Quest-ce quun
acte dautorité ?
La question de lautorité est toujours la question dune division. Ne fait autorité que celui qui est divisé davec lui-même, que celui qui nest pas en vérité ce que tout le monde voit quil est en réalité parce quainsi il est ce que nimporte qui serait à sa place et quun acte dautorité est précisément ce que nimporte qui ne peut pas poser.
La raison en est quil appartient à la définition du vrai quil soit sa propre division, renvoyant toute réalité à quoi nimporte qui aurait raison de se référer à lordre de ce qui ne compte pas.
Ainsi, on peut dire que faire autorité, cest décider de ce qui compte et de ce qui ne compte pas, et cette décision ne peut sentendre quà lencontre de lunité représentative dans laquelle on identifie ce quune chose est réellement avec ce quelle est vraiment.
Décider de ce qui compte, cest distinguer. La décision dont je parle, parce quelle seffectue comme distinction et quon ne distingue jamais que ce qui létait déjà (le vrai, par opposition au réel ou même au faux dont il peut très bien ne pas différer), est donc à la fois externe à la chose, au sens où il sagit de distinguer entre elles celles qui comptent et celles qui ne comptent pas, et interne à la chose au sens où il sagit de distinguer en elle sa vérité de sa réalité distinction par quoi elle adviendra comme vraie depuis toujours.
Appelons « autorité » lordre de cette distinction entre ce qui compte et ce qui ne compte pas : elle est ce quon respecte, parce que respecter consiste précisément à reconnaître la division qui interdit de confondre la vérité dune chose avec sa réalité, dès lors quelle a produit en nous un certain effet qui, dans sa subjectivation à travers le sentiment du respect, est un effet de vérité. Ce quil faut penser, cest donc un acte produisant un effet de vérité parce quil est instituteur du vrai.
Je proposerai dabord deux exemples évidents dactes dautorité : lappel du 18 juin, et le jugement de Salomon.
Quest-ce que lappel du général de Gaulle, sinon une distinction, et donc une division entre la vérité et la réalité ? Et de fait, cette parole consiste à poser que la vraie France nest pas la France réelle. Personne ne nie la défaite, lattentisme des populations ni, dun point de vue militaire, la réalité des forces en présence avec que cette reconnaissance implique de dispositions et de prévisions (estimation des ressources militaires et diplomatiques, des possibilités encore inexplorées, etc.) ; lappel en marque bien limportance ; mais son sens, cest que rien de tout cela ne compte : la réalité indéniable de la France nest pas sa vérité, et cest de la position expresse de cette distinction quil sagit.
Pareillement, le jugement de Salomon consiste à distinguer la vraie mère entre deux femmes qui se présentent à lui comme parfaitement semblables. Je dis bien distinguer et non pas différencier : cest de lextérieur, du point de vue de notre savoir objectif, quon peut parler de différence entre elles (lenfant de lune est mort, alors que lenfant de lautre est vivant), mais cest comme semblables quelles se présentent au roi, lequel est donc dans une problématique de la distinction et non de la différence. Et dès lors quil ne sagit pas pour lui de reconnaître une différence dans la réalité, il se trouve placé dans une position qui nest plus de savoir mais de vérité : son problème nest pas de savoir laquelle des deux femmes est réellement la mère de lenfant, mais de décider laquelle est vraiment cette mère. Voilà en quoi cest un acte dautorité, et non pas une simple aperception particulièrement perspicace.
Et puis le jugement de Salomon est un acte dautorité, parce quil apparaître cette distinction dabord dans le questionnement lui-même, par opposition à faire une différence dans la réalité. On peut dire exactement la même chose à propos de lappel du 18 juin, qui ne consiste pas à réexaminer la situation de la France dans un contexte militaire et politique insuffisamment étudié par ceux qui ont trop vite signé larmistice, mais bien à déplacer le questionnement depuis ce point de vue dexpert ne pouvant porter que sur des réalités plus ou moins importantes, jusquà un point de vue dautorité qui, comme tel, ne concerne que ce qui compte. Aux experts toute la réalité du pays, à de Gaulle la vérité de la France.
Un acte dautorité sentend donc originellement à partir de lalternative proprement éthique entre une position de savoir et une position de vérité. Le corrélat de cette alternative est la division du distingué entre sa réalité qui ne compte pas et sa vérité par là même instituée. Car il ne sagit pas dopposer deux réalités (une France pétainiste et une autre qui va devenir gaulliste) mais bien dopposer la vérité à la réalité, et par là de faire advenir la vérité comme toujours déjà faite de sa propre antériorité.
Cette antériorité de la vérité à elle-même (il ny a de vérité quen vérité), cest limpossibilité que la vérité soit fondée sur des raisons dont on pourrait sautoriser pour la faire reconnaître. Il ny a pas de fondement à la vérité, ni par conséquent à lautorité, parce que la vérité nest pas une sorte de réalité et que lautorité nest pas une sorte de puissance. Loin donc quil sagisse dune faiblesse ou dune insuffisance, limpossibilité que la vérité (et donc lautorité) soit appuyée sur quelque chose linstitue précisément comme vérité, cest-à-dire comme nétant pas une dimension réflexive de la réalité.
Lautorité sidentifie à cette impossibilité de la fondation. Dailleurs cest très évident : Saussure, par exemple, rappelle quil ny a pas de différence entre la motivation et léventualité de la contestation, donc labsence dautorité. Il appartient donc à lessence de lautorité quelle soit non motivée, non justifiable : cest par là exclusivement quelle advient comme autorité.
Quand je parle dun acte dautorité, cest expressément pour indiquer cette nécessité : si cest dautorité que quelque chose est posé, il ny a pas à en chercher la raison, parce qualors ce serait en vertu de la nécessité de cette dernière quil y aurait position, et non pas dautorité. Inversement, il est impossible de mentionner une quelconque autorité (à commencer par celle du vrai) sans se référer implicitement à un acte dautorité, cest-à-dire à une impossibilité littéralement décisive quil y ait jamais de justification. Vous savez quil faut appeler « génie » cette nécessité ce qui revient tout simplement à rappeler que la question de la vérité se confond avec léventualité éthique, pour un sujet, quil sautorise de soi.
Lacte dautorité exclut dêtre jamais motivé par aucune différence dont il serait le repérage. Cest pourquoi je dis quil est distinction, non seulement au sens objectif (il distingue en disant ce qui compte et ce qui ne compte pas et par là fait advenir le vrai) mais aussi au sens subjectif : il ne concerne la réalité dès lors instituée comme vraie (la vraie France est celle qui résiste) quà sêtre dabord concerné lui-même : il nest pas la constatation dune différence mais la reconnaissance dune distinction ; autrement dit ce nest pas un avis dexpert (ou plutôt que cen soit un ne compte pas).
Précisément parce que lacte dautorité est en distinction de lui-même (la compétence quon peut y voir ne compte pas), on peut dire que la division de son sujet conditionne la vérité dont il est capable. Et certes, il ny a de vérité que comme division : est vrai ce dont la réalité ne compte pas, puisque ce nest pas à une simple constatation quil donne lieu, mais à une reconnaissance qui se réfléchit comme respect.
Lalternative éthique de la constatation et de la reconnaissance, autrement dit du savoir et de la vérité, quand elle se réalise comme telle, cest un acte dautorité cest-à-dire de vérité. Tout acte dautorité est donc un acte de vérité : une distinction par quoi du vrai advient, là où il ny avait que du réel. Et le vrai ne peut advenir quà la condition de renvoyer à ce qui ne relèvera pas dun choix mais dune décision. Toute décision sentend en exclusivité du choix : le choix simpose depuis la réalité des choses (ceci est meilleur que cela, donc doit être préféré) alors que la décision sentend depuis la vérité du sujet.
Plus simplement, on peut dire que lacte dautorité est la décision elle-même et comme telle, à condition de bien préciser que décider soppose à choisir parce quon ne choisit jamais que le préférable, que nimporte qui aurait raison de choisir à notre place. A linverse la décision laisse en arrière toutes les raisons quon avait de choisir ceci plutôt que cela, et cest dêtre laissé en arrière comme sujet de choix quon peut être sujet de décision et par là poser un acte dautorité. Lacte dautorité est donc bien dabord la distinction de celui qui le pose.
Doù cette définition que je vous propose : on appelle acte dautorité lacte du sujet distingué en tant que distingué. Par exemple quand de Gaulle parle en première personne (et donc en impossibilité à lui-même : là où il ne peut pas être en réalité parce quil y est en vérité), alors sa parole est un acte dautorité. Par ailleurs il était nimporte qui, un sujet défini seulement par son savoir et sa place.
Tout acte dautorité est un acte de distinction qui suppose lui-même la distinction de son sujet : cest de ce que le sujet se soit distingué ( = sautoriser de soi-même) quil fait advenir le vrai. Quand un sujet parle depuis sa distinction, alors cest forcément un acte dautorité quil pose, lequel acte est donc lui-même un acte de distinction. La « vraie » France nest pas la France réelle, et cela ne peut être « causé » que par de Gaulle, toujours déjà fait de sa propre distinction.
Bien sûr, il y a une circularité des deux notions : on appelle acte dautorité lacte de celui qui sautorise de lui-même, et dautre part on dira que sautorise de lui-même celui qui pose un acte dautorité (et non pas une action de fonctionnaire dautorité !). Mais cela ne dispense pas dinterroger pour elle-même la distinction de ce qui compte (que la France soit la France) et de ce qui importe (la défaite et les possibilités qui restent exploitables), en tant quelle est institutrice du vrai (la vraie France, celle qui était à Londres).
Cest cette institution du vrai qui est lacte dautorité proprement dit une institution purement distinctive, puisquelle se fait à lencontre du réel quil est par ailleurs sans rien ajouter ni retrancher. Autorité est impossibilité de la justification vont donc de pair : là où il est vraiment impossible de justifier est lautorité, et donc la vérité.
Je ramasse les acquis de ce point : là où la conception prédicative de la vérité est renvoyée à son essentielle vanité (à lindéfinie nécessité du métalangage dans laquelle elle enferme), là est le vrai ce renvoi (léventualité des justifications) étant lacte dautorité proprement dit.
Lacte dautorité est lacte par lequel la réalité, y compris dans sa dimension de possibilité, ne compte pas elle qui pourrait justifier la décision quon a prise (et qui nen serait dès lors pas une). Cest par conséquent un acte absolument indiscutable : on ne saurait jamais discuter quen arguant de telle ou telle raison, cest-à-dire de tel ou tel aspect de la réalité. Devant lautorité, il ny a rien à dire : quand cest un quelconque responsable qui parle, on peut avec la déférence due à son rang lui faire remarquer tel ou tel aspect de la réalité quil aurait pu ne pas voir ; mais quand cest de Gaulle, on se tait : devant le sujet dun acte dautorité, toute intervention paraît triviale, si importante et donc nécessaire quelle puisse être par ailleurs. Car la nécessité véritative du vrai renvoie à la trivialité tout ce qui pourrait donner lieu à justification : cest lesclave toujours potentiellement fautif qui doit se justifier, et uniquement lui.
Or quest-ce que se justifier, sinon arguer de la visée du bien ? Si donc lautorité sentend à lencontre de léventualité de la justification, autrement dit si la problématique de la vérité sentend à lencontre de toute idée quon puisse jamais lui découvrir un fondement, alors on se trouve forcé de conclure quil ny a dautorité, et donc de vérité, quà lencontre de luniversel service des biens ! Et certes, ce service, qui se confond avec la finalité qui structure a priori le monde (et qui relève donc dune nécessité transcendantale) sidentifie à lordre des importances, alors que lacte dautorité consiste à distinguer ce qui compte de tout le reste, qui ne compte pas.
Réflexivement, la nécessité que je viens dindiquer se traduit par luniverselle nécessité de la justification. Or cest expressément à lencontre de cette nécessité que la notion dautorité peut avoir un sens : il ny a dautorité quà ce que celui qui parle nen appelle à rien. En dautres termes, ce nest jamais de ses bonnes intentions quil sautorise (des intentions que nimporte qui aurait raison davoir) mais de lui-même. La raison de lappel du 18 juin, quand on le considère comme un acte dautorité, nest pas la mise en uvre de potentialités que Pétain aurait méconnues, cest seulement que de Gaulle est de Gaulle ! De même la nécessité de la critique de la raison pure ne réside pas dans le besoin que la physique newtonienne aurait eu de sappuyer sur une métaphysique (on peut avancer cela, mais par là même on indique que cela ne compte pas !), mais dans cela seul que Kant est Kant et non pas nimporte qui.
Le service des biens renvoie à lessentiel anonymat dun sujet qui, dès lors, sest trahi lui-même. Et que le service des biens soit une trahison, cest ce que montre lexemple de Pétain au moment de larmistice cest-à-dire avant les crimes quon pourra lui reprocher. Ainsi peut-on dire, pour mettre en lumière la question de lautorité, que Pétain a signé larmistice parce quil y a vu un moyen de mettre un terme aux malheurs de la population et de larmée, alors que de Gaulle a lancé lappel du 18 juin pour la seule raison quil était de Gaulle.
Là où est la justification est la trahison, éthiquement parlant, puisquon ne peut agir quà sêtre préalablement déterminé à être nimporte qui. De sorte que la problématique de la vérité, parce quelle est celle de lautorité cest-à-dire de limpossibilité des justifications, est dune certaine manière aussi celle dune folie.
Le caractère indiscutable de lacte dautorité, tel quil est impliqué dans lidée que la réalité ne saurait compter quand cest la vérité qui est en jeu, on le retrouve en effet dans limpossibilité que cet acte soit raisonnable. Car est raisonnable lattitude réaliste : celle qui approprie les nécessités qui simposent réflexivement aux possibilités offertes par la situation, autrement dit lattitude que nimporte qui aurait raison de prendre. Lacte dautorité, au contraire, sentend à lencontre de léventualité que la réalité puisse compter, et surtout à lencontre de la nécessité quon soit celui que nimporte qui aurait été à notre place : personne ne songerait à dire que lappel du 18 juin est ce que nimporte quel militaire devait faire, la situation de la France étant ce quelle était à ce moment là. Lirréductibilité subjective quon indique à travers lidée de sautoriser de soi (et non pas de sa place ni de son savoir) est inséparable de limpossibilité de jamais confondre la réalité et la vérité, puisque cest précisément de leur distinction quil sagit dans lacte dautorité : instituer la Résistance, cest distinguer la vraie France de la France réelle, et par là instituer la vérité du moment en mettant tout le monde au pied de son propre mur. Or cela, ce nest le bien de personne.
Un acte dautorité, parce quil est instituteur du vrai à lencontre du réel déjà là, apparaît forcément comme aberrant à la nécessité représentative : notamment il sentend à lencontre du compromis où, tout au contraire, on prend en compte tous les aspects de la situation et toutes les susceptibilités.
Doù cette nécessité que lacte dautorité ne soit jamais au service du bien. Car lordre du bien est lordre de la semblance : le bien de chacun serait celui de nimporte qui à la même place ; et justement, la place est ce qui ne compte pas.
Vous me direz que lappel du 18 juin était manifestement au service du bien, puisquil voulait la liberté dun pays asservi. Mais en quoi la liberté serait-elle un bien ? Concrètement, ce quon appelle le service des biens, cest lordre mondain finalisé en toute dernière instance par lidéal du bonheur. Or cet idéal, ceux qui ont décidé de rester libres nen ont cure : être heureux, cest dabord être nimporte qui, alors quau contraire ils sautorisaient expressément deux-mêmes (en fait, être heureux, si lon voulait le définir, il faudrait dire que cest vivre comme nimporte qui). Mais celui qui ne sest pas trahi, cest-à-dire qui ne cède pas sur la distinction de la première personne (chacun est le semblable de ses semblables, mais est seul à être soi-même), sil pose ses actes comme des actes dautorité (autrement dit sil est un auteur au sens littéral du terme), renvoie à rien cette nécessité qui est celle du service toujours anonyme des biens. Et puis quest-ce que la liberté, sinon justement la capacité de laisser en arrière le service des biens, de faire quil ne compte pas ? Il est donc absurde de considérer la liberté dun être comme son bien. Et puis, à penser dune manière générale la question du rapport de la liberté et du service des biens, la parabole du grand Inquisiteur est claire : cest parce quil veut sincèrement leur bien que celui-ci doit mettre à mort un Christ qui reviendrait libérer les hommes !
Une acte dautorité, cest donc avant tout une récusation du service des biens. Sans cette condition, il est impossible de parler dacte dautorité.
En quoi nous comprenons mieux la thèse que jai posée lautre jour de limpossibilité de distinguer la question du vrai de la question du mal.
La nécessité du bien et celle de la trahison subjective sont le même, puisque le bien est ce que nimporte qui a raison de vouloir. Il est donc nécessaire davoir cédé sur sa propre distinction (sur le fait quon est la première personne et non pas une des troisièmes) pour vouloir le bien. En quoi il devient parfaitement clair quun individu au service du bien (comme nous le sommes forcément tous mais seulement « par ailleurs » pour quelques-uns) est exclusif de toute autorité. Ainsi, lautorité du préfet dans le département nest-elle constitutivement que lautorité dun individu sans autorité, puisque cest à lEtat et surtout pas à lui quon obéit : ôtez-lui sa casquette et ses gants blancs, il ne reste rien ce qui nest assurément pas fait pour inspirer le respect (mais cela nexclut pas que « par ailleurs » lindividu en question puisse être dune grande valeur personnelle). Toutes les fonctions dautorité renvoient donc à la médiocrité subjective davoir démissionné de sa propre distinction médiocrité aussi universellement inévitable quest inévitable le service des biens. Quand donc je pose que lautorité sentend en exclusivité du service des biens, il faut aussi lentendre à travers la nécessité que le service des biens soit luniverselle nécessité de la démission subjective.
On dira que le service des biens réclame souvent quon fasse preuve dautorité : un parent peut obliger son enfant à prendre un médicament amer, ou un professeur imposer le silence dans sa classe : il sagit bien à chaque fois dagir « en tant que », autrement dit en sautorisant de sa place et non pas de soi-même, mais en même temps il sagit indubitablement dautorité, puisquon peut a contrario citer en exemples des parents ou des professeurs qui nont aucune autorité.
Mais précisément : ceux qui sont dans ce cas sont de mauvais parents ou de mauvais professeurs. Cela signifie quils natteignent pas le minimum requis par ces situations, lequel minimum est, comme tel, un degré zéro dautorité : ils sont dans le négatif par rapport à cela. On ne va donc pas considérer que ne pas être trop faible pour faire correctement son métier de parent ou denseignant est la manifestation dune autorité positive ! Lillusion tient à ce quon imagine souvent que la négation dune négation est égale à une affirmation. Rien de plus faux : ne pas être pauvre néquivaut absolument pas à être riche, par exemple. Ne pas manquer nest pas équivalent à posséder, dune manière générale. Ainsi nêtre pas incapable de remplir sa fonction de parent, denseignant ou de sergent de ville situations dautorité globalement asservies au service des biens néquivaut absolument pas au fait davoir de lautorité. Ceci pour le principe, qui apparaît dautant plus clairement que lexercice dune autorité personnelle cest-à-dire différente de celle qui est requise pour que la fonction soit bien assurée sera un empêchement à cette assurance. Sartre était-il un bon professeur, par exemple ? Jen doute, précisément parce que certains de ses élèves (pas tous, à ce quil semble !) avaient reconnu quil comptait. Mais est-ce quun professeur, dont le travail est de transmettre le savoir, de le faire passer de lextérieur à lintérieur de lesprit des élèves, na pas exclusivement pour fonction dimporter ?
Il y a des professeurs dont on dit quils ont de lautorité, au-delà de leur compétence technique, et dautres qui sont chahutés et que les élèves nécoutent pas. Assurément, les premiers sont, toutes choses égales par ailleurs, meilleurs que les autres : plus conformes à lesprit et à la nécessité de leur mission, mieux formatés aux nécessités de linstitution, donc plus à même que les autres de réaliser l« importation » du savoir. Meilleurs, cest-à-dire plus médiocres. Cependant la question de leur autorité, si cest vraiment dautorité quil sagit et pas simplement de compétence (même psychologique), ne peut pas prendre cette allure : il faut que le service des biens soit dune manière ou dune autre pris en défaut, et il ne peut lêtre, dans ce cadre, que comme une distinction qui ne pourra être objective (un professeur distingué sous entendu « des autres ») quà être dabord subjective. Cest ce paradoxe qui permet de rendre compte de lautorité des « en tant que ».
La distinction dont il sagit dans cet exemple, je la présenterai en opposant linstruction à léducation. Cela donne la nécessité suivante : le professeur qui a de lautorité sautorise du fait quil est un éducateur. Au contraire, son collègue qui na pas spécialement dautorité sautorise seulement de son savoir, de la légitimité de sa nomination au sens administratif du terme (lEtat a eu raison de lui confier une classe, puisquil possède le savoir requis et la compétence pour le transmettre) : on est alors dans le service des biens, parce que le sujet considéré et son service sont rigoureusement le même, institués dun « moi » quon pourrait dire professionnel et en loccurrence pédagogique. Le professeur qui a de lautorité, tout au contraire, est fait de sa propre division entre léducateur quil est en vérité et le professeur quil est en réalité. Non pas quil y ait là deux aspects de son métier (comme si on pouvait apprendre à vivre comme on peut apprendre à résoudre des équations du second degré !). Cest même exactement le contraire : il ny en a quun, mais distingué. Car le professeur « distingué » ne lest de ses collègues quà lêtre dabord de lui-même : son travail de professeur est ce qui importe, mais ce nest pas ce qui compte, et cest précisément que ce travail ne compte pas quand il importe au plus haut point qui assure une distinction quon peut traduire en disant que les élèves ne sont pas sans reconnaître en lui (jinsiste sur la double négation, qui nest pas équivalente à une affirmation) un éducateur.
Alors un acte dautorité, quand on est professeur, cest quelque chose qui tient sa possibilité de cette distinction quon peut réfléchir en disant quil simpose non pas comme éducatif mais depuis sa dimension éducative du travail dinstruction, dès lors que ce travail est effectué avec « distinction ». Et nous retrouvons le paradoxe que jai développé plus haut de lexclusivité de lautorité au service des biens, puisque celui-ci est toujours lassurance de lunité du monde et quon peut nommer « mal » la déliaison comme telle de ce qui doit faire unité. Bref, il faut sen tenir à la conclusion que je proposais : rien de ce qui concerne le bien ne peut jamais faire autorité, et il ny a dautorité quà partir du moment où le bien ne compte plus.
Lautorité, dans son aspect négatif, cest toujours de ne pas céder au service des biens, déjà parce quil va de soi (doit-on ordonner ce que chacun veut spontanément), mais surtout parce que cest de vérité et non pas dutilité quil sagit dans cette problématique. Je lai déjà indiqué : on nobéit pas à la loi parce quelle est utile mais uniquement parce quelle est la loi. Lautorité sentend exclusivement de cette nécessité, et cest pourquoi je maintiens quelle est nécessairement aberrante comme est aberrante la nécessité de la loi, dans son irréductibilité à la figure utilitaire du règlement intérieur.
En quoi nous retrouvons ce que jai indiqué lautre jour : le principe de lautorité, cest limpossibilité de distinguer le mal de la vérité car il ny a jamais de vérité quen exclusivité au service des biens et, réciproquement, de service des biens quen haine de la vérité qui na certes aucune raison dêtre ce que nous avons besoin ou envie quelle soit.
Je marrête là pour aujourdhui. La prochaine fois, jexaminerai la question de lacte dautorité dans son rapport à lorigine puisquon ne peut penser cet acte en dehors de la question de la vérité et que lon doit nommer vrai ce qui existe selon lorigine (par opposition au réel qui existe selon la cause).
Je vous remercie de votre attention.
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