Jai essayé de vous montrer que notre appartenance à la vie, à lencontre de quoi la question de la vérité est seulement possible, renvoyait à une « servilité » originelle qui est lexpérience. Impossible de séparer les notions de vie réfléchie et dexpérience, et impossible de concilier les notions de vie et de vérité. La vérité nest pas un moment de la vie mais au contraire une impossibilité de cette vie et donc, réflexivement, un ordre de mort : le vrai se reconnaît à ce quil est à chaque fois une certaine impossibilité de la vie, tous les degrés étant bien entendu envisageables dans cette impossibilité (cest ce qui explique quil y ait des degrés dans le génie : Chopin est un artiste mais il est inférieur à Bach, comme Bonnard lest à Picasso). Là où le vrai apparaît la vie est barrée, et jai exprimé cette nécessité en disant que ce que nous respectons nest jamais sans nous marquer, puisque le respect est le rapport que nous avons au vrai comme tel et que la réversibilité est une propriété essentielle de la marque. Corrélativement, cest là où lon est mort, donc au lieu de la marque répondant à la question de savoir qui lon est (on ne pense certes pas avec tout son être), quon est capable de vérité : ailleurs, on est seulement capable dexpérience cest-à-dire, finalement, de savoir.
Je le dis encore dune autre façon, pour rejoindre la question du moment : le vrai est ce relativement à quoi lexpérience ne compte pas. En quoi jai donc nommé lobjet du respect : quelque chose dont la réalité est aussi importante quon voudra mais ne compte pas, autrement dit une chose positivement faite de sa propre impossibilité : ce quon respecte, il est éthiquement impossible de le comprendre cest-à-dire den faire un moment du monde centré par et pour nous. (Cest ce qui fait, notons le en passant, quon ne comprend pas les décisions cruciales de notre vie, et quon na dailleurs pas à les comprendre : le peintre a-t-il besoin de savoir pourquoi il fallait mettre un bleu ici et un rouge là, autrement dit en quoi cette nécessité était bien la sienne, en première personne ?) Mais dautre part la compréhension va de soi, du moins en principe : lhumanité est la plus compliquée des espèces vivantes, une uvre est lexpression de son auteur, la loi est une sorte de règle, et ainsi de suite. Toutes ces choses, que notre compréhension saisit dans leur réalité, nous les respectons en tant que cette réalité ne compte pas, et cest pourquoi nous avons avec elles un rapport qui est de vérité : elles comptent. Or les choses qui comptent relèvent de la pensée (par opposition aux autres qui relèvent de lexpérience et de lintelligence), et il est dautre part indubitable, puisquelles ont une réalité et quelles donnent lieu à une compréhension, quelles relèvent de lexpérience.
Ce qui inspire le respect est donc divisé entre limpossibilité de relever dune expérience (cest quelque chose qui compte) et limpossibilité de ne pas en relever (tout ce qui compte, par ailleurs, importe plus ou moins). Vous reconnaissez lopposition de la marque et du « par ailleurs », de la vérité et de la réalité, bref de la « distinction » : il y a une expérience de la réalité, mais il serait absurde de parler dune expérience de la vérité. Cest expressément de cette absurdité que je parle en faisant de lexpérience « la plus servile des notions ». Jaurais pu dire la moins distinguée.
La vérité nest pas un autre ordre que la réalité, hors de quoi par définition rien ne saurait être considéré. Ethiquement, je traduis cette idée en pointant limposture que le sublime constituerait si on ladoptait comme position : lordre servile est notre seule réalité à ceci près quil ne compte pas et que par là de la vérité est possible pour nous, en ces lieux dimpossibilité de lexpérience quil faut nommer des marques.
Ce paradoxe est le fond de la question du respect qui est toujours aperception réfléchie (autrement dit sentiment) dun distingué : dun réel dont la réalité ne compte pas, bien que rien dautre ne puisse par principe être considéré en lui, sinon son origine, qui nest ni commencement ni fondement, autrement dit qui nest rien.
Mais justement : nimporte quoi ninspire pas du respect et la réflexivité qui définit ce sentiment oblige à reconnaître aux choses particulières qui linspirent (elles sont à part, ces choses dont la réalité ne compte pas) une paradoxale réalité : le respectable, on le reconnaît comme tel, puisquon le respecte, et si on le distingue forcément à partir dune distinction qui lui est dabord propre (sa réalité ne compte pas, et il est seul dans ce cas), une opération de distinction est indiscutablement reprise par nous, comme lassomption réflexive de la distinction qui, jinsiste, est bien la sienne et non la nôtre (sinon il suffirait de choisir lobjet le plus considérable et le respect se commanderait or cest un sentiment). On ne distingue jamais que ce qui est proprement distingué ce que jai appelé le vrai, dont la notion signifie simplement dêtre sujet (et non pas exemple) de la vérité.
La question que je vais poser aujourdhui à partir de cette nécessité introduira une notion dont nous ne sommes pas près dêtre débarrassés : la notion dautorité. Cest une notion extrêmement riche, qui réserve des surprises et des étonnements (ne serait-ce que dans sa nécessité littérale : lautorité, cest le fait dêtre auteur), lesquels pourraient bien nous occuper une partie de lannée prochaine, tant les premières réflexions que jai faites sur cette notion me paraissent prometteuses. Pour le moment, je men tiens à une première approche, une première indication que je limite à la notion du respect, qui nous occupe actuellement.
Ce qui inspire le respect, en effet, ne se contente pas de linspirer : il limpose ! Une violence nous est faite (Kant parle dhumiliation) par une certaine réalité, et toute la question est celle de la légitimité de cette violence, dont nous ne doutons jamais. En quoi jai bien nommé la question de lautorité. Impossible de penser le respect sans penser lautorité.
Dire quil y a des choses dont la réalité ne compte pas bien quelles ne soient rien dautre que cette réalité, cest à la fois nommer le sujet de la vérité (par opposition à un simple étant qui serait sujet de sa réalité, quon entende ce terme aussi bien au sens « dynamique » quau sens « mathématique »), rapporter ces choses à lalternative radicale de quelque chose et de rien qui est celle de lorigine, et par là les distinguer à chaque fois comme le vrai. Là est la distinction, à mon avis : dans limpossibilité que ne soit pas en cause la question originelle de la métaphysique, dès lors que lorigine est ce rien à partir de quoi il y a non seulement quelque chose mais bien quelque chose qui est dans sa (propre) vérité.
Jindique autrement cette distinction : toute compréhension sinscrit dans la priori de la question qui ouvre la métaphysique (il sagit de rendre compte), en même temps que cette question renvoie à une aberration de principe qui est celle de la donation : les raisons pour lesquelles il y a l'étant et non pas, rien, justement, sil y en a, elles ne comptent pas. Le vrai sinstalle donc dans le caractère originellement vrai de la question originelle, qui est une vérité de distinction, par opposition à la trivialité dune réponse forcément théologique. Car le vrai, il faut toujours quil sentende dorigine (souvenez-vous de lexemple du vrai bourgeois : cest un bourgeois dorigine bourgeoise, par opposition au parvenu, qui est bien bourgeois en réalité mais pas en vérité). Et lorigine est bien limpossibilité que compte la mention quon pourrait faire des raisons faisant quil y a quelque chose et non pas rien. Je le dis encore autrement : le distingué, on le reconnaît à ceci que ce qui lexplique ne compte pas, par opposition à sa donation dès lors quelle est vraiment la sienne et non pas celles de ces raisons en train de seffectuer, comme la métaphysique (doctrine du fondement) nous le ferait admettre. Ce quon peut donc encore figurer dune nouvelle façon en disant que le distingué est ce qui suscite une approche métaphysique qui ne compte pas. Là est son autorité.
Si cest le vrai comme tel qui inspire le respect et si cest toujours dorigine que le vrai est vrai, il est en effet certain que la question de lautorité est inséparable de la question de lorigine, dune certaine prégnance qui serait la sienne elle qui nest pas quelque chose (lorigine nest ni le commencement ni le fondement) mais ce à partir de quoi il y a quelque chose et non pas rien, le lieu de la décision dêtre, précisément comme décision.
Bien entendu, cest de cette décision quil sagit quand on parle dautorité, de sorte quon peut aussi bien dire que toute la métaphysique, entée dans sa question originelle, est faite de la question de lautorité méconnue comme telle, mais quand même dune certaine manière reconnue, si lon admet que la méconnaissance est une reconnaissance biaisée.
Poser la question du pourquoi de létant en général et comme tel, cest forcément renvoyer à la nécessité que la raison forcément théologique ne comptera pas. Et elle ne comptera pas, parce que cest autre chose que la raison qui compte : ce qui distingue, à savoir le nom qui répond non pas à la question quoi mais à la question qui. Car la question originelle de la métaphysique nest pas celle dune cause mais bien dun nom puisque la formule du fondement quelle interroge est « au nom de ». Une cause toujours déjà considérée comme ne comptant pas au profit dun nom qui est, bien entendu, celui qui constitue la philosophie comme telle (au sens où le transcendantal est kantien, la dialectique hégélienne, et ainsi de suite), voilà lautorité.
Lautorité est toujours celle du nom et cest delle qui est question dans la métaphysique, justement parce que la métaphysique est identique à sa propre méconnaissance en dautres termes, elle est identique à la nécessité que tout métaphysicien soit un philosophe.
Quand je dis que lautorité est toujours celle du nom, je mappuie sur la nécessité pour toute chose de relever de la question originelle de la métaphysique, et sur limpossibilité que la métaphysique ne soit pas le discours dun philosophe dun auteur par conséquent : quelquun qui dit ce que son nom secret (le même que le nom officiel, mais cela ne compte pas) signifie. Pour autant que je puisse en juger dans létat actuel de ma réflexion, cette approche est décisive, pour penser la notion dautorité.
Il y en a une autre, dont nous verrons larticulation avec celle-ci, et que jindique rapidement, mais simplement à titre indicatif, me réservant la possibilité de reprendre cette idée de diverses manières : lautorité est la reconnaissance des marques comme telle. Prenez tous les exemples que vous voulez, ça marche à chaque fois. Mais il ne suffit pas de le faire voir, bien sûr ; il faut encore assurer la déduction. Mais enfin, je voudrais que vous gardiez à lesprit ces deux idées absolument décisives à mes yeux, pour ne pas risquer de tomber dans les trivialités habituelles quon peut lire sur cette question.
Je fais le lien avec la séance précédente en vous faisant remarquer que des choses qui sont elles-mêmes à partir de lorigine, telle quelle se dit paradigmatiquement dans la question inaugurale de la métaphysique, voilà ce dont nul ne peut avoir lexpérience. Car là où lon voudrait les réduire au savoir (réduction qui est la définition même de lexpérience en tant quelle enrichit, cest-à-dire quelle nous concrétise toujours plus comme sujets de savoir), il ne reste que lorigine, laquelle nest pas plus quelque chose que rien mais le lieu même de cette alternative radicale quon peut encore réfléchir en parlant de décision quant à la nature de la vérité. Car cest lorigine qui décide que le vrai sera vrai et pas simplement réel, lautorité étant alors forcément celle de cette décision, dont je viens dindiquer que, paradoxalement, elle était signée dès lors que cette question est métaphysique, cest-à-dire philosophique et que par « philosophie » cest la conjonction réflexive de la pensée et du nom quil faut entendre - de sorte que toute philosophie est philosophie du vrai.
Le vrai, il faut lentendre à partir de la pensée, bien sûr, mais aussi comme ce qui donne à penser. Larticulation de cette double nécessité, cest le nom : les choses vraies, en philosophie, ce sont celles qui « nous disent quelque chose » (par opposition aux problèmes qui ne disent rien et qui conviennent aux gens savants et intelligents mais qui ne pensent pas). Et ce que nous disent les choses qui comptent, je viens encore de le rappeler, cest notre nom secret, celui dont la pensée consiste à élaborer la signification.
Les choses qui comptent, elles inspirent du respect. Le respect est donc celui du nom secret, puisque cest par lui que compte ce qui compte par opposition aux choses plus ou moins importantes, ces trivialités dont nimporte qui peut avoir lexpérience et qui, par là même, « ne nous disent rien ».
Sil y a bien quelque chose dont on ne peut avoir lexpérience, cest le vrai comme tel où la pensée est en question alors que tout objet possible dexpérience renvoie seulement à un sujet du savoir, dès lors quil ny a dexpérience que dans la décision proprement instituante quil ne doit pas y avoir de vérité. Car ce dont on peut avoir lexpérience doit par principe sidentifier à son importance, autrement dit à limpossibilité de jamais compter, alors que le vrai, justement, cest ce qui compte.
Pour comprendre ainsi lexclusivité de lexpérience et du respect, il est nécessaire que nous apercevions la servilité constitutive de lexpérience comme une décision éthique (« quil ne soit pas question du vrai ! »), alors même quelle est première en fait, puisquelle est inhérente à la vie elle-même. Le respect, cest la décision exactement contraire, quil faut bien entendre non pas par elle-même mais à partir de lexpérience, puisque la vérité nest rien dautre que limpossibilité que le savoir compte (alors quon définit suffisamment lexpérience en disant quelle est la nécessité quil compte).
Une chose qui est faite en vérité de sa propre impossibilité, autrement dit de limpossibilité que sa réalité compte, cest une chose quon respecte. Prenez nimporte quel exemple : à chaque fois que vous parlerez dune expérience possible, vous nommerez ce qui ne compte pas, autrement dit ce qui ne saurait daucune manière inspirer du respect, et a contrario vous aurez reconnu une distinction qui vous fera respecter la chose ou lêtre dont lexpérience (cest-à-dire la réduction à une importance de savoir) sera impossible.
Or cette impossibilité, cest la vérité. Mais la vérité, elle nest telle quà se conditionner elle-même, faute de quoi il ne sagirait pas de vérité mais dune modalité paradoxale de la réalité. Rien de plus simple à comprendre : il ny a jamais de vérité quen vérité, et nullement en réalité. Voilà en quoi consiste logiquement la distinction du vrai : fait de sa propre origine, laquelle nest rien, alors que ce dont lexpérience simpose est toujours fait de sa propre production, laquelle est tout. Car une chose dont on a lexpérience nest rien dautre, à la réflexion, que lexpression de ses raisons dêtre. Cela signifie que son recueillement est forcément anonyme, appropriée au sujet insignifiant du savoir (un médecin, un professeur, un administrateur, etc.), ainsi quil convient à une chose qui « ne dit rien », cest-à-dire dont la donation est autorisée par des raisons et non pas par la signification secrète dun nom quon ignore.
Je termine en synthétisant : est respectable la chose dont la donation est corrélative du statut dauteur ( = celui dont la parole est épuisée par son statut éthique) de celui qui reconnaît dans la réalité de la chose la marque de cette donation (autorité, je lai dit, signifie reconnaissance des marques). Et la donation est toujours donation du nom secret, puisquelle nest recueillie que par un sujet qui sautorise de lui-même autrement dit un « auteur ». Ce dont nous avons lexpérience, voilà qui ne saurait daucune manière (sauf précisément à suspendre la possibilité de lexpérience) susciter le respect, ni objectivement (cest nimporte quoi : une chose qui a cédé sur sa vérité) ni subjectivement (cela sadresse à nimporte qui : un sujet qui a cédé sur la nécessité de sautoriser de soi).
Que la donation soit toujours celle du nom secret, cest ce quon signifie implicitement en disant que la donation concerne toujours le vrai comme tel. Lobjet, par contre, il nest jamais donné : sa seule vérité, cest que le savoir sen soit depuis toujours emparé. Lobjet ne dit rien à personne parce quil nest pas donné et quen conséquence le sujet qui sen empare est depuis toujours un anonyme (nimporte quel sujet de savoir), alors que le vrai ne se reconnaît que dans le moment de la donation : ce qui ne nous dit rien ne nous est jamais donné et par conséquent nest jamais vrai, au moins pour nous (car on peut imaginer que des choses qui ne nous disaient rien se mettent soudain à nous parler et à nous dire qui nous sommes vraiment, comme par exemple une notion philosophique).
Lopposition de lexpérience et du respect peut donc se dire, quand on veut penser la corrélation du respect et de lautorité, comme lopposition de lauteur et du sujet du savoir. Celui-ci est toujours nimporte qui (exemple le médecin : un sujet institué et constitué par le savoir médical dont il est leffectuation), cest-à-dire un esclave (servilité = sen tenir aux importances). Lauteur, au contraire, est fait de sa propre impossibilité : ce qui inspire du respect, cest ce qui dit ce nom dont, à la réflexion, on découvrira quil était depuis toujours la vérité métaphysiquement indiquée de ce qui est en cause.
Pour prendre un exemple concret, je dirai ainsi que Kant découvre la nécessité comme kantienne, et ainsi de suite (autant dexemples de cette nécessité quil y a de philosophes), et que cette découverte, précisément parce quelle devait se faire sans le savoir (sinon il se serait agi dexpérience et non pas de pensée) se traduisait nécessairement par le respect. Je suis sûr que Kant éprouvait un grand respect pour tout ce qui attestait de la nécessité.
Voilà, à mon avis, quelle est la signification du respect : la corrélation de la donation de la chose et de lautorité, cest-à-dire du statut dauteur (= sautoriser de soi et non pas de sa place ni de son savoir) de celui qui a reconnu cette donation, qui est toujours donation du nom propre (cest par exemple de la nécessité que Kant a reçu son nom, son vrai nom, celui qui nous inspire de ladmiration).
Tel est lessentiel, je crois : à travers la question de lorigine, que la donation de la chose elle-même (qui par là même inspire du respect) soit originellement celle du nom dès lors vrai. Car le nom nest vrai quà relever de la donation, laquelle doit originellement sentendre à partir de la propriété du vrai, puisquon doit nommer vrai létant qui décide de son propre apparaître.
Doù je pose pour conclure aujourdhui que le principe du respect est la reconnaissance de la vérité de notre nom, ce nom secret qui relève de la donation de létant comme tel, de létant qui nous dit quelque chose dès lors que cest depuis nos marques que nous le reconnaissons. Car bien sûr, ce qui ne nous touche pas là où nous sommes marqués ne nous touche pas du tout : tout au plus pourrons nous anonymement nous en emparer.
La philosophie est comme telle leffectuation de cette nécessité (par exemple, recevant la nécessité comme vraie, la philosophie de Kant est le discours qui nous explique avec précision ce que signifie ladjectif « kantien »). Et certes, ninspire le respect que ce qui compte, la philosophie se définissant formellement den être le savoir.
Je vous remercie de votre attention.
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