Jai proposé la dernière fois de penser le respect dans sa nécessité éthique en partant de cette évidence que respecter ne va jamais de soi, parce que la vérité nest pas une sorte de réalité dont il suffirait de prendre acte. Des vies entières de naïveté existentielle se déroulent à labri de toute vérité, sans quon puisse pour autant les mépriser, tout simplement parce quil ny a jamais eu en elles que des réalités de toutes sortes et toujours plus ou moins importantes : si ces personnes avaient rencontré de la vérité, ces personnes en auraient sûrement tiré les conséquences, comme elles ont tiré les conséquences dune manière ou dune autre de toutes les réalités quelles ont rencontrées (mais justement : toute la question est bien là ). Si donc on parler déthique cest précisément à partir de cette impossibilité quil y ait de la vérité ou, si lon préfère, de limpossibilité quil y aurait à la comprendre et à la dire comme telle. Cest par conséquent la même chose de dire que le respect ne va jamais de soi ou de dire quil ny a de vérité quen première personne et inversement, lappellation de « vérité », précisément parce quelle est faite de limpossibilité de la compréhension quassurerait un dernier métalangage, suffit à désigner ce qui sest éthiquement constitué. Toute vérité est originellement éthique, parce quil ny a de vérité quen première personne, que dans un acte (par opposition à une action) où ce qui compte soit en cause. Or cette constitution est précisément ce que sépuise à désigner le terme de génie. Il ny a jamais de respect que du génie, par conséquent, et cest ainsi que la notion de vérité explicite son caractère exclusivement éthique puisque le génie nest rien que la décision de ne pas céder sur la distinction du vrai et du réel, subjectivement (chacun est celui quun autre aurait été à sa place, la vérité sentendant de la fausseté de cette évidence pourtant irrécusable).
Dire que léthique est la nature du vrai, au sens où lon détermine ainsi ce qui sentend en première personne, ou que lautorité ne saurait constituer un caractère dont il faudrait décrire les expressions (par exemple l« influence »), cest la même chose : une nécessité quon peut traduire en disant quon nest jamais auteur quà la condition de se tenir dans sa propre impossibilité.
Toute la question de lautorité (donc du respect) est celle de cette tenue : ceux qui nous inspirent du respect nous ont laissé reconnaître quils nétaient pas vraiment là où ils étaient réellement exigeant en quelque sorte depuis leur propre vérité dêtre distingués (deux-mêmes) une distinction que nous accomplissons alors en première personne, dans notre acte propre. En disant que le respect nest pas un effet mais un acte, nous situons bien sûr notre vérité non pas dans notre représentation mais dans notre sensibilité à la fois le lieu et leffet de la marque. Tout le monde sait que la vérité dune personne se trouve dans sa sensibilité (même Kant !).
La marque, cest là où lon a été « sensibilisé » cest-à-dire affecté par ce qui compte en tant quil compte et donc affecté dune manière exclusivement éthique. La question de la vérité du sujet tient dans ce paradoxe de léthique des marques, qui ne sont pas des traces (déventuels traumatismes). Notre corps est multiplement éthique, ainsi que jai essayé de lexpliqué plusieurs fois à lencontre de lévidence réflexive (dont personne nest sans savoir quelle ne compte pas, quand il sagit de vérité). Bref, la marque est le point où la réalité ne compte pas, où la vérité simpose à lencontre du savoir éventuellement exhaustif quon peut avoir de soi-même et de la réalité. Lexemple des marques commerciales en est la démonstration : lacheteur na que faire des qualités objectives des produits quil achète, il veut seulement quil soit vrai sen trouvant par là même distingué de lavoir élu contre sa réalité, justement. Là est lautorité, donc. Un auteur, cest toujours quelquun qui parle depuis sa marque, et jamais depuis sa réflexion même quand il est philosophe, puisque la philosophie est pensée autrement dit invention, et quon ninvente jamais que là où lon nest pas mais où le vrai à marqué. Là est lautorité, autrement dit léthique de celui qui sautorise de soi.
Et certes, on ne sautorise jamais que localement de soi, puisque la vérité est toujours partielle et, de marquer, locale. Cest cette partialité du vrai qui fait lauteur, par opposition à labsoluité de la présence à soi qui définit la réflexion comme un savoir, absolu dès lors quil est libéré de sa portée objective, de ce quil en est des choses pour soi.
La distance à soi qui définit lautorité et quon peut simplement ramener à limpossibilité dun ultime métalangage, cest delle quil est question dans ce quil faut nommer la « crainte filiale », par opposition à la « crainte servile » qui renvoie à quelquun étant au contraire sa propre nécessité. En cette notion, cruciale pour la question du respect (puisque respecter consiste à craindre et que lesclave est suffisamment défini quand on a dit quil était incapable de respecter), il sagit donc dune distance originelle, celle dont le respect aura été la reconnaissance.
Il sagit bien sûr là de la localité et de la partialité de la vérité, par opposition à luniversalité de la nécessité réflexive : alors que je suis nimporte qui dans ma réflexion, je ne suis (vraiment) moi que sans moi, là où sans le savoir je suis marqué de sorte que cest là, et nullement dans ma souveraineté subjective, que se trouve ma capacité de poser un acte. Celui-ci napparaîtra donc comme tel quaprès coup : il est absolument contradictoire de vouloir poser un acte parce que ce serait la représentation et non la vérité qui en déciderait, de sorte quil sagirait dune action et non pas dun acte ; mais un jour on découvrira que, sans le savoir, on en a posé un qui a malgré soi décidé de tout.
Certes, jai déjà dit cela. Mais quand je parle de « distance originelle » à propos de lautorité, cest essentiellement pour indiquer la distance absolue de lorigine : elle nest rien, toujours identique à sa propre antériorité (on ne peut la saisir que sous la forme du commencement, alors quil la suppose), et par là toujours trop loin en arrière. Cest cette impossibilité que je vois au principe de lautorité. Lobjet, si lon peut dire, ninspire donc le respect quà la condition quêtre originé ailleurs que là où il est aperceptible, en un lieu qui soit littéralement impossible parce quil est lantériorité (véritative) que la vérité doit être pour elle-même (car il ny a de vérité quen vérité). Rien détonnant : lobjet du respect, cest le vrai, autrement dit le distingué ! Cest ce que jai exposé la dernière fois en niant quil puisse exister positivement du respectable (ce qui nous obligera bien sûr à penser pour elle-même la notion de dignité), autrement dit en niant que respecter aille jamais de soi : ce nest jamais un effet et encore moins un choix (puisquil ny a pas de savoir de la distinction mais seulement de la différence) mais toujours une décision.
La « causalité éthique », dont je parlais la semaine dernière, cest par conséquent limpossibilité que la vérité est à elle-même qui permet seule de la penser. Mais cette impossibilité, il faut maintenant la penser concrètement ! Et pour cela, il ne suffit pas de répéter comme une litanie que le savoir ne compte pas, il faut encore reconnaître dans le savoir lui-même limpacte de limpossibilité quil compte, puisque nous parlons bien de quelque chose (le distingué) et non pas dautre chose (le différent) dont dès lors nous ne pouvons dénier quil y ait savoir.
Pour respecter, il faut avoir reconnu que la réalité ne comptait pas, ce qui en atteste concrètement étant lobjet du respect proprement dit, autrement dit lentité marquée puisque la marque est justement le point où la réalité ne compte pas, ainsi que nimporte quelle acception de la notion le met en évidence (je viens de rappeler le cas des marques commerciales).
Une marque nest pas un signe. Si donc on ne respecte que le marqué, cela signifie quon ne respecte quà laisser la compréhension en arrière, et aussi à reconnaître dans ce qui nous inspire du respect limpossibilité qui définit lorigine, puisque toute marque est marque de lorigine lépreuve doù lon vient comme nen étant pas revenu, paradoxalement. Le respectable, autrement dit le marqué ou encore le vrai, est fait dorigine et cest précisément de le reconnaître quil faut parler déthique, puisque lorigine nest rien et quelle ne saurait pour cette raison produire aucun effet. Etre fait de limpossibilité de lorigine, cest être vrai, et cest pourquoi la reconnaissance du vrai, dune manière générale, est toujours une question déthique. Dailleurs tout le monde le sait, notamment à travers la question du jugement esthétique, qui ne peut se poser aujourdhui quà la condition quon pense la décision quon prend de reconnaître, ou pas, tel ou tel objet comme une uvre. Ainsi personne na jamais ignoré que quand le bourgeois bouffi de satisfaction se refuse à reconnaître comme uvres des productions qui attestent du caractère problématique de lexistence humaine, il ne sagisse précisément dune décision qui le concerne, autrement dit dune éthique, et nullement dun manque dinformation ou de savoir (même si personne ne songe à nier limportance de lapprentissage des codes mais justement : si cela importe, cest que cela ne compte pas). Cest justement parce quil est lépreuve du vrai comme tel que le respect relève de léthique, sinon, on en resterait à la question kantienne du sentiment moral.
Pourquoi faut-il parler du respect comme dune décision et non pas comme dun choix ? Parce que léthique sentend justement de ce que le savoir ne compte pas.
Je rappelle que le choix est toujours automatique, et quil faut lentendre comme une fonction du savoir (lenvers de sa fonction de produire du sujet par exemple un médecin dans le cas de la médecine et ainsi de suite) , puisque tout choix est choix du préférable et que cest le savoir qui fait apparaître le préférable comme tel. Si lon choisissait de respecter, cela signifie quon aurait reconnu dans tel ou tel objet un caractère qui le différencierait des autres. Or pour quil en soit ainsi, il faudrait que la vérité existe, quon puisse la représenter comme telle, autrement dit quon puisse sautoriser dun métalangage. Comme ce nest pas le cas, il est impossible de parler dun choix de respecter.
Par conséquent la question de lautorité est toujours celle dune décision, non seulement chez celui qui lexerce (ne pas céder sur son statut de première personne, ou au contraire décider dêtre celui que nimporte qui serait à sa place dans le cas des « en tant que ») mais encore chez celui qui la reconnaît, puisque reconnaître une autorité revient à la respecter.
Toute décision peut réflexivement être présentée comme un choix, je lai déjà dit, et donner lieu à lillusion quil pourrait y avoir de bonnes ou de mauvaises décisions. Labsurdité de cette conception apparaît quand on déconstruit lillusion réflexive, pour laquelle il ny a de sujet que constituant et que comme indifférent (quand je réfléchis, cest pour parvenir à une pensée que nimporte qui aurait raison de poser). Puisque la décision échappe par définition au service des biens (elle soppose au choix, lequel porte nécessairement sur ce qui apparaît comme préférable), elle ne saurait être bonne ou mauvaise quant à son objet, mais seulement quant à son sujet. Autrement dit, en toute décision, la question qui se pose est de savoir si elle est une fidélité à sa propre impossibilité (cest seulement sans soi quon est soi) ou au contraire une trahison (on nacceptera dêtre soi quavec soi).
La question du respect est celle de cette alternative de la fidélité ou de la trahison : on se trahit quand on trouve des raisons de respecter, ce qui revient à dire quil ny a pas de différence entre linfidélité à soi (à sa propre impossibilité) et le refus de respecter (puisque respecter en ayant des raisons de le faire, ce nest pas respecter mais estimer). Cest toujours soi-même quon ne respecte pas cest-à-dire quon décide de ne pas respecter.
La question de la vérité apparaît précisément de ce que la question du choix apparaisse comme mensongère : elle est dans le déplacement qui interdit de jamais la ramener à ce qui est pourtant évident pour tout le monde, lequel déplacement assume limpossibilité du métalangage dont tout discours de lex-cuse est au contraire la promotion.
Ainsi, dans le cas dun sujet subrepticement confondu avec lagent social quil est forcément par ailleurs (le mensonge consistant à oublier que cest seulement « par ailleurs », dans sa réalité et non dans sa vérité, quil lest), le discours sur la société fonctionnerait comme métalangage puisquil rendrait compte de la vérité.
Si lon admet que le respect sentende comme éthique de distinction (respecter quelquun, cest nier que sa réalité soit sa vérité bien que celle-ci ne soit surtout pas autre chose que celle-là), alors on admet que limpossibilité du métalangage est proprement constitutive de ce quon respecte ou du moins de la signification du respect.
Voici ma thèse : le mot qui dirait ce quil en est vraiment de la vérité manque toujours, et cest à la condition de ce manque que le respect se rend éthiquement possible. Pas de respect sans cette reconnaissance dun manque originel dans le savoir, sans avoir admis originellement que le savoir est « troué » dun manque qui est celui de lex-cuse, telle quon peut la définir par la confusion de la réalité et de la vérité.
Bref, je
le dis en employant un terme de psychanalyse : refuser de respecter,
cest transférer, parce
quil ny a de transfert quà dissimuler éthiquement lincomplétude
du savoir : le savoir quon suppose à lautre est forcément
suffisant : il doit savoir, lui, ce quil en est vraiment de la vérité ! Tout transfert
est un mensonge, en ce sens (comme peut-être la fin de lanalyse est de le
réaliser).
Je le dis autrement : on ne respecte lautre quà ne pas imaginer quil ait le dernier mot, et quà rester soi-même en manque de ce dernier mot lequel manque, à mon avis, est le moteur de la pensée (et doit donc sentendre comme causalité éthique, puisquon ne pense jamais quà poser ce que nul ne pourrait avoir raison de dire ou de faire à notre place).
Bien
sûr, ce dernier mot, vous lavez tous reconnu du moins ceux dentre vous
qui ont suivi mon enseignement sur la philosophie : cest le nom propre, le nom que jai appelé
« secret » parce quil ny a de propriété quen
extériorité à soi et sans le savoir ce nom qui manque toujours et
sur lequel la médiocrité consiste à avoir cédé, puisquelle en fait
lindication dune place autrement dit une publicité (le nom de chacun est
celui que nimporte qui aurait porté à sa place de sorte que cest un
nom commun et impropre, quand il nest pas secret cest-à-dire institué dans
une uvre).
A mon
avis, la question du respect est celle de ce nom, parce quil ny a pas
de différence entre la nécessité éthique et celle de ce nom, dès lors que la nécessité
éthique sentend en première personne et que ce nom est secret impossible à
dire, sinon justement à être sa propre impossibilité, telle
quelle simpose quand on reconnaît quon ne pense jamais que là où
lon nest pas.
Le sujet dun tel dire, je lappelle un auteur et je
ramène à cela toute la question de lautorité.
Mais je
vais trop vite. Je voudrais juste indiquer lexclusivité du respect et de la
supposition du savoir en disant que cette supposition fait de lautre un sujet
métaphysique, et quil ny a justement de respect quà lencontre de
cette éventualité. Car enfin, si je suppose à lautre un savoir, comme je le fais
quand, malade, je vais voir mon médecin en supposant quil a le savoir qui viendra
complémenter ce dont je souffre (de sorte que son savoir compensera exactement ma
souffrance : tout ramener au degré zéro ce qui sappelle me guérir),
jen fais forcément un « en tant que », autrement dit un
médiocre : quelquun qui ne compte pas (dans le médecin, cest la
médecine qui compte et non pas lui bien quil soit par ailleurs un être humain). Comment pourrais-je
respecter quelquun en posant expressément quil ne compte pas ?
Je le
dis autrement : parce quil méconnaît que le seul terme qui compte soit celui
qui manque, le nom secret, le transfert est une servilité, au sens exact où je
vous ai enseigné que lexpérience en était une, elle qui consiste conditionner une
chose de telle manière quon puisse la jeter à la poubelle quand on en aura extrait
du savoir. On ne transfère jamais que sur quelquun qui ne compte pas, et en tant
quil ne compte pas (cest pourquoi le transfert nest pas de lamour
adressé à lanalyste, mais à du savoir).
Dans la
problématique du respect, le savoir en question est forcément savoir sur la vérité,
puisque respecter consiste à éprouver que quelque chose est vrai ou distingué. Par
conséquent respecter consiste à ne pas supposer à lautre ce savoir,
à le maintenir dans son manque du nom qui en ferait positivement un être vrai, comme
lherbe est verte ou le ciel est bleu.
Et si
lon déplace légèrement la question vers la problématique de la reconnaissance,
on dira que lautre est toujours supposé avoir raison sans le savoir. Je rappelle en effet
largument : si lautre na pas raison, alors il est un effet du monde
(sa fatigue, son ignorance, son aliénation, etc. expliquent quil ait fait ce
quil a eu tort de faire), de sorte quil ny a pas de différence entre le
reconnaître et reconnaître que, quoi quon se représente soi-même, il a raison,
mettant par là même la vérité en cause non pas comme un savoir mais comme un
nom (par exemple si Kant a
raison, alors cest que la vérité est de nature kantienne). Celui quon
respecte na donc jamais raison que sans le savoir et léventualité contraire
exclurait le respect. En effet : sachant pourquoi il a raison, il aurait seulement
agi en sautorisant de ce savoir et non pas en sautorisant de lui-même, bref
il ne serait quun « en tant que » ! Et un « en tant
que », personne ne peut le respecter (par exemple cest lEtat quon
respecte en obéissant au préfet, et nullement lindividu interchangeable donc
insignifiant quon a devant soi).
De même
que lépreuve soppose à lexpérience, le respect soppose au
transfert : il ny a de vérité quen distinction du savoir. Si le
transfert est essentiellement servile, autrement dit sil ny a transfert
quà dénier le manque de savoir sur la vérité qui permettrait (ce manque) de
respecter, alors on peut dire que le moment du respect est le moment où le transfert
devient impossible parce que cest du génie même de lautre quil
sagit alors (quil soit vraiment lui-même) et quil ny a de génie,
comme on la toujours su, que sans le savoir.
Dans le
respect la vérité est libérée du savoir, parce que cest du distingué comme tel
que, à lencontre du savoir dont il ne serait alors que leffectuation, on fait
la rencontre : lautre quon rencontre, si on le rencontre, ce nest
pas de son savoir quil sautorise mais de lui-même ce que
jappelle tautologiquement son génie.
Doù,
pour reprendre mon allusion à la philosophie de tout à lheure : il ny a
de respect quà lencontre de la métaphysique, définie par la nécessité que
le savoir commande lexistence. Et inversement : lattitude métaphysique,
celle qui consiste à poser quil y a un savoir de tout et que ce soit lui qui
compte, est limpossibilité même du respect. Philosopher sentend toujours à
respecter nouvelle raison pour quoi on ne philosophe jamais que dans une tradition
(et la tradition philosophique, justement, cest de penser)
Si
maintenant nous reprenons la question de lautorité (qui est aussi bien la question
de ce que cest quun auteur), il faut dire que cest la question de ce
manque du dernier mot qui dirait enfin ce quil en est vraiment de la vérité
dernier mot que jai nommé le « nom secret », tel quil apparaît
après coup dans luvre ! Là où il y a autorité, il y a uvre. Les
deux notions sont absolument inséparable : on ne voit pas ce que pourrait être une
autorité qui ne donnerait lieu à rien, et dautre part on ne voit pas quune
réalisation ait jamais droit au titre duvre en dehors de lautorisation
quelle tiendrait de son auteur non pas de son savoir ou de sa
place, ni même de son talent, mais simplement du fait quil est lui et non pas celui
que nimporte qui aurait été à la même place (sinon, cest de cette place
quil sautoriserait : un « en tant que »).
Lautorité, ce nest pas que le dernier mot soit donné (au sens où il y a des gens qui veulent toujours « avoir le dernier mot », proclamant par là même leur médiocrité) mais cest précisément quil manque et que ce manque soit ce qui compte.
Concrètement :
ce qui compte, cest que le nom propre soit le signifiant de la vérité de la
vérité, autrement dit quil soit absolument impossible et que par là même il
autorise ce que dès lors on aura raison de nommer vrai, parce
que ce sera distingué.
Doù
cette évidence quun auteur est quelquun qui manque de son propre nom : son nom commun ne compte pas
(cest le propre de nimporte qui davoir un nom cest-à-dire
dêtre posé comme anonyme), contrairement à son nom secret, lequel est secret,
précisément, cest-à-dire posé comme tel par son uvre comme réponse après
coup, étonnante dans sa dimension de vérité, à la question de savoir qui
on est.
La
question de savoir qui
lon est, cest la question de la vérité au sens du vrai sur le vrai dont le
manque doit, selon moi, se dire comme « génie ». Il ny a pas de vrai
sur le vrai, et cest à sinstaller dans cette vérité quon pense. Tout
le reste nest que bavardage autrement dit démission de soi-même bref :
transfert, notamment sur sa place. Car quest-ce quun « en tant
que », sinon un sujet qui a décidé que le savoir de linstitution serait sa
vérité, autrement dit quelquun qui a décidé quil serait lui-même sans
vérité ? En quoi je ne désigne pas une fonction sociale, mais une décision
éthique : la trahison consistant à se prendre pour soi, comme si la vérité
nétait pas sa propre impossibilité, comme sil y avait un dernier
métalangage, comme si le dernier mot, celui qui dit ce quil en est vraiment de
nous, ne manquait pas
Jindiquais
la semaine dernière que lautorité est forcément aberrante, parce quune
autorité raisonnable nest que leffectuation de sa propre réflexion, et par
conséquent pas une autorité du tout (si on nobéit quà la condition
dêtre daccord, on nobéit pas). Mais bien sûr cette
« aberration » doit être pensée dune manière telle quon puisse
y reconnaître lautorité : non pas positivement (comme quand un chef est
frappé de folie, auquel cas le règlement oblige son premier subordonné à le relever de
son commandement), mais négativement, au sens où lautorité est
précisément là où manque ce savoir sur la vérité qui justifierait le transfert comme
lopération la plus sage que lon puisse accomplir !
Bref, un
auteur, cest le contraire dun maître ou dun gourou : il nen
a rien à faire, de la sagesse ni pour lui qui ne pense quà ne pas se
comprendre, ni pour les autres dont il ne veut pas le bien.
Les gens
qui ont de lautorité, ce sont des gens qui, contrairement aux gourous qui
hypnotisent ou aux maîtres qui asservissent à la haine de lobjet quils
veulent réduire (car le
discours du maître se réfère à un objet comme à ce quil sagit de réduire
en faisant advenir le savoir comme vérité), attestent du manque, dans le savoir
quon peut leur supposer, de la raison quil y aurait finalement de le supposer
et qui permettrait alors de confondre la vérité dont on manque avec le savoir quon
leur suppose. Car on ne respecte de navoir pas de raisons de respecter, ainsi que
jespère vous lavoir montré lautre jour quand je parlais de
« causalité éthique ».
Moi je
dis que le secret de lautorité (et par conséquent de la réponse à la question de
savoir ce que cest quun auteur) se trouve dans la nécessité de rapporter
limpossibilité quil y ait des raisons de respecter au manque dun mot,
le dernier mot, celui qui dirait enfin le vrai sur le vrai dont notre réflexion de
lannée dernière nous a appris que cétait le nom propre cest-à-dire secret de celui
qui parle.
Partout
où ce nom impossible, en tant quimpossible, est en cause, il y a autorité.
Cest leffet de cette impossibilité quil faut penser, parce que
cest lui qui est reconnu dans le respect. On peut le nommer en disant que cest
la distinction (par opposition à la différence) mais cela désigne simplement la
difficulté et ne la résout pas.
Jai
dit que cétait une marque, telle quelle apparaît dans limpossibilité
de supposer un savoir total autrement dit dans limpossibilité dêtre dupe de
lidéal de sagesse auquel la dévotion au maître conduirait infailliblement.
Lautorité se reconnaît à cette impossibilité, qui tient au manque de réponse à
la question de la vérité de la vérité dont le transfert, comme irrespect (celui
quon aime ne compte pas), est lobturation. On peut le dire autrement :
lautorité est toujours le propre de celui qui respecte. Nous le savions depuis
longtemps dune manière formelle : depuis que jai fait remarquer que le
respect inspire lui-même le respect. Maintenant, nous pouvons dire que celui qui respecte
témoigne du manque caractérisant le savoir auquel il se réfère forcément (dit savoir
de lAutre, en langage lacanien). Sil est vrai que le respect concerne ce qui
compte et si jai eu raison de dire que tout ce qui compte est de nature
philosophique, alors je puis dire que lautorité est faite de ce nom secret dont la
philosophie est en propre le savoir, elle qui nexiste que comme réflexion sur les
« natures » dont toute lhistoire de la philosophie nous donne autant dexemples
quelle comprend de philosophes
Toute
autorité est donc philosophique, parce que lautorité est le discours ayant pour
enjeu ce qui compte et non pas ce qui importe (lequel constitue le domaine de la
médiocrité, autrement dit des « en tant que »). Cest donc dans
lobjet propre de la philosophie, que jai désigné comme les
« natures » nominales (lIdée est de nature platonicienne, la nécessité est de
nature kantienne, le
rêve est de nature freudienne,
et ainsi de suite), que réside lindication essentielle sur lautorité
encore une fois si jai raison de dire quil ny a dautorité que
concernant ce qui compte.
Gageons
que cette promesse sera tenue.
Je vous remercie de votre attention.
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