porté que sur le savoir quon trouvait dans ses textes, lesquels ne sont pas des textes de savoir mais des textes de vérité. En science cest le contraire : une théorie réfutée est par là même anéantie. Cette évidence revient à dire quen science, il ne saurait aucunement (à une réserve près dont je vais parler tout de suite) sagir de vérité. La vérité, ce nest jamais le savoir légitime pour lequel les noms propres sont anecdotiques.
Mappuyant sur la distinction originelle des textes de savoir et des textes de vérité, je veux comprendre en posant la question de lauteur ce que cest quavoir produit un texte de vérité quand on voulait seulement produire un texte de savoir.
Car il est bien évident quun auteur ne travaille jamais que sur un objet quil suppose réel : cest lhistoire elle-même et non pas une objectivation de sa pensée, une projection dont il aurait dû, et donc pu, surmonter la méconnaissance, que Hegel entend rendre intelligible. Mais nous avons cette supériorité (lilliputienne) sur lui que nous savons ce quil en est vraiment de cette histoire, et que nous savons pourquoi cétait bien comme réelle et non pas comme spéculaire quelle lui apparaissait : nous pouvons dire que lhistoire dont il traite est de " nature " hégélienne, alors que lui (en quoi il est bien un auteur) ne le pouvait pas. Lannée dernière jai défini lauteur par cette impossibilité, laquelle impossibilité détermine donc cet effet de réel à quoi je viens de faire allusion.
Je peux préciser en disant que jappelle auteur celui qui ne cède pas devant limpossibilité du nom propre. Mais cette définition, suffisante à mes yeux, ne permet cependant pas de comprendre la notion du canon et plus précisément la distinction des textes de savoir et des textes de vérité. Or cette distinction, dont on peut nommer " Université " leffectuation institutionnelle, cest la définition même de lauteur comme origine (sens de linjonction de revenir au texte lui-même, mais aussi au sens de la " distinction " que nous donne lexemple sartrien), dont je voudrais comprendre comment elle peut concerner quelquun et pas seulement une instance disons littéraire. Cest pourquoi je ne vais pas poser la question de lauteur, terme de la théorie littéraire désignant une certaine fonction textuelle, mais bien celle de ce que cest quêtre un auteur. Ce nest pas du tout la même chose. Comment peut-on être Platon ou Kant, par exemples ? Voilà ce que je veux comprendre. En quoi forcément nous récuserons la position universitaire que nous aurons adoptée le temps de reconnaître la distinction des auteurs relativement à nimporte quel scripteur, puisque cette position consiste à dire que la pensée est toujours laffaire des autres, ces " auteurs " que nous aurions à charge de commenter et de faire connaître et dont il serait proprement délirant dimaginer faire partie. Et ça, pas question de laccepter : la dignité de lêtre humain est de penser, a dit quelquun ; il na pas dit que cétait den tenir à la reconnaissance que les autres avaient pensé. Cest cette dignité que je veux penser, après ce que nous avons du respect appris lannée dernière.
Inhérence de lauteur à la vérité
Le point de départ de notre réflexion est lopposition des textes de savoir et des textes de vérité, et la question de lauteur se confond avec la distinction de ceux-ci relativement à ceux-là. Ce que dit lauteur ne compte pas : le sujet sentend-il comme monade ? personne ne songerait à le prétendre. Ce qui compte est lauteur lui-même : il faut lire les textes de Leibniz, pour la raison paradoxalement suffisante quils sont de Leibniz et cest du paradoxe de cette suffisance que je mautorise programmatiquement pour opposer les textes de savoir aux textes de vérité.
Les auteurs, dès lors quil ne sagit pas de savoir dans ce quils ont produit (quand bien même, comme chez Hegel, certains de leurs ouvrages répondent expressément à une nécessité " encyclopédique "), on ne les juge pas : on les cite, en leur accordant quils sont en eux-mêmes toujours plus riches que ce quon lira au point même quune trivialité sous leur plume est seulement lindication dune débilité de notre lecture. Cest que la question des auteurs nest jamais celle du savoir. Le savoir, on se lapproprie anonymement (il suffit détudier pour devenir savant) et on le transmet à dautre qui laccueilleront dune manière tout aussi anonyme, alors que la vérité, on linterprète. Les auteurs suscitent indéfiniment linterprétation, qui est une sorte de division, puisque linterprète sait dune part que son discours est rendu nécessaire par le statut originellement énigmatique de luvre (du vrai comme tel) mais quil sait dautre part que ce quil dit sera aussitôt balayé par linterprète suivant qui, paradoxalement, leffacera en lopacifiant. Il est bien évident que la notion dinterprétation constitue pour nous un envers de celle dauteur : là où la nécessité dinterpréter ne simpose pas, il ne saurait être question dun auteur. Car leffet de vérité qui est un effet de division (ce qui ne me divise pas nest au mieux que réel) se réfléchit en nécessité herméneutique la question étant bien sûr celle du statut éthique de cette réflexion (quen est-il de celui qui tient un discours qui ne compte pas parce quil consiste à montrer que la vérité est la pensée dun autre ?). En tout cas, cela revient déjà à rappeler quun auteur ne peut pas être le maître de son discours, et que la vérité de celui-ci ne peut pas être ce quil a " voulu dire ". La vérité, autrement dit leffet de division produit chez le lecteur ou encore la marque qui aura fait de sa lecture une épreuve, restent étrangère à toute question de " volonté ". Lauteur ne " veut " rien : ce nest donc pas un maître. Il est capital de souligner limpossibilité de jamais considérer les auteurs comme des maîtres lesquels sont par principe étrangers à toute problématique de la vérité, puisquun maître nest rien dautre quun esclave qui a réussi, et que le propre de lesclave est de récuser davance quil puisse y avoir du vrai en axant son existence sur la nécessité de lexpérience (en quoi je ne méconnais certes pas la distinction entre magister et dominus, comme on a cru pouvoir me le reprocher).
Culture et vérité
Si lon oppose la vérité au savoir, comme il faut le faire pour que la simple notion dauteur (ou, donc, dUniversité) soit intelligible, cest plutôt du côté de lopposition de la science qui progresse et de la culture qui ne progresse pas quil faut chercher.
Dire que la culture ne progresse pas, cest simplement dire quen elle ce sont les auteurs qui comptent, alors quen science ils ne comptent pas. En science en effet, les auteurs sont intégrés et comme dissous dans la sédimentation du savoir général et anonyme. Ils nexistent comme auteurs quà la condition dune incidence philosophique de leurs découverte. Et encore : de façon toute extérieure. Ainsi ne peut-on nier que Pasteur ou Einstein contraignent à repenser les notions dexistence et de vérité. ce nest pas seulement un surcroît de connaissances que nous leur devons auquel cas laccumulation de celles-ci aurait depuis longtemps fait oublier leurs noms mais la nécessité de réexaminer ces notions dexistence et de vérité qui sont philosophiques et non pas scientifiques. Voilà pourquoi on parle dauteurs en science, bien que la science soit comme telle exclusive du statut dauteurs pour ceux qui la font progresser. On ne peut pas dire que la notion de vérité telle quelle est originellement impliquée dans lidée de microbe ou dans lidée de la gravitation comme modification de la géométrie de lespace-temps, soit un progrès par rapport aux notions dexistence et de vérité telles quelles étaient impliquées dans les savoirs prépastorien ou préeinsteinien. Cest en ce sens très particulier et tout extérieur quon doit reconnaître que la science appartient à la culture. Mais en elle-même, et justement parce quen elle la notion dauteur na aucun sens (ce qui compte, ce nest pas quun texte soit de tel ou tel auteur mais que les connaissances dont il est le support soient valides), elle nen fait pas partie : elle ne " pense " pas, selon la formule célèbre (ou alors seulement " par ailleurs " : là où elle produit un effet de philosophie).
Disons le autrement : alors que la science est sa propre actualité cest-à-dire son propre oubli parce quelle est uniquement faite de travaux plus ou moins importants, la culture est sa propre tradition cest-à-dire la reconnaissance expresse de ceux qui ne cessent pas de compter, parce quelle est uniquement faite de travaux qui comptent et nullement de ceux qui importent. Loubli de lhistoire est la négation même de la culture (ce nest pas seulement ignorance mais barbarie que de ne pouvoir citer aucun " auteur "), alors quelle est la condition constitutive de la science et de lanonymat de son sujet. (Lacan a prophétisé les conséquences effroyables que le triomphe du discours scientifique ne manquera pas de produire).
La où il y a de la pensée, la réalité ne compte pas. Les travaux qui comptent, ceux dont on appelle " culture " la succession, on les appelle des uvres ; et une uvre, forcément, cest le fait dun auteur, au point même dêtre suffisamment définie par la mention dun seul nom propre, alors quon aurait imaginé quelle devait présenter certains traits spécifiques par exemple la qualité littéraire ou loriginalité de la pensée, qui eussent constitué la réalité des uvres et la justification de leur reconnaissance. Or, je le répète, la culture se définit justement de ce que tout cela ne compte pas : une platitude dans un texte canonique nest rien dautre que la nécessité pour nous de toujours plus sophistiquer nos interprétations. Une platitude dans un énoncé scientifique est une scorie.
En quoi cest dabord la circularité de ces notions de luvre et de lauteur (circularité strictement impliquée dans lidée de culture) quil faut interroger, après quon aura indiqué en quel sens la question de lauteur nest pas une autre question que celle de la vérité, puisque la culture sentend avant tout à ce que le savoir ne compte pas.
La question de la vérité, quand on la rapporte à son sujet, est celle du vrai lequel divise et par là se donne à reconnaître. Et certes, cest par définition que le vrai (et non pas lhomme, identifié au contraire à sa division) est sujet de la vérité. Mais le vrai, qui par là même fait événement, est impensable si on ne le rapporte pas à ce que la notion dévénement a précisément pour sens de poser.
Quand on réfléchit sur la notion dévénement, on saperçoit que tout événement se donne dans un premier temps comme aberrant. Laberration, parce quelle récuse la compréhension de ce qui était possible (à lencontre de quoi lévénement se fait reconnaît : on appelle ainsi ce qui arrive sans avoir été préalablement possible), on peut dire quelle marque, si la marque est un point dimpossibilité qui vient frapper et caractériser ce qui nest jamais reconnu que " par ailleurs ". Là où lon est marqué, on ne peut pas parler par concepts, précisément parce que cest lincompréhensible qui est marquant. Ce que pose lévénement, cest donc toujours la littérature : tout événement est marquant, et cest à parler par métaphore, dans une distinction de vérité et non plus de savoir (car du point de vue du savoir, une métaphore nest quune sorte de concept : signifier au moyen dune comparaison), quon peut le dire comme événement. La marque, vous le savez, est cette distinction.
La culture peut être identifiée au marquage pour prendre une semi-métaphore nietzschéenne. Je traduis cela en disant quà la vérité le littéraire appartient nécessairement : là où il ny a pas nécessité de littérature, il peut y avoir du savoir, de lintelligence, de lexactitude, et tout ce quon voudra, mais en tout cas pas de vérité si vous maccordez que la vérité se reconnaît à son effet et que cet effet, à son tour, se traduit dans cette impossibilité très particulière au concept quon appelle métaphore. La métaphore, cest la même chose que le concept, mais pas vraiment. En disant cela, je signale négativement que la vérité est non pas dans un quelconque arrière-monde, mais bien en nous dans son effet que jai appelé " marque " lannée dernière, quand je disais que cétait seulement là où nous étions marqués que nous étions capables de vérité. Cest sur cette distinction que je mappuie quand je parle dun dit qui serait celui de la vérité par opposition à un autre qui serait celui du savoir, et dont nous ne sommes capables que " par ailleurs " cest-à-dire là où nous ne sommes pas marqués.
En quoi nous découvrons par avance que la question de lauteur est inséparable de celle de la distinction qui oppose le concept à la métaphore laquelle napprend rien de plus. Lessence de la culture, à mon avis, réside dans cette dernière impossibilité.
Métaphore personnelle
Poser la question de la vérité non plus à propos de son " objet " et qui est en réalité son sujet (lévénementiel ou encore, pour nous, le " marquant ") mais à propos de son " sujet " au sens subjectif du terme, cest demander ce qui fait que la littérature est la littérature en indiquant que cette " cause " répond de la métaphore. En quoi bien sûr jai nommé lauteur : celui qui est causé, par un certain " effet ", à nêtre pas en vérité celui quil est par ailleurs (autrement dit à nêtre celui qui sexprime que " par ailleurs "). On ne peut exclure lexpression de la problématique de lauteur quà la condition de le faire dans le cadre plus vaste dune problématique de la vérité comme identique à son propre effet. Ce qui est simplement rappeler que la notion de vérité nest ni métaphysique ni logique, mais seulement éthique.
Que la vérité soit une notion exclusivement éthique, cest ce qui interdit de la considérer dans une réalité dont on pourrait reconstruire le fondement (lequel serait donc lauteur). On peut en effet appeler littérature un ensemble de textes, qui peuvent être à la limite parfaitement quelconques puisque cest une question de vérité et non pas de réalité et donc notamment pas de " qualité " , dès lors quil est rassemblé comme étant les textes dun même auteur. La question de lauteur, parce quelle est celle de la vérité et que celle-ci sentend toujours à lencontre de sa confusion avec le savoir, nest donc pas le fondement de son uvre, autrement dit sa " raison " au sens du " principe de raison ".
Cest dire que la question de lauteur est, comme celle de la vérité au sens éthique (forcément, puisque cest la même !), faite de sa propre distinction davec sa portée métaphysique. Et la métaphysique, bien sûr, cest la primauté du savoir telle que la question générale du " pourquoi " de létant en est logiquement linstitution. Lauteur est par conséquent le sujet qui se tient dans une position quon représentera en la disant non métaphysique.
Je viens de rappeler quun tel rassemblement de textes sous un nom propre, dont la reconnaissance sentend à lencontre de sa propre identification métaphysique comme " fondement ", sappelle une uvre (autrement dit luvre se reconnaît non pas à ses conséquences mais à son effet lequel est la marque qui divise ou " impossibilise "). Luvre est par conséquent la forme nécessaire de la vérité. A la réflexion cela pas très étonnant si lon admet le truisme qui fait de toute uvre une production du génie, et la définition de celui-ci par la nécessité davoir raison non pas quant à la réalité mais bien quant à la vérité elle-même (ce qui implique notamment que le génie ne diffère pas de sa propre impossibilité).
Non pas bien sûr que toute uvre soit de littérature : je rappelle seulement quil ny a duvre que marquante, et que là où lon est marqué, on ne parle plus que par métaphore, alors même que le savoir conceptuel reste principiellement disponible et surtout satisfaisant (on peut expliquer nimporte quoi : il suffit de parler assez longtemps). Loin donc denfermer la question de la vérité et par conséquent celle de lauteur dans le seul registre de la littérature, je veux indiquer quil appartient à la vérité quelle produise un effet dont on ne se remette pas sachant quil faut nommer " littérature " le discours de celui qui parle précisément là où il nest pas remis.
Tout auteur nest pas un littérateur, mais il appartient à tout auteur de susciter la littérature autrement dit de faire parler hors du savoir. Or je le demande : quest-ce que cette nécessité que je viens indiquer, sinon tout simplement la définition de la tradition, puisque celle-ci se constitue de ce que chaque moment soit la métaphore du précédent ? Il appartient par conséquent à la " nature " de la vérité quelle soit traditionnelle, puisquelle est par principe originale cest-à-dire géniale, et que la question du génie trouve son lieu propre en cette extériorité au savoir représentatif quon doit dès lors appeler " métaphore personnelle ". La question de lauteur est celle de linstance subjective de cette nécessité. Je la présenterai donc à travers une définition programmatique pour la suite de nos travaux : jappelle auteur celui qui se tient au lieu de sa métaphore la sienne propre, celle dont loriginalité nest rien dautre que son inhérence à une tradition.
Que la question de la métaphore personnelle (par opposition au concept impersonnel) soit concrètement celle de la vérité, vous lavez compris. Traiter de la vérité, cette année, ce sera donc pour nous essayer de penser cette notion étonnante. Je crois que cest seulement maintenant que nous en avons les moyens bien que jaie proposé cette formule depuis un certain temps déjà. Bref, ce dont nous traiterons cette année, ce sera à travers la question de lauteur qui consiste à comprendre ce que cest que " se tenir au lieu de sa propre métaphore ", interroger ce nouage. Car la " métaphore personnelle " fait nud, au sens où par elle tiennent plusieurs questions qui sont, à chaque fois la question de la vérité. La question de lénigme dont jai parlé à la fin de lannée dernière appartient à cet ensemble, mais aussi une autre question en plus de celle du respect sur laquelle je ne crois pas devoir revenir qui est celle de ladmiration. Car les auteurs, si on les respecte comme " autorités ", on ne peut pas ne pas les admirer quand on les considère concrètement, cest-à-dire comme des sujets qui nont pas cédé. La question de lauteur nest donc que la première dune série que la " métaphore personnelle " fait tenir. Voilà vers quoi nous nous engageons.
Je vous remercie de votre attention.
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