Le mal, objet paradoxal de respect
Jai expliqué que le respect concernait des réalités qui sont faites de leur propre distinction : leur réalité ne compte pas, les faisant par là même advenir comme vraies. Le paradigme en est évidemment la personne dont la dignité est irréductible à toute réalité, laquelle est non seulement susceptible de plus et de moins, mais encore de bon ou de mauvais et même dexistence ou dinexistence. Ce dont la réalité importe mais ne compte pas, on lappelle vrai. Le respect a toujours le vrai comme objet, et lon peut dire quil est son effet, au sens où lon reconnaît au vrai la souveraineté sur ses conditions de reconnaissance.
Or un lecteur aussi attentif quenthousiaste, M. Sergio Carriero, a vu une difficulté dans cette indication : est-ce que le mal ne correspond pas exactement à la définition du respectable ? je trouve la question extrêmement pertinente, jadmire la compréhension des problèmes dont elle témoigne, et je remercie publiquement son auteur davoir bien voulu me ladresser.
En effet, le mal se définit justement davoir une réalité qui ne compte pas. Cette réalité est le malheur, à commencer bien sûr par le malheur dêtre méchant. Il y a des méchants, cest un fait regrettable, qui trouve son explication et donc son innocence dans le mécanisme général des choses (résultat dune certaine société, dune certaine famille); et le mal est la volonté de ces méchants qui sont, comme toute réalité naturelle ou humaine, eux aussi des résultats et par conséquent des innocences. De ce point de vue le mal est alors un malheur de second degré (quel malheur que le mal existe !).
Telle est donc sa réalité, quand on en pose la nécessité réflexive. Eh bien cest précisément à lencontre de cette réalité que la question du mal peut vraiment se poser : il ny a de mal quen distinction du malheur que « par ailleurs » il constitue et qui est sa réalité. Autrement dit il faut empêcher la réflexion de réduire la juridicité du mal, clairement indiquée dans la formulation subjective de sa notion comme ce quon a tort de faire. Mais dun autre côté, il est bien évident que cest la réalité du mal qui fait problème, et non pas une possibilité, celle de mal agir, dont il suffirait de se garder. Le mal est en ce sens sa propre distinction et nest même rien dautre que cette distinction et par là même paraît éminemment correspondre à la définition du respectable. Ce qui est pour le moins paradoxal.
Le paradoxe que je viens dindiquer va peut-être se dissiper, ou saccentuer, quand jaurai rappeler quil faut distinguer dans le respect lui-même une généralité abstraite et une particularité concrète. Le respect en général qui est un devoir et non pas un sentiment : respecter nimporte qui (même les pires criminels) est un impératif catégorique, mais on ne ressent pas du respect pour nimporte qui (par exemple les pires criminels, mais aussi les collègues de bureau pour lesquels on peut se contenter davoir plus ou moins destime). Le respect particulier est concret, cest un sentiment, celui que nous ressentons malgré nous envers certaines personnes bien particulières, celles dont nous avons vu quelles devaient avoir quelque chose doriginel pour lordre qui conditionne notre propre reconnaissance (ainsi un géomètre éprouvera un respect particulier pour Euclide, et ainsi de suite). Il faut que dune manière ou dune autre lorigine soit présente dans une personne pour quon éprouve du respect pour elle.
Que le mal relève du respect est dabord contradictoire : dès lors que cest déjà un mal quil y ait le mal, celui-ci ne devrait pas être, or le propre de lobjet du respect est précisément quon le reconnaisse dans lirrécusable de son être, et quon sinterdise dy porter atteinte. Respecter le mal serait donc avoir décidé de le préserver, ce qui est absurde, subjectivement. Au sens du respect comme devoir, il est bien évident que le mal nen relève pas. Mais au sens du respect comme sentiment, autrement dit au sens du respect particulier ?
Je crois quil suffit de poser la question, après le rappel que je viens de faire, pour apercevoir que oui. Cest dailleurs un fait de la sensibilité morale. Car si je vous dis que le mal existe, comme le prouve à la fois la forme impérative de la conscience morale et le statut de lindignation comme moment de vérité (impossible dêtre indigné sans avoir conscience davoir raison de lêtre), est-ce que vous ne ressentez pas du respect en vous, simplement à lidée de cette existence ? Il ne faut assurément pas respecter le mal, mais nous ressentons à son égard du respect. En quoi déjà se pointe une division subjective dont lopposition entre le respect comme devoir et le respect comme sentiment est le répondant. Bien sûr, cest dune distinction que je parle.
Le paradoxe mérite aussi dêtre posé par lui-même : le mal force le respect, non pas comme les objets habituels de ce sentiments contre notre amour propre, mais bien au contraire contre notre conscience morale. En quoi cest bien du mal que nous parlons
Or le mal, si nous ressentons du respect à en reconnaître la réalité, il faut bien quil ait été reconnu par nous comme porteur dorigine, daprès ce que je viens de dire. Et il semble bien que cest le cas. En effet : est-ce que lirrécusable réalité du mal nest pas décisive pour la condition humaine en tant que telle ? La réalité du mal ne cesse de nous rappeler que notre « destinée » est « suprasensible », autrement dit que les importances ne comptent pas : cest par elle que la réduction de lexistence humaine aux nécessités quotidienne de la vie et des impératifs sociaux est un mensonge et non pas une option parmi dautres. Et ce qui nous rappelle cette dimension « suprasensible », autrement dit la nécessité pour lhumain dêtre toujours en rapport avec ce qui compte au delà de ce qui importe toujours plus ou moins, nous le respectons Impossible le de le nier. Le mal est originel pour nous et, dès lors il suscite du notre respect.
Le paradoxe de la question tenait donc déjà à la nécessité de rappeler la distinction entre les deux sens de ce terme : devoir et sentiment, dont le mal comme objet radicalise lopposition.
Je rassemble ce premier résultat ne disant que le mal ne peut pas être objet du respect, mais que cela nempêche pourtant pas quil le soit. Il est impossible de respecter le mal, mais cest bien réel. Le principe de ce paradoxe, cest la nécessité quil soit sa propre distinction, et que comme tel, autrement dit dans le nouage de ce qui importe (le malheur) et de ce qui compte (la juridicité et lorigine), il relève problématiquement du respect.
Les deux sens que je viens de rappeler (le respect comme devoir, et le respect comme sentiment) correspondent aux deux sens qui sont impliqués dans la réflexion, en tant quelle est dune part position de soi et dautre part échappement à soi.
Dans mon langage habituel, je dirai que la réflexion est expérience dans sa première dimension et épreuve dans sa seconde : du premier point de vue elle a pour reste le savoir alors que du second elle a pour reste la marque. La réflexion renvoie dans son premier moment au savoir comme représentation de la vérité, et dans son second moment au vrai toujours rencontré et par quoi la subjectivité a toujours déjà été ouverte comme, précisément, capable à son tour dêtre affectée : sensible parce quoriginellement sensibilisée. Or avoir été sensibilisé, cest avoir été marqué.
Comme sujets de la représentation, la simple idée que nous puissions respecter le mal est scandaleuse en plus dêtre absurde, mais comme sujets de la sensibilité il faut reconnaître que nous sommes toujours déjà engagés dans le respect du mal.
Pour les lecteurs de Kant, une figuration de cette duplicité est donnée dans la problématique du mal radical, par lopposition de la volonté et de ses lois dune part, du libre arbitre et de ses maximes dautre part : il y a le mal comme volonté mauvaise (on se laisse déterminer par les objets : ce sont eux qui comptent et non plus la loi), mais celle-ci nest à son tour possible quà relever dune décision originelle au niveau des « maximes » (précisément : on sest laissé déterminer). Vous savez que la loi morale ne peut être effective que sous la forme dun sentiment, qui est le respect et le « libre arbitre » est le lieu dune opposition entre lamour de soi et les intérêts dune part, et ce respect comme sentiment pur, a priori, dautre part. Kant dit quon ne peut pas comprendre que le mal soit choisi par les uns, exactement comme on ne peut pas comprendre que le bien le soit par les autres : si la volonté est forcément bonne (la bonne volonté, cest la volonté comme telle), larbitre qui opte pour des maximes pouvant être érigées en lois de la volonté na pas plus de raisons de le faire quà opter pour des maximes contraires. Quon cherche en effet des raisons, et lon commet une pétition de principe en utilisant un argumentaire, celui de la réflexion, alors quil sagit précisément de penser son origine. Le mal est radical précisément à cause de cette équivalence originelle dans le libre arbitre entre le respect a priori qui est la réalité de la loi morale pour la sensibilité, et ce qui paraît être lamour de soi venant en quelque sorte se placer sur le même terrain originel, celui de la sensibilité. Car bien sûr toute la difficulté tient à ce que le libre arbitre soit un lieu de sensibilité : agir, cest y être poussé. Et certes, nous ne nous rapportons jamais à nous-mêmes que comme à des êtres sensibles, dès lors que cest forcément après coup que nous réfléchissons (à mon avis la question du « sens interne » que Kant me paraît hypostasier renvoie à la constitution quopère forcément la secondarité réflexive, mais peu importe ici). Vous voyez bien quil y a dans cette présentation une altérité radicale entre limpossibilité réflexive que la volonté ne soit pas toujours bonne (puisque la bonne volonté, cest la volonté comme telle : je dirai que cest elle qui compte pour elle-même à lencontre de ses objets qui importent plus ou moins) et limpossibilité originelle, au niveau de la sensibilité et non plus de la réflexion, que tout ce qui pourra déterminer le libre arbitre soit autre que sensible. Et dès lors que le libre arbitre se détermine sensiblement, ce qui pourra ensuite être repris par la réflexion ne jouit daucune supériorité : le drame, si lon peut dire, cest que le respect pour la loi morale nait aucune supériorité sur la complaisance, parce quon se trouve avant la réflexion où sa supériorité va pour ainsi dire de soi. Mais bien sûr, pour le dire nous nous plaçons forcément dans une attitude réflexive, de sorte que nous sommes à la fois scandalisés de cette équivalence et que nous la comprenons comme allant de soi.
A la réflexion correspond donc le respect comme commandement, celui dont nous gardons normativement lidée quand nous réfléchissons, et à la sensibilité correspond au contraire cette éventualité, réflexivement scandaleuse, que des réalités extérieures puissent compter. Car le mal, du point de vue de la réflexion, cest toujours que ce qui importe se mette à compter. La notion kantienne dhétéronomie, à mon avis, na pas dautre sens, quon la prenne au niveau de la réflexion à travers lidée dune volonté mauvaise, ou quon la prenne au niveau du libre arbitre dans la problématique du mal radical. Dans lun et lautre cas, si vous préférez une définition plus habituelle et entièrement réflexive (mais qui revient au même et qui est selon moi beaucoup moins opératoire), vous pouvez dire que le mal, cest que la loi ne compte pas puisque par loi on nentend pas un discours particulier (ne pas confondre la loi et la règle) mais la formalité représentative elle-même (le légal, cest ce qui satisfait absolument aux conditions de sa propre représentation).
Donc à partir de la distinction kantienne de la volonté et du libre arbitre, on oppose la réflexion et la sensibilité en tant que celle-ci ne peut pas être une nature (là, il faut bien sûr abandonner Kant). Moi, ce lieu de sensibilité et précisément comme tel, je lappelle un lieu de décision, par opposition au lieu du choix qui relève de la réflexion. La décision porte sur ce quil en est de nous avant toute réflexion possible et il faut la dire irréfléchie. Cette irréflexion est lordre de léthique, par opposition à la réflexion qui est lordre du choix, et pour lequel lidée même du mal est une absurdité puisquil vaut mieux agir bien quagir mal (forcément !). Lopposition que Kant fait entre le libre arbitre et les maximes dune part, la volonté et les lois dautre part, cest par conséquent celle quil faut reconnaître entre léthique comme ordre de la décision de soi et la morale comme ordre du choix de soi.
Je traduis cela autrement : nous sommes absolument responsables de notre sensibilité.
Cest seulement dun point de vue réflexif que cette proposition semble absurde : je sais bien que je ne peux changer ma manière de ressentir les choses, et je voudrais être débarrassé des manières mauvaises que jai de les ressentir, autrement dit de mes défauts. Dire cela ou rien, cest pareil, sauf que cela dénie que je sois responsable de moi révélant par là même la fausseté éthique de la position réflexive.
Car si vous me reprochez mes défauts, comme dans le cas du soldat à qui on reproche la lâcheté de sa conduite et qui envie sincèrement ses camarades dêtre courageux, je saurai bien au fond de moi que vous aurez raison de le faire ; et cest seulement par une grossière mauvaise foi que je pourrai répondre quils constituent une nature extrêmement difficile à modifier : disant cela, je mettrai en avant lévidence réflexive et surtout ma sincérité subjective en « oubliant » que la question du sujet est bien antérieure à la réflexion, quil doit déjà avoir instituée comme étant ou non valable. Et de fait la plupart des gens fuient la réflexion comme la peste (par exemple : suis-je ou non en train de manquer ma vie ?) sans que cela leur ôte le moins du monde leur responsabilité. Largument de la culpabilité à propos des défauts que nous voudrions sincèrement ne pas avoir, ou celui qui concerne le refus éventuel de la réflexion, montrent que la responsabilité est expressément située au niveau de la sensibilité. Il y a des gens qui ne sont par exemple pas sensibles aux arguments moraux mais seulement aux arguments économiques. Ces gens, nous savons quils sont mauvais. Pourtant, dune certaine manière, ils ny sont pour rien : certains arguments les touchent, dautres non et cela, il est certain quils ne lont pas voulu. Voilà comment je figurerais concrètement lopposition de la volonté et du libre arbitre, et comment je la convertirais en distinguant la responsabilité morale, qui nest quune fiction puisquelle concerne celui que nimporte qui serait à la place dun sujet, de la responsabilité éthique, la seule véritable, qui concerne le sujet lui-même là où il est vraiment cest-à-dire dans sa sensibilité. Cest de cette responsabilité véritable quil sagit dans le respect que nous éprouvons pour le mal, et de la fiction réflexive quil sagit dans limpossibilité que le mal puisse jamais relever du respect.
On peut aller plus loin et remarquer que cette sensibilité où la vérité du sujet trouve son lieu propre nest surtout pas une idiosyncrasie : elle est toujours déjà faite de sa propre universalité, parce quelle est proprement léthique du sujet, telle quelle apparaît dans la possibilité que nous avons toujours de la réfléchir au moyen de ce que Kant appelle les maximes, et qui sont en réalité des lectures a posteriori du sens de la sensibilité (exemple : on décide originellement de fuir tout ce qui ne donne pas un contentement immédiat ce qui se traduira notamment par laversion quon ressentira très sincèrement pour tout ce qui est ardu et difficile). Je dis bien quil sagit de significations construites a posteriori par nous dans ceux que nous apercevons en exclusion bien sûr de toute possibilité que ces maximes aient été posées par le sujet lui-même, puisquelles sont des réflexions alors quil sagit ici de ce qui conditionne la réflexion elle-même. Ce nest pas notre sujet daujourdhui, mais il faudrait reprendre ce paradoxe en indiquant clairement que le sujet des maximes est en réalité le vrai lui-même, à la nécessité de quoi il appartient de produire son « effet ». Je le dis plus simplement : les maximes que les autres peuvent reconnaître en nos vie (et dont certaines sont parfaitement honteuses ici pour rappeler la question du respect du mal), ce sont autant de manière quaura la réflexion de dire comment nous avons été marqués Car marqué implique sensibilisé, et cest bien de la sensibilité quil sagit dans ces réflexions.
Je continue ma parenthèse, à propos de ces « maximes » du libre arbitre. Quand nous considérons des êtres humains concrets, et plus précisément des visages où se lit comme une proclamation la décision originelle de ce quil doit en être de lhumain, est-ce que nous ne lisons pas à chaque fois des maximes ? Regardez les gens dans la rue, et formulez-vous réflexivement limpression que leur visage a faite sur votre sensibilité morale : vous reconnaîtrez parfois des maximes sublimes, dautres qui sont attendrissantes, mais aussi souvent des maximes qui ne se distinguent les unes des autres que par des degrés différents dans labjection. Les « caractères », au sens classique du terme, en sont des figurations.
Jen termine sur ce point en remarquant que ces maximes sont comme des formules de la sensibilité et nullement des pensées réfléchies : ce ne sont jamais des devises que les personnes (toutes sauf la première qui séchappe à elle-même) se seraient choisies mais le sens que prend à chaque fois leur sensibilité.
Alors je le demande : dans ces
formules de la sensibilité, est-ce quil nest pas à chaque fois question de
respect ?
En regardant les gens, vous apercevrez que le visage de tel homme dit quil respecte seulement largent et la force, ou celui de telle femme quelle respecte seulement ceux qui la traitent continuellement en objet de plaisir sexuel ou de parade sociale... quant à cet autre vous apercevrez que la mode est la seule réalité respectable (pour lui les autres sont quasiment tous des « ringards »), et ainsi de suite. Cette abjection flagrante se lit même parfois sur les visages les plus distingués, et nous fait regretter de les avoir regardés et surtout davoir explicité limpression quil nous ont faite. Le paradoxe de cette impression est quelle soit toujours lindication dun respect. Pour le mal ?
Pas toujours, car labjection nest bien sûr pas générale : il arrive aussi et moins rarement quon ne pourrait croire quon aperçoive dans la rue des gens qui semblent capables de donner leur vie par amour, des gens qui semblent sêtre appropriés limpératif de « vivre dans la vérité », ou, plus simplement, des gens qui ne semblent pas prêts depuis toujours à faire nimporte quoi pour obtenir ce quils convoitent. La diversité morale des humains est infinie, tout le monde le sait depuis toujours. Mais ce que je voudrais souligner, cest quà tous les degrés de labject et du sublime, il sagit toujours de respect. Notons en passant quon peut situer et certes on peut situer nimporte qui en un point quelconque de la ligne ainsi définie, sauf soi-même forcément cantonné dans la partie négative : sil nous arrive de faire notre devoir, eh bien, justement, nous ne faisons que notre devoir ce qui, en dautres termes, sappelle agir normalement (il est impossible que la première personne soit jamais rapportée à lidée de mérite : nous pouvons seulement dire que nous sommes moins mauvais que dautres, mais jamais que nous sommes meilleurs queux).
Les abjects inspirent malgré soi du mépris : celui qui ne respecte que largent, par exemple, ou celle dont lobsession constante est dêtre « sexy », ne donnent assurément pas le sentiment de la dignité humaine, bien quils soient comme tout autre humain des représentants de lhumanité. En ce sens ils bafouent cette dernière et, pour autant que cela dépend deux, la ravalent au niveau de leur propre abjection (si lhumanité nétait faite que de telles gens, elle serait une espèce ignoble, une chute de la nature). Mais il me semble que ce mépris est trop facile et quil méconnaît son objet, qui est le respect, justement. Car ces gens nagissent ainsi quà respecter certaines valeurs Quensuite ces valeurs ne puissent pas passer lépreuve de la réflexion, et quelles soient en ce sens contraires à la nécessité morale au sens de la formalité légale que je viens de rappeler, cest ce qui renvoie à un autre niveau : celui du choix et de la volonté, par opposition à celui de la décision et de la sensibilité. Nempêche quil sagit originellement de respect, et que le propre du respect, formellement, est dinspirer le respect !
Dans le mépris que nous éprouvons nécessairement pour ces personnes, il ne sagit donc pas vraiment delles, mais seulement de du sujet de la représentation en général, en loccurrence nous-mêmes dans la manière dont nous ne pouvons pas ne pas nous les représenter Les maximes dont leur respect procède nécessairement (encore une fois dans la posteriori de notre lecture), nous ne pourrions pas les ériger en lois objectives de notre volonté, cest sûr. Mais on ne peut rien dire dautre. Il me paraît essentiel de préciser ce point, à propos du mépris : la distinction du libre arbitre et de la volonté interdit dadmettre que ce sentiment concerne vraiment ceux quil vise. Il les concerne réellement oui, car labjection et lignominie sont des attitudes bien réelles, mais il ne les concerne pas vraiment car ce qui motive ces attitudes est toujours le paradigme même du respectable, à savoir le respect lui-même. Bref, les maximes que nous pouvons constituer réflexivement à propos de certaines personnes peuvent être méprisables au dernier degré, cela ne change rien à la nécessité pour toute personne dêtre par elle-même instituée comme telle dans le respect du vrai de ce qui la marquée.
Cette conclusion est capitale à mes yeux : les jugements moraux négatifs sont parfois inévitables (qui jugerait Hitler positivement ? or si cest vrai pour lui, cest vrai de proche en proche pour quiconque), mais ils ne sont pas pour autant des abolitions de la personne elle-même, dont le paradoxe de la responsabilité ainsi supposée (on ne peut condamner un sujet quà le supposer libre) est quelle sancre dans une reconnaissance plus originelle du vrai comme tel dont chacun est installé dans l « effet ». Vous savez que jappelle « psychanalyse de droit » le discours de cette nécessité.
Ceux que nous ne pouvons pas ne pas mépriser, je crois quon peut les classer en deux catégories qui sont donc deux modalités du mal : les abjects qui sont prêts à nimporte quoi, et les sordides qui ont depuis toujours décidé que la vie nétait que sa propre trivialité devant être trivialement assumée. Il faudrait raffiner, évidemment, mais cette division est déjà très opératoire. Ainsi met-elle en avant que le principe du mal est toujours le service des biens, selon quil est porté à son accomplissement qui est le basculement dans la jouissance (les abjects) ou selon quil ne souffre aucune limitation (les sordides). Savoir que le principe du mal est toujours le service du bien est décisif, notamment quand nous pensons à limpossibilité de vouloir le mal pour la seule raison quil est le mal (il faudrait être diabolique, ce que lhomme nest pas, dit Kant) corrélée à la possibilité, tout au contraire, dêtre quelquun de mauvais. Et certes, avoir été mauvais, nous en avons tous lexpérience, qui est le plus souvent une expérience de labjection, celle du sordide étant un peu plus subtile parce quelle se redouble de la bonne conscience et donc se dénie elle-même comme expérience du mal. De sorte quil faut plutôt opposer labjection non pas au sordide, attitude de celui pour qui il ny a jamais que des raisons triviales, mais à lignominie, position de celui qui atteste par sa conduite (et ses « maximes ») que la question dun honneur humain na pas de sens. Et comment le nommer, cet honneur propre à lhumain, être de dignité dont la réalité ne compte dès lors pas, sinon, justement à cause de cette définition négative de la dignité, service de la vérité par opposition au service des biens ? Et cest quoi, le service des biens, sinon un certain respect qui oblige à se tenir à lordre des importances contre le vrai qui compte ?
Le pire des criminels, quand on le considère là où il est vraiment cest-à-dire dans sa sensibilité (par opposition à la réflexion toujours anonyme), cest forcément quelquun qui respecte. Certes il ne respecte pas la dignité de ses victimes, ni leur souffrance, ni rien du même ordre, mais il respecte la force, par exemple, ou la puissance sociale. En quoi il est bien abject ! car labjection nest pas le fait dêtre criminel, qui est bien plutôt une misère morale et spirituelle : cest dêtre criminel dans un a priori qui est forcément celui du respect le respect de ce quon ne peut pas se représenter avoir raison de respecter. Lidée de respecter la force, par exemple, se contredit elle-même ; mais la force est un bien.
Bref, voici ma position : les figures essentielles du mal sentendent toujours à partir dune position respectueuse : celle du bien ! le paradoxe dun respect du mal disparaît alors.
Car quest-ce que le bien, justement, sinon ce qui importe en tant quil importe ? ainsi le bien du malade est-il la santé, par exemple (ce qui compte, dans ce cas, ce nest pas la santé mais la médecine), et ainsi de suite. Est-ce que le mal, dans cet exemple, ne serait pas dêtre prêt à tout pour recouvrer la santé ? celle-ci serait donc lobjet dune attention inconditionnelle, autrement dit dun respect. Voilà donc le mal : cest le respect du bien ! Car respecter une chose, cest considérer quelle compte. Mais il y a des choses qui se définissent uniquement dimporter. Ces choses, on les appelle les biens. On voit donc clairement en quoi consiste le mal : respecter ce qui, dans son concept (précisément : il sagit dune condition et non pas dun inconditionnel) ne peut pas relever de cette attitude. Celui qui est mauvais est sensible à son bien, au sens où je viens de dire que la sensibilité était le lieu même du respect parce quil ny a de sensibilité quinstituée par ce qui compte. Le paradoxe du mal, cest que ce qui compte soit précisément ce qui ne peut pas compter. Les abjects et les sordides sont ceux qui ont originellement décidé que ce qui ne pouvait pas compter (les biens) compterait quand même. « Je sais bien » que cela ne relève que des importances, « mais quand même » je my tiens. Perversion intrinsèque du service des biens, par conséquent, en tant quil est un service cest-à-dire un respect.
Le paradoxe du respect du mal séclaire maintenant quand nous avons reconnu que le mal était en réalité le bien le bien en tant quil suscite son propre service, dans lequel il est « par ailleurs » (mais cest justement là que tout se joue !) impossible de ne pas être pris, puisquon appelle « service des biens » lensemble des choses qui importent
Matériellement, le respect du mal est concevable : il concerne à chaque fois le bien. Il lest aussi formellement : il concerne à chaque fois le respect. Et le respect en quoi le mal consiste est le paradigme même du respectable
Reste une dernière difficulté que je présenterai ainsi : les gens qui sont mauvais (tous les méchants sont mauvais, mais tous les mauvais ne sont pas méchants, comme dans lexemple de légoïste) le sont dune décision originelle autrement dit dune certaine sensibilité (par exemple être sensible aux arguments économiques service des biens mais pas aux arguments moraux). Celle-ci peut être réfléchie par une maxime dont le paradoxe est quelle soit formellement la maxime de léthique : « ne pas céder ».
Car tel est finalement lenjeu, quand on pose le problème en termes de morale : a-t-on été complaisant envers ce qui importe jusquà en faire ce qui compte, à lencontre du statut moral qui nous définit dêtre sujet de notre propre vie et sur lequel on a dès lors cédé ? les abjects et les triviaux, ce sont bien des personnes qui ont originellement décidé quil fallait avoir cédé sur ce statut : pour les abjects, cest lintérêt qui compte puisquils sont prêts à nimporte quoi pour le satisfaire (on ma parlé un jour dun garçon qui avait la vocation du commerce : il était « capable de vendre nimporte qui à nimporte quoi » ce qui était bien entendu un lapsus), et pour les sordides cest le sérieux des choses qui dispense davoir jamais rien à décider. Mais justement : que lintérêt ou le sérieux des choses soient ce qui compte (alors que leur définition est dimporter), cest bien une décision et par conséquent encore un acte ! Et là, ils ne cèdent pas. En quoi on peut donc parler dune éthique réflexive : ne pas céder sur le refus de sautoriser de ce qui compte.
Les abjects et les sordides, en effet, ne cèdent pas. Essayez un peu de les convaincre que la notion de dignité a une réalité (ce qui revient à dire quelle interdit une existence abjecte comme celle qui est tendue vers la jouissance, ou sordide comme celle qui na jamais rapport quà des utilités), et si parfaite que soit votre démonstration, vous verrez leur visage se fermer et ils vous signifieront avec condescendance que ce sont là « des paradoxes de philosophe coupé de la vie réelle ». Reprenez votre tentative dune manière plus concrète en leur montrant les pires souffrances animales et humaines et ils vous rappelleront que cest dabord la semblance qui compte et ensuite quon ne peut pas soccuper de tous les malheurs (ce qui dispense de soccuper daucun). Il y a quelque chose dadmirable, à la réflexion, dans cette constance, puisquelle parvient à se maintenir même devant des spectacles qui feraient hurler des pierres. Impossible, vous le voyez, de ne pas employer la formule de léthique : de même que les criminels ne cèdent pas sur la nécessité de leur jouissance, les braves gens ne cèdent pas sur leur bonne conscience, quils conserveront envers et contre tout. La mauvaiseté est une éthique, et personne dentre nous nest sans savoir que cette vérité résonne dans la reconnaissance quil opère de la réalité du mal. Le respect simpose donc.
Rendre compte du mal par le respect du bien (étant écartée lhypothèse de lhomme comme être purement diabolique) lequel respect constitue à son tour une éthique (ce quon respecte, on ne cède pas quand il sagit de lui), cest dire son caractère marquant. Cest précisément parce que le mal impose le respect quil marque, et donc quil compte : autrement, il importerait. Or il nimporte pas du tout : ce qui importe, cest le malheur y compris en nous-mêmes le malheur dêtre méchants.
Eh bien non : le mal appartient au domaine des choses qui comptent. Et les choses qui comptent, on les reconnaît facilement : elles forcent le respect.
Je vous remercie de votre attention.
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