Sautoriser de soi : visage et vérité
Lexclusivité de lautorité à la représentation, on peut lénoncer en disant quun acte dautorité ne se commet jamais quen première personne. Il est en ce sens impossible de savoir ce quon fait quand on sautorise de soi-même parce que la lucidité suppose lidentification à lanonyme raisonnable que nimporte qui a toujours raison dêtre et cest justement de cette impossibilité de lanonymat (et donc du raisonnable) que procède lautorité. Autrement dit si lautorité relevait de la possibilité (si elle pouvait sacquérir), elle serait une simple fonction attachée à la place, alors que la question napparaît quà partir du moment où lon a reconnu que les autorités hiérarchiques nen étaient absolument pas : ce nest pas de son grade militaire que de Gaulle sautorise pour lancer son appel, mais de lui, et cest précisément cette exclusivité qui fait de son appel un acte dautorité. Quil soit un quelconque général est certes important (on nimagine guère quun appel lancé à tout un pays puisse être le fait dun berger ou dun instituteur) mais cela ne compte pas, et cest en ce point précis que réside lautorité. Si donc lacte dautorité est exclusif de la place au sens où il est limpossibilité même quelle puisse compter, alors le principe de cet acte est aussi bien la distinction entre la question de savoir ce quon est, à laquelle on répond toujours par lindication dune place, et celle de savoir qui lon est, à laquelle on répond dune autre manière : non pas en différence mais en distinction de la réponse quon aurait donnée. Jappelle génie lordre des réponses à cette dernière question. Tout acte dautorité est par conséquent génial ce qui signifie tout simplement quil a pour condition quon sautorise de soi exclusivement, et quil a pour réalité leffectuation de cette autorisation.
Demandons-nous comment on répond concrètement à la question de savoir qui nous sommes et nous saurons ce que cest quun acte dautorité, cest-à-dire le moment où lon sautorise de soi.
Jai souvent expliqué quil y avait deux manières de répondre à la question qui : le visage qui nous échappe toujours (nous ne verrons jamais que limage de notre visage, de sorte quil est frappé originellement dimpossibilité pour nous) et le nom qui est toujours secret (nous naurons jamais conscience que du nom que nimporte qui aurait porté à notre place : un patronyme cest-à-dire un nom impropre). On pourrait dire quil y en a une troisième et qui est luvre ; jy reviendrai en reprenant la notion de " métaphore personnelle " qui constitue en réalité la réponse à la question de ce que cest que sautoriser de soi, et en réfléchissant sur la notion de lénigme puisque lautorité est forcément énigmatique (si je la comprends totalement, cest à moi que jobéis en lui obéissant), comme le nouage du nom et du visage qui constitue, selon moi, lautorité de luvre pour son auteur. Je reviendrai sur ces points très importants. Mais je veux pour le moment rester dans lordre de la distinction entre qui et quoi, et montrer que ce qui leffectue le visage et le nom, donc fait autorité.
Car si la vérité nest pas une nouvelle forme de réalité, autrement dit si la question de lautorité est celle dune distinction et non pas dune différence, alors tout ce qui distingue le sujet de sa place suffit à faire autorité. Cest de cela quil va être question aujourdhui et la prochaine fois.
On sautorise de ce qui répond à la question qui
Soi, dans lexpression " sautoriser de soi ", cela renvoie donc à la distinction entre qui et quoi. On ne sautorise ni de son savoir (exemple du médecin) ni de sa place (exemple du directeur) parce qualors lautorité est celle de la discipline (la médecine) ou du système (ladministration), quil faudrait alors entendre comme identiques à leur propre distinction. On peut le faire, en montrant quil sagit là de régimes de vérité et pas simplement de constitution pour des réalités, mais alors on sort de la question qui nous intéresse qui est celle dune éthique personnelle. Impossible en ce sens de sautoriser de soi quand on a originellement décidé de nêtre que sa propre place, comme dans lexemple du psychanalyste, qui est en place de lobjet cause du désir et qui sautorise précisément de cette position (et non pas de lui-même, par conséquent). Jaurai loccasion de revenir sur ce que la psychanalyse nous apprend de la nécessité éthique de sautoriser de soi-même, dautant que lexpression qui la désigne vient de Lacan. Celui-ci parlait en vérité puisquil est possible de dire, par exemple, que linconscient est lacanien (en fait, cette nécessité véritative qui renvoie à lopposition de la métaphysique et de la pensée concerne tout le réel aussi est lacanien, et ainsi de suite). Il est donc certain quil sautorisait de lui-même, comme Picasso le faisait en peignant Guernica, ou comme Einstein en pensant lunivers (autrement dit cétait un génie : quelquun qui navait pas cédé sur la distinction de la première personne). Mais que le psychanalyste lambda dise quil sautorise de lui-même, cest beaucoup plus difficile à comprendre puisquil agit ainsi " en tant que " psychanalyste, cest-à-dire comme nimporte quel psychanalyste aurait raison dagir. Comment un " en tant que ", cest-à-dire un sujet qui ne compte pas (cest sa place qui compte et non pas lui même sil importe évidemment à travers son style particulier), pourrait-il jamais sautoriser de lui-même ? Voilà une contradiction qui pourrait bien faire tomber la soi-disant " éthique " du psychanalyste au rang dune simple déontologie (ce qui est déjà fort honorable)... Quoi quil en soit de cette difficulté sur laquelle je reviendrai probablement, il faut poser que sautoriser de soi-même, cest agir la distinction entre quoi et qui.
Quand on sautorise de soi, ce quon est importe assurément mais ce qui compte est qui lon est. Là où la distinction entre quoi et qui est effective, on peut dire quil y a acte dautorité. Ainsi il serait absurde (mais pas faux) de dire que lappel du 18 juin est le fait dun militaire quelque peu nationaliste dont on pourrait retracer la carrière et léducation, parce quainsi on répondrait à la question de savoir ce que de Gaulle était, alors que cet appel est son acte, la réponse quil se donne à lui-même à la question de savoir qui il est réponse dont il est évidemment privé, puisque la réflexion interdit quon ne soit pas nimporte qui pour soi-même. Sautoriser de soi-même, ce nest surtout pas sautoriser de sa réflexion, ni moins encore de son moi.
On ne sautorise pas de sa réflexion mais des marques quon a reconnues
Jinsiste sur cette nécessité, qui est particulièrement évidente dans le domaine moral : la question de la valeur personnelle est absolument exclusive de lattitude réflexive. Alors que les uns se demandent ce quil faut faire à lannonce dune nouvelle qui les met au pied du mur de leur responsabilité (par exemple linvasion du pays par les armées hitlériennes), et décident avant tout dattendre den savoir plus, les autres sont déjà partis ! Cest celui qui ne réfléchit pas qui est " quelquun de bien ", et celui qui réfléchit, sans être pour autant un " salaud " (qui lui non plus na pas réfléchi : il a tout de suite foncé dans les occasions de jouissance et dabjection), nest pas quelquun qui inspire le respect.
Donc sautoriser de soi, ce nest pas sautoriser de sa propre réflexion. Tout au contraire : réfléchir, cest démissionner, puisque cest essayer dêtre nimporte qui (on réfléchit pour trouver une solution raisonnable) alors quon est soi-même. Ce premier point, malgré sa dimension négative, est capital.
Dans le domaine de la pensée, rien nest plus évident, puisque cest la surprise qui en est le critère subjectif. Si lon nest pas surpris par ce quon écrit, par exemple, on ne pense tout simplement pas. Le travail peut être aussi intelligent, documenté et méthodique quon voudra, ce sera tout ce quon veut sauf de la pensée. La pensée est toujours lépreuve dune étrangeté à soi et pour cette raison il est absolument impossible quon lui accorde une dimension réflexive, même sil est par ailleurs indispensable de réfléchir par exemple quand on se relit, ou quon veut exposer les résultats de son travail à loccasion dune conférence ; mais alors il sagit dêtre un correcteur, un pédagogue, bref un " en tant que " et non plus un penseur : on sautorise dun savoir (concernant éventuellement les livres quon a pu écrire) mais pas de soi.
Un acte prévisible, en dautres termes, ne peut pas être un acte dautorité. Et quand je dis prévisible, cela vaut dabord pour celui qui le pose. Non pas que je veuille renvoyer à on ne sait quelle intuition brusque et spontanée, mais à ceci que la vérité dont sautorise cet acte nest pas une représentation dont celui qui le pose aurait disposé. Autrement dit ce nest jamais pour les raisons quil se représente, et qui comme telles eussent été valables pour nimporte qui à sa place, quun auteur pose un acte que dès lors (celui de lauteur en tant que tel) on dira un acte dautorité. Personne naurait pensé à faire ce qui a été fait, la situation étant ce quelle était. Eh bien lui, il la fait.
Leffet de lacte, cest par conséquent que chacun soit arraché à lordre de possibilité quil est pour lui-même. Les premiers Résistants ont été tout surpris de se retrouver les armes à la main. Et cette incompréhension de soi est leur grandeur. Dautres, au contraire, les ont prises plus tard, quand il était raisonnable (mais toujours risqué et il ne sagit pas de diminuer leur mérite) de le faire. Lacte dautorité, si lon garde comme paradigme lappel du 18 juin, il faut donc le penser à partir de cette surprise des premiers Résistants : cest dans leur effroi devant un engagement qui sest pris en eux sans eux que réside sa vérité que cest bien un acte dautorité, réel dans ses effets qui sont des effets de vérité et non pas de réalité : ceux qui ont répondu à lappel ont fait apparaître malgré eux quils étaient de vrais Français, alors que tous les autres étaient seulement français (ou étrangers, peu importe) en réalité.
Certains auditeurs de lappel nont pas été divisés par lappel parce quils sen sont tenus à sa réalité autrement dit au modèle de lexpression (tout acte exprime lidiosyncrasie de celui qui le pose tout acte est en réalité une action), alors que dautres se sont trouvés divisés par ce quils ont entendu, et plus précisément marqués. Car cest la marque qui produit comme vrai ce quelle concerne.
Là est en effet la vérité : les premiers Résistants se sont autorisés du lieu de la vérité en eux, autrement dit de la marque que cet appel avait laissé sur eux. Là où ils sont marqués, ils étaient déjà de vrais Français, et par conséquent (dans cette institution particulière de vérité) des Résistants ; par ailleurs, cétaient des gens normaux, avec leurs espoirs et leurs craintes, leurs mérites et leurs petitesses. Par ailleurs, cest-à-dire là où ça ne comptait pas.
Ne pas sautoriser de sa réflexion, cela signifie par conséquent sautoriser des marques que certaines choses, dès lors vraies (produites en première personne), ont laissé sur nous. Là où lon est marqué, on est capable de vérité. Etre capable de vérité, cest par conséquent accepter non seulement sa propre division, mais surtout sa propre incompréhension : je naurai jamais raison que là où je ne sais pas. Là où je sais, il peut au mieux sagir dexactitude, mais en tout cas jamais de vérité. Et ce qui vaut dans pour des occurrences disons locales (des moments de la vie) vaut paradigmatiquement pour la vie elle-même, puisque cest la distinction subjective qui oppose la vérité dune part au savoir et à lexactitude dautre part, quen elle il soit question des raisons de vivre et de mourir : un jour, peut-être, nous aurons raison de prendre une décision ultime qui sera dautant plus vraie que nous naurons sur le moment aucun moyen de la comprendre et qui restera à jamais énigmatique.
On ne sautorise que de limpossibilité de savoir qui lon est
La place et le savoir dont on sautorise en réfléchissant constituent la réponse à la question de savoir ce que lon est. Exclure la réflexion de lautorité revient à exclure de la réponse quon donne à la question quon est pour soi une réponse consistant à dire ce que lon est. Agir à partir de cette réponse spécifie l " en tant que ". Le principe de lautorité, sil ny a dautorité quà lencontre des nécessités du savoir et de la place, est donc que lon soit privé de la réponse à la question de savoir qui lon est. Subjectivement parlant, un acte dautorité est un acte dans lequel on pose la réponse à la question quon est pour soi-même, précisément parce que cette réponse est définie par son impossibilité (elle répondrait à la question quoi, or il sagit de la question qui). Voilà pourquoi un acte dautorité est toujours énigmatique : on sent bien que la réponse quon pourrait donner nest pas la bonne, bien quil ny en ait pas dautre (par exemple expliquer lappel du 18 juin par le nationalisme de de Gaulle, lui-même lié à la tradition maurrassienne de sa famille, etc.), sauf justement celle qui simpose en distinction de cette nécessité qui dès lors est renvoyée à la simple réalité (par opposition à la vérité). Le passage de quoi à qui se fait donc déjà de manière négative en ceci que la réponse à la question quoi est expressément reconnue comme ne comptant pas.
Il est dès lors évident quon ne sautorise pas de soi-même pour nimporte quoi, mais seulement pour des actes tels que leur justification en termes de finalité ou dexpression, bref en langage mondain, ne compte pas. Ainsi il serait absurde de dire quon sautorise de soi pour les actions de la vie quotidienne, pour lesquelles on na pourtant pas dautorisation à demander.
On ne parle dacte dautorité quà la condition dune étrangeté radicale à soi-même, en laquelle cest vraiment de soi quil aille. Lacte dautorité est la mise en acte de cette étrangeté, et lon peut nommer " autorité " son effet.
Alors je le demande : quest-ce qui permet de reconnaître positivement la distinction entre qui et quoi, sinon les deux réponses quon donne quand la question porte expressément sur le premier terme, et qui sont le visage et le nom ? ceux-ci réalisent en quelque sorte limpossibilité de savoir qui lon est, puisque le visage propre est absolument impossible (on nen verra jamais que limage et encore : inversée), et que le nom propre est " secret " (cest celui quarticulent silencieusement les questions " qui nous disent quelque chose "). Aujourdhui, nous allons parler du visage, celui qui fait autorité simplement parce quon la devant soi quand une personne sadresse à nous en sautorisant de soi, dans lirréductibilité du visage non seulement au masque (les attributs du savoir correspondant aux " en tant que ") mais encore à la figure (le savoir quil sagit dun être humain, toujours originellement en troisième personne). Bref, je vais essayer de vous expliquer comment il faut comprendre le visage propre, celui qui apparaîtra en seconde personne le visage qui impose réellement le respect (par opposition à la figure qui donne uniquement lidée quon doit respecter). Pour cela, je vais mefforcer délucider ce que peux être, pour celui qui le rencontre, un visage qui existe originellement en première personne et qui se donne par conséquent en seconde personne.
Le visage impossible et la nécessité phénoménologique
Limpossibilité qui définit lacte dautorité, je crois quil faut dabord la rapporter à celle que le visage propre est pour lui-même : jamais je napercevrai mon propre visage, qui est lenvers du monde non pas comme structure (Lacan enseigne que cet envers est le fantasme) mais comme a priori de la manifestation. Il y a une nécessité phénoménologique très particulière dont lintelligence est indispensable pour concevoir cet oxymore quest le visage en première personne et par conséquent léventualité quun visage puisse faire autorité. Car ne fait jamais autorité que ce qui se donne en première personne, justement, le reste nétant rien dautre que nécessité représentative.
Toute chose apparaît sur fond de monde et cest ce " fond " quil faut reconnaître comme lenvers non pas du monde mais du visage. En fait, la raison est plus radicale et je la présenterai en disant que toute vérité sentend à lencontre dune mondanéité qui en constitue la priori formel et matériel en même temps. Car la mondanéité est une structure déterminée : le monde de lenfance nest pas le monde adulte, le monde français nest pas le monde chinois, le monde masculin nest pas le monde féminin, etc. ; de sorte que par " mondanéité ", cest un certain a priori, indistinctement formel et matériel (une certaine " consistance " de lexistence et de la vérité dans le caractère habituel de leurs notions) quil faut entendre. Eh bien, jaffirme que lon doit définir le visage en première personne comme étant lenvers de cette nécessité : tout visage se donnera aux autres comme lénigme dun monde ou plus exactement dune mondanéité (car le monde est commun, mais pas la mondanéité). Je ne suis donc pas en train de confondre le visage et le masque en disant que nous naccédons pas à la face interne de notre visage (nétant que phénoménalité, on ne voit pas comment il pourrait avoir une face interne) mais je dis que toutes les choses répondent à une possibilité de manifestation, laquelle est notre visage comme impossible. A mon avis, pour comprendre ce quest le visage en première personne, il faut penser ce paradoxe dune réponse des choses dune réponse dont les choses, dans loriginalité de leur manifestation, aient en quelque sorte linitiative. Il faut que jexplique ce paradoxe, et si vous ne reconnaissez pas lexistence phénoménale des choses comme une réponse (si vous en faites une évidence donnée métaphysiquement), vous ne pourrez absolument pas saisir la notion du visage propre, que vous serez dès lors contraints de confondre avec le masque (car lidée que la figure ait une face interne na aucun sens). Or il ny a justement de visage quà lencontre de la non vérité du masque
Quand on considère les choses comme sujets de leur propre manifestation (comment pourrais-je voir ce crayon sur ma table, sil nétait pas en train dapparaître ? ), on fait de cette manifestation une réponse. Et une réponse à quoi, sinon à un apparaître qui, pour les choses, devait bien être préalable ? de quel apparaître sagit-il ? pas le mien, dont je ne décide pas, dans une existence qui est au contraire faite de réponse à tous les apparaîtres de toutes les choses, mais celui dune pure phénoménalité dont, à la réflexion et sans que je my reconnaisse jamais, je dois bien convenir quelle était celle de mon visage. Tout tient dans le paradoxe de cette temporalité. Le visage impossible, cest celui de lantérieur de phénoménalité à quoi toute chose apparaissant répond et répond éthiquement. Car quest-ce que la phénoménologie, finalement, sinon la reconnaissance et lélucidation dun apparaître des choses qui soit finalement une éthique de la manifestation propre à chacune delle (par exemple un vrai napparaît pas comme un faux, bien quils puissent être objectivement identiques) ?
En fait, mon argument est tout entier puisé dans cette définition de la phénoménologie. Je crois quune analyse phénoménologique est toujours éthique, si cest " aux choses elles-mêmes " (par opposition à la constitution que nous en opérons réflexivement) quelle parvient à faire retour. Car ce retour, cest la restitution de la chose contre lobjet dans son statut de sujet pour son propre apparaître, dans une vérité quon dira être la sienne (par opposition à nos nécessités subjectives).
Et il est impossible de pointer un sujet, dune manière générale, sans que ce soit par là même le pointage dune éthique. Quand on parle du sujet de la manifestation, autrement dit le phénomène comme tel, alors on pointe forcément une éthique. Moi je dis que la phénoménologie nest rien dautre que lentreprise de ce pointage : il ny a de phénoménologie que de la dignité et de lautorité de ce qui apparaît.
Si donc vous maccordez cette définition de la phénoménologie, autrement dit si le mot dordre husserlien peut être pensé éthiquement (sinon à quoi bon ?), alors vous avez reconnu au principe de la phénoménologie un " noyau " (cest encore un terme husserlien) que je définirai comme une réponse puisquêtre sujet nest rien dautre que répondre. Une réponse purement phénoménologique : que les choses " elles-mêmes " soient comme telles lindication de ce à quoi elles répondent, précisément dy répondre. Voilà, selon moi, ce quil en est du visage dont je crois que dérive lautorité : lenvers de cette nécessité pour toute chose, serait-elle aussi modeste quun crayon à disposition sur une table, de trouver sa dignité et surtout son autorité. Car dune chose, aussi insignifiante quelle soit, il nest pas permis de dire nimporte quoi. Selon moi, le visage propre est lenvers de cette nécessité et je ne peux parler de lautorité de ce dont je parle (autrement dit de limpossibilité pour moi de dire nimporte quoi à propos de nimporte quelle chose) quà reconnaître dans cette réponse à laquelle je réponds une antériorité préalable. Cette antériorité préalable, qui conditionne lautorité et la dignité des choses (justifiant à la fois la probité du discours et linjonction de revenir " aux choses mêmes ", je dis, précisément dans le paradoxe extrême de sa temporalité, que cest le visage impossible de la première personne.
Car si le visage suffit à faire autorité (par opposition à la figure où cest le savoir qui fait autorité), alors il faut que cette autorité ne soit pas de nature représentative, parce que la représentation et lautorité sexcluent absolument (cest la question des " en tant que "). Autrement dit : lautorité est forcément originelle, et cest justement ce que signifie la notion de respect, qui en est lenvers subjectif. Donc il faut définir le visage par une autorité originelle, qui ne peut daucune manière être la " mienne ", puisque le propre de la réflexion est dinstituer son sujet en être indifférent et interchangeable. Ma thèse est que cette autorité, précisément parce quelle est originelle, cest celle à quoi les choses répondent. Si vous nadmettez pas cela, vous ne pouvez pas concevoir quil y ait une autorité originelle : il faut que létant lui-même et comme tel atteste déjà dune autorité, pour que celle-ci ne soit pas une modalité simplement paradoxale de la réalité. La notion dantériorité à lêtre résume par conséquent la nécessité dont relève le paradoxe extrême du visage propre. En toute chose, il sagit dune autorité infiniment plus originelle que celle quon est pour soi, parce que cest celle des choses elles-mêmes et comme telles. Si donc on admet quil y a des choses existant en propre (que ce crayon excède la constitution instrumentale que jen fais, quil ne soit pas que son " être sous la main " pour moi), alors on reconnaît à partir de cette autorité originelle cest-à-dire ontologiquement impossible, un noyau déthique aux phénomènes.
Un visage quon rencontre, sil impose le respect, cest parce quil apprésente cette autorité à laquelle les choses comme telles répondaient déjà formellement. Voilà, lexplication à cette nécessité étonnante quun visage suffise à faire autorité, autrement dit à imposer le respect.
Peut-être dois-je, au moment den terminer sur ce point, vous mettre en garde contre une interprétation réaliste ou dogmatique de ce que je viens de dire : cest la distinction que je représente ainsi, et non une différence que je présenterais !
Le visage et le regard
Linjonction personnelle du visage, telle que la présente notamment Lévinas, est bien sûr inséparable du regard : le commandement du " tu ne tueras point " ne peut être intimé que dans un regard où il aille vraiment de la vie et de la mort, et non pas depuis une fragilité et une mortalité de lautre, dont jaurais connaissance ou que je saisirais par on ne sait quelle analogie avec mes propres craintes. Le visage menvisage comme visible voyant, et cest la seconde dimension, dérivée de la distinction dont je viens de donner la réflexion, qui le spécifie. Pas de visage hors de cette constitution dans laquelle je me trouve être depuis toujours comme visible-voyant. Pas de visage sans regard, autrement dit.
Je me souviens avoir déjà indiqué un des aspects les plus terribles du malheur dêtre aveugle, en plus dêtre privé de la visibilité des choses autrement dit de leur donation comme adresse à distance : cest le fait de navoir pas de visage. Considérez les aveugles de naissance (car bien sûr cette remarque est fausse pour ceux qui le sont devenus à la suite dune maladie ou dun accident) : ils nont pas de visage, mais seulement une face. Eux, cest comme fragilité humaine, comme misère radicale de lêtre qui nen est pas moins un vrai humain, quils imposent le respect. Et certes, il est impossible de ne pas être frappé dun violent sentiment de respect devant un aveugle de naissance : lhumanité est encore plus évidente en lui quelle lest chez nimporte qui, précisément parce quon nomme humanité cet ordre de vie dans laquelle la réalité importe mais ne compte pas.
Si donc le regard peut suffire à faire autorité, il faut le considérer dans son extériorité à toute mise en uvre de savoir. Le regard professionnel, par exemple, ne fait autorité que comme vecteur du savoir : on peut être suspendu au regard du médecin ou du mécanicien, parce quon craint pour sa santé ou pour la possibilité que sa voiture soit réparée auxquels cas cest la médecine ou la mécanique et non pas le regard qui font autorité. Pour quon puisse dire que le regard simpose, il faut donc quil soit libéré de son caractère constituant, autrement dit que ce ne soit pas le regard dun " en tant que " - ce qui est le cas de tout regard mondain. La libération des évidences mondaines doit être pensée à partir de limpossibilité essentielle du regard quil ait jamais quelque chose (réponse à la question quoi) comme objet vrai. Autrement dit, le regard nen est vraiment un quà être regard de ce qui nest pas quelque chose, de ce qui nest littéralement rien, et qui est lautre regard. Le regard qui porte sur cet objet littéralement impossible quest lautre regard est vraiment un regard, par opposition à une simple aperception scopique : nous regardons autrui dans ses yeux, là où précisément il ny a rien à voir ! En ce sens il est regard vrai, alors que celui qui regarde un objet (éventuellement lobjet quautrui est pour lui) nest quun regard réel : la distinction du regard, cest quil soit éminemment regard là même où il nest regard de rien. En opposant ainsi un regard vrai (donc qui fasse autorité) à un regard simplement réel, je dis quon sautorise de soi quand on regarde dans les yeux celui à qui on sadresse. Certes, il sagit là dun principe général et trop abstrait, puisque les " en tant que " aussi nous les regardons dans les yeux, et que nous nadoptons pas un regard fuyant pour la simple raison que nous nous adressons à des gens en le faisant ès qualité. Mais lessentiel est la notion de distinction que je propose ici pour penser le visage : il ny a de visage que par un regard dont la distinction soit la vérité précisément de ne pas être regard de quelque chose, cest-à-dire objectivation. Autrement dit lidée de visage sentend expressément à lencontre de celle de la simple vie, dont la perception visuelle relève pourtant. Joppose donc le regard à la vision, en décidant ici de réserver la notion de regard au paradoxe quil saccomplisse en perdant tout objet. La perte de lobjet, voilà à mon avis le point essentiel sans quoi la notion de visage est tout simplement impensable. Et cette perte, elle nadvient à la visibilité que dans la distinction du regard, autrement dit dans la nécessité quil saccomplisse comme regard à nêtre regard de rien. Ainsi sengage qui la capacité de vérité qui définit le visage à lencontre de la face qui renvoie à la vie, du masque qui renvoie au rôle et de la figure qui renvoie au savoir.
Le visage et le sexe
Eh bien, cette vérité dont je viens dindiquer la condition dans la distinction du regard, il faudra quelle se noue à une impossibilité originelle au savoir autrement dit au manque dun certain signifiant par quoi on pourrait, au moins en imagination, admettre que tout puisse valoir comme tel. Je veux parler du sexe et ma thèse est maintenant quil ny de visage que sexué. Il y a en effet un dernier caractère permettant de penser subjectivement lautorisation de soi, et je suis étonné de ne le voir mentionné nulle part : le sexe, en tant quil est fait de sa propre impossibilité.
Je me réfère évidemment à la formule de Lacan " il ny a pas de rapport sexuel ", dont tout le monde sait quelle signifie quil ny a pas décriture possible dun loi qui apparierait le masculin et le féminin, qui les instituerait comme complémentaires, et qui pourrait faire que la sexualité soit jamais quelque chose de " normal " et de " naturel ", quelque chose, pour prendre un autre point de vue, à quoi on puisse aller directement. Alors quil appartient constitutivement aux lois de la nature quelles puissent sécrire et que chacune des variables puisse être posée par un signifiant, tout le monde sait quil ny a pas de signifiant du féminin (il ny a que le phallus) ; de sorte quil ny a pas, montre Lacan notamment dans le séminaire " Encore ", décriture possible du " rapport " sexuel. Voilà, grossièrement résumé, en quel sens on peut dire que le sexe est fait de sa propre impossibilité.
Eh bien ma thèse est que limpossibilité de la sexualité telle quelle a été établie par Lacan est une des sources décisives de lautorité. Non pas que je confonde le " réel " de cette écriture impossible avec le vrai dont, selon moi, il faut sautoriser pour faire autorité, mais je veux dire ici que si le visage fait autorité, cest, en plus des raisons que je viens de donner, parce quil est nécessairement sexué cest-à-dire marqué dune impossibilité absolue. Sexué, ici, je lentends comme le fait dêtre pris dans cette impossibilité de lécriture, donc de la loi, bref du savoir : le sexe est vérité parce quil récuse le savoir dont lévidente complémentarité des organes paraissait impliquer la nécessité. Ce qui compte, ici, cest donc la contradiction dun savoir évidemment impliqué (celui des " sexologues ") et son impossibilité de principe. Entre les hommes et les femmes, comme on dit, " ça " ne va pas. Et cest à le reconnaître depuis luniversel fantasme de landrogynie primitive (jai souvent indiqué que Platon disait le monde comme monde et quen ce sens la conscience quotidienne est de " nature " platonicienne) quon peut parler dune vérité de la rencontre. Là où il y a rencontre, il y a impossibilité engagée, et cette impossibilité, elle apparaît dans le lieu même qui en est la possibilité et qui est le visage. Car cest comme ordre de la rencontre que le visage, selon moi, est marqué par limpossibilité que cette rencontre, paradigmatiquement dun autre qui comblerait notre manque et que nous comblerions en retour, puisse jamais saccomplir.
Si vous maccordez que la vérité est originellement de lordre de la rencontre (car le vrai, on ne laperçoit pas comme un objet dont nous pourrions assurer la constitution plus ou moins savante), autrement dit quil appartient essentiellement à la vérité quelle donne lieu à quelque chose qui soit de lordre du malentendu, alors vous maccordez non seulement que le visage en est lespace privilégié, mais encore quil ny a de visage quengagé dans limpossibilité du sexe. Cet engagement, cest tout simplement la nécessité pour tout visage dêtre partie prenante de cette aporie originelle, autrement dit dêtre masculin ou féminin (ce qui nexclut évidemment pas des traits de féminité chez les hommes ou de masculinité chez les femmes). Bref, à partir de ce que je viens de dire sur la vérité, je soutiens que tout visage lest forcément dun homme ou dune femme.
Bien que ce ne soit pas " politiquement correct ", jaffirme donc qu il ny a pas de visage sans identité sexuelle assurée. Une figure indécise, comme il arrive souvent quon en rencontre (bébés, garçonnets, personnes à lidentité sexuelle problématique ), ce nest pas un visage. Ou plus exactement ce nen est un à nos yeux quau prix dun déplacement réflexif, quand nous concevons que limmaturité ou lambiguïté sexuelle ont leur vérité non pas en elles-mêmes mais dans une identité sexuelle qui manque. De même quun sourd nest pas une personne qui aurait une vie spécifique, en loccurrence de malentendant (sauf dun point de vue pervers, dont Freud a montré quil consiste avant tout à " positiver le négatif " et donc à présenter tout manque comme un attribut positif) mais une personne qui est privée de louie, de même le visage dune personne immature ou ambiguë sexuellement nest pas positivement affecté dambiguïté ou dimmaturité, mais fait voir que la prise de position manque ou sest révélée impossible dans la question de limpossibilité sexuelle. En quoi cest dune souffrance que je parle, et par conséquent dune raison supplémentaire de respecter.
Maturité
Vous connaissez la formule dAlbert Camus : " A partir dun certain âge, tout homme est responsable de son visage ". Il ne précise pas quel âge, et on peut supposer quil sagit de la maturité. Mais est-ce que la maturité nest pas aussi caractérisée par le caractère définitif de lidentité sexuelle ? Ladolescent est toujours féminisé, par rapport à un âge adulte qui est celui du père, de sorte que cest de ce dernier et non pas de lui-même quil tient son identité sexuelle (comme sujet avéré de sa propre sexuation, il ne compte encore pas) : ou bien cest une fille qui sen tient à cette " donation " de lidentité par le père, ou bien cest un garçon qui doit la surmonter par un moment de rivalité et didentification (pour cette présentation trop rapide, vous avez reconnu que je me réfère aux travaux de Gérard Pommier). Or est-ce que le moment de la maturité nest pas précisément le moment où ce nest plus le père qui compte dans lidentité sexuelle ? je le dis autrement : à mon avis, la maturité est le moment où lidentité sexuelle a la dimension dune éthique propre et plus seulement dune nécessité de structure (dont jai rappelé la présentation en termes dimaginaire dipien).
Je propose de définir la maturité comme le moment où lon sautorise de soi-même (et non plus de son père) pour être un homme ou une femme.
Bref, je résumerai mon idée en disant quon peut appeler maturité le moment où limpossible du rapport sexuel devient la question propre du sujet, alors quauparavant, cétait le problème dans lequel il était pris.
Le visage, comme ordre de la rencontre pour la personne quon est suppose nécessairement que la question de limpossibilité du rapport ne soit plus celle de la structure dans laquelle on est pris, mais celle dune question qui est à chaque fois notre question est celle que nous affrontons. Voilà pourquoi je dis quun visage qui nest pas assuré sexuellement nen est pas un, à strictement parler : cest une figure puisque ce sont les paradoxes de la structure et non pas léthique qui sy donnent à reconnaître (de même, dans un autre ordre, quun visage daveugle-né nest pas un visage mais une face suscitant dautant plus le respect de notre part, qui pouvons par là même prendre la vraie mesure du malheur de la personne concernée).
Si donc le visage fait autorité, cest à cause de cette nécessité éthique du féminin ou du masculin. Je dis quil ny a pas de visage sans identité sexuelle avérée, parce que la " vie dhomme " ou la vie de femme sont des éthiques de limpossibilité et que cest exclusivement pour cette raison quelles inspirent le respect autrement dit font autorité. Sinon, il y aurait une différence naturelle et sociale entre dune part les hommes et dautre part les femmes : on ne voit pas en quoi cela pourrait le moins du monde susciter le respect, puisque ce serait un état de fait (il se trouverait que lhumanité est ainsi faite). Or non : un visage dhomme, ou un visage de femme, cela inspire un respect particulier du seul fait dêtre un visage dhomme ou un visage de femme.
Philip Roth
En fait, je nai pas tout à fait inventé cette définition du visage par le sexe que je vous propose. Ou plus exactement si, mais je lai élaborée en réfléchissant sur luvre de lauteur vivant que jadmire le plus : Philip Roth. Sa question nest certes pas celle du visage mais cest principalement celle de lidentité sexuelle, telle que je viens den indiquer le problème. En effet, Philip Roth est dune part le plus grand fils de toute la littérature, et dautre part son uvre est absolument adulte et surtout absolument masculine. En fait, si les deux dimensions sont présentes depuis toujours, luvre elle-même est un devenir, un devenir éthique : il répond en acte à la question de savoir comment un fils peut mener une vie dhomme comment quelquun qui est pris dans une filiation peut devenir absolument sujet du fait dêtre un homme ou une femme. La question de lidentité sexuelle est traitée comme étant vraiment la question propre de celui qui parle, et non comme pas un procès (de nature ou de structure) dans lequel il se trouverait pris.
Etre homme ou femme, cest non pas répondre dune manière ou dune autre à cette question mais en être partie prenante, en tant, donc, que cest une question non pas de métaphysique (lhomme universel VS léternel féminin !) mais déthique une question où cest de lexistence même quil va et pas simplement de la façon dexister. Or il ny a jamais déthique que de limpossibilité par opposition à la morale qui ne concerne que la nécessité. (Mais, le concernant, on pourrait dire cela aussi de lopposition entre être juif et ne pas lêtre : une impossibilité originelle de sentendre : pas plus que les hommes et les femmes ne peuvent se " complémenter ", les juifs et les non juifs ne peuvent, dans son uvre, être vraiment les semblables les uns des autres réellement oui, mais vraiment, non puisquil ny a pas de réponse à la question de savoir ce que cest quêtre juif).
Ma thèse, donc, cest que le visage ne peut faire autorité quà être manifestement partie prenante dans la question de limpossible de la rencontre dès lors que la vérité est du côté de la rencontre et jamais du côté de lexpérience cest-à-dire de la réflexion. Voilà pourquoi, selon moi, on ne peut sautoriser de soi-même si lon nest pas dabord partie prenante dans ce paradoxe, qui est avant tout celui de la différence des sexes. Mais la plupart du temps, bien sûr, on ne sautorise pas de soi-même mais de sa place, de son savoir, de ses rôles ou, pire, de son moi ; de sorte que la question dont je viens de parler na pas tellement dimportance.
Lun du visage : quil fasse vraiment autorité
Je viens de vous expliquer que cest dabord lenvers de visibilité des choses qui qualifie le visage, mais quil fallait aussi en penser la notion à travers celles le regard et de lidentité sexuelle. On se trouve donc devant trois impossibles et ma thèse est que cest seulement de leur nouage que le visage se constitue. Si le regard ou lidentité sexuelle manque, il ny a tout simplement pas de visage et lenvers de la visibilité des choses est en quelque sorte perdu, réduit à une nécessité transcendantale-phénoménologique. Je veux dire que les choses ont forcément le visage impossible pour condition dapparaître, mais que cette condition elle-même napparaît pas si elle nest pas prise dans son unité avec les deux autres, le regard et le sexe. Voilà, à mon avis, la racine du problème de lautorité, tel quil apparaît dans le visage qui impose le respect.
Pour faire comprendre la nécessité en quelque sorte autoritative du visage, autrement dit limpossibilité originelle dont il doit procéder de façon une (ce qui implique le nouage des trois dimensions que je viens détudier), je crois quil serait utile de penser cette unité à lencontre de celle quon lui accorderait spontanément, lexpression. Mon idée ici est que lautorité sentend toujours à lencontre de lexpression, et quil faut dire concrètement en quel sens, précisément parce que le propre du visage est dêtre expressif, et que lexpression semble bien pouvoir nouer les trois dimensions que je viens dindiquer. Largument essentiel, bien sûr, est de rapporter le visage à la vérité et de pointer lexclusivité absolue des notions de vérité et dexpression.
Un visage qui serait simplement donné, si cétait possible, il serait expressif, et tout ce qui en procèderait devrait sentendre à partir de la nécessité signifiée par cette notion dexpression. Or ce ne lest pas : la définition même du visage est quil excède sa phénoménalité et cest précisément de cet excès que je parle en disant quil fait autorité et en récusant lexpression, qui est pourtant sa réalité, au nom de sa vérité. Car bien sûr la face, le masque et la figure sont expressifs ne sont même rien dautre que leur propre expressivité.
expression
Rien là de plus contraire à lautorité : là où il y a expression, lautorité est bannie comme on le voit dans toutes les définitions quon donne précisément de lautorité en termes dexpression, et qui attestent au contraire de la non-autorité. Par exemple les instructions du directeur expriment le règlement, celles du chef dentreprise les nécessités du marché, etc., et constituent autant de raisons de ne pas respecter ces gens (ce sont des " en tant que ") en affectant de le faire (respect de la hiérarchie, respect de la réalité). On peut même considérer lexemple limite de la loi, " expression de la volonté générale ", en faisant remarquer que cette définition exclut que lon éprouve du respect pour la loi. Car on néprouve jamais de respect que pour ce qui compte, et cette définition indique que ce qui compte, dans la loi, ce nest pas la loi mais le souverain, dont elle est lexpression (quant au souverain lui-même, il est nous en tant que citoyens, de sorte que si nous ne nous respectons pas, nous ne le respectons pas non plus). Voilà un exemple qui met bien en évidence la contradiction du respect (autrement dit de la vérité, subjectivement considérée) et de lexpression de sorte quune nouvelle définition de la loi me semble simposer, si lon veut maintenir que la loi doit être respectée, pour la seule raison quelle est la loi (par opposition à une norme sociale toujours plus ou moins en train dêtre négociée). Peut-être alors faudrait-il inverser la manière habituelle de penser la loi : quelle procède de lautorité, alors que dans la représentation cest linverse qui est vrai., non pas surtout au sens où elle devrait en être lexpression (par exemple les lois exprimeraient les volontés dun dieu quelconque auquel, on ne sait pourquoi, il faudrait que nous nous soumettions) mais bien au contraire au sens où cest de limpossibilité non seulement dun référent fondateur mais surtout, avons-nous vu, dun mot qui disent ce quil en serait vraiment delle, quelle sautoriserait Or cette impossibilité qui institue lautorité à lencontre de toute éventualité dexpression, je crois que cest justement delle quil sagit dans le visage : tout visage nous donne accès, parce quil en est énigmatiquement la réponse, à la question de savoir qui lon a devant soi.
Je reviendrai sur la notion de lénigme, qui est décisive quant à ce qui est de lautorité si celle-ci sentend bien du manque dun dernier mot le mot de lénigme, précisément. Et certes, tout visage comme toute uvre est énigmatique, comme aussi tout nom quand il vaut comme réponse à la question qui. Je le dis autrement : en tout cela, il sagit de méditation et non pas de réflexion.
Le visage quand il est représenté comme tel (cest-à-dire ni comme face, ni comme masque, ni comme figure), cest le portrait. Eh bien mon idée est que tout portrait suscite la méditation, comme le fait tout nom dès lors quil répond à la question qui, et nest pas une simple étiquette indiquant une place dans lhistoire sociale. Prononcez un nom (pas un patronyme, qui est une sorte danonymat au sens où cest le propre de nimporte qui davoir un nom), mais un nom qui compte. Par exemple Napoléon. Vous ne pouvez pas ne pas vous engager sur un chemin de méditation qui vous indique quil y a là quelque chose de vrai, et donc une irréductibilité assumée de la question qui à la question quoi. Là est lautorité celle là même que le portrait a pour mission de faire passer.
Si donc lautorité et lexpression sexcluent absolument, alors cela signifie que le visage ne peut faire autorité qua apparaître selon limpossibilité de lexpression, parce quil est par ailleurs toujours et totalement expressif (un visage qui serait inexpressif exprimerait simplement lindifférence, ce qui est une expression comme les autres).
marque
La reconnaissance du visage à lencontre de son expressivité, je crois quon peut facilement en indiquer le principe dès lors quon aura rappelé que cette reconnaissance est forcément une épreuve subjectivement réfléchie dans le sentiment du respect. Tout le monde le sait : ce sont les visages marqués qui inspirent un respect particulier, un respect qui ne serait pas " particulier " nétant, finalement, que lidée du respect, comme nous lavons vu (je dois respecter nimporte qui puisque les notions de respect et de personnes sont inséparables, mais cest seulement pour des personnes particulières que jéprouve ce sentiment). Si donc le visage est une des réponses à la question qui, et si cest de ses marques et non de ses signes que le visage se donne comme tel, autrement dit si lautorité du visage sentend à lencontre de son expressivité, alors on dira que le visage se donne dabord dans une impossibilité de phénoménologie mondaine, et quen cela consiste précisément le nouage des dimensions que jai indiquées nouage forcément local et multiple, puisquon ne saurait concevoir quune marque soit totale. Jinsiste sur ce point, et je dénonce lillusion imaginaire dans laquelle nous nous laissons prendre le plus souvent dès quil sagit de visage : quil constitue une forme une. Or cest faux : considérez nimporte quel visage, et vous apercevrez immédiatement la pluralité du sujet marqué cest-à-dire la pluralité du nouage dont les trois dimensions que jai indiquées tirent leur consistance (par exemple le côté droit qui définit la vérité par lintentionnalité opposé au côté gauche qui la définit par la réflexion, pour men tenir à des évidences quasiment triviales tant elles sont familières). Le visage est pluriel et impossible à totaliser (cest la figure qui peut lêtre et qui lest effectivement quand nous la considérons), parce quil est impossible que la vérité soit toute. Je le dis autrement : un visage nest pas unifié mais déchiré par la vérité, et cest cela qui fait son autorité.
Je vous laisse méditer sur ce dernier point. La semaine prochaine, nous poursuivrons létude de lautorisation de soi, en réfléchissant sur les notions de la contingence et du nom propre.
Je vous remercie de votre attention
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