Je voudrais reprendre ce que jai dit la dernière fois sur lexpérience et mettre en évidence lexclusivité de cette notion avec celle du respect. Lexpérience na lieu quà ce que ni lobjet ni le sujet ne comptent, parce que lobjet est exclusivement identifié à son importance et le sujet au savoir dont il sautorise pour que, précisément, lexpérience ait lieu. Lexpérience est proprement limportance de lobjet, si lon prend ce terme en un sens verbal et donc, subjectivement, elle est la décision quil ne compte pas. Je vais développer lidée que cette décision nest pas sans incidence, éthiquement parlant.
La vérité de lobjet est dêtre mis à la poubelle une fois les mesures effectuées, exactement comme celle du sujet est de disparaître dans la réalité du savoir qui le constituait (le physicien ne compte pas : le résultat de son expérience est un progrès de la physique). Impossible par conséquent de trouver une notion plus contraire à la nécessité du respect que la notion dexpérience, et cest pourquoi jai dit quelle était la plus servile des notions, si lesclave est celui qui ne respecte pas. Or ne pas respecter, cest tenir pour rien ce qui ne doit pourtant pas être rien : nen restera que du savoir, hors de quoi, réflexivement, rien ne saurait avoir raison dêtre reconnu. Accentuée, cette idée est celle du mépris : la chose elle-même peut bien sanéantir, du moment quon a obtenu delle ce quon voulait et qui est une importance dans le savoir (par exemple laffichage de telle mesure). On méprise donc la nécessité quelle soit le sujet de son propre être et de sa propre vérité. Lexpérience est toujours un acte de mépris, quand on se place du point de vue de la nécessité, pour la chose, quelle chose gouverne sa propre manifestation ce dont lassomption serait le respect : la chose compterait, par opposition à lexpérience où elle nest rien que sa propre importance.
Ce qui insiste à légard de cette décision originelle de lempirie (car il ny a dexpérience quà ce quon ait originellement décidé que le savoir serait seul à compter), cest donc la chose elle-même : la chose en tant quelle est marquante, parce que toute expérience est en même temps une épreuve quil faudra dénier comme telle. En toute expérience il y a en effet un moment de rencontre, dirréductibilité, dont il faudra « oublier » pour quon puisse en rester au savoir quil sagisse de celui auquel on sidentifiera (il faudra nier le moment marquant de lexpérience) ou celui quon aura retiré de la chose et quon aura décidé de confondre avec sa vérité. Autrement dit, cest bien la chose elle-même qui va être asservie à son importance en quoi donc lexpérience est bien une catégorie servile, si le propre de lesclave est de tout ramener à la servilité.
Le déni du vrai, au sens de la chose qui décide de sa propre manifestation et qui dès lors suscite le respect (lequel porte alors sur lautorité de cette décision telle quelle se distingue dans la décision même), appartient donc originellement à léthique de lexpérience. En tant que toute expérience comprend un moment dépreuve, on peut dire que cette éthique est seconde ou encore réflexive : on ne peut pas simplement opposer lépreuve à lexpérience, mais il faut dire quil ny a dexpérience quà lencontre de ce quil y a eu, à savoir une épreuve. Là est la fausseté originelle de lexpérience, la fausseté éthique de faire passer le savoir où le sujet sassure de son anonymat (le physicien est encore plus physicien, par exemple) pour la vérité de la chose dès lors marquante. Il faut lavoir reconnue comme sujet de la vérité cest-à-dire comme sujet respectable pour ensuite dire quil ny a de vérité que sous les espèces du savoir, et que rien ne mérite jamais dêtre respecté puisque je suis le vrai sujet de tout ce dont je puis avoir lexpérience, et quen conséquence rien ne compte jamais que le savoir dont je mautorise pour être, précisément, le sujet de lexpérience. Le mensonge est dans cette affirmation, dont le respect est lenvers. Car ce qui inspire du respect, cest à chaque fois ce quon reconnaît comme détenant lautorité de son apparaître, autrement dit ce qui récuse la nécessité transcendantale inhérente à la réflexion pour laquelle tout ce qui est, est pour et par moi. Comme à chaque fois quil est question de vérité, il faut penser à lencontre de la nécessité transcendantale inhérente à lattitude réflexive.
Cet encore est dailleurs assez évident quand on oppose le respect en général qui est un commandement, au respect en particulier qui est un sentiment. Ce quon doit respecter (lhumanité en général, par exemple), on en reste à lidée de le respecter et, bien que laveu soit presque impossible à faire à cause de la position réflexive quil suppose, on ne le respecte pas. Mais là où il y a du respect, cest là où il napparaît pas à titre de commandement (ce quil est assurément « par ailleurs ») mais là où il est vécu spontanément, autrement dit là où il sagit dun sentiment forcément particulier. La première hypothèse est celle du déni du vrai, alors que la seconde est celle sa reconnaissance laquelle se fait nécessairement de manière sensible (dans le sentiment), puisquil ny a de vrai quen extériorité au savoir.
La distinction inhérente au respect lui-même entre respect en général (commandement) et respect en particulier (sentiment) a donc son principe dans le rapport que le sujet entretient avec le vrai : soit il est dénié comme tel, auquel cas on parlera de lobjet du respect alors que la constitution même de lobjet est limpossibilité quon le respecte (précisément : lobjet est ce qui ne compte pas, puisquen lui, comme statut et comme vérité, cest le sujet qui compte), soit il est reconnu (cest la chose elle-même qui compte et cest elle qui suscite le respect). Bannir le vrai, ou au contraire le reconnaître dans sa « subjectité », cest-à-dire dans la nécessité tautologique quil soit le sujet de la vérité (par opposition à la nécessité transcendantale où la position a priori du sujet comme subjectif interdit quil soit jamais question de vérité), on voit bien que cest une question déthique et non pas de connaissance. Cest tout ce que jai à dire, dans mon travail : la vérité est uniquement une question déthique.
Lalternative que je viens dénoncer, on peut encore la traduire par lalternative de deux sentiments : le respect, où le vrai est reconnu comme tel cest-à-dire comme sujet de la vérité, et la jalousie où le sujet subjectif enrage que quelque chose soit, à sa place que dès lors il imaginera volée (cest le propre des jaloux de considérer les autres comme des voleurs, sans quils sachent bien de quoi), sujet de la vérité. Mais il ne tient quà soi dêtre sujet de la vérité, cest-à-dire de la réponse forcément inouïe à la question de savoir qui lon est ! cest ce que jai appelé la « métaphore personnelle » à quoi lidentification de la première personne à nimporte qui implique le renoncement. Personne ninterdit aux jaloux de « réussir » leur vie cest-à-dire de produire une signification irréductible à tout savoir (une signification de type littéraire, donc) et qui sera leur marque disant quils ont vécu et quils ont été eux. Et cest à refuser le don qui leur est originellement fait de cette possibilité (don quon aperçoit en tout enfant quand on voit en lui une promesse dhumanité, cest-à-dire louverture dun avenir par opposition à un simple futur) quils enragent dans la reconnaissance du vrai, et donc, chez eux, dans son déni. Le transcendantal, comme on pourrait le montrer notamment en de nombreux textes kantiens, cest le caractère intolérable de la propriété du vrai, cest-à-dire de la nécessité que le vrai soit le sujet de la vérité
Voilà, finalement, en quel sens la question de la trahison du vrai se pose : subjectivement, on est toujours dans lalternative de la jalousie (la réflexion) et du respect (la sensibilité), ou plus exactement on est toujours dans la distinction du respect relativement à la jalousie qui est « par ailleurs » inévitable. En tant que nous sommes médiocres (et nous le sommes tous, corrélativement à la nécessité de la structure monde ou, si lon préfère, corrélativement à la priorité du signe) nous sommes jaloux et nous « ratons » notre vie. Mais là où nous sommes marqués, donc sensibilisés par le marquant, nous sommes capables de reconnaître le vrai et donc de le respecter.
Jopposais lautre jour la marque au signe ; vous voyez que cette opposition nest pas métaphysique mais éthique : cest celle de celui que nous sommes par ailleurs et de celui que nous sommes vraiment (sans le savoir, donc), et on peut réfléchir cette opposition par celle de deux sentiments qui ne sont donc pas simplement empiriques : le respect et la jalousie laquelle consiste concrètement, comme chacun sait, à privilégier universellement la structure du signe (un jaloux est toujours quelquun qui traite létant comme un signe, ainsi quon le voit magnifiquement exposé chez Proust). Et là où cest le signe qui décide de tout, le vrai est trahi parce que le vrai ne signifie rien, et ne sadresse à personne.
Un autre argument vient conforter cette nécessité, à savoir que toute expérience est forcément, dans son moment essentiel, une épreuve que la réflexion, dont la décision de faire compter le savoir, doit aussitôt dénier comme telle. Lessence éthique de la nécessité transcendantale est, dans la secondarité qui définit la réflexion, de trahir une nécessité quon a pourtant reconnue dans la nécessaire dimension dépreuve qui conditionne lexpérience : on dira quil ny avait que du savoir matérialisé (le dispositif comprenant le sujet compétent) et quil ne sest rien passé dautre quun accroissement dudit savoir. Si, il sest passé quelque chose dans lexpérience : létrangeté de la chose a été éprouvée mais elle a toujours déjà été déniée davoir été éprouvée par un sujet anonyme, quelquun qui sétait trahi lui même en sautorisant non plus de lui-même (ce que signifie lacte de signature) mais de sa place ou de son savoir. On ne trahit la chose dont on éprouve létrangeté quà sêtre préalablement trahi soi-même, cest-à-dire quà avoir cédé sur la nécessité de sautoriser de soi sur la nécessité dêtre un auteur, autrement dit puisque ce terme ne dit finalement rien dautre que cette nécessité éthique. En quoi linhérence de ce dernière terme à la question de la vérité apparaît clairement : là où il ny a pas dauteur, il ne peut pas y avoir de vérité.
Cest ce que jai expliqué plusieurs fois quand jai dit que lirréductibilité de la chose à lobjet ne pouvait se dire quà lencontre du concept dont nimporte qui sautoriserait pour la nommer, et quand jai défini la métaphore en refusant de la considérer du point de vue de lénoncé (elle dirait quelque chose que le concept serait incapable de dire, comme sil y avait des nuances trop subtiles pour être signifiées !) mais en la restreignant à une nécessité énonciative (une métaphore, cest ce que nimporte qui ne peut pas faire : cest le discours de celui qui est marqué, en tant quil lest). Dans le surplus métaphorique se dit la corrélation de la vérité et de la nécessité de lauteur, et cette nécessité est lenvers de la nécessité servile de ramener lordre des choses à la possibilité de lexpérience. Le vrai est donc inséparable du génie (ce que personne na jamais ignoré) si lon nomme ainsi lirréductibilité de la personne quon est à lanonyme que lexpérience impose quon soit. Je le dis autrement : la vérité de la chose passe subjectivement par lépreuve dêtre soi.
Si être vraiment soi (par opposition à être celui que nimporte qui serait à notre place et qui est notre expérience de la vie) est une épreuve, alors cela doit forcément laisser une marque, par ailleurs cause du vrai. Luvre, qui est le vrai, procède de cette marque est causée comme telle par la marque (matérialisée dans la signature, mais pas obligatoirement). Car luvre, dans nimporte quel domaine (la notion déborde évidemment le strict domaine de lart), est ce quun seul a fait, et elle est le vrai pour la seule raison que son auteur était lui et non pas nimporte qui. Et cest uniquement là où quelquun est marqué quil nest pas nimporte qui : par ailleurs il est sujet de son expérience, de sorte que léthique de la trahison doit toujours sentendre comme une division du sujet quon est soi-même et non pas comme un trait qui, bien entendu, caractériserait toujours les autres. Ma thèse ici est que le sujet est éthiquement divisé, puisquil est vivant (nimporte qui) et en même temps quil ne cède pas toujours sur limpossibilité que la première personne est pour elle-même. On peut encore dire que cette division éthique est inhérente à la notion même de lexpérience, en tant que toute expérience comprend un moment dépreuve, un moment quil faut dire de vérité puisquil est la rencontre irréductible de la chose elle-même dans son altérité.
Cette division éthique dont la notion dexpérience est en elle-même la manifestation, on lindique donc en disant que cest seulement là où lon est marqué quon est capable de vérité : par ailleurs on est seulement capable de savoir, le propre du « par ailleurs » étant dimposer léthique de la trahison (ou dêtre institué par elle !), celle qui consiste pour quelquun à sautoriser de sa place ou de son savoir et non pas de lui-même. Toute épreuve implique cela, puisque lépreuve marque et que cest justement de penser là où lon est marqué quon sautorise de soi.
Faire lépreuve de quelque chose, cest en rester marqué et par conséquent avoir installé en soi un morceau de mort, dont la crainte inhérente au respect est la reprise subjective. Lexpérience, au contraire, consiste à en rajouter sur la vie dont le savoir est la réalité réflexive : lhomme dexpérience vit plus et mieux que celui qui en manque. La vérité sentend en exclusivité de cette nécessité, inhérente au service des biens : la vérité est une exclusivité de la vie, puisquelle est structurellement étrangère à la structure du signe.
Corrélativement à lexclusivité de ce service, on dira que la chose nest respectée (cest-à-dire reconnue comme vraie et non pas remplacée par le savoir auquel elle donne lieu dans la réflexion) quà ce quelle soit marquante. Marquer soppose à donner lieu à du savoir. Les gens qui nous ont marqués ne sont pas représentés par du savoir en nous, comme le sont les gens qui ont été importants pour nous. Pareillement, il ny a pas de savoir de lévénement, faute de quoi il ny aurait tout simplement pas dévénement ; de sorte que lalternative est ou bien de le reconnaître comme tel (et donc, réflexivement, den faire linstance de décision du savoir dont il relèvera en faisant résider son événementialité dans un « reste » dont seule la littérature peut être le discours) ou bien de labolir comme tel (en reconstruire la nécessité, cest établir quil ne pouvait pas ne pas avoir lieu et donc quil ne sest finalement rien passé : les processus historiques ont fonctionné normalement, si étonnants et surprenants que leurs résultats aient pu sembler). Impossible par conséquent de dénoncer la servilité constitutive de la subjectivité pour lexpérience sans inscrire cette démarche dans la corrélation de la marque, du respect et de la vérité dont lexpérience, par sa décision originelle de tout ramener au savoir, est lélimination de principe.
Décider que le savoir comptera, cest décider que rien ne sera vrai, puisque lon appellera « vérité » le savoir auquel lexpérience aura donné lieu et non plus la nécessité, pour létant quant à son être, dêtre préalablement autorisé dun nom impossible, celui dont la philosophie assure la réflexion en nétudiant jamais que des « natures » (au sens où le cogito est de « nature » cartésienne, etc.). Lexpérience est lentreprise articulée de ce bannissement, sans quon ait besoin, sur le fond, de distinguer entre expérience où larticulation de ce bannissement est implicite et lexpérimentation où elle est explicite.
Inversement, la vérité la toujours déjà récusée, notamment telle quelle apparaît dans sa double nécessité dêtre à la fois cumulative puisque plus on a dexpérience mieux cela vaut, et finale en ceci que lhorizon subjectif, pour lhomme dexpérience, est la sagesse. Les idées daccumulation et de finalité sont parfaitement exclusives de la notion de vérité, laquelle nest pas susceptible dêtre accumulée et qui, de ne se soumettre à rien, ne saurait par là même servir à rien. Rien nest plus étrangère à lidée de vérité que celle de sagesse, par conséquent, où saccomplit jusquà être radicale la trahison du vrai dans la priorité du signe. Il serait absurde de considérer quil y a un progrès dans le génie, comme cela devrait être le cas dans la priori du signe où le signifié produit sajoute à ce quon savait déjà du monde. Plus originellement, la vérité ne saurait relever de la volonté et, plus généralement encore, de la structure du signe. Il ny a de vérité que non mondaine, au sens où la marque est non mondaine parce quelle nest pas un moment de la vie. Sur le fond, cest donc lexclusivité de la marque et du signe qui interdit de jamais conjoindre vérité et sagesse.
Le fameux « je ne cherche pas, je trouve » peut donc sentendre à partir de cette nécessité négative : on ne trouve jamais que sans le vouloir, parce que cest le vrai lui-même quon trouve, ce qui compte, dont éventuellement une réflexion assurera la dépossession jalouse en en faisant un objet.
Dans le cadre dune problématique de la vérité, la notion dexpérience apparaît donc comme une machine de guerre contre le génie la jalousie est donc le principe de son énonciation comme on le voit très clairement dès que quelquun met son expérience en avant : cest au moins contre léventualité dun événement qui renverrait à rien le monde dont son expérience est la subjectivation. Mais, je le répète, nul néchappe à la nécessité dêtre la subjectivation dun monde ! Nul néchappe par conséquent à ce quon pourrait appeler le « ressentiment », quil faut donc opposer au génie entendu comme la nécessité non mondaine (sans aucune utilité, éthique et non pas morale) de ne pas céder sur la distinction quon est pour soi-même, et surtout quil faut reconnaître comme provoqué par sa reconnaissance. Et si le signe est lordre originel, il est en effet intolérable quil y ait des choses qui ne veulent rien dire, qui napportent rien et qui ne sadressent à personne.
Et pourtant nous savons tous quil ny a de vrai quau lieu de la marque, que lidentification du monde à la nécessité vitale oblige à représenter comme un morceau de mort fiché en nous (quand je dis cela, vous savez que je me réfère aussi à la sublimation comme « destin des pulsions » et à la formule lacanienne voulant quil ny ait quune pulsion, la pulsion de mort).
Je résume donc en disant que lexpérience, éthiquement, cest exactement le contraire : on sen tient à ce qui importe (la chose importe du savoir dans la subjectivité) et on tient pour rien ce qui compte. La notion de marque dit cette nécessité, expressément inconsistante (la marque nest pas une des caractéristique de la chose considérée). A la reconnaître ce qui sappelle donc respecter, puisque seule la marque, précisément, est inconsistante dans une réalité par exemple humaine je suis en quelque sorte contraint de distinguer entre vérité et savoir et par conséquent à reconnaître que je ne suis moi-même que là où je ne sais pas (notamment que je le suis).
Le respect porte toujours sur cette distinction, et cest pourquoi il simpose malgré soi : respecter, cest reconnaître que le savoir nest pas la vérité, et que ce qui impose le respect fait événement. Lévénement est toujours celui de cette distinction de la distinction, en ce qui a imposé le respect et par conséquent en soi-même.
Jarrête ici pour aujourdhui, et je vous remercie de votre attention.
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