Cours du 29 juin 2001
Enigme et vérité (contingence, autorité, visage, féminin, fin mot)
Fait autorité celui qui sautorise de lui-même, à lencontre du savoir et de la place qui autoriseraient nimporte qui. Cet encontre, nous lavons traduit la dernière fois par lidée de contingence. On ne sautorise donc jamais que de sa propre contingence et lon doit par conséquent nommer " auteur " celui qui fait ce quil fait pour la seule raison quil est lui et non pas quelquun dautre. Est-ce que cela constitue le moins du monde une raison ? bien sûr que non : nul ne peut inscrire cette nécessité, et nul ne peut en faire un commandement sans se contredire (comme on se contredirait en ordonnant à quelquun dêtre naturel). La raison qui compte ne peut pas être une raison, car il ny a de raison que plus ou moins importante ; et cest depuis ce paradoxe quon peut uniquement poser la question de la vérité telle quelle se pose en vérité, cest-à-dire de manière éthique. Je traduis encore cette idée en rappelant quil faut appeler vérité léthique de la première personne comme telle, cest-à-dire comme impossible à elle-même ce que signifie le terme de " génie ". Fait autorité celui qui sautorise de son génie, non pas comme une chose ou un être extérieurs (un " bon " génie) à qui il demanderait on ne sait quelle validation de ses actes, mais qui fait ce quil fait uniquement parce quil est lui-même. La notion du génie, dans son inconsistance absolue (le génie nest pas quelque chose mais simplement le fait dêtre soi), sidentifie par cela même à la notion de lautorité, qui nest jamais celle dun pouvoir cest-à-dire dune faculté positive.
La vérité, dès lors quon refuse den faire un savoir et de la séparer de la notion du génie, est par conséquent " sans raison ". Impossible, avons-nous vu la semaine dernière, de séparer les notions de vérité et de contingence et lon peut aussi bien dire que le terme de " génie " désigne cette nécessité philosophique. Il y a une raison qui compte, je viens de le dire, mais cette raison nimporte pas, parce quelle est simplement le fait dêtre soi (sur lequel il est par ailleurs tout à fait possible davoir cédé depuis toujours et pour toujours). La notion de contingence renvoie à linconsistance de cette raison, en tant quelle est la vraie raison. Mais bien sûr il y a dautre part les raisons réelles. Et le vrai, je le dis contingent, en ce sens très précis quil est la distinction à lintérieur de soi (en quoi il est distingué) de ce qui le cause réellement (paradigmatiquement : une sublimation) et de ce qui le cause vraiment (paradigmatiquement : une signature).
Si lon se réfère au " principe de raison ", on dira quil est à la fois nécessaire et impossible au vrai quil relève dune raison. Quand il sagit de vérité, il est impossible quil ny ait pas de raisons (le vrai ne saurait être larbitraire), mais il est tout aussi impossible que toutes les raisons quon peut inscrire soient vraiment la raison du vrai : il ny a jamais quune raison au vrai, qui est le génie au sens que je viens de rappeler. Cette raison est là, tout le monde en est conscient, et pourtant elle nest rien dautre que sa propre impossibilité (on ne saurait vouloir être soi et non pas quelquun dautre cest-à-dire être un génie), bien quelle soit par ailleurs absolument évidente. Doù ma thèse daujourdhui : le vrai existe sur un mode essentiel qui est le mode de lénigme. Rien de ce qui est vrai ne saurait échapper à cette nécessité, et réciproquement rien de ce qui est énigmatique ne saurait être non vrai.
Lénigmatique reconnaissance de lénigme
Nous voyons bien que tout ce qui produit sur nous cet effet de vérité dont le sentiment de respect est en quelque sorte le détecteur, ne peut le faire quà simposer en première personne : rien ne nous impose le respect quà valoir dune décision personnelle, cest-à-dire dune décision pour laquelle rien de ce quil était raisonnable de choisir nait compté. Le respect comme nécessité de la décision personnelle est lui-même un sentiment énigmatique à la fois parce quil porte sur une réalité qui, comme telle, ne saurait suffire à le fonder (on ne respecte jamais que ce qui est divisé entre sa réalité qui importe et son impossible vérité qui compte), et parce quil institue en nous une division correspondante que nous ne pouvons justifier (si javais positivement une vérité, elle serait seulement un élément supplémentaire de ma réalité). Le respect, que nous avons appris à penser comme la reconnaissance du vrai, reçoit donc de son objet cette division essentielle que signifie la notion dénigme, est cest à faire apercevoir la définition de lêtre humain comme ce vivant pour qui le vrai a valeur de cause quil constitue en lui-même une révélation énigmatique.
Et comme la question du respect est aussi bien celle de lautorité, on peut dire que cette question se ramène elle-même à celle de lénigme. Car une autorité nen est une, dans quelque domaine que ce soit, quà être énigmatique, cest-à-dire quà ce que tout le monde reconnaisse que les raisons qui la justifient (par exemple la place, dans le cas dun chef) ne comptent absolument pas, et que ce qui compte est tout autre chose, cela même quon doit nommer lautorisation de soi, et dont la notion est le noyau de celle de lénigme en général.
Dire ce que cest quune énigme, cest par conséquent expliquer en quoi la vérité sentend depuis une division qui soit manifestement celle des raisons réelles qui importent et celle dune autre raison, la vraie raison, qui compte. Pour quil y ait énigme, il faut en effet quune rationalité soit indubitablement à luvre (larbitraire exclut davance toute éventualité dénigme) mais que cette rationalité soit expressément le manque dautre chose que, problématiquement, on appellerait la " vraie " raison, et qui ait justement de manquer pour essence. La raison manquante, si elle ne manquait pas, dirait ce quil en serait enfin du sujet (qui dès lors nen serait pas un).
Cest larticulation de cette causalité éthique (dont notre étude du respect nous a révélée quelle était causation par le vrai) avec la raison qui ne compte pas qui fait lénigme autrement dit : toute énigme consiste à manifester que ce qui importe nest pas ce qui compte, lequel ne peut pas ne pas manquer là où lon irait le chercher. Ainsi lénigme est-elle la manifestation de ce manque mais manifestation quil faut entendre comme distinction : celle-là même que nous faisons toujours entre ce qui importe et ce qui compte et qui, forcément, nest jamais disponible puisquil est supposé par toute disponibilité (sil était disponible, même à titre de simple possibilité, il importerait et ne compterait pas). Quest-ce qui compte, et qui a pour essence de manquer là où lon chercherait la plus vraie des raisons, celle dont toute autre procède forcément non pas dans sa réalité qui ne compte pas, mais quant à léventualité quelle soit vraie ?
Car en toute énigme, il sagit de ce qui fait vraie la vérité (et pas simplement réelle, comme dans la proposition de type platonicien qui consisterait à affirmer quil y a de la vérité). Cest leffet de ce redoublement quil faut appeler respect le sentiment énigmatique.
Enigme et visage
La réalité phénoménologique de lénigme tient toute entière dans sa contingence, non pas au sens darbitraire (au contraire : lénigme donne avant tout le sentiment de sa légitimité, par opposition au simple paradoxe quon peut mépriser), mais au sens où sa nécessité, y compris philosophique (par exemple une compréhension du fait dêtre humain), ne compte pas. Reconnaître pareille contingence revient à refuser de séparer les notions dénigme et de vérité.
Cette nécessité que la vérité sentende dabord comme contingence, on la trouve réfléchie dans le visage, où apparaît non pas ce quest la personne mais bien qui elle est, quand on le saisit dans son irréductibilité à la figure autrement dit à la fois comme exposition, au sens de Lévinas, et comme lieu des marques. Un visage qui nest pas marqué nen est pas un, et cest toujours limpossible qui se donne à voir de cette façon, et cause le visage comme tel. Alors que la figure est nécessaire (chacun appartient à lhumanité et il ne saurait en être autrement), le visage est contingent, précisément dêtre fait comme visage par limpossible, par ce qui na pas pour vérité de pouvoir sinscrire à la manière des lois de la nature ou des complémentarités sociales. Limpossibilité ainsi entendue fonde lautorité, telle quelle appartient nécessairement au visage parce quil est visage de la personne elle-même, de la personne " en personne " cest-à-dire dans son génie. Si lon réfléchit à lautorité personnelle, au charisme dont nous avons déjà parlé et sur quoi nous aurons encore loccasion de revenir, il faut dire quune personne qui apparaît elle-même fait autorité, et que réciproquement il ny a dautorité personnelle que du visage, dans sa contingence : alors que la médiocrité sen tient au masque de lautorité qui est toujours la figure dune nécessité (tel directeur de grande école convoque rituellement les élèves pour jouer les affairés devant eux et les regarder par dessus ses lunettes ), la personne qui fait autorité existe sa contingence et donc est exposée (éventuellement à loutrage, à la raillerie), marquée (notamment par les épreuves intellectuelles et spirituelles dont elle na le plus souvent pas conscience, mais aussi, avons-nous vu, par l" impossible " de la différence des sexes). Comment nommer un tel apparaître, dès lors quon en opère la réflexion, sinon une énigme ? Et si la première caractérisation que je viens den donner est légitime, autrement dit si lénigme est bien la distinction manifeste des raisons qui importent et de celle qui compte (jinsiste sur cette opposition du pluriel et du singulier), alors il faut dire quil appartient au visage dattester de ce manquant originel que serait avec lui la réponse à la question de savoir qui est la personne en question puisquavoir vu le visage dune personne est savoir qui elle est, par opposition à sa figure qui indique son âge, son origine géotraphique, son statut social, etc.. disant ce quelle est. En quoi je viens de donner une sérieuse indication : la raison toujours manquante, celle qui dirait enfin le sujet lui-même (mais précisément : cest de ce manque uniquement, quil est lui-même !) et qui peut aussi bien valoir comme le souvenir du visage dans lordre de la représentation, cest le nom propre, celui dont toute la philosophie est leffectuation. Car bien sûr, il est impossible de séparer visage et philosophie puisquil sagit à chaque fois de la vérité dans la possibilité qui lui est inhérente (et dont la notion dénigme est la clé) de pouvoir être présentée (au sens kantien de la Darstellung). En effet, une philosophie présente la vérité dans lordre de la représentation comme le visage la présente dans la subversion de la représentation puisquun visage nest pas une image ou un aspect de la personne, mais bien la personne même, comme exposée et marquée.
Inversement, on peut dire que tout ce qui est contingent présente une dimension de visage, quand bien même il sagirait de choses. Et comme le visage est lapparaître de la personne (et non pas simplement du sujet ni bien sûr de lindividu), il faut reconnaître une dimension éthique inhérente à toute chose contingente. Car il y a bien sûr une éthique des choses : un vrai nest pas sujet de son existence de la même manière quun faux, pour men tenir au paradigme du problème qui reste celui de la vérité. Et cest à mon avis la tâche essentielle de la phénoménologie de nous révéler notre fraternité originelle, non pas naturelle mais éthique, avec les choses, au-delà de lhabituelle discrimination spéculaire pour laquelle ce qui ne nous ressemble pas ne compte pas, et qui, au-delà du racisme, du sexisme et du spécisme, nous fait dénier que les choses, par leur capacité de mentir ou dêtre véraces, soient quant à ce qui compte du même bord que nous. La phénoménologie du visage est larchétype de cette reconnaissance. Par exemple il y a des choses modestes et des choses prétentieuses et une analyse phénoménologique doit nous indiquer ce que cela signifie concrètement, comme façon dexister et dapparaître, notamment en établissant quil sagit toujours de la contingence, admise et assumée ou au contraire déniée évitée ou obturée. Ainsi, on pourrait dire ce quest la bêtise simplement en explicitant la manière dont une certaine casquette, celle du jeune Charles Bovary, se donne à voir. Et la bêtise, comme " exis ", nul ne niera que cest une énigme
En quoi je ne méloigne pas trop de mon problème, puisque cette contingence est aussi bien une manière pour les choses de faire ou non autorité. Car sil y a des choses ou des lieux qui inspirent tout de suite le respect, cest bien quils simposent éthiquement, autrement dit quils font autorité. Les choses ou les lieux qui font autorité, est-ce que leur apparaître nest pas énigmatique ? Est-ce que cette dimension ne renvoie pas à ce paradoxe de léthique " réelle " qui est bien, comme telle cest-à-dire comme responsabilité " phénoménologique " (que la chose soit elle-même le sujet de son propre apparaître), une sorte dautorité dont le modèle est toujours pour nous le respect inspiré par le visage ?
Quand donc je minterroge sur ce que cest que sautoriser de soi-même, ce nest pas seulement pour savoir ce que cest quêtre un auteur, cest aussi pour comprendre pourquoi on a raison davoir des égards et des prévenances pour certaines choses qui, après tout, ne sont jamais que des choses. Car il y a aussi des choses qui comptent. Jen ai parlé il y a plusieurs années en réfléchissant sur lâme : certaines choses ont une dignité propre, de sorte que le savoir qui les concerne, et dont à la réflexion rien ne nous permet de contester lexhaustivité de principe, ne compte pas. Car bien sûr la dignité caractérise un être qui compte en tant quil compte, et donc, à la réflexion, en tant que le savoir qui lépuise ne compte pas. Eh bien cest encore de lénigme quil est question ici : ces choses qui ont une âme, dont nous avons besoin pour que notre vie puisse elle-même accéder à des moments de dignité, cest énigmatiquement quelles apparaissent. Tout cela, donc, je le rangerais sous la grande rubrique véritative de la " visagéité " des choses.
Lénigmatique autorité du féminin
Il est impossible dapercevoir le vrai autrement que dans le caractère énigmatique de sa présence, qui est en même temps un retrait puisquil est fait de sa propre division, de lunité déchirée de sa propre nécessité et de sa propre contingence, unité que jai appelée distinction et quon peut définir de manière ramassée en disant que lessentiel ne compte pas. Par exemple une uvre dart est une chose en quoi lessence même de la chose (par opposition à lobjet toujours déjà asservi à sa constitution) seffectue, mais elle est vraie parce que cette entité qui est éminemment chose existe comme si elle était une personne (lessentiel ne compte pas, donc ce qui nest dès lors pas sans le supposer). Un visage, pareillement, est une figure humaine déterminée, biologiquement et surtout socialement constituée. Mais cela ne compte pas, et cest là où cela ne compte pas (dans limpossible de lexposition et des marques) quil est visage. Bref, le contingent est énigmatique parce quil est à la fois inscrit et ininscriptible, épuisé par sa nécessité et en même temps indifférent à elle, bref distingué. Et je veux insister sur cette thèse que le contingent fait autorité, comme tel autrement dit il fait autorité justement là où les raisons qui fonderaient la nécessité quil fasse autorité ne comptent pas. Cette notion de lautorité propre du contingent est absolument capitale.
Le paradigme de cette nécessité, tout le monde la reconnu, cest le féminin qui renvoie aussi à la question de lénigme. Car sil y a une évidence du masculin, il y a une énigme du féminin, au sens où tout ce qui détermine le masculin importe pareillement pour le féminin (rien nest plus absurde que lidée dune " nature " féminine, qui serait une différence daptitudes ou de capacités), sauf que tout cela ne compte pas. Je proposerais donc la formule suivante : le féminin, cest exactement la même chose que le masculin, sauf que ça ne compte pas. Eh bien, moi je dis que cette formule constitue une certaine définition de lautorité
Je mettrais volontiers cela en rapport avec une nécessité sur laquelle je réfléchis depuis longtemps, et que je justifierais en rappelant cette évidence quil est impossible de séparer les questions de la vérité et du salut. Cest une sottise de parler de " vérité " notamment à propos de la science, parce que cela revient à lidentifier au savoir légitime. Or qui accepte jamais de vivre et de mourir pour un savoir, aussi légitime quil soit ? Mais pour la vérité, oui : elle fait vivre, elle fait mourir, elle sauve, aussi bref, sa notion est inséparable de celle du salut, pour présenter métaphysiquement une nécessité que je préfère développer en réfléchissant sur le respect. Si donc jai raison de reconnaître une autorité au contingent comme tel, et si lon peut aborder la question du féminin à travers la question de la contingence en suivant lorientation lacanienne, alors il est bien certain que la question de lautorité du féminin se pose comme celle dun certain pouvoir de sauver alors même que la notion dautorité sentend dabord à lencontre de celle du pouvoir (nimporte quel médiocre peut exercer le pouvoir : il lui suffit doccuper la place correspondante mais il ne fera pas autorité pour autant). Je le dis autrement : on peut aborder la question de lautorité en partant de celle du pouvoir en disant que lautorité, cest le pouvoir quand le pouvoir ne compte pas. Jai déjà indiqué lexemple du chef : il est défini par sa place à la " tête " dune entreprise, mais il nest un chef quà partir du moment où cela ne compte pas, sinon cest un simple caporal ou généralissime quon redoute et quon méprise en même temps, bref ce à lencontre de quoi le vrai chef se fait reconnaître. Eh bien je crois que lautorité du féminin sentend selon une nécessité analogique : pas de différence avec le masculin (de même que le chef ne diffère pas de sa place : il est la tête de lentreprise), mais ça ne compte pas.
Rien darbitraire par conséquent à caractériser le féminin par son autorité en tout cas rien de plus arbitraire que de reconnaître quun chef en est seulement un à la condition de faire autorité. Mais alors que les chefs en général perdent, puisquils conduisent toujours à des fins qui les supposent en fin de compte médiocres (ils doivent être de bons techniciens pour mener à la victoire, dont la nécessité nest évidemment pas leur décision : en fin de compte, ils ne sont gens que des moyens et par là même des esclaves), le féminin sauve. Il sauve non pas au sens où il disposerait des moyens dont une habile mise en uvre apporterait un résultat souhaitable (justement : ceci est la servilité des chefs), mais bien au contraire de libérer de la question des fins et des moyens parce que la distinction implique lindifférence à lalternative de la victoire et de la défaite. Cette indifférence est laspect négatif du salut.
Lautorité du féminin confère le salut. En quoi on pourrait limaginer comme un pouvoir, mais notre réflexion sur le salut (cest-à-dire la dénonciation de lacception métaphysique du terme) nous fait reconnaître quil ne consiste en rien - comme lâme, qui nest pas un élément de plus dune maison, par exemple et par conséquent que le pouvoir qui lassurait nen est pas un. Lautorité du féminin est un pouvoir qui opère lui-même la soustraction de tout pouvoir, et cest par là quil sauve à lencontre de lentreprise des chefs qui est toujours une entreprise servile. Et une entreprise servile, forcément, elle ne peut quasservir et rendre médiocre, puisquon décide alors de ne pas sautoriser de soi, mais de lui.
Lautorité du féminin est donc un pouvoir qui nest rien dautre que son propre dédit et qui par là même sauve celui sur qui il sexerce. Que lautorité sauve alors que dhabitude, cest le pouvoir qui le fait, telle est lénigme du féminin, selon moi implication de la simple idée de contingence telle que je lai développée.
Mon idée nest pas du tout abstraite, puisque cette autorité apparaît dans certains moments de vérité, par exemple à lextrême de la maladie ou du désespoir. Un regard féminin simplement croisé dans la rue peut sauver une vie, arrêter définitivement sur le chemin dun suicide qui aurait été mûrement réfléchi et préparé, ou peut-être permettre dy aller avec bonheur et simplicité quand on restait pris dans leffroi dune nécessité désespérée, mais assurément pas un regard masculin alors même quon est habitué à rapporter à lidée du père la figure du sauveur. Heureux celui (ou celle) qui pourra mourir dans la lumière dun regard féminin, en tenant une main féminine : il sera sauvé parce quil entrera dans la contingence quand il nétait jusque là que sa propre nécessité.
Cest ce " pouvoir " qui est tout le contraire dun pouvoir que jappelle autorité une autorité que je dis téléologique pour lidée dhumanité. Peut-être toute énigme reconnue est-elle le pressentiment de cette téléologie (quil faudrait donc opposer à la finalité comme la contingence soppose à la nécessité).
Si lon ne se place pas dun point de vue métaphysique, la première énigme est celle du féminin précisément en tant quil nest pas différent mais distingué du masculin. Que la question leibnizienne du pourquoi de létant en général soit la première en droit nimplique pas quelle soit la première en vérité puisque lordre du droit ne sentend que par la décision originelle dêtre sans égard, autrement dit que par la décision originelle de bannir le vrai au profit du justifié en quoi consiste linstitution même du métaphysique. Si donc jai raison de lier la question de la vérité à la question de lâme (par exemple une maison neuve nest pas une vraie maison : si confortable quelle soit, elle na pas dâme), alors il est bien certain que la question de lénigme ne trouve son paradigme dans la formulation leibnizienne que métaphysiquement. Autrement dit : quand je bute sur cette énigme quen effet " il y a quelque chose et non pas plutôt rien ", je ne le fais quautorisé dune attitude dont lorigine, précisément comme autorité, est ailleurs. Je viens de dire où : dans le paradoxe de lautorité féminine, comme autorité de " sauver " en un sens non métaphysique, comme nécessité quil y ait lâme (et de fait, un lieu exclusivement masculin est toujours un lieu sans âme). Or seul lêtre qui peut " sauver " sans que cela procède pourtant daucun pouvoir, au sens de lautorité du contingent que jai précisé, peut donner et par là même ouvrir à la dimension de lénigme. Voilà pourquoi le féminin est téléologique, encore une fois, pour lidée dhumanité.
Jy reviendrai un jour, dune manière ou dune autre ; je voulais juste montrer à lextrême de son acuité la corrélation de la contingence, de lautorité et de lénigme. Peut-être en toute énigme sagit-il finalement de lautorité du féminin, au sens où la vraie autorité, celle qui sauve, est celle qui nous fait entrer dans la contingence. Eh bien moi je dis que cest formellement de lénigme quil sagit là.
Sautoriser : de lénigme quon nest pas sans être pour soi
A propos de léthique, je soulignais quon ne sautorise jamais que de sa propre contingence. Cela signifie quil ny a pas de différence entre sautoriser de soi-même et être une énigme pour soi, là où lon compte pour soi cest-à-dire là où lon nest pas. mais par ailleurs, bien sûr, on reste sa propre nécessité : non seulement au sens vital (toute vie est finalisée sur elle-même) mais au sens phénoménologique, parce que les valeurs et les inhérences du monde sont encore et toujours notre propre histoire (tension de lidéal du moi pour les valeurs, et du moi idéal pour les inhérences, si lon veut parler en langage freudien). Nous ne sommes donc pas énigmatiques pour nous-mêmes puisque nous agissons, que nous réfléchissons et que nous voulons (bref, parce que nous sommes nimporte qui) mais nous ne sommes pas sans lêtre non pas certes au sens où nous sommes séparés de notre propre inconscient (rien là dénigmatique) mais au sens où nous ne sommes pas sans savoir quen tout ce que nous faisons il sagit dune certaine vérité, dont nous navons le plus souvent aucune idée positive. Mais négative, oui puisquil y a de multiples occupations, parfaitement acceptables et même souhaitables pour de nombreuses personnes, que nous ne voudrions à aucun prix avoir pour détermination de notre vie (comment peut-on être pharmacien ou notaire ? lesquels se demandent avec effarement comment des êtres humains peuvent être philosophes). Ce qui est énigmatique en nous est ce rapport qui nous définis comme autant de vivants constitués comme humains dêtre causés par la vérité. Et bien sûr celle-ci manque toujours, bien quon puisse parfois dire sans risque derreur où elle se situe (pour Picasso elle était dans la peintre, comme elle était dans la philosophie pour Hegel, ou dans la musique pour Mozart, bien sûr). Car si lon pouvait rejoindre quelque chose qui serait " notre vérité ", alors elle serait la chose la plus importante de toutes et par conséquent pas notre vérité, puisquelle aurait dû être instituée comme telle par autre chose. On peut seulement dire quelle est là où nous " tenons ", là où nous existons dans son effet, cest-à-dire " vraiment ". Et certes, on nexiste pas " vraiment " en tout ce quon fait, puisque la plupart du temps nous sommes celui que nimporte qui aurait été à notre place. Mais nous ne sommes pas sans savoir que cest une position mensongère ce qui est notre rapport à lénigme.
Tenir, ici, il faut lentendre au triple sens de continuer à vivre alors que la vie est invivable (ce qui nest pas une déclaration pessimiste mais le rappel de lexclusivité de la vie à la vérité qui cause lhumain !), au sens de " tenir parole " qui suppose que la réalité ne compte pas (nous avons examiné la promesse et le pardon, de ce point de vue), et enfin au sens de ne pas disperser ses propres dimensions, faute de quoi ce qui compte ne serait quun foyer virtuel de constitution des importances, alors que cest la vérité concrète du sujet (par exemple la peinture pour Picasso, etc.). Cest la nécessité absolue de la contingence que je mentionne là, celle quon met en avant sans le savoir quand on " sautorise de soi ".
En effet, pourquoi lécrivain doit-il produire tant de pages par jour dun texte que personne nattend et dont la composition constitue le plus souvent pour lui un véritable pensum ? autrement dit pourquoi nest-ce pas la vie qui compte pour lui, alors quil ny a par définition rien dautre ? comment peut-il comprendre quune certaine activité qui lidentifie mais quil pratique en général sans plaisir, fasse tenir ensemble les différentes dimensions de son existence au point dêtre lidentité de la question quil est pour lui-même et de la réponse quelle exige ? car telle est lénigme de lauteur, pour qui le service des biens ne compte pas. Cest bien une énigme, quand donne la réponse : il le fait parce quil est lui. Pourquoi Picasso peignait-il ? Parce quil était Picasso, et aucune des raisons quon peut donner par ailleurs ne compte. Pas de différence ainsi entre sautoriser de sa propre contingence et être une énigme pour soi. Car pourquoi faut-il peindre, quand on est Picasso ? Pour aucune autre raison que celle-ci : parce quon est soi. Léthique (dont la première catégorie est donc le génie) reste une énigme. On ne sautorise jamais que de sa propre énigme, quand on sautorise de sa contingence (pourquoi Picasso était-il Picasso ? pure contingence).
La contingence comme autorité, cest donc comme " tenue " quon peut la penser. Et cest également delle quil sagit quand on parle de gens sur qui on peut compter. Ce sont des gens qui " tiennent " et donc qui sautorisent deux-mêmes. Pensez à quelquun sur qui vous pouvez compter, si vous avez la chance extrême davoir rencontré une telle personne : cette possibilité est une énigme pour vous. Quelle nen soit plus une, comme il en irait si vous trouviez des raisons, et vous verrez aussitôt que vous nêtes plus si sûrs, alors même que vous venez de donner des raisons (lamour peut séteindre, le lien familial peut se rompre, la confiance être détruite par un simple malentendu, etc.). Car quon puisse compter sur quelquun alors que le moi et même la subjectivité inconsciente nest éthiquement que son propre égoïsme (rien de plus égoïste quun rêve, par exemple), cest bien une énigme. Je la présente encore autrement : quest-ce donc qua reconnu celui sur qui on peut compter, à quoi les " nombreux " (ceux qui ont originellement décidé dêtre asservis au service des biens) se sont rendus sourds, sinon quelque chose quon se sent bien obligé dappeler " vrai ", et de distinguer à son effet (leffet du vrai, cest justement quon puisse compter sur la personne qui la reconnu). Telle est la question de lautorité, dont on aperçoit ainsi quelle st celle de ce qui est " vraiment " (donc étrangement) propre. Et la reconnaissance de ce " propre " fait le découvreur dénigme, celui qui a su reconnaître limpossible au cur de lévident quand tout le monde cherchait les linéaments du savoir.
La vérité propre dans létrangeté dune évidence
Revenons à lélucidation de notre notion. Si nous considérons nimporte quel exemple dénigme nous apercevons que celle-ci se donne à la fois comme un non-sens (par exemple quelle raison pourrait-il y avoir de lexistence en général, qui nen relève pas déjà ?) et comme un trop de sens (toute question renvoie finalement à celle-ci, de sorte quelle accomplit en elle une " interrogeabilité " première de létant ). La question est donc finalement de désigner ce qui constitue lunité du trop de sens et du pas de sens.
En effet ce nest pas à une ignorance que renvoie lénigme : elle nest pas une simple question comme celle quon peut poser dans tel ou tel domaine, et dont notre interlocuteur pourrait ignorer la réponse. Mais dun autre côté, elle nest pas non plus lindication dune ouverture vague, nébuleuse et mystique cest-à-dire un simple bavardage : une question est une exigence de réponse sur laquelle il nest pas question de céder. Donc il y a une réponse, et il est (subjectivement au moins) nécessaire que chaque énigme possède son fin mot forme très particulière, et pour linstant énigmatique, de ladite réponse.
Je viens de dire que lénigmatique lui-même, si lon peut sexprimer ainsi, devait se reconnaître à lidentité du trop de sens et du pas de sens. Ceci en constitue le premier caractère. Mais il y en a un second, qui apparaît maintenant à travers léventualité quon puisse considérer les énigmes comme des amusements ne portant pas à conséquence, des jeux de mots, ou des paradoxes logiques quon ne va pas perdre son temps à dénouer. Par là, on aperçoit la dimension distinctive de lénigme. Car bien sûr, sil est question de vérité dans les énigmes, il est impossible quil ne sy agisse pas de distinction. Et nous savons que par distinction il faut entendre dune part celle quil faut faire entre la réalité et la vérité (à laquelle rien ne saurait donc correspondre, sinon on a simplement affaire à une nouvelle réalité, par exemples un reflet ou une représentation) et dautre part celle quil faut faire entre les personnes qui font cette distinction dont je viens de parler, et celles qui ne la font pas, et qui ne la font pas pour lexcellente raison quen effet il ny a rien à distinguer dès lors, encore une fois, que la vérité nest pas une nouvelle sorte de réalité, hors de quoi il ny a par définition rien.
Il y a des gens qui sen tiennent aux différences dans lesquelles on sautorise du savoir, et dautres qui ne craignent pas de faire des distinctions, dans lesquelles on sautorise de soi. Cette opposition est elle-même une distinction quand on la considère dans son origine, qui est limpossibilité que la distinction soit jamais ramenée à la différence, autrement dit limpossibilité que la distinction procède jamais de raisons quon pourrait établir comme légitimes aux yeux de quiconque. En réfléchissant sur le respect, nous avons été amenés à constater quil fallait soi-même être distingué pour faire des distinctions.
De ce point de vue, lénigme est distinctive : on peut être enfermé dans le service des biens et avoir décidé quil ny aurait jamais que des différences, ou au contraire reconnaître que lorigine est lenjeu de tout ce quon fait et admettre des distinctions. Pas de différence entre cette reconnaissance non pas métaphysique mais éthique (puisquelle na pas dobjet à proprement parler) et la disposition à affronter les énigmes, là où le commun ne voit que des paradoxes ou des apories. Un certain dipe, par exemple, était dans ce cas, et puis un autre, dénommé Freud, et puis encore dautres qui ont à chaque fois affronté les énigmes les questions qui comptent, quand tous les autres, rivés au service des biens, en restaient à celles qui importent, autrement dit à celles qui ne comptent pas.
Ces gens font autorité parce quils sautorisent deux-mêmes (forcément : le service des biens importe pour eux, mais ne compte pas) et on doit les nommer les auteurs. Un auteur, cest dabord quelquun qui ne cède pas devant lénigmatique par lequel il se trouve dès lors distingué.
Doù cette définition fonctionnelle : une énigme est dabord une machine à produire des auteurs, au sens strict du terme cest-à-dire au sens de lautorisation de soi.
Autrement dit : il faut appeler énigme toute disposition signifiante rendant impossible quon sautorise de son savoir ou de sa place. On peut donc toujours chercher lénoncé : on naura jamais que lénonciation remarque empruntée à Lacan où je lis encore notre notion de distinction.
Lénigme est donc nécessairement une épreuve. En effet, on va voir à qui on a affaire : ou bien celui qui la rencontre décide dy voir une simple curiosité (tiens, oui, cest vrai : lexistence en général constitue un bon exemple dénigme pour un cours de philosophie), ou bien il décide dy reconnaître sa question, qui est en même temps celle de lorigine non pas platement empirique (ses parents, son pays, lhistoire de sa famille ) mais vraie au sens où cest à la reconnaître comme telle quil accède à être vraiment lui-même, tel que son nom enfin propre peut le faire voir (par exemple : Heidegger et la question de lêtre).
Cest pourquoi lénigme est distinctive : par elle ceux qui sautorisent deux-mêmes (ici Heidegger en tant que la question de lêtre est bien sa question) sont distingués des nombreux (nimporte quel professeur faisant un cours de métaphysique sur lexistence),sujets parfaitement anonymes parce quindéfiniment rivés au service des biens.
En quoi cest formellement quon peut reconnaître en toute énigme la question de lorigine, alors même que celui qui affronte lénigme y reconnaît sa question, celle qui répondra à la question concrète de savoir qui il est (par exemple : Heidegger, lhomme de la question de lêtre). Inversement, on peut dire quon a affaire à quelque chose dénigmatique chaque fois que, dune manière ou dune autre, la question de lorigine est posée sachant quelle ne peut pas lêtre à nimporte qui et que cest dans cette exclusivité que réside le sens de lénigme.
La question de lorigine doit donc sentendre comme étant celle de la vérité de la personne qui la reconnaît (par opposition à ceux qui la réduisent à un paradoxe ou une aporie). Dites-moi à quelles énigmes vous répondez et je vous dirai qui vous êtes. Exemples : " quest-ce quêtre allemand ? " est la question de Thomas Mann ; " quest-ce quêtre un américain juif ? " est la question de Philip Roth, et ainsi de suite. On a bien à chaque fois une question générale qui apparaît, justement dêtre reconnue comme une énigme et non pas comme une question parce que cest la vérité même de celui qui parle qui est en cause exactement comme la question de lhumain était la question ddipe, cet infirme que loracle avait installé en étrangeté à lui-même. Et de fait, les auteurs que je viens de citer (on pourrait citer autant dénigmes que dauteurs) ne répondent pas, comme nimporte quel médiocre laurait fait, par les considérations historiques et sociologiques qui semblaient simposer (une histoire de la nation allemande, une sociologie de limmigration juive aux Etats-Unis), mais au contraire en sautorisant deux-mêmes : non pas par du savoir mais par une uvre. Cest exactement cette nécessité quon doit appeler énigme.
Là où la question est évidente et par conséquent commune, un seul a raison de répondre parce que cest exclusivement de lui, un humain dès lors vrai cest-à-dire élu, quelle est la vérité. Voilà ce que cest quune énigme : une machine délection. Et qui nierait qudipe, Freud, Thomas Mann ou Philip Roth soient, entre tous les humains, des élus de la vérité ?
En quoi nous retrouvons la question éthique du génie : eux, ils ne se sont pas défilés devant la question qui les interpellait, en ce sens quils y ont répondu en première personne. Répondre en première personne, cela signifie sautoriser de sa propre étrangeté (en un mot : penser), et lon doit nommer " élu " celui qui sest trouvé constitué comme quelquun qui compte par cette étrangeté même.
On appelle " énigme " la question à laquelle il est impossible de répondre autrement quen première personne.
Lénigme : donation de la vérité comme destin
Il ny a dénigme que de ce qui compte. Ce qui ne compte pas ne peut pas être énigmatique, mais seulement problématique, aporétique ou mystérieux. Reconnaître lénigme comme telle, par opposition à lattitude de celui qui la réduit à un problème plus ou moins intéressant, cest avoir toujours déjà reconnu quil y va dune certaine manière de sa propre vérité. Eh bien cest ce caractère de concerner personnellement celui qui les reconnaît (ou qui doit bien les avoir reconnues pour décider de ne pas les reconnaître) qui distingue lénigme, et interdit de la ramener à une aporie, un paradoxe ou un mystère.
La problématique de la distinction, dont la question du respect constitue la dimension subjective, interdit de considérer quil y aurait des énigmes objectives, même si nul ne peut nier le caractère énigmatique de certaines réalités. Je mexplique : il y a toutes sortes dénigmes, mais la plupart " ne nous disent rien ". Par exemple, on ne peut nier le caractère énigmatique de lintrigue élaborée par Agatha Christie dans Les dix petits nègres. Mais il y a bien une différence entre ne pas pouvoir nier, et reconnaître positivement : à moi cette énigme ne dit rien en ce sens que jy vois seulement une virtuosité scénaristique, alors quelle disait manifestement quelque chose (non savons quoi : son nom secret !) à lauteur du roman. Une telle histoire, en effet, est dune nature " agathachristienne ", si lon peut dire, de même quil y a des situations hitchcockiennes qui sont donc reconnues comme telles par le " maître du suspens " précisément parce que lui-même a dabord été reconnu par elles !
Il faut appeler " énigme " tout ce qui nous interpelle à être vraiment nous-mêmes ou encore qui nous cause comme tel, si lon identifie lénigmatique et le vrai, dont lénigme serait dès lors leffet réflexif, par opposition au respect qui en est leffet éthique.
Pour garder le même exemple de quelquun qui est causé comme étant lui-même par une énigme, demandons en effet ce quil en advient dun homme ordinaire quand il est pris dans une situation extraordinaire. Je crois que considérer cette situation comme une énigme (ou, pour nous, comme une représentation dénigme), revient en partie à se demander qui est Hitchcock. Dans La mort aux trousses un brave publicitaire se trouve pris pour un espion qui nexiste pas. Ce nest pas simplement une situation quon pourrait produire au titre dexpérience de pensée, mais cest bien une énigme : une telle interrogation ne renvoie pas seulement à une absence de savoir dont une quelconque psychologie pourrait assurer le comblement, mais elle renvoie à la question même de la vérité, puisque lhomme " ordinaire " est celui pour qui la vérité ne compte pas (un publicitaire est bien quelquun qui porte cette " éthique " à son comble) et que la situation dans laquelle il se trouve est précisément la mise en cause de la notion même de vérité (cet espion qui serait lui, et dont le passage dans différents lieux est attesté par toutes sortes dindices, il nexiste pas). Voilà lénigme, non pas pour nous qui y voyons une situation typiquement hitchcockienne cest-à-dire toujours déjà prise en charge par un nom propre comme lénigme de la sphinge lest par celui ddipe, mais pour Hitchcock, précisément parce quil ne peut pas dire ce que je viens de dire, à savoir que cette situation est typiquement hitchcockienne. Car lui, contrairement à nous, ignore la vérité qui lui est pourtant évidente : à savoir, justement, que cette situation est de " nature " hitchcockienne ! Cette ignorance dune vérité dont nous savons quelle est la sienne, cest sa réalité de sujet en première personne, et cest le statut dénigme de la situation du personnage joué par Cary Grant. Nous, nous nignorons pas cette vérité : nous ne sommes pas coupés delle, alors que cest cette coupure qui constitue la première personne comme lencontre même de sa propre réflexion. Nous qui voyons ce film et reconnaissons le caractère énigmatique de la question quil pose, nous nous nexistons à chaque fois quen troisième personne (je suis un spectateur du cinéma dHitchcock). Or là où lon existe en troisième personne, il y a des paradoxes, des devinettes, des mystères ou tout ce quon voudra, mais en tout cas pas dénigme : le scénario de ce film nest pas une énigme pour moi mais une représentation dénigme : moi jen parle comme exemple dans une leçon sur lénigme, alors quHitchcock la réalise, au double sens du mot. Cela signifie que dans cette histoire, il ne sagit pas vraiment de moi et quelle ne renvoie par conséquent pas vraiment pour moi à la question de la vérité comme elle le faisait pour son réalisateur. Moi je pointe une vérité, qui nest en fait quune représentation de vérité : quand je dis que cette situation est typiquement hitchcockienne, cest bien de mon savoir et non pas de moi quil sagit. En un mot, cest lignorance de la vérité et non pas le manque du savoir qui fait lénigme.
Eh bien je crois quil faut nommer " destin " cette ignorance, et indiquer maintenant limpossibilité de séparer les deux notions dénigme et de destin.
Là où il ny a pas de destin en jeu, il ny a pas dénigme juste des apories, des paradoxes ou des mystères.
Car lignorance dont je parle est bien particulière, puisquelle est faite de reconnaissance expresse : apercevoir une énigme, cest bien avoir aperçu que le savoir qui viendrait éventuellement la résoudre ne compte pas. Car elle ne met nullement en cause des informations, des connaissances ou des compétences, mais un " fin mot " - ce mot dont tout relève finalement, ce mot quil est impossible de prononcer parce quil se trouve à lhorizon de " tout " et quon ne peut jamais totaliser le tout comme tel, ce mot bien particulier qui est le mot de la vérité comme réponse à la question qui, dans sa distinction davec la question quoi.
Lignorance de celui qui reconnaît lénigme, cest lignorance du " fin mot ", et cette ignorance ne procède daucune impuissance mais bien dune impossibilité cest une ignorance de structure, celle dans laquelle nous nous trouvons de notre vrai nom, par opposition au nom que nimporte qui aurait porté à notre place.
Cest la nécessité du nom propre comme " fin mot " qui fait lénigme. Hors de cette nécessité, point dénigme mais, encore une fois, uniquement des apories, des paradoxes ou des mystères.
La nécessité du " fin mot ", comme telle, cela sappelle le destin, lequel est lexistence du sujet en première personne, cest-à-dire en division.
Tout se passe donc comme si certaines énigmes pointaient directement le doigt sur quelquun et linterpellait en sujet. Etre interpellé en sujet par le vrai lui-même, qui dès lors sautorise de vous, voilà le mécanisme de lénigme. Car quest-ce qui fait que nous devons voir et revoir La mort aux trousses ? Une seule et unique chose : cest un film dHitchcock !
Le paradoxe de lénigme, cest en effet que la vérité en soit sujet, là où lon imagine que le savoir en est objet. Et le vrai ne peut être sujet quà produire un effet de vérité qui soit linstitution dun sujet quelconque (un certain travailleur du cinéma, prénommé Alfred) comme étant vraiment lui (Hitchcock). Et un film réalisé par quelquun qui est vraiment lui-même, autrement dit qui sautorise de soi et non pas de sa place ni du marché ni daucune autre trivialité du même genre, bref un auteur, cela sappelle une uvre.
Par uvre on nentendra donc pas un travail présentant des qualités particulières. Il y a des films magnifiques qui ne sont pas des uvres et des films moyens voire mauvais (Hitchcock na pas toujours été égal à lui-même ) qui en sont. Parce que la question de la vérité qui définit luvre comme telle nest pas une question de différence, comme celle qui existe indubitablement entre un film réussi et un film raté, mais une question de distinction. Quon le nie et lon retombe dans la croyance quil y aurait une nature positive de la vérité, ce qui revient à en faire une nouvelle sorte de réalité sur la vérité de quoi il faudrait encore sinterroger. Dès lors que la distinction nest pas une différence, on ne peut arguer dune différence de qualité pour dire ce qui est une uvre et ce qui nen est pas une, forcément. Il faut nommer " énigme " lorigine constitutive de cette nécessité.
La distinction dont je parle en refusant de faire de la vérité une nouvelle sorte de réalité (autrement dit en cantonnant la question du génie au seul horizon de léthique), on peut lindiquer objectivement en disant que lénigme est une machine à produire des " élus " ou subjectivement en disant quune énigme est un dispositif auquel on ne peut répondre quen première personne. Cela signifie simplement quon les notions dénigme et de vérité sont réciproques.
La conséquence de cette nécessité est la reconnaissance de la secondarité du sujet humain sur le sujet quon dira véritatif (le vrai lui-même : ce qui impose le respect) et cest dans cette secondarité de lhumain sur le vrai que réside lessence originelle de lénigme. Cette secondarité, je dirai quelle est leffet en quelque sorte transcendantal de lénigme, qui la constitue rétrospectivement comme telle à lencontre du paradoxe, de laporie ou du mystère.
La question du fin mot
Ce qui ne me divise pas nest pas pour moi une énigme, parce quil ny a pas de différence entre ma division et ma convocation par un nom qui, dêtre secret, mest forcément étranger et qui nen est pas moins, et justement comme étranger, le mien en vérité. Là où je ne suis pas convoqué à ma vérité, il ny a pas dénigme pour moi. Cest la raison pour laquelle on ne peut pas parler dénigme en soi, même si des choses comme celles que jai prises en exemple donne nécessairement la représentation de ce que cest quune énigme (un scénario de roman policier, une question métaphysique, etc.).
Sil y a une énigme, alors elle ME convoque, non pas à elle, mais à moi-même tel que je suis en vérité cest-à-dire là où je ne suis pas et où je ne serai jamais. Je vous rappelle en effet que la vérité dun sujet sentend non pas depuis une impuissance, en ceci quil serait trop difficile datteindre sa vérité et quon devrait en rester aux différentes figures de lidentification supposées par la conscience de soi, mais bien une impossibilité, au sens où il y a un mot, dont vous avez compris quil était le fin mot de lénigme, quil est impossible de dire.
Ce mot, bien sûr, cest le nom secret qui définit lauteur au sens du sujet qui fait autorité parce quil sautorise de lui-même.
Je vous rappelle lexemple que jai développé lannée dernière : celui de lexistence. Impossible de trouver meilleur exemple dénigme : est-ce que lexistence nest pas énigmatique pour Sartre, tenant de l " existentialisme " ? Et quest-ce que ce mouvement, sinon justement lassomption de lexistence comme énigme, à lencontre de lévidence à quoi nimporte qui entend depuis toujours la réduire (il va de soi que ce stylo existe, et que moi aussi jexiste, puisque je le vois ) ? Or lexistence, pour celui qui ne recule pas devant lénigme quelle constitue (celui-là sappelle Sartre), elle se trouve brusquement frappée dune impossibilité : celle den dire la vérité ! Or quest-ce que Sartre a fait dautre, notamment dans le texte de la Nausée que je vous ai commenté lannée dernière ? Mais justement : il na pas pu la dire jusquau bout, jusquà cet " enfin bref " qui eût ramassé en un seul mot ce quil en était de lexistence dont il nous entretenait depuis plusieurs pages! Nous avons cette supériorité sur lui, de pouvoir accomplir cette ponctuation : à lissue de la longue énumération que je vous ai citée nous pouvons dire : " bref, lexistence est sartrienne ". Voilà en quoi elle était une énigme pour lui : dans cette possibilité que nous avons de ponctuer.
Lénigme, cest ce qui rend impossible à autrui la formule " enfin bref " suivie dun adjectif, ladjectif même de la vérité ladjectif nominal. Car si Sartre avait pu dire ce que tous ses lecteurs ont la capacité de dire pour ramasser et conclure son texte, il aurait dit ce quelle était vraiment et lexistence naurait pas été énigmatique pour lui.
Ce dont manque le terme qui en dirait lultime vérité, voilà ce que jappelle lénigme. Définition quon peut encore présenter ainsi : on appelle énigme cela dont le fin mot est le nom secret de celui qui parle. Pour Sartre par exemple lexistence est une énigme, non pas à cause don ne sait quelle structure métaphysique qui la caractériserait (encore une fois il ne sagit pas de différence mais de distinction) mais parce quelle a pour dernière vérité, sous sa plume et non pas dans notre représentation, dêtre sartrienne.
Vous voyez que pour penser lénigme, jutilise ce que nous avons appris lannée dernière à propos de la philosophie. Jen ai le droit, puisque la philosophie est le savoir de ce qui compte en tant quil compte, et donc en tant quil se présente énigmatiquement. Car bien sûr lénigme est la seule manière dont ce qui compte peut se révéler toutes les autres (savoir, représentation, mais aussi aporie, mystère ) ne valant que pour ce qui importe.
Or ce qui compte, justement de rester dissimulé au cur même de sa reconnaissance (propre de lénigmatique), est-ce que ce nest pas ce qui nous donne à nous-même une vie qui soit vraiment la nôtre, au lieu dêtre la vie de nimporte qui inhérente à lindéfini renouvellement des choses qui importent ?
Je le dis autrement : on appelle énigme la donation du destin, quand elle est reconnue comme telle. Cette donation, le vrai seul peut en être sujet là où il est effectivement vrai, cest-à-dire dans son " effet ". la " donation " est la production même de son effet. Car le vrai ne saurait être sujet dune expression, nous lavons vu, mais seulement dune donation : il " véri-fie ". Celui qui a reconnu lénigme, et quon peut par ailleurs nommer un élu (au sens où dipe ou Freud sont des élus de la vérité), il a été produit comme tel par elle.
Et quest-ce quun élu, sinon un " vrai " au sens où il se situe à lorigine même et par là même produit à son tour un effet d " originalité ". Jai déjà pris lexemple banal de lélu, au sens politique du terme : si je parle avec le maire de ma commune, je ne suis pas sans être rappelé à ma dignité de citoyen, alors même que javais pu lui demander audience pour obtenir le règlement dun problème trivialement lié à mes intérêts (voirie, éclairage public, etc.). Le propre de lélu est de produire un " effet " qui est dinstaller à nouveau dans la dignité, cest-à-dire dans lorigine : madressant au maire de ma commune, je puis bien continuer dêtre préoccupé par mes petits intérêts, mais je sais alors quils ne sont pas ma vérité. Lélu divise et cest par cet effet de division entre une réalité (ici de simple particulier) et une vérité (ici le statut de citoyen) quil apparaît comme distingué de tout autre.
Eh bien ma thèse est que lénigme soit la production même de cette distinction, par quoi les autres pourront ensuite être rappelés à une vérité quils lui devront indirectement. Est-ce qudipe, ou Freud, ou Napoléon, ou Sartre bref tous les sujets qui sautorisent de soi quand nimporte qui se fût autorisé de son savoir ou de sa place ne nous mettent pas à leur tour au pied de notre vérité ? Cest à chaque fois ce que fait un élu. Cest par conséquent leffet de lénigme des autres qui, dès lors métaphoriquement, pourra devenir vraiment la nôtre. On appelle " tradition " cette nécessité.
Jarrête ici ce dernier cours de lannée un peu long, je le sais, mais je ne voulais pas vous laisser partir sans vous donner de quoi méditer pendant les vacances. Il reste beaucoup à dire sur la question de lauteur et de lautorité. Je vous propose de nous retrouver à la rentrée prochaine pour en parler.
Je vous remercie de votre attention.
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