Quest-ce quun acte dautorité ? (2)
La question de lautorité est celle de la possibilité de poser lorigine, puisque décider de ce qui compte et de ce qui ne compte pas, précisément parce que cest une décision et non pas une constatation, cest faire advenir une origine. Tout acte dautorité est originel, instituteur dun ordre irréductible aux nécessités mondaines préalables et par là il constitue un événement. Lexclusivité au service des biens, qui traduit limpossibilité de séparer la question de la vérité de celle du mal, renvoie à cette impossibilité pour lautorité de sinscrire dans les a priori qui structurent le monde, et dont le premier est la finalité. Et cest de récuser la finalité que lautorité sentend dabord, elle dont la notion procède de lunité philosophique de la vérité et du mal (doù lidée quil ny a vraiment dautorité quaberrante, puisquà obéir à une autorité que japprouve, cest à moi et non à elle que jobéis). Récuser la finalité, cest être originel dès lors quon a défini lorigine par son impossibilité.
Je traduirai cette nécessité en disant que tout acte dautorité produit un effet dorigine, et cest même ce qui le définit. Lacte dautorité est cette production, dont le premier trait est lexclusivité au service des biens, cest-à-dire à la nécessité représentative et donc à la volonté puisquon ne veut quà sautoriser de ce quon a reconnu être son propre bien (celui que nimporte qui aurait raison de poursuivre à notre place), alors quon fait autorité seulement à sautoriser de soi-même, hors du conformisme de la volonté. Lappel du 18 juin, par exemple, ne sentend pas du fait quun militaire quelconque voulait reprendre la lutte contre loccupant étranger ainsi quil allait de soi dans certains milieux nationalistes de larmée, ou contre loccupant hitlérien, ainsi quil allait de soi dans certains milieux progressistes et même libéraux de la population, mais du fait que cest de Gaulle qui la lancé, et quil la fait en son propre nom : il ne sautorisait ni de son savoir ni de sa place, ni surtout de convictions indubitablement nationalistes quil avait en commun avec beaucoup de gens à lépoque : la vraie raison de son acte (par opposition à toutes les autres que nul ne songerait à nier dans leur réalité), cest quil était de Gaulle, autrement dit quil sautorisait de lui-même.
Là est lautorité, quil ne faut donc pas borner à la figure du commandement, qui en est même le plus souvent exclusive, puisquun commandant sautorise habituellement de sa place autrement dit de sa médiocrité : cest lautorité de larmée et non la sienne qui se réalise à travers les ordres quil donne. Cest donc bien plutôt la notion dauteur qui permet de penser ce paradoxe de lacte dautorité, parce quelle conjoint les idées dautorité et dorigine.
Pour le moment, nous allons étudier comment lautorité produit un effet dorigine. Car de même que le vrai nest vrai quà produire un effet de vérité (autrement cest un réel particulier) lautorité ne lest quà produire un effet dorigine.
Exclusivité de lautorité à la représentation, donc à la fonction-autorité
Pour penser lacte dautorité comme la production dun effet dorigine car telle est sa définition il faut commencer par exclure cette notion de la dimension représentative à laquelle nous avons lhabitude de lassocier sans voir que par là même nous dénions quil puisse y avoir dautorité. Car ou bien on est dans lordre de la représentation et on réserve lautorité au seul sujet qui se constitue comme transcendantal dadopter cette position qui est en même temps une éthique (celle de ne rien respecter, puisquen tout ce que je me représente je suis toujours ce qui compte), ou bien on reconnaît lautorité cest-à-dire limpossibilité denfermer les raisons des respecter dans la conscience de respecter. Le respect est toujours un débordement du sujet par la vérité dont il ne décide pas, et justement parce quil nen décide pas. La rencontre du vrai comme tel, autrement dit la reconnaissance de limpossibilité quon en soit le sujet, cest le respect, dont on a vu en quoi il était instituteur dun sujet capable de vérité (respecter, cest reconnaître le sujet qui compte et qui dès lors est vrai, par opposition à soi-même comme formalité représentative). Si donc le respect porte dabord sur lautorité, alors en effet il est exclu que lautorité soit jamais de nature représentative. Un acte dautorité se fait toujours en rupture de la nécessité représentative et, subjectivement, cest dans cette rupture quon le reconnaît.
Je vous ai indiqué la semaine dernière que lautorité était exclusive du service des biens, comme tout le monde le reconnaît en éprouvant que lautorité simpose seulement là où elle est aberrante. Aberrante, cela signifie ici en exclusivité de la représentation : il ny a autorité que là où il est impossible de se représenter quelle soit légitime, autrement dit que là où la légitimité attestée par le respect sentend expressément à lencontre de sa propre possibilité dêtre représentée.
Il est évident que le service des biens produit de lautorité, par exemple celle du médecin quand on veut la santé, celle du général quand on veut la victoire, et ainsi de suite. Mais il ne sagit pas vraiment dautorités, puisque cest de ma volonté guérir quand je suis malade que le médecin gardons cet exemple paradigmatique tire lautorité quil a sur moi, laquelle autorité nest dès lors quune représentation de cette volonté mienne : il sagit seulement pour moi que je veille à ne pas me contredire comme je le ferais en refusant de me soumettre à ses décisions, autrement dit que jexiste comme sujet de la représentation. Et cela, cest mon affaire, exclusivement : celui à qui jobéis ne compte pas. Or lautorité, au contraire, cest le fait de compter...
Est-ce que lautorité des dirigeants politiques, par exemple, ne tient pas de ce quils nous représentent pour appliquer des lois qui elles-mêmes figurent notre volonté ? quun gouvernement cesse de représenter le peuple et il cesse dêtre légitime, à nos yeux. Bref, nous identifions spontanément lautorité et la nécessité représentative en reconnaissant comme légitime uniquement notre propre représentation (lensemble des députés sappelle " la représentation nationale " par exemple). Rien là que de très évident. Sauf que lon pose ainsi que lautorité nexiste pas ! Car à nobéir quà mes représentants et dans la seule mesure où ils me représentent, je nobéis à personne et ne reconnais aucune autorité Que lhomme nobéisse quà lui-même, cétait la donnée principale du problème que Rousseau se donnait à résoudre en rédigeant le Contrat Social.
Ainsi est-il exclu que le service des biens produise quelque autorité que ce soit, précisément parce quil est lordre de la nécessité représentative : il ne comprend dautorité que comme représentation dune volonté qui reste autonome et qui ne respecte rien, sinon sa formalité représentative autrement dit la nécessité réflexive de sa cohérence. Or il sagit dune nécessité non pas éthique mais transcendantale : une représentation qui nest pas subjectivement cohérente nest représentation de rien et par conséquent nest pas représentation du tout.
On ne fait pas souvent la différence, qui est capitale, entre lautorité et la fonction autorité : celle-ci est une fonction de la représentation, à laquelle celle-là est parfaitement exclusive. En fait cest par refus du respect quon se trouve conduit à opérer cette confusion. Il est évident, en effet, que si lautorité est une fonction de représentation, il ny a jamais rien ni personne à respecter : ni la loi où se représente notre volonté de citoyens parce que sy conformer nest pas la respecter, elle, mais refuser dêtre incohérents au nom de lidée représentative quon se fait de soi-même, ni les auteurs qui ne sont pas des génies, cest-à-dire des sujets qui nont pas cédé sur la distinction de la première personne, mais une " fonction " de repérage social pour la gestion des textes. La fonction-autorité (au sens où lon parle aussi de fonctionnaires dautorité) nest pas lautorité parce quelle sinscrit dans le service des biens et dans la nécessité représentative, et quil est exclu quelle inspire le respect. Or lautorité est originellement lobjet du respect, cest-à-dire le sujet dune distinction dont celui-ci est lépreuve.
Si je reprends ce que nous avons appris de Saint Thomas concernant la crainte, et si je reprends la définition que je vous ai proposée de lesclave à partir de limpossibilité quil respecte, je dirai que le monde (horizon des biens, puisquil est inséparable de la conscience dont la finalité est la première nécessité) est lordre des autorités serviles. Est servile une autorité qui rabat la question de la légitimité sur la question du bien, et qui par là nest pas une autorité : là où le bien est en question, le respect est impossible puisquil ny a de respect quà ce que limportant (donc les biens) ne compte pas. Et là où le respect est impossible, il ne saurait être question dautorité.
Lautorité, concrètement, nexiste que comme division du vrai et du bien : ce qui compte nest pas ce qui convient et cest dans cette nécessité que réside lessence de lautorité, qui consiste toujours concrètement à poser ce qui compte en écartant ce qui convient. Et leffet dorigine dont la production sappelle " acte dautorité ", il faut dabord le voir comme cet écart. En quoi cet écart doit-il sentendre comme effectuation de la problématique de lorigine ? cest cde quon va voir maintenant.
Réciprocité de lacte dautorité et de lorigine
Dans lautorité, donc, il sagit du vrai et jamais du bon du vrai entendu subjectivement par le refus denvisager que le bon puisse jamais compter. Lacte dautorité est ce refus.
Il faut donc toujours penser lacte dautorité à partir de lexclusivité de la vérité et du monde : il consiste à poser que rien de ce qui est mondain, cest-à-dire pris dans la priori des finalités et des significations, ne saurait jamais compter.
Mais alors quest-ce qui compte, qui simpose à lencontre des nécessités mondaines, cest-à-dire de la finalité et de la signification (ce que rassemble lidée de compréhension, coextensive à celle de monde) ?
Une seule réponse convient, dès lors que lautorité doit se penser à partir de la vérité et que la vérité doit elle-même sentendre comme existence selon lorigine : un acte dautorité est une position dorigine. Car sil consiste avant tout à distinguer ce qui compte de ce qui ne compte pas, cela signifie quil va écarter tout ce qui relève du monde dans le moment où il pose le vrai comme tel. Or ce qui est absolument exclusif au monde et qui cause le vrai, je viens de le dire, cest lorigine. Par exemple, est-ce que lappel du 18 juin nest pas donation dorigine pour la " France libre " et pour la politique française pendant plusieurs décennies ?
Un acte dautorité nest jamais un choix, qui est au contraire parfaitement anonyme en ce quil est une fonction du savoir (celui-ci fait apparaître le préférable comme tel, et le préférable commande quon le choisisse), mais une décision cest-à-dire un départ, une distinction. Décider, en effet, cest toujours éliminer ce qui ne compte pas, alors que dans le choix on se contente de reconnaître la moindre importance dune possibilité relativement à celle qui simpose comme préférable. Et ce qui ne compte pas, cest ce qui est sans vérité. Un acte dautorité consiste toujours à écarter ce qui est sans vérité, et par là à faire advenir le vrai (lequel ne préexiste donc pas dans une différence jusque là inaperçue : il ne sagit pas de choisir le vrai contre le réel). Ainsi lappel du 18 juin consiste-t-il à poser que la France réelle (larmée en déroute, lattentisme de la population, la collaboration déjà engagée ) ne compte pas. Et par là advient la " vraie " France. Eh bien cette France, elle a une origine, par opposition à lautre qui a des causes : cet appel comme acte dautorité, comme acte dun homme qui sest autorisé de lui-même.
Inversement, si nous réfléchissons à lidée de lorigine, nous constatons que son paradoxe débouche forcément sur lidée dacte dautorité. Il y a bien un origine à tout (par exemple à la France, en tant quelle est vraiment la France), mais cette origine nest pas une cause puisque précisément elle compte alors quune cause peut seulement importer. Je voudrais vous monter que lorigine est à penser très concrètement, non pas comme une notion métaphysique nébuleuse et magique (ce quon risque de croire dès lors quon a reconnu limpossibilité quelle relève dune réalité qui la rangerait dans lordre des importances), mais comme un acte, et plus précisément un acte dautorité.
En fait ma thèse est la suivante : toute origine est un acte dautorité et tout acte dautorité fait origine.
Il ny a dautorité que du vrai. Tout ce qui est vrai est divisé entre sa réalité et sa vérité, et cest de cette division dont sa vérité nest paradoxalement quun moment quil est vrai. Cela a une conséquence absolument capitale en philosophie, qui est la nécessité de définir concrètement le vrai non pas par lui-même (auquel cas on ne ferait une réalité affectée dun trait paradoxal) mais par son effet, lequel est un effet de division. Cest à être divisé par lui quon reconnaît le vrai, et nullement par un trait quon pourrait y apercevoir et qui le diffèrerait du simple réel. Jy reviendrai de plusieurs manières. Lessentiel est de retenir ici quon ne peut séparer le vrai de son effet, et cest précisément dans cette impossibilité que réside, à mon avis, le principe formel de lautorité.
Si donc on appelle vrai ce qui existe selon lorigine, et si dautre part le vrai est divisé (se reconnaît comme tel dans un effet de division), alors cela signifie que lorigine est lacte même de la division. Jappelle origine lacte de décision où ce qui compte est distingué de ce qui ne compte pas : lacte où ces termes sont posés en extériorité lun à lautre. Par exemple la signature de larmistice par Pétain, voilà qui na pas droit de cité quand on considère la " vraie " France. Cela a bien eu lieu, entraînant un certain nombre de conséquences dont certaines peuvent être vitales. Cela importe donc, mais cela ne compte pas, et lacte dautorité consiste à le poser.
Je prends un autre exemple : lorigine de la géométrie. Est-ce que la géométrie ne naît pas dune décision consistant à refuser au rond le statut de figure " vraie " ? on donne naissance à la géométrie en posant que la " vraie " figure, ce ne sera pas le rond mais le cercle, par là même institué à travers la question de la vérité et non pas découvert, comme si cette réalité platonicienne existait de toute éternité, en redoublement des choses concrètes.
Pourtant un rond existe alors quun cercle nexiste pas, nétant rien dautre que sa distinction davec le rond (puisque, encore une fois, la vérité nest pas une autre réalité). Le monde constitue donc cette décision comme proprement aberrante... en quoi nous retrouvons la nécessité que je vous ai indiquée tout à lheure application de limpossibilité de différencier la question de la vérité de la question du mal. A cette objection, un sujet quon appellera lauteur répond quil le sait mais quil ne veut pas le savoir : il a décidé que la vérité géométrique serait celle de lidéalité et non celle de la réalité, aussi parfaite quon voudrait la considérer. La réalité ne compte pas, et il ny aura pas de différence, quand on fait un cours de géométrie, entre un magnifique rond exécutée avec un compas de précision, et une vague " patate " rapidement tracée à main levée : bien sûr quil y en a une, mais la géométrie, cest précisément quelle ne compte pas. On appellera origine de la géométrie la décision correspondante, laquelle est donc un acte dautorité qui simpose à lencontre de lévidence.
Pour quil y ait acte dautorité, il y faut donc quon refuse de savoir (" je sais bien que le cercle nexiste pas et quil y a seulement des ronds, mais je ne veux pas le savoir et je men tiendrai aux nécessités idéales ! "). Le refus du savoir, en tant quil est savoir de la réalité, est inhérent à la décision dont on dira ensuite pour cette raison quelle est lorigine. La France est battue, son armée en déroute, de Gaulle ne le nie pas, mais cela ne compte pas.
La formule nest pas non plus " je sais bien mais quand même " parce quil ne sagit pas dopérer un déni de la réalité ; mais bien au contraire il sagit de reconnaître cette réalité dans son caractère irréductible (ne pas en faire une simple apparence), mais de la reconnaître précisément en tant que réalité cest-à-dire en tant que nétant pas la vérité ! je sais bien quil y a seulement des ronds, et rien dautre la géométrie sinstaurant de ce quon les reconnaisse pour des figures non vraies. Est géomètre non pas celui qui accèderait à un monde supralunaire accessible aux seuls initiés mais celui pour qui les irrégularités des figures dessinées au tableau ne comptent pas. La maladresse (ou ladresse) dun dessin fait au tableau, justement de ne pas compter, institue lordre des idéalités non pas comme lordre dune perfection positive mais comme lordre qui nest pas concerné par les différences quil peut y avoir entre les figures (par exemple le cercle est grand ou petit, tracé à la craie sur le tableau ou au crayon sur le papier, etc.). Bref, le cercle nest rien dautre que sa distinction davec le rond alors quon pouvait imaginer quil existait en soi comme une chose différente, et cest à le poser quon " invente " la géométrie comme un ordre de vérité et non pas comme un nouvel ordre de réalité.
Lacte dautorité consiste expressément à reconnaître la réalité et non pas à la nier, mais à poser que la question de la vérité sentend à lencontre de cette reconnaissance quon opère soi-même.
On voit quil ne faut pas confondre la vérité avec lidéal : ce nest pas par idéalisation ni, donc, par passage à linfini quon peut parler de la vérité, parce quon serait alors toujours dans le même ordre de réalité : une réalité idéale ou une réalité infiniment perfectionnée, ce sont toujours des réalités. Non : la vérité nest pas lidéal parce quelle produit un effet de division et non pas un effet dassurance de soi. Lacte dautorité ne consiste pas plus à poser une France idéale contre la France réelle (de Gaulle aurait été un doux rêveur, idéalisant son pays comme un amoureux rendu aveugle), quil ne consiste à poser des figures géométriques demblée parfaites (on fait idéalement un saut vers le résultat dune série infinie de perfectionnement) : la France idéale ou le rond parfait ne sont ni la vraie France ni le cercle, et lacte dautorité consiste à le poser.
Cest pourquoi il serait absurde de dire quun acte dautorité est irréaliste. Jamais un rêveur, au sens psychologique du terme, ne peut poser un acte dautorité, et lon est souvent surpris de lattention aux détails, aux réalités triviales, dont les gens qui font autorité savent faire preuve alors quon aurait pu imaginer de manière idéaliste quils habitaient les régions éthérées du sublime.
Dire, comme je le fais, quil ny a dacte dautorité quà lencontre de lidéal, cest non seulement rappeler que la vérité nest pas une sorte de réalité autrement dit que sa question nest jamais celle du repérage dune différence, mais cest rappeler que lefficience de lorigine ne peut être une causalité. Une cause assure son effet, alors que lorigine a la division même pour effet. Lappel du 18 juin est originel pour la France, précisément parce quil pose quil ny a pas dautre France que la France réelle, mais que cela ne compte pas : cest dêtre en-deçà de toute réalité quil donne un avenir à un pays qui navait plus quun futur. De la même manière lorigine de la géométrie ne doit pas être entendue comme une conversion platonicienne parce que cela reviendrait à admettre que la réalité quotidienne nest pas réellement la réalité, alors que toute la question est quelle ne le soit pas vraiment.
De cette définition de lacte dautorité comme origine, vous apercevez lapplication dans la nécessité pour tout ce dont il est la position de produire lui-même (puisquil est dès lors originel) un effet de vérité, cest-à-dire un effet de division.
Lenfant qui démontrerait une propriété du cercle au en mesurant des segments ou des angles à laide de son double-décimètre ou de son rapporteur pourrait bien, si les figures ont été tracées avec suffisamment de soin, parvenir à des conclusions exactes. Son professeur nen aurait pas moins le devoir de mettre un zéro à un tel travail, parce quil constituerait un manque de respect de lautorité qui institue la géométrie et qui est, ainsi quil convient à lorigine, aussi bien toujours déjà perdue que toujours actuelle : la géométrie, cest justement quune telle démarche ne soit pas légitime, autrement dit que le sujet se divise lui-même en reconnaissant comme non vraie une représentation dont il a pourtant lassurance. Car si le cercle nest rien dautre que sa distinction davec le rond, autrement dit sil sagit bien là de vérité et non pas de réalité, alors la démarche de lenfant est fausse parce quelle ne le divise pas et quelle ne divisera pas la personne qui examinera son travail. Le vrai nous divise que nous en soyons lauteur ou que nous en fassions la rencontre et cest à cela quon le reconnaît. Que le vrai soit fait de sa propre division et quà son tour il divise, cest ce qui permet de définir lacte dautorité comme son institution.
Cest la même chose de faire acte dautorité et donc, à récuser que ce que nimporte qui à notre place aurait reconnu, puisse être vrai, de sautoriser de soi-même.
Sautoriser de soi-même, à lencontre de son savoir et de sa place qui ne comptent pas, cest instituer le vrai qui est précisément fait de sa propre division. Celui qui a écarté la réalité et par là institué un vrai de sa seule distinction (la sienne propre et aussi celle de ce quil pose), celui-là cause la distinction de ceux qui, plus tard, reconnaîtront le vrai comme tel cest-à-dire justement comme distingué et non pas comme différent. Le lecteur dune démonstration géométrique est ainsi divisé davec celui qui voit bien quil ny a que des ronds sur le cahier : les yeux de lesprit, si lon peut sexprimer par une métaphore aussi usée, sont institués de ce que les yeux du corps ne comptent pas et non pas de ce quil y aurait des choses visibles uniquement pour lintellect et quil faudrait différencier de celles qui sont visibles uniquement pour le corps ; il faut nommer respect lépreuve réfléchie de cette division. Impossible de lire une démonstration de géométrie sans être saisi de respect devant les nécessités de lidéal puisque justement il ny a que du réel, mais quil ne compte pas.
La décision quon nomme ainsi, il est impossible quelle sappuie sur un savoir ou sur une place qui renvoient toujours à des complétudes. Il ny a donc de vérité que là où nul ne pouvait ni ne devait poser ce quun seul dès lors distingué de lui-même a posé. Cette distinction définit la première personne : chacun est le semblable de ses semblables, et pourtant il est absolument seul à être lui-même. La division de la première personne, quand on ne cède pas, cela sappelle tout simplement le génie dont leffet est par conséquent un divisé.
Cest que tout acte dautorité est génial. Voilà pourquoi il simpose : de sa propre division.
Je rappelle que le terme de " génie " ne désigne rien dautre que cette division, quand on lentend non pas comme structure mais comme éthique.
Lorigine de lautorité, cest toujours le génie. Il ny a pas dexception. A nous ensuite den tirer les conséquences philosophiques, à partir de la semaine prochaine.
Je vous remercie de votre attention.
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