Sautoriser : contingence et vérité (suite)
On ne sautorise que de sa contingence, que de limpossibilité quon soit nécessité, ou plus exactement que de limpossibilité que compte la nécessité dont on relève forcément. Cest justement la non vérité de la nécessité dêtre nécessité quon appelle autorité : elle est limpossibilité que la nécessité compte, notamment quand elle simpose au titre de la place. Et lenvers de cette impossibilité est la corrélation dune contingence et dune marque ou, si lon préfère, cest lexistence comme autorisée dun sujet qui ne le fait que pour la seule raison quil est lui-même (définition génie, au sens éthique du terme, puisquil ny en a pas dautre). Pas de différence, en ce sens, entre sautoriser de soi-même et sautoriser de sa propre contingence. Rien de justifié ne peut donc faire autorité, puisque faire ce quil est justifié de faire consiste à faire jouer sa propre nécessité (par exemple on est directeur et on agit en tant que tel : il faut bien que le service soit dirigé). On ne fait donc autorité que pour autant que les titres quon a dimposer notre point de vue ne comptent pas, lesquels titres sont la nécessité même de ce point de vue. Doù ce paradoxe de lexclusivité de lautorité et de la nécessité, qui peut notamment sexacerber comme tension contradictoire dans la figure du chef, qui est dun côté un parfait médiocre (ce qui compte en lui, cest sa place à la " tête " de lentreprise ou du groupe : elle suffit à le définir) mais qui est de lautre côté un sujet qui sautorise de lui-même (ce qui implique notamment quil puisse désobéir à des ordres supérieurs), quelquun qui décide quand tout autre à sa place choisirait la meilleure ou la moins mauvaise des possibilités. Voilà globalement une première approche de la notion de contingence, telle quelle est inhérente, à mon avis, au concept dautorité.
Les questions quon a bien voulu me poser montrent cependant que linhérence de la contingence à lautorité nest pas évidente pour tout le monde ne serait-ce quà cause de notre habitude denfermer la question de lautorité dans le service des biens (le chef, par exemple, doit mener à bien lentreprise collective), et par là de la méconnaître totalement en faisant de lautorité un principe de nécessité. Car si lautorité est une fonction (et par exemple si le chef est une sorte de mercenaire : on lui demanderait dapporter la victoire comme on demande au cuisinier de préparer une bonne nourriture), autrement dit si elle sinscrit dans le service habituel des biens, alors elle devient absolument incompréhensible puisquon ne peut sautoriser de soi même principe même de lautorité hors de quoi il ny a quun jeu anonyme de nécessités sociales quà la condition, justement, que les biens ne comptent pas. Le bien, en effet, cest ce que nimporte qui a raison de vouloir ou, si lon préfère, ce qui détermine le sujet de son vouloir comme étant nimporte qui. Or il ny a dautorité que dun sujet qui nest pas nimporte qui, si vous continuez de maccordez la corrélation de lautorité et du respect. Et nous savons quil ny a concrètement de respect quen particulier, cest-à-dire que dun sujet qui ne apparaisse comme nétant pas nimporte qui, comme nétant pas un représentant de lhumanité, une fonction.
Cest par conséquent en mappuyant sur la corrélation du respect et de lautorité, une fois reconnue limpossibilité déprouver un respect " général " (le respect pour lhumanité en général nest que lidée du respect, avons-nous vu), que je pose lexclusivité absolue de lautorité et du service des biens. La contingence dont je vous parle, cest dabord cette exclusivité.
Il ny a de contingence que du distingué
Je mets en rapport la contingence et la liberté, au sens où on peut nommer " liberté " le fait de sautoriser de soi-même, ce qui aussi bien être nommé " distinction " (notons que cela implique lexclusivité de la liberté et de la lucidité, alors que lidéalisme réflexif habituel sattache à les identifier au nom de lidéal de la semblance universelle). Ce rapprochement de termes na pas manqué dévoquer des souvenirs de lectures sartriennes, et il est très important que jécarte le contresens qui risquerait dadvenir ici en insistant bien sur limpossibilité, pour la contingence dont je vous parle, dêtre confondue avec le simple être-là inerte et la stupide de la " contingence " sartrienne. Une raison de principe suffirait : le statut de cette notion développée dans lEtre et le Néant, qui est exclusivement réflexive. Il ny a en effet den soi que pour un pour soi, de sorte que la " contingence " sartrienne est simplement lenvers de la nécessité que le sujet universel de la réflexion est pour lui-même. Quand en effet je prends conscience de moi, je prends par là même conscience que le " sens " procède nécessairement de ma conscience : un stylo en est-il un en lui-même, si personne ny pense ? certes non ; et pourtant lobjet ne cesse pas dexister quand nous cessons dy penser ; de sorte quil ny a pas de différence entre adopter la position réflexive et définir comme " en soi massif et opaque " lêtre propre des choses. En quoi nous aboutissons bien à une contradiction, excluant définitivement quon puisse jamais se poser la question du vrai : le propre (si cet objet est vraiment un stylo et non pas un dromadaire, par exemple ) est exclusif du fait dêtre ce quon est et par conséquent de toute éventualité de vérité, laquelle est par définition vérité du vrai lui-même. Cest à pointer cette contradiction que je récuse, comme je lai souvent dit, la validité de la position réflexive, et que je définis la vérité non pas par la souveraineté du sujet pur en face dun " en soi " en lui-même in-signifiant, mais au contraire par sa récusation et donc, subjectivement, par létrangeté que nous sommes pour nous-mêmes. Car sil y a du vrai alors le sujet constituant ne compte pas. Là où je ne compte pas, moi qui suis ma propre présence pour moi-même, est le vrai, et je dois corrélativement appeler " vrai " tout ce qui a produit en moi cet effet de division que jappréhende en reconnaissant quen un certain endroit de mon existence (la marque, où dès lors je suis sans moi capable de vérité), je ne compte pas. Ce rappel est destiné à éviter le contresens quon peut commettre facilement sur la contingence en séparant les notion de contingence et de vérité, alors quelles sont inséparables, si, précisément, cest le vrai lui-même (par opposition à toutes les raisons dont il serait lexpression, à commencer bien sûr par des raisons transcendantales) qui est sujet de la vérité.
En présentant la même nécessité sous une forme subjective, on dira que le vrai ne peut être sujet de la vérité quà sêtre depuis toujours distingué du réel quil est par ailleurs. Au vrai, il appartient donc de ce point de vue de renvoyer au sujet de la distinction, qui ne peut lêtre quà sentendre depuis toujours dans sa division entre vérité et réalité, faute de quoi il ne serait jamais, toujours subjectivement, que le sujet de son expression. Car le sujet qui sexprime est le même alors que le sujet qui distingue est un autre : le premier est toujours réellement lui-même, alors que le second a à lêtre vraiment. La formule freudienne du " wo es war... " renvoie, de mon point de vue, à cette nécessité quil ne suffit pas dêtre soi (même divisé) pour être vraiment soi : non pas quon doive conquérir une vérité à la manière dune sagesse qui ramènerait tout à on ne sait quelle harmonie, mais en ceci que notre vérité nous est étrangère et que cest en cette étrangeté que sorigine ce qui est vraiment de nous. Est vrai ce que nul, notamment son auteur, navait la possibilité de faire : il faut toujours être un autre, pour quil y ait du vrai. Cest pourquoi je dis quentre le vrai et le réel il ny a pas de différence (la vérité nest pas un élément quil suffirait dajouter ou de retirer au réel) mais une distinction.
Identifier le vrai au distingué comme je le fais, ce nest pas y reconnaître lexpression dun sujet divisé parce quune expression est tout ce quon veut sauf distinguée : aussi paradoxalement quon la conçoive, une réalité ne sera jamais assimilable à une vérité, parce quon ne sera jamais sorti du domaine de la nécessité (sexprimer, cest nécessiter à partir de soi ce en quoi on se retrouvera comme le même que soi). Autrement dit, rien de ce en quoi on peut se reconnaître ne saurait être vrai, même si " par ailleurs " lidiosyncrasie, les fantasmes et toute la singularité subjective de lauteur se laisse reconnaître. Mais justement : la vérité, cest que cela ne compte pas.
Définir le vrai par sa contingence, cest dire quil sentend en exclusivité à toute problématique de lexpression et de la reconnaissance de soi. Si je me reconnais en quelque chose dont je me dis lauteur, alors jusurpe la notion dauteur, puisquelle est celle de lautorité et par conséquent de létrangeté. On ne saurait être lauteur que de ce qui nous surprend, que de ce qui exclut quon se retrouve puisque de toute façon le vrai se reconnaît à leffet de division quil produit sur nous (quon en soit ou non lauteur, sur ce point, ne change rien). Cest pourquoi la notion de contingence telle que je lemploie ici renvoie expressément à la distinction de ce qui compte et de ce qui importe, puisquon peut aussi bien la définir en disant que le contingent, cest létant dont la nécessité ne compte pas autrement dit le distingué. On dira par conséquent quil ny a de contingence que du distingué comme tel, puisque la nécessité est le régime commun de létant comme tel, de létant qui relève du discours métaphysique cest-à-dire avant tout du principe de raison. Et cest à partir du moment où il importe sans compter quon peut aborder la question de la vérité.
Exemples du vrai
On ma demandé de prendre un autre exemple que luvre pour expliquer la contingence, telle quelle est impliquée dans la problématique de la vérité.
Tout ce qui produit un effet de vérité peut convenir : certes, cest luvre qui constitue le vrai, paradigmatiquement, puisquon appelle ainsi ce qui relève du génie, autrement dit de la première personne comme telle (cest-à-dire dans son étrangeté à soi). Mais je vous rappelle aussi que la question du vrai nest pas simplement celle de sa production, cest également celle de sa reconnaissance. Tout ce qui produit en nous un effet de division entre réalité et vérité, et par là nous met au pied du mur de la question que nous sommes pour nous-mêmes, est vrai. Je le dis autrement : jappelle vrai tout ce qui me cause comme première personne.
Souvenez-vous de lexemple de lexercice de géométrie : on peut parler de vérité à propos dune démonstration faite par un élève de quatrième si elle produit en nous un effet de géométrie, par opposition à leffet darpentage que produirait une mesure soigneusement faite avec un rapporteur et un double décimètre. Dans le second cas, on est toujours dans la réalité au sens où il ny a pas de division entre ce qui importe et ce qui compte, alors que dans le premier il y en a : ce qui compte nest rien mais cest justement par ce rien que ce qui est quelque chose pourra passer au statut de figure géométrique. Le cercle ou la sphère ne sont rien, par opposition au rond ou à la boule ; mais cest seulement parce que le cercle et la sphère comptent quon peut reconnaître dans leur distinction cest-à-dire comme figures engagées dans un exercice de géométrie un rond ou une boule.
Je prends un autre exemple : la loi, qui produit en nous un effet, disons, de " citoyenneté " par opposition à la règle, qui ne nous divise pas parce que nous sommes toujours déjà convaincus de limpossibilité de vivre nimporte comment en société. Donc la loi comme telle est vraie : le particulier que je suis importe assurément, mais cest le citoyen qui compte, politiquement (cest-à-dire dans le domaine dont la loi est linstitution). Je présente la même chose autrement en disant, à propos de la loi entendue comme expression de la volonté du peuple, que celui-ci fait autorité précisément de ne pas être le peuple réel, bien quil nen existe évidemment aucun autre. En effet le peuple réel, nest pas le vrai peuple : lensemble des citoyens nest pas lensemble des particuliers, la volonté générale nest pas la volonté de tous. Bref, cest la distinction qui fait la contingence, au sens où sautoriser de soi soppose à une nécessité dans laquelle les importances se conditionnent les unes les autres, dans lhorizon général de la finalité que la vie est pour soi.
Dire que lautorité est inhérente à la distinction, cest dire quelle ne diffère pas de limplication de la contingence. Tout ce qui est contingent au sens que je viens de rappeler fait autorité. Un bourgeois ne fait pas autorité (puisquen lui ce nest pas lui mais sa place qui compte), mais un bourgeois distingué, oui. En effet sa distinction est sa contingence : il est nécessaire dans une société marchande, mais, dans son cas particulier, cela ne compte pas. Et que sa réalité sociale (une place, des moyens, du pouvoir ) soit ce qui ne compte pas, voilà précisément qui linstaure comme contingent et comme autorité de soi, bref comme vrai et par conséquent comme produisant un effet de vérité (le respect).
Rien là que de très évident, y compris quand on se pose la question de la vérité en termes de représentation. Ainsi vous voyez bien quil revient au même de dénier la vérité dune proposition et de la rapporter à celui qui la proposée. " Cest parce que vous êtes ceci que vous dites cela ", disent les partisans de lexpression, autrement dit ceux qui haïssent jusquà lidée quil puisse y avoir de la vérité parce que cela implique subjectivement la nécessité du respect (si tout exprime pareillement quelque chose, alors tout se vaut et que rien ne saurait susciter un respect particulier). Certes, quon soit déterminé par ce quon est, voilà bien une lapalissade que nul ne risque de contester ! Par exemple Rousseau était paranoïaque. Assurément, il faut lêtre pour avoir lidée de dinstituer le tout social à partir de sa seule raison. Et alors ? Quest-ce que cela change à la vérité, cest-à-dire au caractère marquant, du Contrat Social dans l" effet " duquel nous vivons encore et dont nous ne sommes pas encore remis ? Car quest-ce que ce livre, sinon ce qui nous produit comme républicains (au sens moderne) ? Est-ce que cette " production " nest pas une distinction de nous-mêmes ? est-ce par conséquent que ce livre nest pas vrai ? Cela ne signifie surtout pas quon ne puisse lui opposer des arguments importants et même décisifs (Hegel ) mais cela signifie quon ne se remet pas davoir lu ce livre, autrement dit quil compte. Ce qui compte, voilà le vrai. La paranoïa de Rousseau, par contre, elle ne compte pas (mais elle importe, au moins à titre de condition).
Alors la contingence ne porte pas sur les conditions qui sont, au contraire, parfaitement nécessaires mais sur la vérité même du vrai : parler de contingence ici, cest dire que notre " causation " comme républicains par ce livre nest pas de lordre des causes et des effets, puisque notre attitude républicaine est une manière de nommer notre capacité de vérité en matière politique (par opposition au " conditionnement culturel ") !
Voilà, jespère avoir répondu à la demande quon mavait adressée, en précisant toutefois que tous les exemples que je viens de prendre renvoient vraiment à la vérité, et ne sépuisent pas dans un " effet " quon pourrait simplement interpréter comme une curiosité transcendantale. (Quand jai parlé de la marque, jai insisté sur mon refus de jamais en inscrire la notion dans un tel horizon.) Car à chaque fois, on peut montrer que cest du nom secret quil est question ! Par exemple, est-ce que la république au sens moderne nest pas en grande partie rousseauiste ? Leffet de vérité dont je viens de parler sous le nom deffet de citoyenneté (je suis un particulier, avec des intérêts et des passions de particulier, mais ma vérité politique, cest que ça ne compte pas), est-ce que ce nest pas un effet de " rousseauité ", si vous me pardonnez une telle expression ? voilà donc la contingence, finalement : Rousseau était lui-même, et non pas nimporte qui. Contingence et vérité sont le même : la République au sens moderne, cest un concept en première personne en loccurrence un concept " rousseauiste " (je simplifie : il faudrait aussi parler de Montesquieu, etc.).
Mais cela renvoie aussi à une autre idée, que jappellerai la " contingence du vrai " et dont jénoncerai le principe de manière un peu scandaleuse, en disant que si la république est bien de " nature " rousseauiste, comme la morale est de " nature " kantienne ou comme la géométrie de lunivers est de " nature " einsteinienne, alors ma vérité à moi ne peut résider ni dans mon statut de citoyen, ni dans ma moralité, ni dans ma réalité physique
Voilà comment, pour relancer la question de la vérité comme étant celle de la première personne, je reprendrais lidée de contingence.
Contingence du vrai et de lauteur
La question de la vérité (ou la question de lauteur, puisque la notion de lautorité fait apparaître que ce sont les mêmes) est par conséquent celle dun manque : dire quil ny a de vrai quà lencontre du réel en refusant de faire une différence entre réalité et vérité, cest dire que le vrai sentend depuis une certaine impossibilité de la réflexion à laquelle il appartient essentiellement au réel de pouvoir donner lieu ; la marque est une pure aberration, et ne peut pas être confondue avec le trait didentification. Nimporte quoi se définit de pouvoir donner lieu à un concept qui en soit la vérité. Sauf, justement, ce qui nest pas nimporte quoi et quon appelle le vrai. Lui aussi offre cette possibilité (autrement dit un discours métaphysique peut toujours le rassembler) mais, dans son cas, ça ne compte pas. Quand tout est compris, cest comme si rien ne létait, et il faut penser ce paradoxe comme une propriété impossible du vrai. Je dis dune part quil sagit dune propriété, car nous ne distinguons pas le vrai arbitrairement (cest même la définition du vrai quil sentende expressément à lencontre de larbitraire, puisquil est lui-même le sujet de la vérité ce dont le respect imposé est la reconnaissance), et dautre part que cette propriété est impossible car si elle existait positivement on ne pourrait pas parler de vérité, mais seulement dune nouvelle réalité réfléchie ou paradoxale. La distinction du vrai sentend donc à la fois comme nécessaire et comme impossible. La question de lautorité trouve son pivot dans cette corrélation.
Or si nous réfléchissons à la notion ainsi construite, nous découvrons que la notion de contingence en répond. Cette notion est en effet celle dune distinction et non pas dune différence, puisque le contingent ne soppose pas au nécessaire comme une réalité qui existerait sans raison sopposerait à une autre réalité qui effectuerait les raisons de son être. Il est évident que tout ce qui est contingent est " par ailleurs " nécessaire. Mais justement : cest par ailleurs et non pas en vérité quil lest. Cest pourquoi la question de lautorité sinscrit dans lhorizon de la contingence : là où il y a nécessité, il ne peut pas y avoir autorité, parce que la nécessité renvoie toujours à autre chose qui soit sujet, en loccurrence un système de places ou un savoir (ce qui revient au même). Ainsi lobjet est nécessaire puisque les raisons dabord finales de son être sont ce qui compte en lui, alors que la chose est contingente puisque ces raisons, les mêmes, ne comptent pas. On peut donc définir la vérité dune manière négative et programmatique en en faisant la fausseté de la constitution. Si lon appelle vrai létant qui est lui-même le sujet de son propre être dès lors reconnaissable comme vérité, autrement dit létant autorisé de soi et donc létant qui fait autorité, létant qui marque il faut le dire contingent. Car si cest de lui et non pas des raisons de son être (à commencer par le sujet qui le comprendrait comme tel ou tel) quil sautorise, autrement dit sil institue la métaphysique comme lordre de ce qui ne compte pas, on peut dire que, quant à ce quil compte autrement dit quant à son autorité il est sans raison. Non pas aléatoire ni arbitraire ni indéterminé, mais bien contingent.
Et certes, nous lavons déjà vu quand je disais que lautorité excluait laccord, autrement dit excluait pour elle-même dêtre raisonnable puisque le raisonnable, cest ce que nimporte qui a raison de faire ou de penser, et quil ny a dautorité, précisément, que de celui qui nest pas nimporte qui, que de celui qui na pas cédé sur sa " personnalité " première (être la première personne, par opposition au sujet raisonnable qui sapprouve et se reconnaît lui-même dans luniversalité de son action) et en qui, par conséquent, les autres (dont il fait partie) ne sauraient jamais se reconnaître. Celui qui agit en première personne, autrement dit celui qui sautorise de soi puisque cest uniquement cela, sautoriser de soi est forcément contingent, par rapport à ce quon se représente comme nécessaire (sautoriser de sa réflexion, de son savoir, de sa place). Le premier trait de lauteur est donc la contingence : oui, Platon a existé, cest un fait ; mais un fait purement contingent (bien que par ailleurs nécessaire : ses parents se sont rencontrés, etc.), et cest seulement à reconnaître cette contingence au principe de son uvre que celle-ci, justement, apparaît comme une uvre la sienne. Je dis " la sienne " par opposition à un moment historialement nécessaire de la pensée grecque qui serait seule à compter dans ses écrits, lesquels ne seraient donc pas vraiment les siens et ne seraient dès lors pas vraiment eux-mêmes, puisque le vrai ne sentend que dune étrangeté de la première personne à elle-même, excluant quelle sy exprime.
Il faut donc penser le redoublement du nécessaire par un impossible lui-même impossible : son impossibilité nest pas une modalité paradoxale, parce que cela reviendrait à opposer le vrai au réel par une différence et non plus par une distinction. Autrement dit lautorité ne peut pas relever dun fondement dont on pourrait donner la formulation paradoxale. Il y a donc ce qui relève de la métaphysique autrement dit de tout puisquon appelle métaphysique le fait que tout puisse se reconnaître dans le préalable du savoir qui le concerne et une impossibilité à cela, qui ne consiste en rien, mais dont il faut nommer " vérité " linsistance.
On appelle auteur celui dont cette insistance constitue léthique en quoi il fera autorité. Le statut dauteur est par conséquent philosophique au sens où je vous ai expliqué que " philosophique " sopposait à " métaphysique " : la distinction de lauteur, cest limpossibilité de faire valoir une problématique de lexpression qui, pour tout autre sujet (y compris celui quil est " par ailleurs " et qui ne compte pas) serait pertinente.
La notion dexpression, dont jai parlé lautre jour à propos du visage, dit cet encontre : toute chose exprime les raisons de son être et chacun sexprime en faisant ce quil fait. La question de la vérité sentend expressément à lencontre de cette évidence métaphysique, et cest le respect qui en est lépreuve puisquil ny a de respect que de la chose elle-même, à lencontre dautre chose qui compterait à sa place et dont elle serait lexpression.
Lauteur, cest donc avant tout celui qui ne sexprime pas dans ce quil fait : quil le fasse (et comment pourrait-il ne pas le faire ?) voilà précisément ce qui ne compte pas, dès lors que ce quil a fait inspire un respect particulier.
On peut donc nommer auteur un sujet dont lexpression ne compte pas, le sujet dune chose qui impose le respect. Voilà comment je mets en corrélation lautorité et la contingence.
Marque et contingence
Le réel est toujours déjà métaphysique, alors que le vrai est toujours déjà philosophique.
Quand on réfléchit cette distinction, on est obligé de la voir comme une division du vrai : est vrai ce dont la réalité ne compte pas, sans quil y ait rien dautre (une réalité supplémentaire) à considérer. Ce rien est forcément local, ponctuel, conformément à limpossibilité pour la vérité dêtre la totalisation du vrai puisquau contraire elle en est la fracture, le déchirement. Le point de ce " rien ", il faut le nommer " marque ". De même quune personne " marquée " (celle qui inspire un respect particulier) laisse reconnaître en elle un point daberration, un point où elle ne reconnaît pas le sujet raisonnable quelle est réflexivement, on dira que le vrai nest tel que par une aberration locale, la marque, qui interdise au savoir dont lobjet relève de compter, et par là récuse que lobjectité (le fait dêtre objet pour un sujet) soit la vérité de létant. On appellera vrai létant dont le traitement objectal apparaît être une désinvolture, le paradoxe étant ici que la désinvolture soit la nécessité elle-même, puisquil faut être désinvolte envers létant lui-même pour poser quen lui cest nous qui comptons, ou alors son fondement. Si on respecte une chose (ce qui est la reconnaître comme vraie), on nen fait pas linessentiel dun autre quelle manifesterait. Or pour la reconnaître dans cette contingence alors que la nécessité est la priori de son aperception, il faut la supposer distinguée.
Définir la vérité par la division du vrai, par une affectation qui le rende étrange et aberrant pour lui-même, cest ce à quoi sert la problématique de la marque. Le vrai, cest le marqué ou encore le distingué, séparé quil est de sa propre réalité et donc de son inhérence au service de son bien par une aberration, un reste inassimilable qui napporte rien, ne signifie rien, napprend rien, ne sert à rien. Nous savons depuis très longtemps quil ny a de vérité quen récusation de luniversalité incontestable du service des biens : cest le paradoxe de cette exclusivité qui structure toute la problématique du respect, en quoi il est question de la vérité. La simple notion du respect est la récusation du service universel des biens, puisque le respectable vaut en lui-même, et non pas par son agrément ou son utilité, qui consisteraient à attribuer à autre chose sa propre vérité (cest pourquoi lenvers du respect nest pas le mépris, quand on en pose la question éthiquement et non pas moralement : cest la désinvolture autrement dit léthique métaphysique). Quand je parle de contingence, il ne faut pas voir cela comme on ne sait quelle négation des nécessités du savoir, mais au contraire comme leur reconnaissance leur cantonnement dans lordre de ce qui ne compte pas dans luniversalité de la métaphysique ou du service des biens, bref dans lordre des importances. La distinction que je mets en avant à travers lopposition de lobjet ou de la chose, ou encore à travers lopposition de la constitution (il sagit de moi) et du respect (il sagit de la chose), ce nest pas une différence : la chose et lobjet, cest la même chose. Parce que ce nest pas une différence, la distinction effectuée sautorise dune marque et non pas dun trait. Voilà exactement ce que signifie la notion de contingence : ce dont aucune différence ne saurait être construite pour justifier lopposition au nécessaire.
Définir la marque à partir du vrai, dabord en ce quil sen institue (le vrai, cest le marqué) puis en ce quil sy donne dans son effet (le vrai, cest le marquant), cest exclure quil relève de la nécessité, telle que la loi en est à la fois lindication et la prescription. Et la nécessité, subjectivement, cest le service des biens. Le vrai est contingent en ce sens que le bien est le nécessaire en soi, et que là où est le bien il ne saurait être, et réciproquement.
Car ce dont la loi est énonçable ne compte pas : il relève de lexpérience et non pas de lépreuve, cest-à-dire de léventualité dêtre jeté une fois le savoir essentiel extrait. Mais si une réalité se trouve marquée, suscitant en nous un respect particulier, alors la nécessité légale dont elle serait le vecteur inessentiel sera précisément ce qui ne comptera pas, en elle.
La contingence appartient donc aux choses, par opposition aux objets, puisque cest leur constitution par le savoir qui définit ces derniers, alors quune chose sera dite vraie par sa distinction propre. Partout où cest des choses elles-mêmes quil sagit, on est dans la contingence : la nécessité concerne les objets quelles sont par ailleurs. Il ny a de respect que de ce qui est contingent.
Doù cette thèse quil ny a dautorité que contingente. Ce qui renvient bien à dire que la notion dautorité implique cette nécessité quon sautorise de sa propre contingence.
Je le dis en mettant laccent sur la notion de vérité : le nécessaire, parce quil identifie lêtre de lobjet à sa référence au savoir et donc à la constitution, implique la définition prédicative de la vérité. Cest le même de dire que la vérité est une propriété ou une qualité propre à certains énoncés et de dire que les choses " correspondantes " sont nécessaires. Or ce qui compte, justement, laisse en arrière cet impératif : si cest lui (le vrai) qui compte, il ne " correspond " à rien (aucun référent, aucun idéal, aucun but) et rien (aucune prédication) na, de lui correspondre, la possibilité den être la vérité. Jappelle " marque " cette impossibilité. Car ce qui est marqué, cest lui-même qui est considéré alors que ce qui ne lest pas nest quun exemplaire de lessence quil a dès lors pour mission daccomplir.
Quand donc je rapporte la contingence à la marque, cest pour situer la problématique de lautorité dans lhorizon de la question de la vérité entendue comme question des effets. La vérité se reconnaît à son effet. Par exemple une démonstration géométrique produit un effet de géométrie et non pas un effet darpentage. Si elle produisait un tel effet, elle serait sans doute exacte, mais elle ne serait absolument pas vraie. Or produire un effet de géométrie, cest marquer. Ainsi on peut imaginer quun individu prédisposé aux raisonnements concernant lespace réalise la trivialité du métier darpenteur quil est en train de pratiquer (hypothèse si peu fantaisiste que les arpenteurs quon voit sur les chantiers se font appeler " géomètres " !) de simplement avoir lu une démonstration géométrique, cest-à-dire une démonstration où lidéalité de lespace était respectée (alors quelle ne lest pas par les arpenteurs, qui ont décidé dignorer que tout donné renvoyait à une donation). Voilà ce quon nommerait un effet de vérité : quelque chose qui instituerait du respect, davoir une attitude respectueuse comme principe.
La contingence dont je parle ici renvoie donc à un rapport (dont la notion de respect nous donne lintelligence) entre le vrai et lexistant qui sest libéré de la vie, cest-à-dire des nécessités vitales de la compréhension dans lesquelles il est forcément pris. Là où la vie qui est sa propre nécessité est frappée dimpossibilité est la contingence. Ce lieu est la marque. Et là cest de lexistence quil sagit parce que cest seulement là où lon est marqué quon peut être sensible à la chose elle-même : non pas celle quon utilisera mais au contraire celle quon respectera la vraie, donc. Cest cette libération que jappelle " effet ". Par exemple larpenteur que je viens dimaginer aperçoit que lasservissement des démonstrations géométriques à la construction des autoroutes est une impiété bien que " par ailleurs " (mais justement : tout est là), ce soit une nécessité et une très bonne chose.
A linstant où il reconnaît que le trivial nest pas vrai et que le vrai nest pas trivial, on peut dire quil disjoint en lui lexistence singulière de luniversalité de la vie (dans laquelle on a notamment besoin dautoroutes bien alignées). Cette reconnaissance est la contingence elle-même, subjectivement entendue.
La contingence est par conséquent le rapport au vrai qui dès lors est toujours événementiel, et par conséquent elle est également son effet parce que celui qui est désormais susceptible de vérité est vraiment lui-même, par opposition au vecteur de luniversalité anonyme. Voilà pourquoi il ny a dautorité que du contingent.
Voilà, jai dit lessentiel de ce que je devais sur cette notion. La prochaine fois, nous aborderons la manière dont elle seffectue, et nous réfléchirons sur la notion dénigme.
Je vous remercie de votre attention.
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