Dans le respect, cest lautre qui compte. Le respect est le sentiment que lautre compte, indépendamment de limportance quil peut avoir par ailleurs. Reconnaître son importance, cest reconnaître quil nous affecte et par conséquent quil constitue une détermination matérielle de notre expérience, laquelle a notre constitution comme principe. Dans tout ce dont jai lexpérience, on peut dire dans un premier temps quil sagit toujours et seulement de moi : les réalités que je pourrais mentionner ne le seraient jamais quà titre de moments de ma vie. Par conséquent je puis dire tautologiquement que tout ce dont jai lexpérience importe. Lenvers de cette proposition est que rien de ce dont je puis avoir lexpérience ne comptera jamais. Cest pourquoi je dis que la notion dexpérience est la plus servile des notions. Partout où nous sommes esclaves cest-à-dire où nous parlons et agissons « en tant que », il sagit de notre expérience, dont nos apprentissages de toutes natures font évidemment partie. Inversement, là où nous sommes capables de vérité, lexpérience ne comptera pas ; elle comptera seulement là où il sagit dêtre savants, habiles, efficaces et autres nécessités serviles. La problématique de la vérité, parce quelle est en même temps celle de la distinction (le vrai est le distingué du réel dont par ailleurs il ne diffère pas), impose même quon aille jusquà dire que cest précisément dans les moments de notre vie où lexpérience ne compte pas que du vrai peut advenir.
Tout le monde le sait, à commencer par ceux qui ne cessent den appeler à lexpérience, les jaloux, enfermés dans leur haine de ceux qui ne cèdent pas sur lirréductibilité de la première personne (définition du génie, comme vous savez). Et certes, on les comprend : lidée dexpérience permettrait de conjoindre ce quils enragent de voir divisé, à savoir la vérité et le mérite, puisquelle procèderait dun acte de constitution dont le sujet serait originellement responsable ! Hélas, pas plus que la vérité ne relève du service des biens, elle ne relève du sujet de ce service, lequel est le sujet de lexpérience
Jai souvent, et de diverses manières, exposé ce paradoxe : lexpérience est la réalité de la vie et il ny a de vérité quà lencontre de la vie. Non pas en indifférence ou en étrangeté à la vie (comment pourrait-on parler de vérité sil ny avait personne pour agir ?), mais bien à lencontre de la vie, telle quelle bifurque delle-même dans ce que jai appelé « moments de vérité », cest-à-dire là où lon se trouve devant lalternative que le savoir vaille, ou quil ne vaille pas (si le savoir ne vaut pas, cest simplement quil nest pas adéquat et quon doit procéder à un accroissement de savoir, en quoi il nest nullement question de vérité). Ces bifurcations peuvent se trouver dans des actes, aussi : ceux quon peut seulement accomplir en première personne (promettre, pardonner, signer ) et qui sont par là même instituteurs de vérité, puisque le vrai est ce qui relève du génie et que le génie est la distinction éthique de la première personne.
Instituer soppose à constituer, bien sûr, puisque le second renvoie uniquement à la nécessité que le vivant est pour lui-même, cest-à-dire à limpossibilité quil respecte jamais rien. Là où il y a institution il y a vérité ; là où il y a constitution, il y a expérience.
Si la vérité sentend donc forcément à lencontre de la vie, cest-à-dire à lencontre de lemprise quelle est des choses et dans laquelle cest seulement du vivant quil sagit, alors cela signifie que la vérité est inséparable du respect, au sens où elle est laffaire du vrai dont la reconnaissance comme tel sappelle justement le respect. Respecter et être capable de vérité sont la même chose : quelquun qui éprouve du respect, on sait quune promesse, un pardon, une signature de sa part ont valeur dinstitution, autrement dit il est capable dun acte dautorité (et lon peut définir le vrai par opposition à létant au moyen de lautorisation dêtre dont il se constitue). Cela suppose que dans ce quon rencontre, on ne compte pas, par opposition à ce dont on a lexpérience. Corrélativement la notion de respect se donne à penser comme notion distinguée dune autre dont elle est dès lors inséparable conceptuellement, celle de lexpérience, puisquon entend par ce terme la nécessité quen tout ce qui importe on soit seul à compter. Voilà pourquoi il faut dire quelle est la plus servile des notions, et voilà pourquoi on ne peut penser le respect sans en donner le principe : la notion du respect est une notion distinguée, et cest à lencontre de celle de lexpérience, paradoxalement, quelle lest.
Je disais que le respect est une notion distinguée et, plus particulièrement, quil fallait toujours lentendre à lencontre non pas du mépris, comme on imaginerait, mais de lexpérience. Mais le respect est déjà en lui-même une distinction, comme je lai exposé longuement. De sorte que ce sentiment est une distinction au carré, si lon peut dire. La semaine dernière jai indiqué que cest ce qui rendait compte de son statut de sentiment, autrement dit de réalité réflexive. De se distinguer de celle du respect, la notion de lexpérience sentend expressément à lencontre de la distinction elle-même !
Voilà sa servilité, qui concerne à la fois son objet qui ne doit pas être distingué (il y a potentiellement expérience de nimporte quoi) et son sujet qui ne doit pas lêtre non plus (il ny a dexpérience quà ce quelle soit accessible à nimporte qui).
Insistons sur ce dernier aspect, où la nécessité éthique (ou plus exactement celle de céder sur léthique) est la plus évidente. Dans toute expérience que je puis faire, il sagit que je sois celui quun autre aurait aussi bien été à ma place, faute de quoi rien ne sera légitimement retenu et il ny aura pas dexpérience. Lexpérience est même cette nécessité en quelque sorte effectuée, puisquil ny a dexpérience quà la condition quon en retire un savoir, et quil ny a de savoir quà la condition quil soit accessible à nimporte qui. Nimporte qui en principe peut apprendre à parler chinois, à soigner les gens ou à jouer de la cornemuse de sorte quil appartient à ces activités expressément faite dexpérience de constituer un sujet qui soit expressément en défaut de lui-même, un sujet qui ait originellement décidé dêtre nimporte qui : un « en tant que ». Jindique la production dun tel sujet quand je dis que lexpérience est la plus servile des notions.
Jinsiste maintenant sur laspect objectif en disant quil faut reconnaître dans lexpérience limportation en quelque sorte radicalisée. Car lexpérience sentend depuis une forme nécessairement réflexive dès lors quelle renvoie à la constitution dun sujet indifférent (et la réflexion est précisément lopération dans laquelle le sujet se défait de la nécessité éthique dêtre vraiment lui-même au profit de la nécessité morale et épistémologique dêtre nimporte qui), et sa notion oppose à la priori réflexif une matérialité quil faut bien tenir du réel, mais en tant quil ne compte pas.
Voyez le paradoxe : il ny a dexpérience que du réel, et cest précisément par lexpérience que le réel échappe, puisque lattitude quil faut prendre pour quune expérience soit possible consiste à le bannir davance en tant quil pourrait compter, cest-à-dire en tant quil devrait sentendre éthiquement. La servilité de lexpérience réside alors dans la nécessité de sidentifier à son propre savoir. Par exemple cest seulement à la condition dêtre un physicien et de se conduire comme tel quon peut faire une expérience de physique. Or être un physicien, cest absolument à la portée de nimporte qui (au sens où il nest nul besoin dêtre un « élu », pour garder la représentation quon se fait extérieurement du génie), puisquil suffit détudier et de sexercer. Et corrélativement, cest le savoir (même négatif) quon récoltera qui dira sil y a eu ou non expérience, puisque le savoir est seul à compter, à la fin.
La servilité de lexpérience, cest quelle se constitue dexclure à la fois le respect du sujet (il faut être un « en tant que » pour faire une expérience) et le respect de lobjet nécessité éthique dont on aperçoit laccomplissement ultime dans des pratiques abominables comme celles de la vivisection. La souffrance nest déjà pas tellement gênante quand cest celle des autres, elle ne lest plus du tout quand elle est celle dêtres qui ne comptent pas
Quand on est dans le domaine de lexpérience, on est toujours dans le domaine du sans âme et, si lon nétait pas soi-même sans âme, dans le domaine où lon risque constamment de perdre son âme.
Perdre son âme, cest aussi perdre la mondanéité du monde, et la donation de létant : pour lhomme qui fait des expériences, le respect quimpose le fait que létant se donne na aucun sens, puisque lui, létant, il en dispose à sa guise en ayant toujours déjà décidé quil ne compterait pas (forcément : dans lexpérience, cest le savoir qui compte).
Quant à faire admettre aux gens qui font des expériences que même les choses peuvent souffrir, quil y a une souffrance de la matière, cest tout simplement une plaisanterie. Les artistes au contraire le savent, qui parviennent quelque fois à faire que nous ne soyons plus sourds aux cris dune couleur ou à la douleur dun matériau (je pense notamment à des sculptures de Germaine Richier, où le bronze hurle littéralement sa souffrance). Cela, cest le domaine du respect. Lexpérience est limpossibilité même de ce domaine et cest dêtre originellement cette impossibilité quelle est servile.
Je ferai un jour une suite de cours sur la méditation, parce que cest une notion qui me tient à cur depuis longtemps et qui gouverne implicitement ma façon de travailler (seules les choses qui donnent lieu à méditation sont dignes de la pensée, me semble-t-il : den être les objets, elles lassurent de son originelle dignité à lencontre de son moment réflexif). Il est sûr, en tout cas, que ce qui inspire le respect ouvre à la méditation, par opposition à lexpérience qui fait réfléchir. Lexpérience est servile parce quil est nécessaire de bannir jusquà léventualité de la méditation pour faire des expériences. Et les choses qui donnent lieu à méditation sont forcément celles dont la rencontre est une épreuve : des choses qui marquent : on peut méditer sur le destin de Napoléon, sur la fragilité des empires, sur la brièveté de la vie, etc.. Et bien sûr ces choses sont en propres celles qui inspirent du respect, comme nous aurons bientôt loccasion de le voir. Pas de différence par conséquent entre dire, pour cerner lessentielle servilité de lexpérience, quelle bannit le respect comme attitude subjective et quelle ignore les choses qui le suscitent, celles qui donnent à méditer.
Cest quil ny a jamais dexpérience quau terme dun procès dabstraction au terme duquel lhorizon mondain se trouvera barré, que ce procès ait lieu matériellement et socialement (le laboratoire du savant) ou quil ait lieu de manière transcendantale (sen tenir aux valeurs indiquées sur lécran, etc.) Plus radicalement, il faut que le donné importe un contenu auquel la réflexion donnera la forme abstraite, et quon peut toujours considérer comme un savoir puisquil est une réponse à une question. Il importe peu que la question ait été préalable, comme en science où les hypothèses président à lélaboration dun dispositif dinterrogation de la nature, ou quelle soit rétrospectivement constituée comme dans lexpérience quotidienne (par exemple celui qui a été marié a lexpérience du mariage, au sens où il peut réflexivement considérer que la réalité lui a donné la réponse à la question de savoir ce que cest quêtre marié).
Lidée dexpérience a donc comme pivot lidée dimportance et il ny a dexpérience que par limportance. Ce qui compte pas limportant - surtout pas : il ny a dexpérience quà lencontre de léventualité quil soit respecté. Mais cest limportance, par là même différée au sens où lon peut parler de la différence ontologique qui diffère lêtre de létant dont il est lêtre. A la distinction du respect soppose ainsi la différence ou différance dont les choses doivent impérativement relever.
Cette différance, je lappelle trahison, et je vois dans cette trahison imposée à létant la racine de lexpérience. Car non seulement il convient dexclure a priori toute éventualité de respecter lobjet (précisément : on fait des expériences sur lui), mais encore il sagit de le forcer à abandonner son statut dêtre donné. Car qui dit donation dit, subjectivement, gratitude, et qui dit gratitude dit respect, cest-à-dire impossibilité de lexpérience. Il sagit donc que limportant ne soit même pas sujet de son importance, quon pourrait alors considérer comme la donation du savoir. Non : le savoir quon tient du donné, il sagit de ne pas le recevoir de lui mais de sen emparer sens du dispositif sans quoi il ny a pas dexpérience. Lingratitude est une attitude spécifiquement servile, et il ny a dexpérience possible que dans son a priorité (quand la chose ou lêtre - a été soumise au dispositif et quelle a livrée les réactions quon attendait, elle est immédiatement mise à la poubelle).
On aperçoit de manière plus concrète en quel sens lexpérience suppose, pour être pensée, la distinction à lencontre de quoi sa notion peut seulement faire sens : il ny a dexpérience quà lencontre dune gratitude originelle (si létant est originellement donné ) et donc quà lencontre dun respect qui concerne létant dans son être dès lors hissé au rang de vérité. Car la vérité est lêtre selon lautorisation et le respect est toujours respect de lautorité. Il y a une autorité originelle de la donation, et le respect y trouve son principe. Lexpérience suppose tout cela, puisque cest à son encontre quelle construit sa possibilité. Autrement dit, cest la distinction qui est première et lexpérience est lentreprise den être, subjectivement et objectivement, la récusation. Voilà, plus concrètement, sa servilité.
Or quest-ce que la distinction, sinon justement limpossibilité éthique que limportance puisse jamais compter ? En faisant de limportance ce qui ne compte pas, la distinction identifie par conséquent la servilité à la nécessité quelle compte.
On appelle esclave un être pour lequel limportance compte, et cette définition est suffisante pour rendre intelligible tout ce qui a été dit sur cette figure depuis Aristote jusquà Nietzsche, en passant par Saint Thomas et Hegel. Elle revient à définir lesclave par limpossibilité quil respecte. Et cette impossibilité, quand on la considère dans sa dimension deffectuation subjective, cest tout simplement lexpérience.
Je radicalise mon indication en disant que le respect reconnaît que la vérité est laffaire du vrai (paradigmatiquement : luvre gouverne le regard qui ne sexerce sur elle quà reconnaître constitutivement la légitimité de cette gouvernance). Que la vérité des choses soient le savoir dont nous avons décidé de nous emparer, voilà lirrespect absolu, voilà, dautre part, la notion dexpérience.
Il faut par conséquent associer la dimension réflexive pour laquelle il ny a de vérité que comme savoir (restriction qui définit la métaphysique) à la servilité, puisque le savoir est toujours quelque chose que je puis acquérir et qui constituera pour moi un enrichissement : quelque chose en quoi la réalité elle-même ne compte pas. Cette association où la métaphysique trouve son principe est le cadre éthique de toute expérience.
Le respect renvoie aux choses qui comptent alors que, pour la réflexion par et en quoi tout va se trouver constitué comme objet, rien ne saurait être quà importer plus ou moins. Javais signalé lappropriation de la « crainte servile » et de la « métaphysique », au sens que javais donné à ce terme en parlant de la précession logique et juridique du savoir sur lexistence. Dans le métaphysique en effet, le savoir est déjà là, au moins en droit, parce que rien ne saurait être quà avoir été préalablement autorisé dun savoir paradigmatiquement divin, autrement dit quà avoir été prévisible ; de sorte quen métaphysique lexistence importe évidemment mais elle ne compte pas (lessentiel était dans la possibilité) ce que je mets en corrélation avec la définition de lesclavage comme la décision subjective (et non pas condition sociale !) de sen tenir à lordre des importances (que jappelé aussi lordre des meilleures raisons quand je parlais de la promesse).
Le sujet de lexpérience est le sujet universel, et cest même son premier caractère : on ne peut parler dexpérience quà supposer reproductibles, au moins en droit, les moments dimportance dont elle est constituée. Cela signifie, répété-je, que lexpérience se définit dabord par lanonymat de son sujet, puisquil est lui-même constitué de savoir (seul un physicien peut faire une expérience de physique, par exemple, et lidée dune expérience immédiate est une contradiction dans les termes puisquelle exclut la possibilité que rien soit jamais reconnu), dun savoir qui le rend absolument interchangeable cest-à-dire qui exclut quil compte jamais (une expérience de physique nen est une quà valoir pour nimporte quel physicien). La nécessité a priori compte dans lexpérience (par exemple la physique), mais ni son objet ni son sujet. Telle est la racine originelle de sa servilité.
Comme le montre Nietzsche dune autre manière, lessence de la métaphysique réside bien dans la servilité. Cest la même chose de définir lesclavage comme posture, ainsi que je suis en train de le faire, et dinterroger la métaphysique sur sa vérité.
Je dirai dans le même sens que le règne des raisons est le règne de la nécessité en tant quelle est préalable au nécessaire. Et le préalable de la nécessité, cest bien ce qui définit la position servile.
Jindique en passant que ce préalable de la nécessité est reconnaissable partout où lesclave est chez lui, cest-à-dire dans tout ce qui sentend de la manière métaphysique. Lexpérience en est bien sûr le paradigme, puisquelle suppose à la fois le préalable du sujet (pas dexpérience sil ny a personne pour la faire) et le préalable du savoir (il ny a dexpérience que dans un dispositif au moins implicite, lequel est effectuation du savoir). Et rien nest plus métaphysique que lexpérience, malgré les apparences, puisquelle consiste à semparer dun savoir quon supposait à létant, corrélativement à la décision quil soit, malgré la tautologie de sa désignation, le sujet de son propre être.
Mais on peut prendre dautres exemples que la notion dexpérience. Ainsi la notion dexpression me paraît être pareillement servile, puisquelle suppose lantériorité logique dun sujet sur ce dont il est le sujet. Impossible, autrement dit, de penser la métaphysique sans recourir dune manière ou dune autre à cette notion (par exemple il faudra reconnaître que la réalité de létant consiste à exprimer les raisons de son être). Dans lordre humain, ce sont les esclaves qui sexpriment puisque dans lexpression cest encore et toujours de soi quil sagit.
Un esclave dit ce quil avait à dire, quand il parle, et cest pourquoi sa parole ne compte pas. La liberté au contraire consiste à dire ce quon navait pas à dire et par là à faire autorité (être un auteur). Car la pensée, au contraire, suppose le respect et donc la crainte : on ne pense que pour autant quen soi cest du vrai lui-même quil sagit.
Lexpression soppose donc à la pensée comme la satisfaction, affect servile sil en est, soppose à létonnement dans lequel une réflexion intervient pour reconnaître que cest vraiment le vrai quon a rencontré, et par conséquent pour admettre que, dêtre son affaire et non pas la nôtre, la vérité ne pouvait pas être ce quon aurait préalablement conçu quelle était. Ladmiration, de la même manière, est un affect de liberté : elle soppose à lidiosyncrasie servile posant quen la grandeur des autres cest en réalité dune petitesse dissimulée quil sagit. Or ladmiration comprend en elle de létonnement, cest-à-dire de la reconnaissance quil y a une vérité, en loccurrence personnelle. Et il ne peut y avoir de vérité personnelle quà la condition que les raisons ne comptent pas ! (Vous avez compris quadmirer consiste à reconnaître dans la vie de quelquun ce que jai appelé la « métaphore personnelle » : que sa vie soit un acte de signification irréductible à tout savoir possible ce qui est proprement « réussir sa vie ».) Car il est bien évident que cest lesclave qui a raison, en réalité, et quon nadmire jamais quà avoir décidé que la réalité ne comptait pas au nom de la distinction de la vérité, cest-à-dire au nom de limpossibilité que nous soyons vraiment celui que nous sommes « par ailleurs » (nimporte qui : le sujet de la réflexion, celui qui ne peut ni pardonner, ni promettre, ni signer). Ladmiration est un affect de liberté, comme la promesse et le pardon sont des actes de liberté : la réalité importe autant quon veut, mais elle ne compte pas. Voilà trois manières déprouver cette vérité.
Quand on dit que la nécessité est lordre de la servilité, on énonce un truisme (Aristote). Mais à partir de ce que je viens de dire, on peut souligner que la nécessité ne renvoie pas originellement au besoin (paradigmatiquement : le mouvement des navettes) mais quelle est bien plus originelle : elle renvoie à la métaphysique cest-à-dire à raison elle-même quand le moment réflexif (prendre la posture servile : décider dêtre nimporte qui) la sépare du respect ! Avec Nietzsche, il faut dire que la raison entendue comme le préalable du vrai qui dès lors ne lest plus (forcément : si la raison lui est préalable, ce nest plus lui qui compte mais elle) est servile. Servile signifie, je le rappelle, incapable de respect. Et la réflexion effectue abstraitement cette incapacité sous les espèces du préalable de la raison détermination originelle du métaphysique.
Vous pouvez vous étonner de ma proposition : nest-ce pas le propre du maître de posséder la raison, au sens où il indique les nécessités que lesclave va en quelque sorte réaliser par son travail ? Il y a en effet quelque paradoxe à qualifier, à partir de la distinction de lexpérience et du respect, la métaphysique dintrinsèquement servile, dès lors quon ait par ailleurs que la métaphysique est au contraire un discours de maître (définition de ce terme : celui qui dit le vrai en vue du bien).
Que votre remarque soit réellement une objection supposerait que le maître soit un autre que lesclave. Mais il ne semble pas quon puisse dire cela, puisque ce terme de « maîtrise » désigne comme telle la place convoitée par lesclave, autrement dit la servilité accomplie. Car cest bien lesclave qui compte dans le maître (et non linverse puisque la nécessité prime sur leur relation), bien quévidemment pour lensemble des esclave ce soit le maître qui compte. Car quest-ce quun maître, en vérité ? Rien dautre quun esclave qui a réussi. Par exemple un doctrinaire qui veut soumettre les autres à son discours, ne le fait quà la condition davoir pour passion de se soumettre à une vérité quil imagine toute faite et éternellement préalable pour, précisément, quon puisse sy soumettre. Même le despote qui commande capricieusement suppose le préalable de son plaisir et, en lui-même, la décision subjective de sy soumettre avant dy soumettre les autres. Cest pourquoi lantériorité du commandement sur le travail ne réfute pas mais au contraire conforte ce que je viens de dire de lantériorité de la raison comme paradigme de la servilité.
Et comment la raison ne serait-elle pas antérieure à ce quelle permet de comprendre, puisque précisément elle permet de le comprendre ? Bien entendu, cest de la raison anonyme que je parle ici. A quoi on oppose la raison des philosophes qui est faite, comme je vous lai expliqué pendant un an, dune nomination secrète (la causalité platonicienne des idées, la formalité kantienne de la conscience morale, et ainsi de suite). En critiquant lantériorité de la raison qui permet de comprendre, je ne prône donc aucun irrationalisme. Bien au contraire : il sagit en tout cela de la vraie raison, cest-à-dire de la raison philosophique, que je distingue de la raison métaphysique en suivant ce que les lectures des philosophes enseignent à tout le monde, à savoir, précisément, que la vérité de la raison réside dans la secrète nomination dont jai fait la théorie lannée dernière. Bref, ce nest pas lirrationalisme que joppose à la métaphysique, mais la pensée par ailleurs toujours métaphysique (mais « par ailleurs » seulement).
Or lantériorité de la raison, nous sommes habitués à la nommer « constitution ». Lexpérience est leffectuation de cette nécessité, puisquil ny a jamais dexpérience que du constitué, cest-à-dire que de ce qui ne compte pas (dans le constitué, ce qui compte, cest le sujet constituant).
Le contraire de lexpérience, de ce point de vue, cest lépreuve, qui est toujours rencontre de ce qui nest pas constitué, de ce qui a été laissé être, de ce qui fait par conséquent événement.
Lenvers de lexpérience est donc la littérature, parce que lévénement ne se dit jamais que littérairement si vous maccordez de dire à la fois quil marque et quon doit nommer « littérature », à partir du paradigme métaphorique, le discours de celui qui est marqué, en tant quil est marqué. Cest dans la littérature que de la vérité peut se rencontrer, jamais dans le savoir quon tient de lexpérience. Et lobjet de la littérature, pour revenir à ce que je disais tout à lheure, cest forcément quelque chose quon médite.
Dans lexpérience on ne sest jamais quitté puisque rien na jamais compté (il y a eu seulement une importance), alors quon ne revient jamais dune épreuve, bien quon reste « par ailleurs » ce sujet de lexpérience que nimporte qui continue toujours dêtre. Lexpérience effectue la position servile : être nécessaire pour soi-même. Dans lépreuve, cest évidemment le contraire, puisquil ny a dépreuve quà ce quon nen revienne pas.
Lexpérience identifie la vérité au savoir, lépreuve le fera à la marque, ou plus exactement à leffet de la marque (le vrai, ce nest pas la marque mais le marqué). Là où est la marque nest pas le savoir et cest de cette corrélation quil sagit dans le respect, quand je dis quil est la reconnaissance du vrai comme tel ou quand je dis quil ny a de respect que de ce qui est marqué et par là même marquant (en quoi respecter est une épreuve). De cela, on ne peut ensuite parler que littérairement. Signe de vérité.
Quand on considère la métaphysique à partir de ce que Heidegger appelle sa question originelle, celle que pose Leibniz et qui demande pourquoi il y a létant et non pas plutôt rien, on se trouve amené à la définir par la priorité des raisons. Car dans létant en général, daprès cette question telle quelle est précisément formulée, ce sont les raisons qui comptent. Létant lui-même ne compte pas. Ainsi, à décider originellement que ce sera les raisons et non pas létant lui-même qui comptera, la métaphysique exclut originellement quon respecte jamais.
La servilité de la métaphysique telle quelle est expressément indiquée dans la première de toutes les questions réflexives, on peut aussi lindiquer de manière positive : si rien ne compte jamais, cela signifie que tout importe toujours. Lessence de la métaphysique se trouve donc dans la doctrine du bien, si lon nomme ainsi la doctrine où se réfléchit la nécessité pour nimporte quoi dimporter plus ou moins. Toute chose est plus ou moins importante, et tout ce qui importe plus ou moins est un bien ; le monde est lhorizon des biens. Evidence de la servilité.
Je dis la même chose encore autrement : on appelle métaphysique la posture dans laquelle il est toujours question des meilleures raisons. Pas seulement des raisons, comme on limagine à considérer la question qui linaugure, mais bien les meilleures raisons, parce que limpossibilité éthique du respect (la servilité) qui est impliquée dans la formulation de cette question, en impliquant que rien ne compte et que tout importe plus ou moins, range la question de lêtre dans la priori de la question du bien. Aucune raison ne peut être considérée quelle nait à être, au moins implicitement, la meilleure raison. A quoi soppose bien sûr la crainte inhérente au respect.
Or quest-ce que la meilleure raison, dun point de vue subjectif ? je réponds : cest la cause nécessaire du choix et par là même la production dun certain sujet. Tout choix est choix du préférable, et inversement, dès que le préférable apparaît (parfois de manière réflexive comme dans le jeu de qui perd gagne), il est impossible quil ne soit pas choisi. Quand la raison, forcément meilleure, apparaît, un sujet est produit comme sujet défini par le choix. Le sujet du choix est donc identique au sujet du savoir (ma compétence et ma capacité de choisir sont le même), et la soumission originelle à la question des biens définition de lesclave, on ladmettra suffit à le définir. La définition du sujet par le choix est tout simplement lindication de lesclave. Je traduirai cela en disant que le choix na jamais dautre sujet que le savoir, et que lidentité du sujet au savoir définit lesclave (un médecin, un précepteur, un cordonnier pour garder des exemples aristotéliciens).
La notion de choix est corrélative de celle dexpérience, pour penser la servilité. Dailleurs est-ce que les meilleurs choix ne sont pas ceux que fait lhomme dexpérience ?
Est-ce de la faute de quelquun si telle raison est la meilleure ? Entre deux voitures, par exemple, on peut imaginer que lune soit plus solide que lautre (et que le critère de la solidité soit celui qui compte en loccurrence). Qui est responsable de cet état de fait, cest-à-dire de la nécessité de choisir une voiture plutôt que lautre ? personne, bien sûr. Lacheteur compétent qui choisira librement la meilleure des deux voitures sera donc un sujet de savoir : un sujet non seulement défini, mais constitué par sa compétence puisquelle permet que la meilleure voiture apparaisse comme telle, un sujet qui aura indubitablement choisi et qui sera parfaitement irresponsable.
Jappelle « métaphysique » le discours producteurs de cette irresponsabilité. Et bien sûr il faut nommer « expérience » le procès de cette production. En quoi elle est bien, dans sa corrélation à celle du choix ou, si lon préfère, dans son encontre à celle du respect, la plus servile des notions.
Dire que la métaphysique est lordre de lexpérience par opposition à lordre de lépreuve, cest par conséquent dire quelle est lordre du choix par opposition à lordre de la décision, donc aussi lordre de la morale par opposition à léthique.
Le respect sentend donc toujours à lencontre de la métaphysique, entendue comme la configuration de ces nécessités.
En quoi vous vous étonnez sûrement à nouveau, puisque le respect est une notion morale et que la morale, de concerner le sujet expressément identifier à son anonymat (mon devoir est de faire ce que nimporte qui aurait raison de faire), dois dès lors être rangée dans lordre des réalités serviles !
Mais justement : le respect moral, cela nexiste pas ! Jaurai sûrement loccasion de reprendre certains textes de Kant, pour vous le montrer : vous verrez quil est constamment obligé de se dédire, notamment quand il avoue que le respect pour la personne humaine est en réalité le respect pour la loi morale (la personne humaine ne compte pas, même pas en général : elle importe seulement à la moralité pour que celle-ci advienne). Pour linstant, je vous donne largument : le respect moral, cest le respect comme commandement et non pas le respect comme sentiment. Autrement dit, si nous éprouvons du respect (jinsiste sur cette référence à lépreuve), cest que nous avons reconnu une nécessité non pas représentative (que quelquun ait agi comme sil avait été nimporte qui) mais éthique (il na pas cédé sur limpossibilité subjective dêtre nimporte qui). Je reviendrai bientôt sur cette nécessité, mais vous voyez déjà que le respect « en général », celui quon doit à toute personne, est seulement lidée obligatoire du respect. Et à linstar du concept de chien qui naboie pas, lidée obligatoire de respecter ne séprouve pas. Les gens que je dois respecter (quiconque), je dois les respecter. Quant à savoir si je les respecte effectivement Par contre il y a des gens pour qui jéprouve effectivement ce sentiment. Eux, ce sont tout au contraire des gens qui ne sont pas nimporte qui. Et bien sûr, chacun pense la même chose, même sil est contraire aux nécessités de la représentation (au sens daffichage public) de le dire. Ces nécessités, on peut les déconstruire et rendre au respect sa dimension qui est non pas morale mais éthique. Cest mon travail, en ce moment.
La psychanalyse ne dit pas autre chose que ce que je viens dexposer, qui range la morale du côté du surmoi cest-à-dire de la jouissance (or quest-ce que lesclave, sinon justement le sujet qui sen tient à la jouissance ?) et qui loppose à léthique, située au contraire du côté du désir.
Lopposition de la morale, qui appartient intrinsèquement à la métaphysique cest-à-dire aux raisons qui comptent (précisément : un acte moral, on a des raisons et a priori, en plus ! de laccomplir), et de léthique, on peut la traduire par lopposition du choix, structure servile, et de la décision, structure libre (car le contraire de lesclave est lhomme libre et non pas le maître, qui en est laccomplissement). La décision, cest au niveau de la sensibilité quelle se situe parce quelle est toujours déjà prise (prendre une décision, cest reconnaître en soi une certaine aversion, par exemple). Et justement, le respect est un sentiment.
Dans les prochaines séances, nous verrons donc en quoi le respect, dont jai déjà dit quil était en lui-même une distinction, sépare, dans lunité du sentiment, la morale qui le concerne « en général », de léthique qui le concerne « en particulier ». Concrètement, cela signifie quil faudra que nous découvrions pour qui nous éprouvons en particulier, alors même que nous avons le devoir de respecter nimporte qui.
Je vous remercie de votre attention.
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