Lautorité nest jamais quelque chose de positif ; ce nest pas la puissance, même morale. Vous le reconnaîtrez tout de suite quand je vous aurez dit que la puissance contraint à lobéissance, alors que lautorité contraint au respect. Et le respect, cest la reconnaissance du vrai comme tel, lequel se définit précisément dêtre autorisé (par exemple un vrai billet de banque), et seulement par cela. Mais le vrai, sil ne soppose en rien au réel ni même au faux (un billet peut être absolument identique à un vrai, sans pour cela cesser dêtre un faux), ne se reconnaît pas en lui-même mais par son effet, qui est toujours un effet de distinction. Je lai dit souvent : il est contradictoire de parler dune expérience du vrai, puisque la chose ne compte pas dans lexpérience (on peut la jeter une fois le savoir obtenu), mais il y a une épreuve du vrai, si le vrai est ce qui compte et par là produit un effet dorigine. Et une épreuve, cest ce qui ne laisse pas le sujet identique à lui-même mais le divise entre ce quil est désormais et ce quil est toujours.
La division du sujet entre le désormais et le toujours, autrement dit entre la généralité du « par ailleurs » et la partialité de la marque, cest leffet du vrai. On le reconnaît à cela : est vrai ce qui nous divise, ce qui nous produit comme sujet divisé autrement dit ce qui nous distingue, si lon définit ce dernier terme comme « produire en tant que distingué », la distinction étant bien entendu interne à la chose ou à lêtre considéré (comme dans lexemple du « bourgeois distingué ») : une division entre la réalité et la vérité qui produise, précisément comme telle, un effet que nous dirons de vérité laquelle est toujours antérieure à elle-même.
Si donc le vrai se reconnaît à ce quil nous produise comme divisé, alors cela signifie que la division que nous réfléchissons comme distinction entre la marque de lorigine (« désormais ») et le « par ailleurs » de la réalité doit lui appartenir, est en même temps une impossibilité à nous reconnaître nous-mêmes, et donc à concilier lautorité et lexpérience, où il sagit tout au contraire de se reconnaître toujours plus et toujours mieux.
Limpossibilité à la représentation, cela sappelle le mal. Je vais donc examiner aujourdhui lantériorité de la vérité à elle-même et essayer de vous montrer quelle nous fait reconnaître son identité au mal.
Ce qui relève du respect, cest toujours quelque chose de marqué, et par là de marquant. Et cest précisément dêtre faits de leur propre division quils nous marquent, puisque la marque est le point détrangeté absolu à la réalité, par là même facteur de vérité. Dès quon parle de vérité, on laisse tomber la réalité et par conséquent lexpérience qui la constituera en possibilité dêtre réfléchie. Il ny a pas dexpérience du vrai parce que le vrai est fait de sa propre division et quil produit un effet de division, alors quon est le même à lissue de lexpérience, puisque la chose qui a été aperçue a pour statut de ne pas compter et quon na dès lors pas fait de rencontre. Lexpérience soppose à lépreuve en ceci notamment quelle nest pas un événement mais le cours normal des choses. Or on ne sautorise pas du cours normal des choses, par définition sans « effet ».
La notion dautorité sentend donc à lencontre de celle de lexpérience, qui est « la plus servile des notions » : là où il y a expérience, il ny a pas dautorité puisque cest de son savoir complété quon sautorise, du savoir qui fait quon est encore plus et mieux soi-même quon ne létait avant.
Lautorité, au contraire, renvoie à une division originelle de soi, puisquelle concerne tout sujet dont la réalité ne compte pas. Celui qui inspire le respect le fait de ce que sa réalité (par exemple cest un bourgeois : il vit du travail des autres) ne compte pas (le bourgeois distingué inspire du respect même au plus militant des révolutionnaires).
Jinsiste pour opposer lautorité et lexpérience : sautoriser de son expérience comme assurément on peut le faire dans une multitude de domaines, cest sautoriser dun savoir dont on soit la production, et par conséquent cest démissionner de soi-même dans le moment où lon progresse subjectivement dans le service des biens ce qui sappelle tout simplement être meilleur quon ne létait.
Il y a un paradoxe à dire que le meilleur est celui qui a poussé le plus loin sa démission laquelle constitue le noyau éthique de lexpérience, puisque celle-ci trouve son essence dans limpossibilité que les choses puissent compter, et que cette impossibilité est dès lors celle du respect. Limpossibilité de respecter et la nécessité de mettre en avant lexpérience sont le même et cela définit lesclave, comme nous avons eu loccasion de le comprendre. Et lesclave, assurément, il na pas dautorité ! Ce qui revient à dire quil est celle de son expérience où la division davec soi-même trouve tendanciellement à se résorber, comme certain ouvrage de 1807 a pris le temps de le montrer. Concrètement, le paradoxe disparaît dès quon réfléchit : le meilleur élève de la classe, par exemple, est celui qui résorbe le plus et le mieux sa division entre celui quil est personnellement et le sujet que le système scolaire a pour mission de produire. A la limite, ses devoirs sont identiques aux corrigés que le professeur possède par devers lui : il ny a plus personne.
De même le médecin qui a une longue pratique est, toutes choses égales par ailleurs, un meilleur médecin que celui qui vient juste de terminer ses études. Si on le choisit pour son expérience, on le choisit donc justement parce quil sera plus et mieux médecin que lautre : moins lui-même, et plus une fonction du savoir médical lui-même, dans ce contexte, signifiant seulement sa capacité derreur. Cest lexemple de Charles Bovary : à estropier le patient, il est bien Charles Bovary !
Impossible par conséquent de rapporter lexpérience à une autre autorité que celle du savoir : lhomme dexpérience, celui auquel on a les meilleures raisons de faire appel, ne sera jamais quun « en tant que » (le médecin le plus expérimenté tend à être la médecine elle-même).
Donc lautorité divisant le sujet entre sa réalité et sa vérité, alors que lexpérience est lopération qui consiste à suturer cela, on exclura que lon puisse jamais sautoriser de son expérience. Ou plus exactement, on a raison de le faire dans la mesure exacte de sa démission, la décision de parler ou décrire « en tant que ». Et un « en tant que », cest le contraire dun auteur : issu du savoir il produit un effet de savoir, à lencontre de lauteur qui produit au contraire un effet de vérité.
Pas question quon admette lexpérience ! Dans cette injonction négative, on a une prosopopée de lautorité puisquelle est linterdiction de linterdiction de respecter. Là où lexpérience est admise, alors lautorité tombe : on est dans leffet de savoir, et non pas dans leffet de vérité. Autrement dit cest un « en tant que » qui parle : quelquun qui a trahi la promesse quil était originellement pour lhumanité et pour lui-même le propre de la promesse étant, je le rappelle, quelle soit linterdiction que la réalité (et donc lexpérience) comptent jamais.
Lexemple de Bovary que je viens de rappeler, sa bêtise, relève dune certaine manière du mal (lopération du pied-bot paraît quasiment criminelle, et dautant plus peut-être quelle est faite avec les meilleures intentions) dont vous voyez bien que leffet est le même que la vérité : en cet échec thérapeutique, cest vraiment de Bovary quil sagit ! Mal et vérité se conjoignent donc dans une problématique de leffet dont je dirai quil ainsi détermine le sujet dans sa vérité, si le vrai se reconnaît à leffet de vérité quil produit.
Sil ny a dhumanité en nous quà ce que nous soyons autorisés à faire ce que nous faisons et qui est toujours le mal (puisque lidéal dune vie morale consiste en réalité à agir normalement, sans quon puisse en retirer aucun mérite), alors la vraie question est indistinctement celle de la vérité et celle du mal comme nen formant quune, celle de lautorité. Vous apercevez lhorizon de mon questionnement : lidentité entre la réponse effective à la question qui (par opposition à la question quoi à laquelle on répond en désignant une place) et la question de lautorité.
Lhorizon de tout cela, cest une thèse quil ne suffit assurément pas dénoncer formellement mais que je vais essayer de développer de diverses manières : le vrai est cela qui sentend de ce quon se soit autorisé de soi-même, par opposition à la place ou au savoir dont on sautorise habituellement. Dans lidentité étonnante de la question de la vérité et de la question du mal, cest encore de la distinction entre qui et quoi quil sagira. Et cette distinction, on peut désigner son effet sous le nom de respect, si lon accorde quil est impossible de distinguer qui de quoi autrement que de manière respectueuse.
Le respect est lépreuve réfléchie du vrai comme tel. Cela signifie quil est le sentiment de la distinction entre ce qui compte et ce qui importe, puisquon ne respecte jamais que ce qui est divisé entre une réalité qui importe et une vérité qui compte, instituant par là même un UN de la vérité. Car le vrai est un, et son unité tient précisément à ce quil soit distingué à lintérieur de lui entre lui-même comme vrai et lui-même comme réel, entre son indéniable importance et limpossibilité que cela puisse jamais compter. Ce paradoxe du redoublement, que je vous ai déjà exposé, est le même que celui en quoi consiste la nécessité pour le vrai de se précéder véritativement lui-même : cest seulement en vérité quon peut parler de vérité (le vrai ne lest quà lêtre vraiment). Ma thèse est donc, en soulignant la nécessité que la vérité ne puisse distinguer quà être déjà sa propre distinction, de penser lautorité et son effet à partir de son « vrai » sujet, le distingué comme tel autrement dit le vrai. Et le vrai, on ne lentend quà lencontre du bon En quoi le mal et la vérité ont bien le même sujet.
Car quand on parle du sujet de lautorité, on désigne cela qui impose le respect alors même que nous pourrions (comme dans le cas du mal) récuser jusquà léventualité quon éprouve ce sentiment. Toute la question de lautorité tient dans cette restriction, qui libère la problématique de lhabituel horizon des idéaux. Car la question de la vérité nest d'aucune manière la question du bien, et cest le paradoxe du sujet du respect (ou plutôt de son objet) quil impose ce sentiment alors même quil ne doit pas forcément limposer. Cest ce flottement que je considère comme la distinction de ce qui compte : le vrai, que seule labstraction représentative met dans le même camp que le bien mais que le respect, justement parce quil est éprouvé et non pas voulu, parce quil simpose, libère de cette contrainte.
Nimporte quoi nimpose pas le respect, et cest à reconnaître le même sujet pour la vérité et pour le mal quon peut le comprendre. Car la distinction du vrai, cest la contradiction entre la violence de limposition et sa légitimité. Cette contradiction, je la mets en corrélation avec la nécessité de la même précession juridique de la vérité et du mal (il ny a de vérité que vraiment ; cest déjà un mal et pas simplement un malheur quil y ait le mal), en tant quelle récuse la nécessité représentative (le vrai nest pas lévident, et le mal est ce que je ne peux pas me représenter quon fasse soi-même).
Ce qui récuse la nécessité représentative, on peut dire que cela distingue le vrai du bon. Cest toujours antérieur : les raisons quon pourrait donner doivent préalablement avoir valu et cela ne peut se faire que parce quon était déjà libéré de lidentité du vrai et du bon. Lantériorité juridique qui paraît ainsi conditionner lautorité, cest déjà lautorité.
Si le vrai est vrai, cest quil était déjà vrai comme le mal était déjà un mal à linstant où il apparaissait : il faut déjà être dans la vérité pour se rapporter à la vérité, et seul un méchant peut choisir une vie de méchanceté.
La question de lantériorité, on peut dire que cest la question de lorigine, dès lors quon lidentifie à sa propre impossibilité (elle précède le commencement, lequel se définit de nêtre précédé par rien), comme condition pour quautre chose soit possible. Mais cest là nommer et non résoudre la difficulté, à ceci près que cette remarque nous fait tout de même apercevoir que dans le cas de la vérité aussi bien que dans celui du mal, cest à un originel que nous avons affaire. Puisque leffet de vérité est toujours un effet dorigine, on peut en désigner le sujet comme « originel ». Cest à la nécessité du préalable absolu quon a toujours affaire quand on fait lépreuve (et non pas lexpérience !) du vrai et du mauvais.
Quand nous nous sommes interrogés sur le respect, nous avons vu quil ne fallait pas confondre le respect comme commandement qui concerne nimporte qui, et le respect comme sentiment qui concerne certaines personnes particulières. On doit respecter nimporte qui, bien sûr, mais on ne respecte que certaines personnes. Lesquelles ? je vous rappelle la réponse à laquelle nous étions parvenus : les originels, ceux qui dune manière ou dune autre présentifient lorigine (ainsi le nom dEuclide inspire-t-il un respect particulier aux géomètres, etc.). Le respect est un détecteur dorigine, et il fait apercevoir le vrai, par là même, puisquon appelle vrai cela qui existe selon lorigine (par exemple un billet de banque, selon linstitution qui émet la monnaie).
Or cette antériorité, nous pouvons la réfléchir pour penser le mal, au-delà de la nécessité dêtre déjà mauvais pour être mauvais : si loriginel, on le respecte, le mal lui-même est forcément reconnaissable à son effet qui est un effet de respect effet qui est donc lantériorité du mal à lui-même, bref le mal.
Voyons-le concrètement. Par exemple la brute respecte la force, lescroc respecte largent, le despote respecte le pouvoir etc. Il ne sagit pas seulement là des objets de leur désir, mais bien de leur respect, parce que ces choses sont des instances de légitimation pour les personnes concernées, autrement dit des autorités : quoi quils en aient, ils ne restent pas dans la stricte et triviale factualité parce quil faut quune certaine instance les autorise à faire ce quils font. Lassassin, parce quil nest pas une force aveugle de la nature mais un humain, ne tue quà se reconnaître autorisé à le faire. La question du mal est celle de cette autorisation, qui est donc effet dun préalable dès lors entendu comme autorité.
Lorsque je lis des travaux sur la question du mal, je suis toujours frappé par ceci que lon cède tout de suite sur la question juridique et quon enferme alors la notion dans lalternative de labsurdité (et de fait personne ne peut « choisir » de faire le mal : choisir consiste précisément à prendre le meilleur) ou de lincompréhensibilité (la théorie kantienne du « caractère intelligible » et ses différentes variantes). Soit on explique le mal par une aliénation plus ou moins radicale (je vous ai indiqué la semaine dernière en quoi la psychanalyse me paraissait répondre de façon satisfaisante à cette question qui ne compte pas), soit on prend une pose mystique pour chanter négativement le « mystère », l « énigme », le « sans fond », qui seraient constitutifs de la condition humaine. Je ne nierai certes pas ce dernier point (cest précisément le sens de mon travail que la question de lhumain soit la question du mal), mais je dénoncerai lattitude consistant à en faire un absolu magique ou théologique : cest de vérité quil sagit dans tout cela, puisquon ne fait jamais rien quà être autorisé à le faire. Cest parce quil ny dhumain que causé par la vérité que le mal est pensable, précisément comme mal et non pas comme malheur pensable comme origine pour leffet de vérité, et ainsi comme la vérité elle-même.
Toute les apories concernant le mal sont levées, à mon avis, quand on reconnaît que cette question est la même que la question de la vérité, parce que cest bien de son rapport au vrai comme tel que le pire des criminels sautorise encore, lui qui nest mauvais quà lavoir été depuis toujours.
Car quest-ce quun humain, sinon un vivant qui se constitue lui-même (dans sa responsabilité éthique) dêtre autorisé du vrai ? Le mal, selon moi, cest justement cette autorisation dont seul le vrai peut être sujet, et que nous ne pouvons assurément pas nous représenter comme telle.
Mais que nous ne puissions nous le représenter, est-ce que cela change quelque chose à la nécessité pour quiconque dêtre autorisé à faire ce quil fait ? celui qui bafoue la plus élémentaire dignité humaine, sil le fait, cest bien quil « pense » (les guillemets pour indiquer quil ne sagit pas là dune réflexion mais dune pensée rendant ou non la réflexion valable), quil peut le faire, non seulement en fait mais surtout en droit. Est-ce quune formule comme « je serais bien bête de membarrasser de scrupules » nest pas en elle-même un témoignage sur un certain « effet » de vérité ? Forcément : elle écarte léventualité dun tort ! Vous me direz que mon exemple est mal choisi, puisque la mauvaise foi y est évidente (les vrais criminels nont même pas lidée des scrupules dont ils pourraient sembarrasser). Mais raison de plus : cette dénégation, cette mauvaise foi, si elles ont lieu dans une certaine subjectivité, cest quelles y sont encore autorisées ! Il y a des gens qui passent leur vie à fuir léventualité même quils puissent un jour réfléchir, faire un examen de conscience, évaluer leur vie, sinterroger sur leur désir. Eh bien cest cette fuite permanente qui, davoir lieu en eux et dêtre le sens de toutes leurs actions (ils ont toujours quelque chose à faire, ils « savent » quil ne sert à rien de se poser « trop » de questions, etc.), qui est autorisée. Car on ne fait que ce quon a, immédiatement ou réflexivement (ce qui inclut la mauvaise foi et toutes les formes de « bonne conscience »), raison et non pas tort de faire. Voilà pourquoi lantériorité du mal et celle de la vérité sont la même.
Bref, il ny a quune question qui est celle de lautorité dès lors que cette question est indistinctement celle du mal et de la vérité. En quoi on désigne un certain sujet (au sens logique et ontologique, mais non pas subjectif) du mal, qui est le vrai. Vrai, cela signifie tout simplement « sujet de la vérité ». Moi je dis que cela signifie aussi « sujet du mal », et que tout séclaire quand on la reconnu.
Le vrai on le reconnaît à son effet, qui est un effet de division. Ce qui me divise est vrai, tout le reste est ou bien réel ou bien faux. Cet axiome qui rassemble la théorie de la marque, celle de la tradition et celle de léthique, permet de penser lun du mal et de la vérité, autrement dit lautorité. Pour aujourdhui, je mettrai laccent sur la nécessité que le sujet de la distinction soit lui-même divisé : cest bien du vrai dans sa division propre, autrement dit dans sa distinction, quil sagit à chaque fois quon parle de responsabilité. Et la question de la responsabilité, cest indistinctement celle de la vérité (si vous maccordez quil ny a de vérité quen première personne) et du mal (la question ne se pose que quand on na pas agi normalement cest-à-dire bien).
Vous ne vous étonnerez de cette affirmation quà confondre la vérité avec le savoir : quand je dis quon ne fait jamais que ce quon est autorisé à faire, je ne dis pas quon nagit jamais quà se conformer à quelque chose dont on aurait connaissance et qui ne pourrait alors, immédiatement ou réflexivement, que causer notre bien. Je dis même exactement le contraire. Car pour celui qui se conforme à quelque chose, ce qui compte, ce nest pas la chose à laquelle il se conforme (elle importe, en ceci quelle va conférer la détermination) mais cest de se conformer.
Quand je dis que lautorité doit sentendre à travers limpossibilité quon ne fasse rien sans y être autorisé par quelque chose (et non pas quelquun !) que dès lors il faut nommer le vrai, cest bien pour vous indiquer que cette autorisation est un « effet » de ce qui compte, celui auquel on dira quon reconnaît le vrai comme tel, et non pas une permission !
On confond en général permettre et autoriser. Je ne vais pas traiter pour elle-même cette opposition en forme de sujet de colle, mais il faut quand même que jindique que la permission ne produit rien comme liberté parce quelle ne cause aucune vérité. Jôte la laisse du chien pour lui permettre de courir comme il en a envie, par exemple : je ne vais pas dire que jautorise mon chien à courir. La permission suppose donc quil soit déjà constitué dune certaine manière comme sujet (il avait déjà envie de courir, et la seule question était de savoir si jallais le laisser faire), alors que lautorisation produit effectivement de la responsabilité dont par là même une autre chose pourra être autorisée. Ainsi le professeur que son titre administratif autorise à faire passer des examens pourra décider du sort des candidats, et les reçus pourront à leur tour arguer de cette décision pour faire advenir du vrai.
Produire de la responsabilité pour du vrai comme le fait lautorisation va donc à lencontre de la permission qui ne produit rien et qui ne divise pas. Mon chien était simplement empêché de courir tant que je ne lui permettais pas de le faire et la permission que je lui donne quand je juge quil ne risque aucun accident ne le concerne en rien comme sujet. Autoriser, par contre, cela signifie diviser. Le professeur peut néprouver aucune sympathie pour un candidat quil déclarera reçu et en éprouver pour un autre dont les résultats sont insuffisants, et cest précisément depuis une telle division de lui-même (linstance de vérité, et par ailleurs linstance de réalité) quil peut produire les diplômes comme vrais ; mais quon récuse cette division et le diplôme obtenu cesse instantanément dêtre vrai. Le plus célèbre des exemples est le bac de 68 : ceux qui lont obtenu cette année-là sont réellement bacheliers, mais ils ne le sont pas vraiment, parce quil ny a pas eu de distinction entre les candidats (à ce quon dit) et bien sûr la distinction entre les candidats, entre les reçus et les recalés, nest facteur de vérité quà ce quelle ait dabord été interne aux examinateurs, personnes autorisées cest-à-dire divisées entre la réalité qui importait (ils étaient des membres de la société civile) et la vérité qui comptait (ils étaient des examinateurs), la vérité proprement dite consistant en lunité de cette division qui lantériorisait à elle-même.
Nimporte qui peut permettre : il suffit davoir la puissance dempêcher, y compris moralement. Mais pour autoriser, il ne faut pas être nimporte qui : il faut être autorisé à autoriser, selon lantériorité de la vérité à elle-même dont je vous parle aujourd'hui. Cela signifie que ce qui nous autorise devait lêtre préalablement lui-même, et que cest depuis ce préalable à lautorisation quon a reçue quon est soi-même autorisé, et non pas depuis lautorisation elle-même, qui peut avoir été usurpée. On nest autorisé quà ce que celui qui la fait nait pas été un imposteur, alors même quun imposteur peut accomplir parfaitement le travail de celui quil remplace (il est arrivé quon démasque ainsi de faux médecins, qui travaillaient à lhôpital depuis vingt ans ou plus). En ce qui concerne la permission, cette question na aucun sens : celui qui permet a simplement la puissance de lever lempêchement, et on ne cherche pas plus loin. Dans lordre propre de la possibilité, la permission produit du réel, alors que lautorisation produit du vrai.
Lautorisation cause le vrai quà être sa propre antériorité : on nautorise que depuis une autorisation préalable.
La vérité et le mal répondent à la même nécessité : il ny a de vérité quen vérité et non en réalité, et cest déjà un mal et non un simple malheur (même métaphysique) quil y ait le mal. Cette nécessité de structure, quand on la transpose dans le subjectif, est familière. Je lexprimerai dabord en disant quon na raison quà la condition davoir raison davoir raison. On peut en effet imaginer des situations où lon a tort davoir raison (par exemple si lon sappuie sur des informations auxquelles on navait pas le droit daccéder), et dautres où lon a raison davoir tort (celui qui a confiance en lhumanité vaudra toujours mieux que le misanthrope). Ensuite je reprendrai la distinction de la volonté et du libre arbitre en disant quon ne peut choisir dagir bien ou mal quà la condition dêtre déjà quelquun de bien, comme on dit, ou quelquun de mauvais (il faut déjà être méchant pour choisir de faire le mal).
La vérité nest la vérité quen vérité, et le mal nest le mal que malignement. Sinon on parle de la réalité ou du savoir dune part, de la dimension subjective du malheur (la méchanceté humaine) dautre part.
Dire cela, cest dire que la question quils posent est celle de lautorisation qui doit sêtre déjà conditionnée elle-même, autrement dit être faite de sa propre antériorité : quelle ne soit pas seulement réelle, comme autorisation, mais encore valable cest-à-dire autorisée. Car on ne fait ce quon fait éventuellement le mal quà être autorisé à le faire, et quà lêtre légitimement.
Voilà le sens du paradoxe que je vous indiquais lautre jour en disant que le mal consiste à respecter tel ou tel bien, maintenant que le respect est apparu dans sa dimension « spirituelle » cest-à-dire exclusive de tout répondant. Car le respect que la brute éprouve pour la force, que lescroc éprouve pour largent et ainsi de suite, valent bien comme lautorisation qui cause leur action comme humaine et non pas naturelle, une action qui nest précisément humaine quà renvoyer à cette impossibilité (ou infinité) véritative ou maligne dont il sagit forcément dès quon parle de la vérité ou du mal. Autrement dit, ils ont fait ce quils ont fait (à la limite faire taire leurs scrupules) forcément à se supposer avoir raison de le faire, et à se le supposer légitimement (sinon, en parlant derreur, on retombe dans la confusion du mal et du malheur, de la vérité et du savoir). En quoi je situe le vrai comme sujet de ladite autorisation
Le vrai, cest la même chose que le réel, sauf que sa réalité ne compte pas mais uniquement sa légitimité. Reprenez lexemple du faux billet de banque, celui qui est parfaitement imité, et vous verrez bien que ce qui fait la vérité du vrai, cest simplement quil soit autorisé, que sa réalité soit légitime.
Quand donc vous avez affaire à du vrai, cest-à-dire à quelque chose qui a autorité parce quil est autorisé (cette autorité, on peut lappeler « effet »), vous êtes forcément divisés entre vous comme sujet dexpérience de la réalité que vous avez sous les yeux, et vous comme capable de reconnaître le vrai, autrement dit vous comme sujet de respect. Le sujet du respect nest pas différent mais distingué du sujet de lexpérience : on le reconnaît de cela seulement que la réalité ne comptant pas (dans le billet, on ne soccupe pas des dessins quil comporte, de la qualité de sa gravure, mais uniquement de savoir si son existence est légitime), le sujet de lexpérience ne compte pas. Voilà en quel sens il faut dire que le vrai divise : il produit une coupure entre le sujet de lexpérience et le sujet du respect en faisant que ce qui relève de lexpérience (y compris bien sûr ses conditions transcendantales) ne compte pas.
Maintenant considérons lautorité en général, et faisons-le en noubliant pas que le sujet de lexpérience est forcément un sujet raisonnable, puisque lexpérience consiste à écarter les choses au profit du savoir quon peut tirer delles. Linjonction « sois raisonnable », tout le monde sait quelle signifie « cède sur ce qui compte pour toi et deviens celui que nimporte qui serait à ta place ». Lidée du rationnel comprend lidée de cette dernière universalité, et celle du raisonnable la concrétise par lidée de séparation non pas avec une chose plus ou moins importante (à la définition de quoi il appartient de pouvoir être remplacée par son équivalent) mais avec une chose qui compte. Concentre-toi sur ce qui importe, et oublie ce qui compte (par exemple : sois notaire ou pharmacien, et non pas poète ou philosophe), voilà ce que cest quêtre raisonnable : se maintenir comme sujet de lexpérience, donc aussi comme sujet de son propre bien puisque lexpérience est réflexive, contre toute éventualité de vérité.
Or est-ce que cette injonction faite en fonction du bien peut servir de modèle pour lautorité ? réponse : non, et cest tout le paradoxe de la division sur lequel je vais finir notre séance.
Lautorité ne relève pas du service des biens, parce quil lui appartient essentiellement dêtre aberrante, mauvaise, folle ou absurde, bref étrangère à la raison (je ne dis pas contraire) telle quelle simpose réflexivement, faute de quoi en lui obéissant cest uniquement à moi-même que jobéis. Je lai dit, et cest valable pour les autorités qui ne comptent pas, autrement dit qui ne sont pas des autorités mais des fonctions de mon propre bien : jobéis à lagent de police parce quil est le représentant de ma volonté que la circulation routière ne soit pas anarchique, de sorte que son autorité nest quune représentation du service de mon bien. Vous lavez donc compris : il ny a pas de différence entre reconnaître une autorité et mettre entre parenthèses la question du bien ce qui revient évidemment à dire que là où cette question est maintenue (par exemple dans le problèmes posés par la circulation routière), aucune autorité ne saurait jamais être prise en compte. La crainte servile qui est la disposition subjective du service des biens est incompatible avec la notion même de lautorité.
Doù je conclus quil
appartient à lautorité quelle
oppose le bien au vrai. Voilà, traduite en langage métaphysique, la division dont
je veux vous parler, et dont je veux dabord vous convaincre de linconsistance.
Autrement dit ma thèse est que lautorité me
divise à instituer non pas une différence mais une distinction entre ma réalité (ma
place) et ma vérité (ce que je suis seul à pouvoir et à devoir faire).
Je termine sur ce point décisif,
à mes yeux : ma vérité nest pas mon bien et cest ce que la notion
dautorité, en tant quelle renvoie au vrai comme à son sujet exclusif, me
force à reconnaître. Le sujet de cette division, cest lautorisé autrement
dit le vrai. Là où je respecte, je suis divisé, et là où je suis divisé advient ce
que je ne peux pas comprendre avoir raison de faire mais qui répond de la distinction, me
concernant, entre qui et quoi.
Pour le dire trivialement :
on peut réussir sa vie (se tenir au lieu de sa propre vérité) et par ailleurs être
très malheureux (que le service de son bien ne soit pas du tout assuré). Ce nest
certes pas nécessaire (encore que la division du sujet exclue principiellement quon
puisse jamais harmoniser quoi que ce soit) mais cest très possible. La
reconnaissance de cette possibilité est inhérente à celle du vrai comme tel, si
lon nomme ainsi lacte de celui qui sest autorisé de lui-même. Car
sautoriser de soi-même, par opposition à sautoriser de son savoir ou de sa
place, cest ce quon ne peut pas se représenter pouvoir faire.
Cela ne nous empêchera pas
den parler.
Jarrête ici pour
aujourdhui, et je vous remercie de votre attention.
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