Sautoriser : contingence et vérité
On ne sautorise jamais de ce que lon est mais seulement de qui lon est. Sautoriser de ce quon est, autrement dit agir ès qualité, constitue la position de l" en tant que " dont le propre est dexclure toute éventualité dautorité personnelle, quand bien même (on pourrait dire surtout) la fonction anonyme exigerait quon engage son propre désir voire son propre être, comme dans les trois métiers " impossibles " que sont, au dire de Freud, léducation, la politique et la psychanalyse. Mais léducateur, le politicien et le psychanalyste sont des " en tant que " autrement dit des gens qui sautorisent de leur place (par rapport à lenfant, au peuple, à lanalysant) et pas deux-mêmes sauf évidemment quand la question du génie est en jeu (pour léducation cest exclu puisquéduquer consiste à donner accès à une vérité qui soit proprement celle de léduqué et non celle de léducateur, mais pour la politique et pour la psychanalyse, il y a eu Napoléon ou de Gaulle comme il y a eu Freud et Lacan). Ainsi lautorité consiste uniquement à sautoriser de soi-même, autrement dit à exister en première personne, comme dailleurs les " sujets de vérité " (par opposition à lindéfinie multitude des autres que jappellerais des " sujets de savoir ") lindiquent expressément. Voici deux exemples archi-connus de paroles prononcées par des sujets de vérité : " Moi, général de Gaulle " et puis : " Aussi seul que jaie toujours été ", que jemprunte volontairement aux deux domaines " impossibles " de la politique et de la psychanalyse.
Précisément : un auteur, au sens où de telles paroles font " autorité ", est sujet pour la vérité., puisque par vérité, il faut entendre lacte dun sujet qui sautorise de soi et par là même produit un effet. Cest la même chose dêtre sujet pour la vérité et dexister en première personne ainsi que le signifie expressément la notion du génie, qui signifie simplement lirréductibilité de la personne quon est à celle quon se représente (et donc, réflexivement, le refus de céder sur cette irréductibilité). En quoi la distinction de quoi à qui est dabord la distinction de soi à soi, laquelle cause lautorité comme telle cest-à-dire comme une étrangeté. Et certes, il faut bien quil y ait de létrangeté impliquée dans lidée de sautoriser : on ne sautorise jamais que dun soi quon nest pas.
Mais la vérité ne sentend pas seulement de la division du sujet : car sil faut nommer " vrai " ce qui produit en nous un effet de division selon la temporalité du toujours et du désormais qui caractérise lépreuve (je ne suis plus en vérité ce que je continue dêtre en réalité), cet effet ne peut lui-même sentendre quà lencontre de la nécessité dont on pourrait, métaphysiquement, simaginer quelle procède.
Si je pose quil y a du vrai reconnaissable à son effet de division (par opposition au bien reconnaissable à son effet dunification), il semble que je minstalle dans une nécessité proprement métaphysique ou plus exactement théologique : il y aurait des sujets qui auraient la capacité mystérieuse et incompréhensible (les " génies ", sortes dextra-terrestres) de sautoriser en sétant préalablement distingués deux-mêmes et il faudrait nommer " vérité " ce qui exprimerait leur spécificité. Mais sil appartient par définition au vrai de relever de soi (autrement dit sil appartient à la notion de vérité quelle sentende dabord en exclusion de la notion dexpression), alors non seulement on ne saurait le faire procéder de la réalité, même paradoxale (magique, divine et on ne sait quoi dautre) dun " auteur " mais encore on ne saurait admettre que leffet produit par lui relève de cette nécessité. Or je viens de rappeler que le vrai sentendait en première personne et que cétait strictement la même chose de dire une chose vraie et de dire quelle relève du génie entendu comme le fait quun sujet soit vraiment lui-même, et dès lors capable de lautoriser, la produisant ainsi comme vraie. Autorisation soppose à expression : rien de ce qui exprime ne saurait jamais être vrai, puisque la notion de vérité est avant tout une notion de droit. Cest pourquoi, encore une fois, le génie ne réside nullement dans une capacité factuelle (ce nest pas un très grand talent, par exemple) mais uniquement dans une possibilité juridique : cest la capacité de produire comme vrai simplement en signant, bref en autorisant.
Il convient par conséquent que la notion dautorité ne soit pas pensée abstraitement à partir de la seule notion de vérité, mais quelle le soit concrètement à partir de cette irréductibilité de la première personne à tout autre, parce que lautorisation est précisément ce quun seul peut faire pour la seule raison quil est lui et non pas quelquun dautre.
Dès lors, si lon veut penser cette irréductibilité dune manière non circulaire, je crois quune seule éventualité se présente à nous, celle de la contingence.
La première personne et la contingence
Si le vrai, et donc aussi lautorité, sentend en première personne, il ne sentend quà envoyer à rien les raisons dont on peut objectivement reconnaître quil est lexpression. Ces raisons sont réelles (comment pourrait-il en être autrement ?) mais elles ne comptent pas : lépreuve dêtre soi les a cantonnées dans une réalité dont, comme épreuve justement, elle a instauré la distinction davec la vérité. Dès lors le vrai produit un effet qui consiste à renvoyer à rien lordre où les raisons comptent, cet effet qui est un effet de division où lon aperçoit que notre réalité nest pas notre vérité. On peut nommer " pensée " la production de ces choses quon ne peut pas expérimenter mais seulement rencontrer, ces choses dont la rencontre est une épreuve, cest-à-dire justement une distinction en soi de la vérité, qui nest pas la réalité.
Cest ce que traduit lidée de rencontre, à propos du vrai, qui est à la fois ce que lon ne produit quà avoir été vraiment soi (autrement dit quà avoir existé en étrangeté à soi), et ce qui nous met au pied du mur de la vérité qui se donne à la réflexion comme notre propre étrangeté à nous-mêmes. Ce qui revient à dire quon ne comprend pas le vrai au sens où il serait possible den avoir lexpérience (puisque le propre de lexpérience est que la chose elle-même ne compte pas : on la jette sitôt extrait le savoir quon en espérait), mais quon le rencontre, au sens où son aperception est toujours une épreuve (puisque le vrai divise celui qui le reconnaît) lépreuve dêtre soi telle que la problématique de la marque permet de linstituer dans notre réflexion. Car bien sûr lépreuve dêtre soi nest rien dautre que la rencontre du vrai comme tel cest-à-dire comme instituant la distinction comme établissant que la réalité, si importante quelle soit, ne compte jamais.
Or cest la définition même de la rencontre, et donc de lépreuve dêtre soi, quon la dise contingente. Et mon idée est de rapporter cette contingence à la première personne, puisquune rencontre en troisième personne est ou bien nécessaire ou bien aléatoire mais en tout cas pas contingente. Par conséquent, si lon nest vraiment soi quen étrangeté à celui quon reste malgré tout au-delà de lépreuve, cela signifie que la vérité, quand on la pense dans une formalité subjective, relève avant tout dune éthique de la contingence. Et non pas linverse, bien sûr, comme il serait de règle en métaphysique où lon aurait dabord établi une doctrine de la vérité qui laurait fait apparaître comme ayant la contingence pour nature, et qui aurait ensuite exigé quon se soumette, en se conduisant de manière à valoriser la contingence. Non : si lon refuse de séparer les notions de vérité et de génie (ce qui constitue une tautologie, dès lors quil ny a de vérité quen vérité), alors forcément on reconnaît pour vrai cela qui relève (et non pas procède comme dun fondement qui serait donné) de la première personne, celle que quelquun est, dans son irréductibilité à celle quil se représente être. Bref est vrai ce qui est autorisé par un sujet distingué, dans sa distinction. Et à définir la vérité par le première personne, forcément, on en fait une catégorie éthique seule attitude susceptible déchapper aux apories sur lesquelles débouchent tout de suite les conceptions de la vérité dont nous disposons scolairement.
Le vrai sentend dabord à lencontre de la troisième personne que chacun de nous est forcément cest-à-dire " par ailleurs " là où ça ne compte pas. De sorte que lautorité est absolument exclusive de la place (lautorité attachée à la place, cest lautorité du système, pas de la personne). Or la place est la nécessité indistinctement objective et subjective. Il ny a donc dautorité quà lencontre de cette nécessité parce quil ny a dautorité que dune personne qui compte. Dans la place, cest le système qui compte et non pas lindividu qui loccupe, puisquil est indéfiniment interchangeable. Ainsi : dire que le psychanalyste " sautorise de lui-même " cest dire quil y a effectivement psychanalyse (par opposition au bric-à-brac multiple des psychothérapies y compris dinspiration freudienne), en quoi donc le psychanalyste ne compte pas (même si son style personnel nest évidemment pas sans produire deffets, y compris de structure), mais seulement le " discours " où il a trouvé une place (daprès Lacan : celle de lobjet).
Le vrai ne saurait advenir que là où lexpérience toujours possible est récusée par lépreuve, laquelle napprend rien et nenrichit pas mais marque. Je parlerai donc de contingence en ce premier sens : lopposition de lexpérience et de lépreuve permet de concevoir une irréductibilité de la personne quon est (celle qui est divisée par lépreuve) à celle quon se représente être (celle qui est enrichie par lexpérience), une irréductibilité qui est absolument contingente parce quelle dépend de la marque autrement dit de la rencontre du vrai puisque cest seulement là où nous sommes marqués que nous sommes capables de vérité et donc (jinsiste sur le sens de cette implication, quil ne faudrait pas inverser) dêtre vraiment nous-mêmes. En somme le vrai est contingent parce que la marque est contingente, alors que le sujet quelle affecte peut toujours être ramené à lindéfinie nécessité dont toute chose procède forcément. La contingence de la marque, autrement dit de la distinction entre lexpérience et lépreuve (laquelle est la distinction tout court), est en ce sens la cause du vrai que dès lors on peut désigner comme le distingué.
Distingué et contingent sont inséparables : quune distinction soit nécessaire et cela cesse dêtre une distinction : on aurait affaire non pas à une marque mais à un signe. Par exemple on dirait, sans la connaître, dune personne issue dune famille aristocratique quelle est forcément distinguée : ce serait le signe dun certain type déducation quon imagine nécessaire dans cette catégorie sociale. Or là où il y a signe et non pas marque, la vérité est exclue, puisque cest la différence qui vaut et non pas la distinction. Cette exclusion indique sa contingence originelle, en ce sens quil suffit de nécessiter une marque pour en faire un signe autrement dit pour abolir la vérité.
Si donc on reconnaît la contingence originelle du vrai, autrement dit si lon reconnaît que la marque nest pas un élément de plus de la réalité (bref, si lon ne cède pas sur la distinction de la distinction et de la différence), alors on reconnaît quil ny a pas de différence entre sautoriser de soi et sautoriser de sa propre contingence.
Ce qui veut dire plus concrètement quil ny a dautorité que de sa propre contingence.
Retenons a contrario quil ny a pas de différence entre sautoriser de sa nécessité (ladjudant qui aboie toutes la journée, le professeur qui se réduit à un instrument de préparation des concours, etc.) et navoir aucune autorité.
Voilà ce que cest que labsence dautorité : celui qui simpose le fait toujours en étant nécessité cest-à-dire excusé de le faire. La médiocrité est objectivement le fait dêtre excusé davance de ce quon fait, et subjectivement, elle consiste à se mettre dans la position de pouvoir lêtre, autrement dit de sêtre originellement asservi au service des biens trahison de soi dont le principe est toujours de substituer le plus important à ce qui compte. Labsence dautorité, cest donc lexcuse, et lexcuse est toujours trahison de soi. Cest le même dêtre " sans excuse " et dêtre contingent, pour utiliser un langage sartrien, de sorte que léquivalence entre sautoriser de soi et être contingence simpose.
Mais si lon est contingent au sens de sans excuse (par opposition à l" en tant que " qui nest rien dautre que lensemble de ses excuses), cest quon a toujours déjà récusé lordre des importances autrement dit le service des biens. Contingence et vérité sont donc inséparables, subjectivement parlant, puisque la vérité se reconnaît de réduire à linanité les exigences par ailleurs incontestables dudit service. Parler de vérité, ou de contingence ou encore dexistence en première personne, cela revient en fin de compte au même : les biens ne sont jamais ce qui compte et leur service ne conditionne la vérité quà être récusé, puisquil suffit que la réalité ne compte pas pour quon puisse parler de vérité, dès lors faite de contingence. La contingence de la première personne, par opposition à la troisième toujours déjà asservie au service des biens, et la contingence de la vérité sont donc la même. Je le dis autrement : cette distinction du plus important et de ce qui compte, constitue précisément la contingence de la première personne.
La distinction dont je viens de parler est aussi bien celle de lépreuve et de lexpérience, ou encore la distinction de ce qui compte et de ce qui importe ; cest la distinction personnelle elle-même, et il faut appeler " vrai " tout ce qui en procède (sachant que la " procession " est une notion philosophique et non métaphysique, puisque cest dune distinction que je parle et non pas dune différence).
On peut encore présenter cette nécessité dune manière plus doctrinale en analysant les notions de seconde et de troisième personnes, et en pointant que celle qui existe (la seconde) et celle quon se représente (la troisième) ne le sont forcément que par une distinction originelle, en quelque sorte facteur silencieux de leur réalité, qui est la primauté même de la première personne, et dont le paradoxe est quelle ait la seconde personne pour cause.
Jai indiqué il y a longtemps que lexistence de la seconde renvoie à une impossibilité originelle dêtre qui la conditionne : lexistence sentend dans la priori de lêtre puisque nimporte quel étant nexiste pas, bien quelle soit dautre part labsolument première puisquil ny a jamais rien que ce ne soit à partir de lexistence. Lexistence (fait absolument premier) et limpossibilité de lêtre (dont lexistence doit déjà relever) sont en ce sens le même, et javais appliqué cette nécessité à la question des personne en disant que la reconnaissance de celle qui existe (de la seconde), de ne pouvoir être illégitime (on a nécessairement raison de reconnaître une personne), instituait depuis toujours dans lordre du droit cet être " impossible ". En quoi je pensais assurer la déduction formelle de la première personne (être impossible + juridicité) ce qui eût été absurde à propos de la seconde. Jénonçais le sens de cette démarche en posant quon ne sautorisait jamais que de lautorité dun autre celui quon rencontre par opposition à celui quon se représente (être), celui qui existe et quon ne peut pas avoir tort de reconnaître. Je ne renie pas cette nécessité, et je dirais encore que sautoriser de soi consiste à sautoriser dune rencontre, dun effet de vérité, dune marque, bref dune épreuve dont on ne revient (toujours) pas.
Eh bien je pense aujourdhui que lessentiel de cette " déduction " tient à la question de la contingence, lintérêt de cette démarche (en admettant quelle en ait un) étant précisément de " déduire " la contingence même, celle de la personne quon est, et par conséquent celle de tout puisquil ny a détant quà ce quil soit reconnu comme étant, que par une antériorité à lêtre lui-même qui conditionne la vérité, puisquon appelle vrai cet étant qui est non pas en fait, stupidement, mais à bon droit.
Je le dis autrement : en partant de labsolu de lexistence, on se voit forcé dune part de reconnaître quil y avait des raisons (je peux expliquer lexistence de ce crayon sur ma table), dans le moment même où lon reconnaît que lordre de ces raisons est précisément ce qui ne compte pas (même si on me prouvait que ce crayon ne peut pas exister, nempêche quil existe). Eh bien ma thèse est que la première personne est, comme ordre représentatif, le lieu de ce paradoxe. Il ny a de vérité quen première personne parce quil faut reconnaître les raisons dont lexistant seraient lexpression pour reconnaître en même temps que ces raisons ne comptent pas, dès lors quil existe vraiment (cest-à-dire en lui-même, sujet de sa propre existence : cest bien le crayon lui-même qui existe) et non pas comme leffectuation desdites raisons. La contingence, il faut donc la penser à partir de limpossibilité que les raisons comptent, et jappelle pensée lordre de cette impossibilité. De sorte quon peut considérer comme un pléonasme laffirmation quil ny a de pensée quen première personne.
La seconde personne impose la vérité de la première parce que son existence interdit que les raisons qui en rendent compte (le " conditionnement ") comptent jamais, et cette interdiction est le moment même de la première personne comme telle. Ma " déduction " consistait donc à en rester à lidée dune rencontre, par opposition à celle dune aperception.
Cest donc depuis cette distinction (qui recoupe celle de lépreuve et de lexpérience) quon peut parler de contingence, à propos de la première personne : elle est celle qui a reconnu la " personnalité " (le fait dêtre une personne, et ici la personne réelle, celle qui existe par opposition à celle quon se représente et à celle quon est) de celle quelle navait pas de raisons de reconnaître ! La contingence de la première personne, je la pense donc dans ce contexte en opposant les raisons quon a toujours de reconnaître quelquun et qui sont des raisons de représentation (nimporte qui est un représentant de lhumanité en général donc on a raison de le reconnaître), cest-à-dire des raisons dénuées de vérité (si cest lhumanité que je reconnais en lui, cela signifie que lui ne compte absolument pas), à légitimité où la personne trouve à se distinguer du sujet quelle est par ailleurs : on a toujours raison de reconnaître quelquun comme nétant pas vraiment quelque chose (notamment un sujet), autrement dit comme causé par une vérité qui ne peut être un moment supplémentaire de la réalité.
Jappelle contingence cette raison quil faut entendre en exclusivité de toutes les raisons.
Contingence et vérité sont ici le même, par conséquent : là où il y a des raisons, il ne peut pas y avoir de vérité, puisque ce seraient les raisons qui compteraient, et non pas la choses qui en serait lexpression ou la représentation.
Bref, pour en finir sur ce point, mon idée était que la première personne est linstance de la vérité même puisquelle st linstance de la reconnaissance de la seconde personne, celle qui existe et qui, comme telle (cest-à-dire par opposition à celle quon se représente) est vraie. La vérité est de reconnaître la vérité. Reconnaissance que je rapporte maintenant à la problématique de la marque : cest là où jai eu raison de reconnaître que je suis désormais capable de vérité. Cest pourquoi je peux à la fois dire que le vrai est ce qui est autorisé de la première personne comme telle, et dire que celle-ci se définit de reconnaître le vrai. J'appelle contingence cette corrélation résumée par la notion de marque.
Doctrinalement, on peut dire que la contingence est limpossibilité même de la vérité dont la première personne sautorise. Et je répète que sautoriser de soi, cest dabord sautoriser de sa propre contingence. Un auteur, donc, cest dabord un être qui ne cède pas sur sa propre contingence par opposition au sérieux des " en tant que ".
Mais la première personne ne sentend pas seulement selon la structure, cest-à-dire dans sa corrélation à la personne qui existe (la seconde) et à celle quon se représente (la troisième), elle sentend selon lirréductibilité de la question qui à la question quoi, autrement dit selon la distinction. Jai déjà parlé dun élément de cette distinction, qui est le visage impossible. Il me reste, pour terminer la séance daujourd'hui, à me référer au nom propre cest-à-dire impossible ce nom dont le propre de lauteur est précisément de témoigner de limpossibilité.
Le nom propre, cest le nom impossible à dire, bien que par ailleurs nimporte qui puisse dire son nom y compris les auteurs. Mais justement : eux, cest " par ailleurs ", là où ça ne compte pas, quils peuvent le dire. Là où ça compte, cest-à-dire quand il sagit de la vérité comme telle, ils ne peuvent pas. Souvenez-vous de lexemple de Sartre, qui peut tout dire à propos de lexistence, sauf la vérité, à savoir quelle est sartrienne. Voilà ce que cest quécrire en première personne : contrairement à ce quon imagine, ce nest pas dune possibilité que les auteurs sautoriseraient (comme si le génie était un aspect positif de leur personne, analogue à des muscles mieux faits permettant de courir plus vite que le commun des mortels) mais bien au contraire dune impossibilité : Sartre est un auteur parce quil ne peut pas dire que lexistence est sartrienne, alors que nimporte quel épigone le voit et le dit. Etre un auteur et agir en première personne, cest la même chose. Le ressort en est la contingence non pas du nom (au sens où on peut admettre que Sartre aurait pu porter un autre nom) mais de limpossibilité de ce nom. Car une impossibilité, justement, ce ne peut pas être nécessaire quand elle est propre : elle est nécessaire quand elle est impropre, cest-à-dire quand elle se confond avec une incompossibilité (quand des raisons établissent que, le monde étant par ailleurs ce quil est, telle réalité est davance frappée dimpossibilité). Je le montre plus clairement par une simple question : pourquoi Sartre ne pouvait-il pas dire que lexistence était sartrienne, alors que nimporte qui peut le dire? Vous voyez bien la réponse : parce quil était Sartre ! Il ny a pas dautre réponse, là est la vérité, autrement dit la contingence de limpossibilité de son nom, bref de son statut dauteur. Contingence, donc : cest ce terme qui manque, non pas parce quil serait incompatible avec les autres termes de la langue mais pour la seule raison que Sartre est Sartre. Jappelle " pensée " lacte duvrer (dans) cette impossibilité. En ce sens il ny a de pensée quen première personne.
On ne sautorise jamais que de sa propre contingence.
Jarrête ici pour aujourdhui, et je vous remercie de votre attention.
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