Je voudrais terminer mon exposé sur le paradoxe du mal comme objet de respect. Les considérations de la semaine dernière me semble suffisante à sa résolution, mais il reste encore un aspect essentiel à considérer : dès lors quon a défini le respect comme le rapport que nous avons nécessairement au vrai, autrement dit comme la formalité éthique de son « effet », il faut penser une équivalence qui paraît se dessiner entre le mauvais et le vrai. Equivalence pour le moins paradoxale, elle aussi, puisque le mauvais est précisément ce quon a tort de faire, de penser, ou de ressentir, et que le vrai serait au contraire ce quon a raison de penser. Mais ce retournement ne doit pas nous étonner, après que nous ayons appris que le mal consiste à respecter le bien. Jinsiste sur ce paradoxe en mettant laccent sur sa dimension subjective : une des premières choses que nous avons remarquées, à propos du respect, cest quil inspire lui-même le respect. Dès que nous reconnaissons du respect dans une personne, quoi que nous en pensions par ailleurs, nous ne pouvons pas éviter den ressentir pour elle (on le voit dans les films de truands des années cinquante, par exemple, avec leur mythologie de la parole donnée : ce sont des truands, et pourtant le spectateur éprouve pour eux du respect). Mais lessentiel ici est de reconnaître un respect qui soit impossible à installer dans la reconnaissance réflexive (contrairement à cet exemple qui semblerait indiquer que des truands peuvent par ailleurs faire preuve de noblesse). Car cest bien le mal en tant que tel, et non pas un aspect noble dune personne par ailleurs mauvaise, qui est en cause quand je parle du service des biens en tant quil est précisément un service cest-à-dire un respect : celui qui ne respecte que largent ou que la force, par exemple, et envers qui il est dès lors impossible de ne pas ressentir du mépris, celui-là, et précisément comme individu mauvais, il respecte, et par là il inspire du respect. Voyez le paradoxe que je veux développer comme essentiel au mal : mépriser, cest respecter parce que les raisons du mépris sont toujours dune manière ou dune autre liée à un respect paradoxal. Etre mauvais et respecter sont le même, ici : un voyou paraît encore pire si nous apprenons quil respecte les riches pour la seule raison quils sont riches, et cest justement parce quil est sujet de ce respect que nous éprouvons envers lui du mépris, alors même que le respect a pour effet de susciter le respect. En insistant sur ce paradoxe dun respect ignoble qui nen est pas moins un respect, jindiquais lautre jour la nécessité dinstaller la question du mal dans lhorizon plus général dune reconnaissance de la vérité, dont nous posons dès lors quelle peut sentendre non seulement en indifférence à la représentation, mais même en parfaite contradiction avec elle. Car enfin cette vérité qui se traduit subjectivement en respect, dans le cas des personnes mauvaises, il est absolument impossible que nous nous la représentions comme telle. Voilà le mal, quand on le pense à partir du respect paradoxal quil inspire : que la vérité puisse contredire expressément la possibilité quon la représente. En quoi elle est bien la vérité. Telle est la tragédie, dont je vous propose aujourdhui dapprocher le principe.
Le mal existe. Quest-ce que cela veut dire ? Ceci : il existe comme la vérité existe, pour la même raison et de la même façon. Voilà ce que je voudrais vous enseigner aujourdhui, et cest cette nécessité, qui est un autre nom pour la corrélation paradoxale du mal et du respect, que je vais essayer de présenter le plus concrètement possible. Car la question de la reconnaissance du vrai, dès lors quil ne diffère ni du réel ni même du faux mais quil sen distingue, nest pas celle dun trait particulier qui lui serait propre mais uniquement dun effet : le vrai se reconnaît à ceci quil impose le respect non pas au fait quon éprouve du respect envers lui, mais bien à la contrainte que signifie le terme imposer. A mon avis, la question du mal est celle de cette même contrainte, et je ne crois pas que nous serons en mesure aujourd'hui dépuiser un pareil sujet. Mais ce quil faut retenir demblée, cest que la question de lexistence du mal (ou de la vérité), cest à travers cette contrainte quelle se pose. Car existence et contrainte sont inséparables, et cest justement en ce sens quon peut parler dun problème du mal ou dun problème de la vérité par opposition à une simple question. Dans un problème en effet, il faut faire avec les données : on ny peut rien, elles sont ce quelles sont, et il ny a pas de différence entre parler de problème et parler de la nécessité de respecter les données. Donc si lon admet ce truisme quil ny a de mal que par le problème du mal, alors on reconnaît aussi quon en sort immédiatement en reconnaissant que sil y a un problème du mal, cest que quelque chose simpose qui ne soit pas simplement lindifférence de la réalité aux exigences de la subjectivité (car cela nest en rien le mal mais seulement le malheur, et ce nest pas un problème mais tout au plus une question). Ce qui est donné, je le dis, ce nest pas le respect mais cest la contrainte au respect
Quil y ait ainsi une contrainte au respect quon puisse identifier réflexivement à lexistence du mal (autrement dit à lirréductibilité du mal au problème du mal, alors même quon commence par voir en celui-ci la condition de celui-là), cest ce qui renvoie au paradoxe juridique du mal qui est la nécessité pour lui dêtre sa propre précession. Car de même quil ny a jamais de vérité quen vérité, il ny a jamais de mal que ce ne soit déjà dans lhorizon du mal. Autrement dit, la position métaphysique qui consisterait à reconnaître (pour une raison que je ne peux imaginer) que le mal existe est en elle-même toujours déjà subvertie, comme est toujours déjà subverti le truisme qui veut quil ny ait de mal que par le problème du mal. Car dans cette position métaphysique, on parlerait simplement dun malheur de second degré (quel malheur que le mal existe !) et on ne parlerait donc pas vraiment du mal. Or si le mal existe, lexistence du mal nest pas un simple malheur mais déjà le mal.
Quand je parle ainsi de lantériorité du mal à lui-même, et qui est lantériorité qui définit la vérité en général (le vrai ne lest quà lêtre vraiment et non pas réellement), jindique le paradoxe dune existence quil ne faut pas confondre avec linertie et la stupidité dun simple être-là, au sens où je peux dire quun caillou existe. Car la contrainte qui est exercée je dis bien contrainte et non pas obligation lest en vérité, et pas simplement en réalité. Cest pourquoi je dis que lexistence du mal est inséparable du problème du mal, bien quil appartienne à ce problème, et précisément parce que cest un problème, de libérer de lui-même la question du mal quil semblait conditionner. Vous reconnaissez quil en va exactement ainsi quand on parle de la vérité, qui nest pas un fait (en fait, il y a dune part le réel et dautre part le savoir), et qui ne sen impose pas moins. Mais elle simpose en vérité, précisément, et cest ce que lon appelle le respect.
Quon puisse simposer en vérité alors même que la notion de contrainte semble ressortir exclusivement du fait, voilà de quoi il sagit quand on parle du respect comme « effet » de la vérité et, paradoxalement, du mal.
Dans le cas du mal, lexistence est non pas quil suscite mais quil impose le respect la différence étant que nous ne sommes absolument pas daccord pour éprouver ce que nous éprouvons pourtant (alors que nous le sommes évidemment dans le cas du bien). Il semble quon puisse dire la même chose pour la vérité, si elle est ce quon a raison de penser. Eh bien non, justement, et cest tout lintérêt de ce développement : la vérité ne se reconnaît pas à son évidence qui est une saturation de notre capacité représentative. Car si lévident est ce qui satisfait la nécessité représentative, cela signifie quen lui, cest seulement de cette nécessité quil va Et on ne va certes pas appeler « vraie » une chose dans laquelle cest dautre chose, à savoir de cette nécessité, quil est question en vérité !
Cest lévident qui simpose avec notre assentiment : il y a bien une contrainte, mais dans son cas nous sommes daccord pour la subir. Mais alors, si nous sommes daccord pour être contraints, cest que nous ne le sommes pas cest pourquoi nous restons les sujets des évidences qui simposent à nous. Dailleurs tout le monde le sait : dites moi ce qui est évident pour vous, et je vous dirai qui vous êtes, puisque je saurai à quoi, sans le vouloir ni le savoir (éthiquement donc) vous donnez votre assentiment. En quoi la vérité est-elle le moins du monde concernée par cela ?
Pour quon parle de vérité, il faut donc que la contrainte quelle exerce se fasse contre la nécessité représentative. Cest ce qui définit le mal, je viens de vous le montrer. Mais cest aussi ce qui définit le vrai ainsi que je lai plusieurs fois indiqué quand jai dit quil fallait toujours lentendre en première personne, cest-à-dire en impossibilité absolue à soi-même (puisque ne sont possibles pour moi que ce qui est possible pour nimporte qui disposant des mêmes capacités).
Lexistence se reconnaît à son caractère contraignant, et cest parce quils contraignent au respect (malgré nous, dans lhorreur quelquefois quand il sagit du mal) quil faut dire que le mal et la vérité existent. Ils existent, mais ils ne sont pas réels (ce qui est réel, cest dune part le malheur, et dautre part le savoir). Cependant, je crois utile de vous indiquer ce quon peut malgré tout considérer comme la réalité du mal, autrement dit comment on peut reconnaître une certaine irréductibilité du mal au malheur, auquel la réflexion semble forcément le ramener.
Pour cesser de nier le mal en le réduisant au malheur (à commencer bien sûr par le malheur dêtre méchant), il faut pointer non seulement sa négativité (il sagit toujours de détruire, de délier, dabolir ) mais encore sa « réalité » (Realität, par opposition à Wirklichkeit) qui est faite de jouissance. En effet, pour quil y ait mal quand on parle dune destruction, il ne suffit pas quil y ait destruction mais encore il faut quil y ait jouissance de détruire comme si détruire était posé absolument pour soi et non pas comme une condition, éventuellement malheureuse, dautre chose (par exemple de la construction dune nouvelle maison).
Pourquoi est-ce une nécessité ? pour ceci que la jouissance a une fonction de justification. Dans la réflexion qui ne se pose pas la question de la vérité, cest en effet la jouissance qui fait que la vie vaut la peine dêtre vécue : les gens qui ont « cédé » (sans le savoir, au sens où lon ne sait pas quon est responsable de sa sensibilité cest-à-dire de ses qualités et de ses défauts) ne voient que la jouissance comme prix des peines en quoi la vie consiste le plus souvent. Dailleurs, ils posent la question de savoir si la vie vaut la « peine » dêtre vécue, et ils y répondent en général de manière positive en indiquant des jouissances auxquelles ils peuvent accéder. Et lon peut imaginer quelque figure de la mélancolie dont le principe serait la certitude dêtre désormais privé de jouissance : la vie ne promettrait plus rien comme si cétait seulement de jouir quelle valait. Ce qui est en effet le cas quand on réfléchit, cest-à-dire quand on fait du service des biens la priori de toute position possible. Or est-ce que la jouissance nest pas laccomplissement du service des biens ? pourquoi achète-t-on une maison, une voiture, etc. sinon à chaque fois pour en jouir ?
Gardons lidée de jouissance comme justification et mettons la en rapport avec celle de la négativité. Daprès ce que je vous ai dit la semaine dernière, cette négativité est à chercher du côté des importances : dans la primauté transcendantale des biens, il y a du manque, si lon admet que ce qui importe nimporte plus, mais compte (que limportant compte, je vous ai expliqué que cétait la définition formelle du mal, lequel est par conséquent fait de manque). Cest donc toujours de manière réflexive quon parlera du mal : en se plaçant du point de vue des importances. Par exemple celui qui est capable de faire nimporte quoi pour de largent, voilà quelquun de mauvais : largent qui importe (et dautant plus quon en a moins) disparaît comme tel, pour compter. Mais comme « compter » na pas de portée réflexive (réflexivement, les représentations se succèdent indéfiniment : tout importe plus ou moins et ce qui compte est, comme la montré Kant en établissant que nous sommes seulement phénoménaux pour nous-mêmes, en impossibilité absolue à soi), il ny a plus que le manque. Un manque fait de jouissance, donc. Voilà ce quon aurait raison de considérer comme la réalité du mal, par opposition à son existence dont je viens de vous parler.
La psychanalyse nous aide à penser lidée dune négativité faite de jouissance : je pense plus particulièrement à des remarques de Gérard Pommier sur la « castration de la mère » et son « phallus » absent une négativité dont la jouissance est la nature et qui est littéralement notre être.
Mais cette vérité originelle quon peut ramener à lomniprésence de la pulsion de mort (au sens où Lacan rappelle quil ny a quune seule pulsion), est-ce quelle ne constitue pas une sorte de malheur métaphysique ou anthropologique ? Et dun malheur, personne nest responsable Cest un fait quil y a le langage, et cest tout. Au malheur il manque la dimension subjective : non seulement il na pas été voulu, mais il nest pas lui-même fait de volonté, même si par après il donnera lieu à une volonté (auquel cas, il sagira non du mal lui-même, mais du malheur dêtre méchant). Ce nest donc pas du mal quil sagit dans cette anthropologie originelle, mais de la mauvaiseté première du sujet né de lhomme et de la femme.
Un autre apport de la psychanalyse plus immédiatement en rapport avec notre statut dêtre parlants corrobore cette nécessité : ce quon peut nommer la « promesse de lUn ». Au-delà de Lacan, je fais ici plus particulièrement allusion aux travaux dAlain Didider-Weill. Est-ce quil nappartient pas en effet à tout enfant, toujours déjà pris dans des langages quil ne comprend dabord pas, de les reconnaître comme autant de promesses dun savoir total, totalement sage et totalement satisfaisant, disant ce quil en est vraiment de lui-même ? hélas, les discours sont multiples et il ny a jamais de dernier mot. De sorte que nous nentrons dans le langage quà ce que sa promesse apparaisse nêtre pas tenue Shumaniser et faire lépreuve de la trahison sont en quelque sorte le même. Subjectivement, on peut donc dire quil ny a pas de différence entre se mettre à parler et en vouloir à un Autre, en même temps la société et le langage, qui nont pas tenu cette promesse originelle de lUn, inhérente à notre premier enveloppement dans le langage incompréhensible (un Autre dont on reconnaîtra peut-être un jour, dans une solitude sans recours, quil nexiste pas). Le mal originel de lhumain, cest d « en vouloir » à lAutre, comme on dit. Et certes, comment ne pas reconnaître quà chaque fois que nous avons été méchants, cest parce que « nous en voulions » à quelquun qui nétait dailleurs pas le plus souvent une personne déterminée ? Que lhomme soit originellement méchant parce quil ny aurait pas de différence pour lui entre entrer dans le langage et en vouloir à lAutre, cest encore ce qui peut rendre compte du mal, dans lanthropologie de linconscient (subjectivement : cest toujours pour se venger quon est méchant). Mais ici encore nous sommes loin de la problématique du respect, puisquon peut formuler la difficulté ainsi : « quel malheur que la promesse de lUn nait pas été tenue, ou ne puisse pas lêtre ! ».
Cest encore un malheur que pointe lexplication de la méchanceté originelle des humains et de leur propension à détruire tout ce qui dune manière ou dune autre leur rappelle lunité perdue davant le langage (doù la haine si répandue envers les animaux qui figurent cette antériorité, doù la volonté majoritaire de salir, dabîmer, de détruire tout ce qui est beau et innocent, parce que la beauté figure lunité perdue ). Mais là où le mal sexplique et certes lexplication quen donne ainsi la psychanalyse est satisfaisante là nest pas le mal, mais seulement le malheur, à la limite le malheur que le mal « existe ». Il y a bien une réalité du mal mais nous restons dans lhorizon dun malheur métaphysique auquel seule la problématique du respect permet déchapper.
Voyez le paradoxe, tel quil faut lexprimer en opposant la réalité du mal à son existence. Je viens de vous indiquer cette réalité, dès lors que par « réalité » cest forcément linscription dans la priori des raisons dêtre quon indique. Rien ne saurait être réel quà effectuer les raisons de son être, cest évident. Et réciproquement, il ny a pas de différence entre avoir établi les raisons dune chose et en avoir établi la réalité ce que lon peut nommer lévidence de son existence, puisque cet établissement, dès lors quil est supposé « suffisant » (cest bien de la raison du même nom que je parle), comble la nécessité représentative. Eh bien, jespère vous avoir montré que la question du mal sentend précisément à lencontre de cette nécessité, dont vous avez reconnu quelle était celle de la métaphysique, telle quelle apparaît dans la formulation de sa toute première question.
Ce nest jamais la réalité du mal qui inspire le respect : on peut seulement la comprendre, si lon est sage comme Spinoza recommandait de lêtre, ou, plus communément, la déplorer. En quoi on ne parle donc pas du mal, dont il faut en dernière instance nier quil ait une réalité, mais du malheur, dont nous pouvons désormais admettre quil soit le malheur que le mal ait une réalité. Or si le mal a une réalité quon accorde comme irréductible, cest de métaphysique quon parle. Contre la métaphysique, il faut dire au contraire quil existe. Là est la vraie distinction et par conséquent lindication que dans la question du mal, cest bien de la vérité quil pourrait sagir, puisque son existence consiste à imposer le respect alors même que nous définissons ce sentiment comme le plus positif qui soit en matière de morale.
On parle dexistence dès lors que le savoir ne compte pas ; quand il compte, il sagit uniquement de réalité. Il y a des causes au mal : la castration de la mère et la promesse originelle quil y ait de lUn. Il y a par conséquent une réalité indubitable du mal. On peut en objectiver la notion en disant quune négativité faite de jouissance est notre réalité et en vouloir à lAutre est le fond de notre volonté. Voilà ce que nous enseigne la psychanalyse, à travers les auteurs que je viens de citer. Mais justement : cela ne compte pas, puisquen toute réalité ce nest pas de la chose elle-même quil sagit mais dune nécessité qui, pour être la sienne, est dabord lexpression de causes antérieures et donc nest pas vraiment la sienne. Dans la réalité dont je parle, cest finalement de lêtre parlant quil sagit et pas du mal, alors même que je ne parle pas dautre chose. Bref, vous reconnaissez la critique de la métaphysique que jai déjà formulée : le vrai y est dépossédé de sa vérité. Il lest dabord par les raisons qui en rendent compte et ensuite par la nécessité même de ces raisons selon le double sens, objectif et subjectif de « raison ». Si donc nous parlons du mal lui-même et non pas dune conséquence malheureuse et universelle de notre statut dêtre parlants, alors il faut bien que je mette entre parenthèses ce que je sais et considérer que cela ne compte pas. La notion du mal ne sentend jamais quà lencontre de léventualité quelle corresponde jamais à une réalité. Cela dit, cette réalité est indubitable.
Le savoir anthropologique auquel je viens de faire allusion est vrai mais cela ne compte pas, et cest à linstant où je reconnais que cela ne compte pas que lon parle vraiment du mal. Bref, vous mavez compris : la notion du mal est une notion philosophique et non pas métaphysique, si par « philosophie » on entend simplement la distinction de la métaphysique.
Pour quil soit vraiment question du mal, il faut cet « instant » de la chute du savoir dont le vrai, comme « faisant effet », reste le sujet.
Jai expliqué lannée dernière en quel sens il convient dappeler « philosophie » le discours qui parle « vraiment » des choses. Je précise, en indiquant que dans ce contexte, « vraiment » signifie dune part que je passe de la réalité à lexistence en décidant que les raisons ne compteraient pas (ce qui exclut par exemple que jopère une déconstruction historique des objets que je me donne : évidemment quils sont constitués historiquement, nempêche quils sont là, et que cette présence est absolue), et dautre part, répété-je, que jentends considérer le vrai (ici le mal lui-même indépendamment de son explication) dans son effet. Cet effet, on peut le nommer respect, mais aussi conscience tragique. La reconnaissance du mal comme existant, autrement dit la contrainte de respecter ce que nous refusons de considérer comme respectable, cest ce quon peut nommer la conscience tragique dimension essentielle du respect, bien entendu (comment le respect pourrait-il ne pas être un sentiment tragique ?)
Il y a des gens qui ne reconnaîtront jamais que le mal existe (ce qui nest en rien méprisant, puisquà leur tête on trouve Spinoza) et dautres qui ne se remettront jamais de lavoir rencontré ou même très vaguement soupçonné, par exemple au fond dun regard. Car le mal, justement, on nen fait pas lexpérience, mais lépreuve. Opposition subjective qui répond à celle que je viens de poser entre sa réalité et son existence. On ne laperçoit pas, on le rencontre.
Le propre dune rencontre est de produire un effet de subjectivité, celui que je désigne dune manière générale par la notion de marque : ceux qui ont rencontré le mal, ils en sont marqués, et là où ils sont marqués, justement, ils sont capables de vérité.
Cest de cette capacité quil sagit quand je parle dexistence, et quand je refuse en fin de compte de distinguer le mal de la vérité ce que la réflexion trouve forcément scandaleux, puisquil ny a de réflexion possible quà enfermer contradictoirement la question du vrai dans lhorizon du service des biens, comme Nietzsche ne cesse de le dénoncer à sa manière.
Dire que le mal existe, cest dire quil est impossible de le considérer autrement que dans cette position subjective quon appelle le respect. Par respect, il faut donc aussi bien entendre la distinction de lexistence relativement à la réalité. Ce dont jai lexpérience, je lappréhende dans sa réalité, puisque lexpérience se définit précisément de ce que les choses soient toujours déjà écartées au profit du savoir qui les supporte (une fois lexpérience faite, on possède un savoir nouveau et on peut jeter la chose à la poubelle). Par contre, ce qui ma éprouvé continue de compter : il continue de valoir en soi, et non pas comme détermination plus ou moins importante dune vie qui reste la mienne, puisque cest à partir de lui que jexiste et non pas linverse
Le mal est la vérité en ce sens que le mauvais ne laisse pas des traces mais des marques. Et cest ce que signifie la notion dexistence quand on la distingue de celle de réalité. Et dire quil marque suffit à caractériser le vrai dont on appelle « respect » le moment subjectif de lépreuve.
Le mal nimporte pas (cest le malheur qui importe) mais il compte. Il ne laisse pas de traces (cest le malheur qui en laisse) mais des marques. Voilà en quel sens je voulais préciser mes considérations de la semaine dernière sur le mal objet de respect.
Je ne perds pas de vue la question de lautorité. En fait, je suis même en plein dedans, si vous maccordez quil ny a jamais dautorité que du vrai.
Car enfin, reconnaissez que si lautorité nest pas paradoxalement celle du mal, cest la notion même dautorité qui perd toute signification : je lai dit lautre jour, il ny a dautorité quà lencontre de lapprobation de celui qui obéit. Car si je nobéis quaux ordres que japprouve (comme dans lexemple du sergent de ville qui effectue ma propre volonté que la circulation des voitures ne soit pas anarchique), cela signifie tout simplement que je nobéis pas (le sergent de ville est avantageusement remplacé par des feux tricolores). Javais commencé par indiquer quil ny avait dautorité quaberrante, en ce sens quil est nécessaire quon ny reconnaisse pas sa propre raison pour quelle soit subjectivement admise par nous comme une autorité. Aberration ou folie signifiaient cette nécessité pour lautorité dêtre incompréhensible, autrement dit de ne pas relever du service des biens, puisque ce service est lhorizon du compréhensible comme tel ainsi dailleurs que le terme lindique littéralement.
Maintenant notre notion de lautorité a considérablement progressé : lexclusivité de lautorité et du service des biens, ce nest pas simplement une indifférence mais bien une contradiction, pour nous qui posons réflexivement cette notion et qui restons donc liés à la nécessité représentative. Lautorité doit contredire à la nécessité représentative pour être lautorité !
Eh bien, de quoi est-ce que je donne la définition, en disant cela, sinon du mal ? tout le monde sait cela, depuis Kant : le mal, cest ce quil est absolument impossible de faire quand on est un pur sujet de représentation.
Mais est-ce que cela ne correspond pas aussi à la définition de la vérité ? je définis le vrai par son effet, autrement dit par le respect quil impose et donc par la distinction que ce sentiment induit en termes de position subjective. Mais on peut sen tenir à une définition toute négative : le vrai (par opposition au réel dont je produis la connaissance, et par opposition au faux entièrement épuisé dêtre une représentation), cest précisément lautre absolu de la représentation dune altérité qui nest pas simplement transcendantale (sinon il sagirait de la chose en soi de Kant, dont Hegel a bien montré le caractère contradictoire) mais juridique : le vrai, cest ce quon a nécessairement tort didentifier à sa représentation, puisque la représentation du vrai, cest le faux !
Bon, alors cet argument étant posé, est-ce quon na pas posé par là même limpossibilité de distinguer la vérité et le mal ?
Voilà ma thèse, maintenant : sil ny a dautorité que du vrai, cest à limpossibilité de distinguer la vérité du mal quon le doit. Lessence de lautorité se donne à penser ici.
Je vous laisse méditer sur cette idée dont les conséquences vont
nous occuper encore longtemps, et je vous remercie de votre attention.
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